‹ De la FranceChapitre 9 sur 21 · QUATRIEME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIEME LETTRE

Ce matin, mon cher ami, je suis dans une disposition singulièrement tendre. Le printemps exerce sur moi

une influence tout étrange. Le jour, je suis abasourdi et mon âme sommeille. Mais la nuit je suis tellement surexcité que je ne puis m endormir qu'aux approches du matin , et alors je suis enveloppé par les songes les plus péniblement délicieux. 0 bonheur douloureux! de quelle étreinte cuisante tu m'enlaçais il y a quelques heures! je rêvais d'elle, d'elle que je ne veux, que je ne dois pas aimer, et dont pourtant l'amoureuse pensée fait ma secrète félicité. C'était à sa campagne, dans sa petite chambre au jour voilé où les grands lauriers roses dépassent la hauteur du balcon. La fenêtre était ouverte; la lune brillante semblait venir à nous et projetait ses rayons argentés sur ses bras blancs qui m'enlaçaient. Nous nous taisions et ne rêvions qu'à notre douce misère. Sur les murs se jouaient les ombres des arbres dont les fleurs exhalaient des parfums étourdissants. Dans le jardin résonnait d'abord au loin et plus près ensuite la voix d'un violon. C'étaient des sons lents, longuement soutenus, tantôt tristes, tantôt joyeux, quelquefois sanglotants, quelquefois aussi grondants, mais toujours flatteurs, beaux et vrais — Qu'est-ce-ci ? mur-

murai-je à voix basse. — C'est mon frère qui joue du violon, répondit-elle. Mais bientôt après ïe violon se

tut , et nous entendîmes à sa place les soupirs d'une flûte qui vibraient si soumis, si désolés, qu'ils remplissaient lame d'un frisson mystérieux, qu'ils vous faisaient penser aux choses les plus affreuses, à la vie sans amour, à la mort sans résurrection , aux larmes qu'on ne peut pleurer. — Qu'est-ce-ci? murmurai-je à voix basse. — C'est mon mari qui joue de la flûte, répondit-elle.

Mon cher ami, le réveil est encore pire que le rêve.

Que les Français sont heureux ! Ils ne rêvent pas du tout, j'en ai la certitude; et cette circonstance explique pourquoi ils agissent avec une sûreté si éveillée pendant le jour et ne s'engagent point en des pensées et des sentiments nébuleux et crépusculaires, dans l'art comme dans la vie. Dans les tragédies Je nos grands poètes allemands, le songe, la rêverie, le pressentiment jouent un rôle important, dont les poètes tragiques français n'ont pas la moindre idée. Tout ce qu'on voit en ce genre dans les ouvrages modernes en France, ne répond ni aux sentiments de l'auteur ni à ceux du public. Cela n'est que senti à la suite des Allemands, et même, en fin de compte, il n'y a là qu'un pauvre larcin. Car les Français ne se bornent point à commettre des plagiats de pensées et d'images poé-

tiques , d'idées et d'aperçus , ils nous volent aussi nos émotions, nos intimes dispositions, notre âme; ils commettent des plagiats de sentiment. On s'en aperçoit principalement chez ceux d'entre eux qui copient le radotage religieux de l'école catholico-romantique du temps des Schlegel.

Les Français, sauf des exceptions rares, ne peuvent mentir à leur éducation. Ils sont tous plus ou moins matérialistes, selon qu'ils ont reçu plus ou moins longtemps cette éducation française , produit de la philosophie matérialiste. Aussi le charme de la naïveté, le langage secret de l'âme, l'intuition révélatrice, là faculté de s'identifier avec la nature sont interdits à leurs poètes. Ils n'ont que la réflexion, la passion et la sentimentalité.

J'ai bien envie à ce propos de risquer ici une observation qui peut faire apprécier beaucoup de nos auteurs allemands. La sentimentalité est un produit du matérialisme. Le matérialiste porte en effet dans l'âme la conscience vague que tout n'est pas matière en ce monde. Son entendement limité a beau lui démontrer îa matérialité de toutes choses, son âme se révolte par instinct. Parfois il est secrètement tourmenté du besoin de reconnaître dans les choses une origine pure-

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mont spirituelle, et ces désirs, ces besoins vagues produisent cette vague affection que nous appelons sentimentalité. La sentimentalité est le désespoir de la matière qui, ne pouvant se suffire, rêve, dans un désir indécis et mal arrêté, à une sphère meilleure. Et dans le fait , j ai trouvé que les auteurs sentimentaux , vus en négligé , ou quand le vin leur avait délié la langue, étaient ceux qui expectoraient le matérialisme avec la grossièreté la plus cynique. Mais le ton sentimental , surtout quand il est galonné de quelques oripeaux patriotiques, moraux et religieux, passe auprès de la masse pour le signe d'un naturel chaste et noble.

La France est le pays du matérialisme. Il se manifeste dans tous les faits de la vie publique et privée. Beaucoup d'esprits supérieurs, il est vrai, cherchent à couper ses racines, mais ces tentatives arrivent à des résultats déplorables encore. Dans le terrain qu'ils labourent ainsi „ tombent les semences de ces erreurs spiritualistes, dont les fruits vénéneux répandent leurs funestes exhalaisons sur la France.

Mon inquiétude s'augmente chaque jour dans la prévision des crises que peut amener cet état social de la France. Si les Français pensaient ïe moins du

monde à l'avenir, ils ne pourraient jouir avec calme de leur situation actuelle. Et vraiment ce n'est pas avec calme qu'ils en jouissent. Ils ne s'asseyent pas à leur aise au banquet de la vie, mais se hâtent au contraire d'engloutir les mets délicats et les vins savoureux. Ils me rappellent une vieille image de notre Bible, où sont représentés les enfants d'Israël avant leur départ d'Egypte , célébrant la pâque et mangeant l'agneau debout, tout prêts pour le voyage et le bâton à la main. Si les joies de la vie nous sont mesurées avec plus de parcimonie en Allemagne, il nous est donné du moins de les goûter dans la tranquillité la plus confortable. Nos jours coulent doucement, comme un cheveu qu'on traîne dans le lait.

Cette dernière comparaison, mon cher Lewald, n'est pas de moi, mais d'un vieux rabbin. Je l'ai lue naguère dans une chrestomathie de poésies thalmudistes , où le rabbin comparait la vie du juste à un cheveu qu'on traîne dans le lait. J'ai d'abord rechigné, quelque peu à cette image; car rien n'agit d'une façon plus nauséabonde sur mon estomac qu'un cheveu dans le lait quand je prends mon café, et précisément un long cheveu qu'on y pût traîner, comme la vie du juste ! Mais c'est là une idiosyncrasie à moi. Je veux

absolument m'accoutumer à cotte figure et l'employer à toute occasion. Un écrivain ne doit point se soumettre à sa subjectivité; il doit être capable d'écrire tout , dût-il lui en arriver mal.

La vie d'un Allemand ressemble à un cheveu qu'on traîne dans le lait. On pourrait même rendre la comparaison plus parfaite encore , si Ton disait : Le peuple allemand ressemble à une queue de trente millions de cheveux tressés qui nage paisiblement dans un grand pot de lait. Je pourrais conserver la moitié de l'image et comparer la vie française. à un pot de lait où sont tombées des milliers et des millions de mouches qui cherchent à s'élever sur le dos les unes des autres et finissent par se noyer toutes, à l'exception de quelques-unes qui , par effet du hasard ou de l'adresse, ont pu atteindre le bord du pot et s'y traînent à sec, mais avec les ailes mouillées.

Je n'ai fait ici, pour des raisons particulières, que peu d'obervations sur l'état social des Français. Nul homme ne peut deviner comment se résoudront les complications actuelles. Peut-être la France arrivet-elle à une effroyable catastrophe. Ceux qui commencent une révolution en sont d'ordinaire les victimes, et ce sort atteint les peuples aussi bien oue les

individus. Le peuple français, qui a commencé la grande révolution de l'Europe, est peut-être en train de périr, tandis que les nations qui le suivront récolteront les îruits de son martyre héroïque.

Espérons pourtant que je me trompe. Le peuple français est le chat qui ne se casse jamais le cou , de quelque hauteur qu'il puisse tomber, mais se retrouve au contraire sur ses pattes.

A vrai dire, mon cher Lewald, j'ignore s'il est prouvé en histoire naturelle que les chats retombent toujours sur leurs quatre pattes sans se faire mal , comme je l'ai entendu dire dans mon enfance. Je voulus alors faire moi-même l'expérience, et grimpai sur le toit avec notre chat, que je précipitai de cette hauteur dans la rue. Par malheur, un cosaque passait en ce moment devant la maison; le pauvre chat tomba justement sur le fer de sa lance, et le cosaque trotta gaiement avec un chat. embroché. — S'il est donc vrai que les chats retombent toujours sans dommage sur leurs pattes, il faut au moins qu'en pareil cas ils prennent garde aux lances des cosaques.

Jai dit, dans ma lettre précédente, que ce n'est point k situation politique qui favorise la comédie plus en France qu'en Allemagne. Gela s'applique aussi

tragédie. Je vais môme jusqu'à soutenir que fétat jiolii: ue de la France est contraire à la tragédie fraa-

. Le poète tragique a besoin de croire à l'héroïsme, et cela est tout à fait impossible dans un pays :ài régnent la liberté de la presse, le gouvernement représentatif et la bourgeoisie. Car la liberté de la presse, qui éclaire chaque matin de la lumière la plus criarde les côtés humains d'un héros, dépouille sa tête de ce nimbe salutaire qui lui assure le respect aveugle du peuple et du poëte. Je ne ferai point remarquer qu'en France le républicanisme fait servir la liberté de la presse à rabaisser par le persifflage ou par la médisance toute grandeur et à dessécher tout enthousiasme pour les personnes. Cette soif de dénigrement s'ailie bien au régime représentatif, système de méfiances .et de fictions, qui ajourne plus qu'il n'avance la cause de la liberté et ne laisse saillir aucune grande personnalité ni dans le peuple ni sur le trône; car ce système . parodie d'une véritable représentation des intérêts nationaux, mélange de petites intrigues électorales, d° petites envies, de petites vertus, d'insolence publique, de vénalité secrète et de mensonge officiel , démoralise les rois tout autant que les peuples. Les

sont obligés ici de jouer la comédie, de répondre

à un insignifiant bavardage par des lieux communs plus vides encore , de sourire gracieusement à leurs ennemis, de sacrifier leurs amis, d'agir toujours indirectement et par une éternelle abnégation d'euxmêmes, d'étouffer dans leur poitrine les élans d'un cœur royal. Ce rapetissement de toute grandeur, cet anéantissement radical de l'héroïsme, sont surtout l'œuvre de cette bourgeoisie qui est arrivée au pouvoir en France par la chute de l'aristocratie de naissance , et qui a fait triompher ses étroites et froides idées boutiquières dans toutes les sphères de la vie. Il se passera peu de temps avant que tout sentiment, toute idée héroïque arrive à devenir ridicule en France, sinon à périr complètement. Je n'ai certes pas envie de regretter l'ancien régime du privilège nobiliaire; car ce n'était que putréfaction peinte, cadavre fardé et parfumé, qu'on n'avait plus qu'à descendre paisiblement ou à jeter de force dans sa tombe , au cas où il eût voulu continuer une existence mensongère et se révolter contre son enterrement. Mais le régime nouveau, qui a pris la place de l'ancien, est bien plus repoussant encore, et nous devons trouver bien autrement insupportable cette grossièreté sans vernis, oette vie dénuée de parfum « cette indus-

triouso chevalerie d'argent, cette garde nationale, cette pour année qui vous trappe avec la baïonnette intelligente quand vous osez soutenir que le gouvernement du monde n'appartient qu'au génie, à la beauté, à l'amour et à la force. Les hommes de peuset1, si infatigables pendant le xvme siècle à préparer la révolution en France, rougiraient s'ils voyaient comme l'intérêt personnel bâtit ses misérables cabanes sur l'emplacement des palais renversés, et comme de ces cabanes sort une aristocratie nouvelle qui , plus déplaisante que l'ancienne , ne cherche même pas à se légitimer par une idée, par la foi à la vertu héréditaire, mais trouve sa dernière raison dans des acquisitions qu'on doit ordinairement à un étroit esprit de chiffres, sinon aux plus ignobles qualités.

Quand on examine attentivement cette aristocratie, on découvre pourtant des analogies entre elle et l'aristocratie ancienne, telles que celle-ci se montra dans les temps qui précédèrent sa mort. Le privilège de la naissance s'appuyait alors sur des papiers qui prouvaient, non l'excellence des aïeux, mais leur nombre. C'était une sorte de papier-monnaie de naissance, qui donnait aux nobles, sous Louis XV et sous Louis XVI,

leur valeur légale , et les classait à différents degrés

de considération , comme le papier commercial d'aujourd'hui assigne aux industriels, sous Louis-Philippe, leur valeur et leur rang. C'est la Bourse qui décide ici de la dignité et du rang auxquels donnent droit ces titres de papier, et elle fait dans cette besogne preuve d'une conscience égale à celle du généalogiste juré qui, dans le siècle dernier, examinait le diplôme dont le noble arguait pour prouver sa qualité.

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