DEUXIÈME LETTRE
Ou bien encore est-il vrai que nous autres Allemands ne pouvons produire aucune bonne comédie, et sommes à perpétuité condamnés à emprunter aux Français ces sortes de poèmes?
J'apprends que vous vous êtes, à Stuttgard, longtemps tourmenté l'esprit de cette question, au point de mettre à prix la tête du meilleur poète comique. J'apprends encore que vous-même, mon cher Lewald, faisiez partie du jury, et que le baron Cotta vous a enfermés, sans tabac et sans bière, jusqu'à ce que vous eussiez rendu votre verdict dramatique. Au moins y avez-vous gagné le sujet d'une bonne comédie.
Rien de moins solide que les raisons qu'on allègue pour résoudre affirmativement la dite question. On soutient, par exemple, que les Allemands n'ont pas une bonne comédie, parce qu'ils sont une race sérieuse; tandis que les Français, peuple gai, ont natu« Tellement olus de dispositions pour la comédie. Cette proposition est complètement erronée. Les Français ne sont pas du tout un peuple gai. Je commence à croire au contraire, que Lawrence Sterne avait raison quand
il soutenait qu'ils sont beaucoup trop sérieux. Et alors, quand Yorik écrivit son voyage sentimental en France, c'était Tâge d'or de la frivolité et de la fadaise parfumée de l'ancien régime: la guillotine et Napoléon n'avaient point encore enseigné durement aux Français à réfléchir. Et maintenant, depuis la révolution de juillet , quels ennuyeux progrès n'ont-ils pas faits dans le sérieux, ou, pour mieux dire, dans l'abstinence de gaieté! Leurs faces sont allongées, leurs bouches tirées : ils ont appris de nous à fumer et à philosopher. Ils ont subi , depuis cette époque , une grande métamorphose: ils ne se ressemblent plus. Rien n'est pitoyable comme le bavardage de nos Teutomanes, qui, lorsqu'ils déblatèrent contre les Français, se figurent toujours les Français de l'empire, qu'ils ont vus en Allemagne. Ils ne réfléchissent pas que ce peuple changeant, dont ils attaquent sans cesse l'inconstance , n'a pu , depuis vingt ans, rester immuable en fait d'idées et de sentiments.
Non , les Français ne sont pas plus gais que nous. Nous autres Allemands avons , au contraire , plus de disposition au comique, nous, le peuple de Yhumor. Ajoutez qu'on trouve en Allemagne de plus grands sujets de rire , des caractères plus complètement ridi-
culos qu'en France, où le persiflage de la société étouffé, dans son germe, toute sottise extraordinaire, où nul sot original ne peut se développer ni s'achever sans obstacle. Nous pouvons soutenir avec orgueil qu'on ne voit que sur le sol allemand les sots s'élever à cette hauteur gigantesque dont un sot Français, superficiel et comprimé de bonne heure, ne peut donner l'idée. L'Allemagne seule produit ces colosses de folie dont le bonnet enclocheté s'élève jusqu'au ciel, et par son carillon réjouit les étoiles ! Gardons-nous de méconnaître le mérite indigène, pour rendre hommage à la sottise de l'étranger. Ne soyons pas injustes envers la patrie.
C'est encore une erreur d'attribuer la stérilité de la Thalie allemande au défaut de grand air, c'est-à-dire, passez-moi cette parole étourdie, au manque de liberté politique. Ce qu'on nomme liberté politique n'est pas du tout nécessaire à la prospérité de la comédie. Qu'on se rappelle seulement Venise, où, malgré les plombs et les noyades secrètes, Goldoni et Gozzi ont créé des chefs-d'œuvre; l'Espagne, où, en dépit de la hache absolue et du bûcher orthodoxe, on a écrit ces uéhcieusps pièces de cape et d'épée; rappelez -vous Moiière, qui écrivait sous Louis XIV. La Chine même
a d'excellentes comédies Non, ce n'est point la
liberté politique qui favorise chez un peuple le développement de la comédie, et c'est ce que je développerais longuement si je ne craignais d'être entraîné sur un terrain que j'évite volontiers... Oui, mon cher ami, la politique me va mal à présent; et, devant une idée politique, je prends le large à dix pas, comme à la vue d'un chien enragé. Quand, dans l'enchaînement de mes pensées, je rencontre à l'improviste une idée politique, je récite soudain la formule...
Connaissez -vous, mon cher ami, la formule qu'on récite à l'instant où Ton rencontre un chien enragé? 'e ne l'ai pas oubliée depuis mon enfance, et je l'appris alors du vieux chapelain Asthœwer. Lorsque nous allions nous promener et que nous apercevions un chien dont la queue se recourbait d'une façon équivoque, nous disions bien vite : « 0 chien ! ô chien ! tu n'es pas sain; tu es maudit pour toujours, on te le dit; contre ta morsure que le Seigneur m'assure et son ,livin fils, notre sauveur Jésus-Christ. Amenl
Ainsi que la politique, je redoute à l'excès la théologie, qui m'a également abreuvé de déboires. Je ne me laisse plus leurrer par Satan ; je m'abstiens même de penser au christianisme , et je ne suis pas assez sot
pour vouloir convertir aux jouissances d'ici -bas Hengstenberg et compagnie. Ces malheureux peuvent, s'ils le veulent, manger jusqu'à la fin aV leurs jours --bardons au lieu d'ananas et mortifier leur chair; tant mieux ! je leur fournirai volontiers moi-même les verges nécessaires. La théologie m'a joué un mauvais tour, vous le savez, et par quel malentendu. Vous savez comment, sans l'avoir sollicité, j'ai été porté par la diète germanique au fauteuil de la Jeune Allemagne et comment j'ai demandé jusqu'à ce jour inutilement ma démission. C'est en vain que j'adresse les pétitions les plus humbles, en vain que j'assure que je ne crois plus à mes erreurs religieuses... Rien n'y fait ! Et je ne demande pas un groschen de pension ; mais je voudrais bien être mis en non-activité. Mon cher ami , faites-moi donc vamitié de m'attaquer à l'occasion, dans votre journal, pour obscurantisme et pour servilisme : cela peut m'être utile. Quant à mes ennemis, je n'ai pas besoin d'implorer d'eux un tel service: ils mettent toujours la plus grande prévenance à me calomnier. -
JVi déjà dit qu'en France les principaux sujets des
comédies sont puisés, non dans la vie publique, mais
dans les relations domestiques, et dans ces relations, celles de l'homme et la femme fournissent le texte le plus fécond Dans la famille française, comme dans tous les autres rapports de la vie, tous les liens sont relâchés, toute autorité est détruite. On conçoit facilement que le respect pour les parents est ruiné chez ies enfants, quand on pense à la force corrosive du criticisme, qui est sorti de la philosophie matérialiste. Ce défaut de piété ressort d'une manière bien plus tranchante encore dans les relations d'homme à femme, dans ces unions légitimes ou illégitimes qui revêtent ici un caractère qui les rend singulièrement propres à la comédie. Ici est le théâtre original de ces guerres entre les sexes, qu'on ne connaît en Allemagne que par de mauvaises traductions ou imitations, et qu'un Allemand peut décrire à peine à la Polybe, mais jamais à la César. A la vérité, les époux, comme en général l'homme et la femme, se font la guerre en tout pays; mais partout ailleurs qu'en France, le beau sexe est privé de la liberté de mouvement, et cette guerre, devant être conduite en secret, ne peut devenir chose extérieure et dramatique. Ailleurs, la femme fait à peine une petite émeute, tout au plus une insurrection. Mais ici les deux conjoints sont armés de forces égaies
' d'affreux ( onihafs domestiques. Avec votre de la vie allemande , vous vous amusez beau uu théâtre allemand à observer ces
camj des deux sexejs, où l'un cherche à duper
l'antre par ruses stratégiques, embuscades secrètes, surprises nocturnes, armistices ambigus, quelquefois par des traités de paix éternelle. Mais ici, en France , on est sur le champ de bataille où toutes ces choses se passent , non en fiction, mais en réalité; et, quand un cœur allemand vous bat dans la poitrine, cela vous gâte tout plaisir aux meilleures comédies françaises. Hélas! depuis longtemps je ne ris plus d'Arnal, quand, avec son admirable bêtise, il joue le rôle de mari ; et je ne ris plus de Jenny, quand elle vient en grande dame et de la meilleure grâce du monde jouer avec les fleurs de l'adultère; et je ne ris
le plus de mademoiselle Déjazet, qui s'entend, comme vous le savez, à jouer si bien un rôle de grisette avec une effronterie exemplaire , avec un adorable dévergondage. Combien d'échecs dans les plaines de la vertu a- 1 -il fallu à cette femme pour
er à un tel triomphe sur les planches de l'art ! C'est peut-être la meilleure actrice de France. Elle est supérieure dans le rôle de Frétillon, pauvre modiste
250 ŒUVRES DE HENRI IlElNfi.
qui , par les libéralités d'un riche amateur, se voit subitement entourée de tout le luxe d'une grande dame; elle est sublime en blanchisseuse qui écoute les tendresses d'un carabin (en allemand, studiosus mcdicinœ) et se fait conduire par lui au bal champêtre de la Grande-Chaumière... Hélas! tout cela est très-joli et très -gai; mais quand je pense au dénoûment de toutes ces comédies, c'est-à-dire aux autres de prostitution, à la prison de Saint-Lazare, aux amphithéâtres d'anatomie où le carabin voit quelquefois disséquer doctement sa ci-devant compagne d'amour et de joie... le rire se serre dans ma gorge, et si je ne craignais de passer pour un sot devant le peuple le plus civilisé du monde, je ne pourrais retenir mes larmes.
Voyez-vous, mon cher ami, c'est un effet de la malédiction secrète de l'exil, que nous ne puissions avoir le cœur bien à l'aise dans l'atmosphère de l'étranger; qu'avec nos opinions et nos sentiments nationaux il nous faille être toujours isolés au milieu d'un peuple qui sent et pense tout autrement que nous, continuellement blessés par des faits moraux ou plutôt immo-
raux , avec lesquels l'indigène s'est arrangé depuis longtemps, que l'habitude même l'empêche de remarquer... Hélas! ïe climat moral de l'étranger est malsain
DE LA FRANCE. 2o7
pour nous plus encore que le climat physique. On peut môme s'accommoder plus facilement avec celui-ci qui indispose tout au plus le corps, mais non rame.
Une pauvre grenouille révolutionnaire, qui voudrait bien s'élever hors de son marais et qui regarde l'existence de l'oiseau dans l'air comme l'idéal de la liberté,, ne pourra vivre longtemps à sec dans ce qu^on appelle le grand air et soupirera certainement bientôt après sa lourde et fangeuse eau natale. D'abord elle se gonfle très-fort et salue joyeusement le soleil, qui a tant d'éclat dans le mois de juillet; puis elle se dit: « Je suis audessus de mes compatriotes, les poissons, les stockfischs, les muets animaux aquatiques. Jupiter m'a donné la parole; je suis même chanteuse, je sens que j'ai par là une grande affinité avec les oiseaux : il ne me manque que les ailes...» La pauvre grenouille! elle aurait des ailes qu'elle ne pourrait s'élever audessus de tout. Dans les airs, il lui manquerait la légèreté de l'oiseau; elle plongerait involontairement ses regards vers la terre. A cette hauteur, lui apparaîtraient, bien plus visibles, toutes ies douleurs de cette vallée de misère, et la grenouille emplumée ressentirait alors des angoisses plus grandes que jadis dans le marécage le plus allemand.
TRP/SJEUF LETTRE.
J'ai îa tête lourde et en désordre. Je n'ai presque pas dormi de la nuit. Je n'ai fait que me retourner dans mon lit, tandis que se retournait sans cesse dans ma iéte cette pensée : « Quel était le bourreau masqué qui décapita Charles Ier à Whitehall?» Je ne m'endormis que vers le matin et rêvai qu'il était nuit, que j'étais seul sur le Pont-Neuf à Paris et que je regardais les eaux obscures de la Seine. En bas, entre les piies du pont, parurent des hommes nus, qui sortaient de l'eau jusqu'à la ceinture, tenaient des lampions allumés et semblaient chercher quelque chose. Ils me regardèrent d'un air significatif, et moi je leur faisais
des signes de mystérieuse intelligence Enfin, la
grosse cloche de Notre-Dame sonna et je m'éveillai, Et maintenant, voilà une heure que je me demande ce que cherchaient ces hommes nus sous le Pont-Neuf? Je crois que je le savais en rêve et que je l'ai oublié.
Les brillants nuages du malin promettent un beau jour de printemps. Le coq chante. Le vieil invalide qui demeure à côté de nous est assis. déjà devant sa porte et redit ses chansons napoléoniennes. Son petit-fils.
DE LA FRAÏSCE. 2^)0
enfant ;uix blonds cheveux bouclés, est également sur pied. Il s'arrête en ce moment sous ma fenêtre, tenant à la main up. morceau de sucre qu'il veut faire manger aux roses. Un moineau piétine autour de lui et regarde lYnfant avec une sorte de curiosité et d'admiration. Mais arrive précipitamment la mère, belle paysanne qui prend dans ses bras l'enfant et l'emporte à la maison pour qu'il ne se refroidisse pas à l'air du matin.
Pour moi, je prends la plume pour vous griffonner mes idées confuses sur le théâtre en France, dans un style plus confus encore. Dans ce fouillis d'écrivasserie, vous trouverez difficilement quelque chose qui puisse vous instruire, mon cher ami. A vous, dramaturge qui connaissez le théâtre sous toutes ses faces, qui voyez jusqu'en ses entrailles le comédien comme le bon Dieu nous voit, nous autres hommes; à vous qui, sur les planches qu'on appelle le monde, avez jadis vécu, aimé et souffert comme le bon Dieu , je ne pourrai guère dire rien de plus neuf sur le théâtre français que sur le théâtre allemand ! Je me borne à risquer quelques observations pour mériter de vous un signe de tête bienveillant.
J'espère que , par la môme raison , vous aurez approuvé les idées de ma lettre précédente sur la comédie
française. Le désaccord moral entre le mari et la femme est, en France, le fumier et l'engrais le plus fécondant pour la comédie. Le mariage, ou plutôt l'adultère est le point de départ de toutes ces fusées comiques qui s'élèvent avec tant d'éclat, mais laissent derrière elles de mélancoliques ténèbres, sinon une odeur repoussante. La vieille religion catholique, qui sanctionnait le mariage et menaçait de l'enfer l'époux infidèle, est éteinte avec les feux de l'enfer. La morale, qui n'est autre chose que la religion passée dans les mœurs, a perdu ainsi toutes ses racines vitales et s'accroche maintenant, maussade et flétrie, aux perches desséchées de la raison, qu'on lui a plantées pour support à la place de la religion. Mais cette chétive et piteuse morale, sans racines religieuses, appuyée sur la seule raison , n'est pas convenablement respectée ici. La société ne rend hommage qu'aux convenances, qui sont l'apparence de la morale, le soin à éviter tout ce qui peut produire un scandale public. Je dis scandale public et non secret, car tout scandale non apparent n'existe pas pour la société. Elle ne punit le péché que dans le cas où les langues murmurent trop haut. Encore se trouve-t-il certains tempéraments d'indulgence. La pécheresse n'est complètement cou-
damnée que lorsque son mari prononce lui-même la sentence. Les portes des salons s'ouvrent à deux battants devant la Messaline la plus décriée, tant que son bélier conjugal marche patiemment à ses côtés. Mais la jeune fille qu'égare un élan généreux, qui se livre aux bras d'un amant en lui sacritiant le bien le plus précieux de la femme , est bannie à perpétuité de la société. Il est vrai que cela arrive rarement, d'abord parce que les jeunes filles de ce pays -ci n'aiment jamais, et qu'en cas d'amour elles tâchent de se marier le plus tôt possible pour jouir de cette liberté que les mœurs n'accordent qu'aux femmes mariées. Voilà la différence essentielle. Chez nous, en Allemagne comme en Angleterre et dans les autres pays germaniques, on accorde aux jeunes filles toute la liberté possible , tandis que les femmes mariées entrent sous la dépendance la plus absolue et sous la surveillance la plus sévère de leurs maris. En France, c'est, comme je l'ai dit, le contraire qui arrive : les jeunes filles demeurent dans une retenue claustrale jusqu'à ce qu'elles se marient. Dans le monde, c'est-à-dire dans le salon^ elles restent assises en silence et Ton s'en occupe fort peu , car il est de mauvais ton et maladroit de faire la cour à une demoiselle.
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Voilà la différence essentielle. Nous autres Allemands, comme nos voisins germaniques , surtout ios Anglais, nous offrons notre hommage à la jeune personne non mariée; elle est la femme que chantent nos poètes. Chez les Français au contraire, c'est la remariée qui est objet d'amour dans la vie réelle cbnime* dans l'art.
Je viens d'indiquer un fait qui établit une différence radicale entre la tragédie française et la tragédie allemande. Les héroïnes de la tragédie allemande sont toujours de jeunes filles; en France, ce sont toujours des femmes mariées, et les complications qui en résultent ouvrent peut-être un champ plus vaste à l'action et à la passion.
Louer aux dépens de l'autre Tune de ces deux tragédies , l'allemande ou la française , est une idée qui ne me viendra jamais. La littérature et l'art de chaque pays sont le produit de conditions qu'on ne doit ; perdre de vue quand il s'agit de les apprécier. Le mérite des tragédies allemandes, comme celles de Goethe, Schiller, Kleist, Immermann , Grab.be, Oehlenschlaeger . Uhland, Grillparzer, Werner et autres grands poètes , consiste plus dans la poésie que dans l'action et dans la passion. Toute précieuse que
Éfoît la poésie, elle agit pourtant plus sur le lecteur solitaire tjûè sur une grande assemblée. Ce qui, au th Vitre, entraîne la masse des spectateurs, est justement l'ai lion et la passion, et c'est là qu'excellent les poètes tragiques français. Les Français, par leur nature, sont plus agissants et plus passionnés que nous, et il est difficile de décider si c'est l'activité innée qui Fait ressortir la passion chez eux plus que chez nous, ou si c'est la passion naturelle qui donne à leurs actions un caractère plus ardent et à toute leur vie une forme plus dramatique qu'à la nôtre, dont les eaux coulent doucement dans le lit encaissé de l'usage, et annoncent plus de profondeur que d'agitation. Bref, la vie „ en France est plus dramatique, et le théâtre, miroir de la vie, présente au plus haut degré l'action et la passion. La passion, telle qu'elle s'agite dans la tragédie française , continuelle tempête de sentiments , alternative incessante d'éclairs et de tonnerre , fièvre éternelle de la sensibilité, est bien appropriée aux besoins du public français Pour le public allemand au contraire, il faut motiver d'abord longuement les violents écarts de la passion, puis intercaler des parties reposées qui remettent doucement le spectateur, ménager à notre sprït et à nos sentiments quelques temps d'arrêt, pour
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que nous puissions être émus à notre aisé et sans brusquerie. Dans un parterre allemand sont établis des citoyens et des fonctionnaires pacifiques qui veulent digérer en paix leur choucroute, et dans les loges sont assises les jeunes filles aux yeux bleus, belles âmes blondes qui ont apporté au théâtre leur tricot ou tout autre ouvrage d'aiguille et veulent se perdre doucement dans les rêves du cœur sans laisser échapper une maille. Et tous les spectateurs ont cette vcrto allemande, vertu innée ou apprise, la patience. O.i se rend encore chez nous au spectacle pour juger le jeu des comédiens, ou, comme on le dit chez nous , !V.c~ complissement de leur mission artistique, et c'est :à le sujet de la conversation dans nos salons et dan; ;es journaux. Un Français va au théâtre pour voir la pièce et chercher les émotions. L'action fait oublier ceux qui la représentent, et il n'est guère question d'eux. C'est l'agitation qui pousse le Français au spectacle, et le calme est ce qu'il demande le moins. Si l'auteur lui laissait une seule minute de recueillement, il serait capable d'appeler Azor, c'est-à-dire de siffler. L'important pour le poëte dramatique en France, est de s'arranger pour que le public ne puisse ni rentrer en lui-même ni respirer, pour que les émotions se suivras
coup sur coup, pour que l'amour, la haine, la jalousie, l'ambition, l'orgueil, le point d'honneur, enfin tous les sentiments passionnés déjà déchaînés dans la vie réelle des Français, fassent explosion sur les planches avec plus de violence encore!
Mais, pour juger si l'exagération de là passîon est trop forte dans un drame français, si toutes les limites n'y sont point dépassées, il faut connaître profondément la nature française qui a posé devant le poëte. Pour soumettre les pièces françaises à une critique équitable, on doit leur appliquer une mesure française et non allemande. Les passions qui nous paraissent complètement outrées , quand , dans un coin paisible de la tranquille Allemagne , nous voyons ou lisons un drame français, sont peut-être l'expression sincère de la vie réelle , et ce qui nous révolte comme faux sous la forme théâtrale, arrive tous les jours, à tout instant, à Paris, dans la réalité la plus bourgeoise. Non, il est impossible en Allemagne de se faire une idée de cette passion française. Nous voyons les actes, nous entendons les paroles , mais ces actes et ces paroles nous jettent dans l'étonnement , et s'ils éveillent en nous quelque lointaine lueur, jamais ils ne nous donnent une connaissance exacte des sentiments dont ils sont
l'expression. Celui qui veut savoir ce que c'est que la brûlure, doit mettre sa main au feu. La vue d'un brûlé nous apprend peu de chose, et rien ne serait plus insuffisant que de vouloir connaître la nature de la flamme par les ouï-dire ou par des livres. Des gens qui vivent au pôle nord du genre humain ne peuvent se figurer avec quelle facilité les cœurs s'enflamment dans le brûlant climat de la société française, et combien, par exemple, dans les journées de juillet, les têtes gagnent de cuisants coups de soleil. Entendons-nous leurs cris, voyons- nous les contractions de leurs figures, quand ces flammes leur consument le cerveau et le cœur, nous sommes presque ébahis, nous autres Allemands, et nous secouons la tête et déclarons tout cela monstruosité et même déraison.
Gomme nous ne pouvons comprendre en Allemagne cet orage continuel et cette âpreté de passion dans les œuvres des poètes français, les Français trouvent aus^i inconcevable cette calme existence intime, cette vie rêveuse de souvenir et de pressentiment qui perce partout dans les créations les plus passionnées des écrivains allemands. Des hommes qui pensent au jour le jour, qui accordent toute valeur au présent et en profitent avec la plus étonnante facilité, de tels hommes
n'entendent rien au sentiment d'un peuple qui n'a qu'hier et demain et ne ^'inquiète nullement d'aujourd'hui , qui no cesse de se rappeler le passé et de pressenti* l'avenir, sans jamais saisir l'occasion présente, en amour comme en politique. Ils nous regardent avec surprise, nous, Allemands, qui souvent passons sept années à implorer les bleus regards de la bien- aimée avant d'oser entourer sa taille d'un bras résolu. ïis nous regardent avec surprise étudier l'histoire complète de la révolution française , y compris tous les commentaires, en attendant les derniers suppléments, avant de traduire en allemand ce travail, avant de publier une édition magnifique des droits de l'homme, avant de faire éprouver à un Cumberland. . . .
0 chien! ô chien! tu n'es pas sain; tu es maudit pour toujours, on te le dit. Contre ta morsure, que ie Seigneur m'assure, ainsi que son divin fils, mon sauveur Jesus-Christ ! Amen.