‹ De la FranceChapitre 6 sur 21 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

(L'auteur avait écrit, sur les événements des 5 et 6 juin et sur les mesures qui en furent la conséquence, des bulletins jour par jour, heure par houre. Ces récits n'auraient rien de nouveau pour nous. D'ailleurs le sens poétique de l'ingénieux et spirituel écrivain ne sait où se prendre au milieu de ces descriptions écourtées, matérielles, et de l'incessante fluctuation du commérage des places publiques. Nous avons donc pensé que nous ne ferions tort à personne en les supprimant, et que l'auteur même, qui écrivait pour instruire des Allemands, nous saurait gré d'alléger son bagage et de lui rendre l'allure plus facile en le présentant devant les Français. Nous n'avons pu cependant nous résoudre à sacrifier le passage suivant, auquel nous ajoutons d'autres fragments de lettres écrites de Normandie.) — [Note de la première édition.)

Paris, in juillet 1832.

Louis-Philippe est encore aujourd'hui d'avis qu'il est fort. Voyez comme nous sommes fort! est aux Tuileries le refrain de tous les discours. Comme un malade parle toujours de santé et ne peut assez tirer vanité de ce qu'il digère bien, de ce qu'il peut se tenir sans spasmes sur ses jambes et respirer à pleine poitrine, etc., ces gens-là ne tarissent pas sur la force et Pénergie qu'ils ont déjà déployées dans les diverses mesures comminatoires et qu'ils peuvent dépïoyer encore. Arrivent ensuite les diplomates qui viennent chaque jour au château et leur tâtent le pouls, et leur font tirer la langue , et observent soigneusement les déjections, puis envoient à leur cour le bulletin de santé politique. Aussi les ministres étrangers ne cessent-ils de faire également la question : Louis- Philippe est-il fort ou faible? Dans le premier cas, leurs maîtres peuvent tranquillement résoudre et exécuter chez eux telle mesure qu'il leur plaira : dans le

second, où le renversement du gouvernement français et la guerre seraient à craindre , ils ne peuvent entreprendre dans leurs États rien de bien sévère. . . .

Le Havre, *er août.

Je crois que si la guerre était déclarée, toutes les divisions intestines des Français seraient promptement étouffées de manière ou d'autre par conciliation ou par la force, et que la France deviendrait alors une puissance forte et unie qui pourrait tenir tète au reste du monde. A ce moment la force ou la faiblesse de Louis-Philippe ne serait plus un objet de controverse. Il faudrait alors qu'il fût fort, ou bien il ne serait plus rien du tout. Cette question n'a donc de valeur qu'à l'égard

du maintien de la paix, et ce n'est que sous ce rapport qu'elle importe aux puissances étrangères. On m'a répondu de plusieurs côtés dans ce pays: « Le parti du roi est très-nombreux, mais il n'^st pas fort. » Je crois que ces mots donnent beaucoup à penser. D'abord ils annoncent malheureusement que le gouvernement même est soumis à un parti et à tous les intérêts de parti. Le roi n'est plus le pouvoir élevé et supérieur qui plane avec calme du haut de son trône au-dessus de la lutte des partis et sait les maintenir dans un salutaire équilibre: non, lui-même est descendu dans l'arène. Odilon-Barrot, Mauguin, Carrel, Garnier-Pagès , Cavaignac ne trouvent peut-être entre eux et lui d'autre différence que celle d'un pouvoir fortuit et momentané. C'est la suite déplorable de cette volonté qu'a eue le roi de se réserver la présidence du conseil. Aujourd'hui Louis-Philippe ne peut changer le système de gouvernement qu'il a adopté sans tomber aussitôt en contradiction avec son parti et avec lui-même. D'où il est advenu que la presse l'a traité comme le chef suprême d'un parti , qu'elle reporte directement sur lui tout le blâme provoqué par toutes les fautes du gouvernement, qu'elle considère Comme à lui toute parole ministérielle et dans le roi-

citoyen ne voit que le ministre-roi. Quand les images des dieux descendent de leurs piédestaux élevés , le saint respect dont nous les entourions disparaît, et nous les jugeons d'après leurs dires et gestes comme s'ils étaient nos égaux.

Quant à l'assertion en elle-même que le parti du roi, tout nombreux qu'il est, n'est pas fort, elle ne dit certainement rien de nouveau, puisque c'est là une vérité connue depuis longtemps; mais il est remarquable que le peuple ait fait aussi de son côté cette découverte et qu'il ne compte pas cette fois les têtes, comme il le fait ordinairement, mais les mains, et qu'il distingue entre celles qui applaudissent et celles qui saisissent le glaive. Le peuple a observé effectivement son monde et sait fort bien que le parti du roi se compose des trois classes suivantes : les commerçants et les propriétaires, qui craignent pour leurs boutiques et pour leurs biens; les gens fatigués de la lutte et qui soupirent surtout après le repos , et les timides, qui redoutent le règne de ia terreur. Ce parti royal , chargé de propriété , appréhendant le moindre trouble dans le confortable de sa vie , cette majorité est en présence d'une minorité que son bagage embarrasse neu. inquiète et remuante au dernier degré

et qui, dans la marche fougueuse et effrénée de ses idées, nr voit dans la terreur qu'un allié.

En dèpil du grand nombre des têtes, en dépit du triomphe du 6 juin, le peuple doute de la force du juste-milieu. Et c'est toujours de fâcheux augure quand un gouvernement ne paraît pas fort aux yeux du peuple. Il excite alors le premier venu à essayer sa force contre lui ; une impulsion mystérieusement démoniaque pousse les hommes à l'ébranler. C'est là le secret des révolutions.

Dieppe , 20 août.

On ne peut se figurer l'impression produite dans les classes inférieures du peuple français par la mort du jeune Napoléon. Le bulletin que le Temps publiait depuis six semaines sur la lente agonie du jeune prince, et qui était réimprimé et vendu dans les rues de Paris pour un sou, avait commencé à exciter dans tous les carrefours la plus profonde tristesse. J'ai même vu de jeunes républicains pleurer ; mais les vieux ne parais-

saient pas fort touchés. Dans les campagnes, c'est sans restriction aucune qu'on vénère l'empereur. Là le portrait de Y homme est suspendu dans chaque chaumière, et peut-être, comme le remarque la Quotidienne, au même mur où Ton eût placé celui du fils de la maison, s'il n'avait été 'sacrifié par cet homme sur un de ses mille champs de bataille. Le dépit arrache quelquefois à la Quotidienne les remarques les plus naïvement consciencieuses, ce dont la Gazette, plus jésuitiquement fine, se dépite à son tour : c'est la principale différence politique qui existe entre ces deux feuilles.

J'ai parcouru la plus grande partie des côtes septentrionales de la France au moment où s'y répandit la nouvelle de la mort du jeune Napoléon. En quelque endroit que j'arrivasse, je trouvais le deuil le plus profond de ce triste événement. La douleur de ces gens était pure et sincère, et n'avait pas sa source dans l'égoïsme du moment, mais dans les souvenirs chéris d'un passé glorieux. C'était surtout les belles Normandes qu'on entendait déplorer longuement la mort prématurée du jeune fils du héros.

Oui ! dans toutes les chaumières est suspendu le portrait de l'empereur. Je l'ai trouvé partout couronné d'immortelles comme nos images du Sauveur pendant

la semaine sainte. Beaucoup d'anciens soldats portaient un crêpe. Une vieille jambe de bois me tendit douloureusement la main en me disant : « A présent tout est fini ! »

Oh ! sans doute, pour ces bonapartistes qui croyaient à la résurrection charnelle de l'impérialisme guerrier, tout est fini. Pour eux, Napoléon n'est plus qu'un nom, comme Alexandre de Macédoine ou Charlemagne. les bonapartistes qui croient à une résurrection par la transmission de l'esprit napoléonien, ont maintenant devant eux un avenir brillant. Non, leur bonapartisme est pur de tout mélange de matière animale ; c'est l'idée d'un monarchisme à la plus haute puissance, employé au profit du peuple, et quiconque aura cette force et l'emploiera ainsi, sera appelé par eux Napoléon II. De même que César donna son nom à l'autorité même, ainsi le nom de Napoléon désignera désormais un nouveau pouvoir de César, auquel a droit celui-là qui possède la capacité la plus grande et la meilleure volonté.

Sous certain rapport, Napoléon était un empereur saint-simonien. Arrivé qu'il était, par sa supériorité intellectuelle, à la suprême puissance, il n'avançait que le règne des capacités et avait pour but le bien-

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être physique et moral de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, il régnait moins au profit du tiersétat, de la classe moyenne, du juste-milieu, que dans l'intérêt des hommes dont la richesse tout entière est dans le cœur et dans les bras : son armée était une hiérarchie dont les gradins d'honneur n'étaient occupés que par le mérite personnel et par la capacité. Le moindre fils de paysan y pouvait, aussi bien que le gentilhomme de la race la plus antique, obtenir les dignités les plus élevées et gagner de l'or et des étoiles d'honneur. C'est pourquoi l'image de l'empereur est suspendue dans la cabane de tous les paysans, au même mur, je le répète, où serait attaché le portrait du fils de la maison, si celui-ci ne fût tombé sur un champ de bataille avant d'être passé général ou duc, ou même roi, comme maint autre pauvre garçon que son talent et son courage pouvaient appeler à une pareille destinée quand l'empereur régnait encore. 11 en est peut-être beaucoup qui dans l'image de celui-ci ne rendent de culte qu'à l'espoir évanoui de leur propre grandeur.

J'ai trouvé le plus souvent dans les chaumières de paysan i'empereur représenté au moment où il visite les pestiférés de Jaffa, puis sur son lit de mort à

Sainte-Hélène. Ces doux images ont une ressemblance frappante avec les représentations les plus saintes de la religion chrétienne. Dans Tune, Napoléon apparaît comme un sauveur qui guérit les pestiférés par l'attouchement; dans l'autre, il meurt aussi de la mort de l'expiation.

Pour nous, qui sommes préoccupés par une autre symbolique, nous ne voyons dans le martyre de Napoléon à Sainte-Hélène aucune expiation dans le sens indiqué. L'empereur y porta la peine de son erreur la plus fatale, de l'infidélité dont il se rendit coupable envers la révolution , sa mère. L'histoire avait montré depuis longtemps que l'union entre le fils de la révolution et la fille du passé ne pouvait tourner à bien , et maintenant nous voyons que le fruit unique de ce mariage funeste n'avait aucun principe de vie, et qu'il est mort déplorablement.

Quant à l'héritage du défunt, les avis sont fort partagés. Les amis de Louis- Philippe pensent que les bonapartistes, désormais orphelins, vont se rattache! à eux. Je doute pourtant que les hommes de guerre et de gloire passent si promptement au pacifique justemilieu. Les carlistes croient que les bonapartistes vont maintenant plier le genou devant leur Henri V, le

prétendant unique : je ne sais vraiment ce que je dois le plus admirer chez ces hommes, de leur folie ou de leur présomption. Les républicains sembleraient encore plus que tous les autres en état d'attirer à eux les bonapartistes; mais s'il a été jadis facile de faire des sans-culottes les plus mal peignés les impérialistes les plus brillamment huppés, il peut être aujourd'hui difficile d'opérer la métamorphose contraire.

On regrette que les saintes reliques, Tépée de Tem« pereur, le manteau de Marengo, le chapeau historique, etc., qui, conformément au testament de Sainte-Hélène, ont été remis au jeune Reichstadt, ne reviennent pas à la France. Chaque parti en France pourrait bien utiliser un morceau de cette succession. Vraiment, si j'en pouvais disposer, je les répartirais ainsi : aux républicains, l'épée de l'empereur, parce que ceux-ci sont encore les seuls qui sauraient la mettre à profit. Je donnerais à messieurs du justemilieu le manteau de Marengo : car, dans le fait, un semblable manteau leur viendrait bien à propos poup couvrir leur humble nudité. Pour les carlistes, je réserverais le tricorne impérial, quoiqu'il n'aille, à la vérité, pas très- bien à de pareilles têtes; mais il pourra eur être d'un bon secours quand les coups pleuvront

de nouveau sur leurs cbefs; oui , j'ajouterais même à ce don celui des bottes de l'empereur, qui leur faciliteront les enjambées de sept lieues quand il leur faudra bientôt déguerpir, Quant au bâton qu'avait Vempereur le jour de la bataille d'Iéna , je doute qu'il se trouve dans la défroque du due de Reichstadt, et je crois que les Français l'ont encore entre les main», • • • •

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