‹ De la gastronomieChapitre 13 sur 53 · ET · texte numérisé non relu

ET

Qù NN

De [a Ga stronomie

si le temps modifie les gouvernements, quels droits n'a-t-il pas eu sur de simples usages |

Après les huîtres, qui furent trouvées très fraiches, on servit des rognons à la brochette, une caisse de foie gras aux truffes, et enfin la fondue.

On en avait rassemblé les éléments dans une casserole, qu'on apporta sur la table avec un réchaud à l'esprit de vin. Je fonctionnai sur le champ de bataille, et les cousins ne perdirent pas

un de mes mouvements.

Ils se récrièrent sur les charmes de cette préparation, et men demandèrent la recette, que je leur promis, tout en leur contant à ce sujet deux anecdotes que le lecteur rencontrera peut-être ailleurs.

Après la fondue vinrent les fruits de la saison et les confitures, une tasse de vrai moka fait à la Dubelloy, dont la méthode commençait à se propager, et enfin deux espèces de liqueurs, un esprit pour déterger, et une huile pour adoucir.

Le déjeuner bien fini, je proposai à mes convives de prendre un peu d'exercice, et pour cela de faire le tour de mon appartement, appartement qui est loin d’être élégant, mais qui est vaste, confortable,

ét où mes amis se trouvaient d autant mieux que

TS

38 De Îa Gastronomie

les plafonds et les dorures datent du milieu du règne de Louis XV.

Je leur montrai l'argile originale du buste de ma jolie cousine Madame Récamier par Chinard et son portrait en miniature par Augustin ; ils en furent si ravis, que le docteur, avec ses grosses lèvres, baisa le portrait, et que le capitaine se permit sur le buste une licence pour laquelle je le battis: car si tous les admirateurs de l'original venaient en faire autant, ce sein si voluptueusement contourné serait bientôt dans le même état que l’orteil de Saint-Pierre de Rome, que les pélerins ont raccourci à force de le baiser.

Je leur montrai ensuite quelques plâtres des meilleurs sculpteurs antiques, des peintures qui ne sont pas sans mérites, mes fusils, mes instruments de musique et quelques belles éditions tant françaises qu étrangères.

Dans ce voyage polymathique, ils n'oublièrent pas ma cuisine. Je leur fis voir mon pot-au-feu économique, ma coquille à rôtir, mon tournebroche à pendule, et mon vaporisateur. Ils examinèrent tout avec une curiosité minutieuse, et s étonnèrent d'autant plus, que chez eux tout se faisait

encore comme du temps de la régence.

Âu moment où nous rentrâmes dans mon salon, deux heures sonnèrent. “Peste! dit le docteur, voilà l'heure du diner, et ma sœur Jeannette nous attend l Il faut aller la rejoindre. Ce n'est pas que je sente une grande envie de manger, mais il me faut mon potage. C’est une si vieille habitude, que quand je passe une journée sans en prendre, je dis comme Titus: Diem perdidi. — Cher docteur, lui répondis-je, pourquoi aller si loin pour trouver ce que vous avez sous la main! Je vais envoyer quelqu'un à la cousine, pour la prévenir que vous restez avec moi, et que vous me faites le plaisir d'accepter un diner pour lequel vous aurez quelque indulgence, parce qu l n'aura pas tout le mérite d un impromptu

fait à loisir.”

Il y eut, à ce sujet, entre les deux frères, dékbération oculaire, et ensuite consentement formel. Alors j expédiai un volante pour le faubourg Saint-Germain ; je dis un mot à mon maître-queux et, après un intervalle de temps tout à fait modéré, et partie avec ses ressources, partie avec celles des restaurateurs vOIsins, il nous servit un petit dîner bien retroussé et tout a fait appétis-

sant.

D PCR pee

Te.

Ft:

peer

Em " EE ttes RE

Ce fut pour moi une grande satisfaction que de voir le sang-froid et l'aplomb avec lequel mes deux amis s'assirent, s'approchèrent d ae [a table, étalèrent leurs serviettes, er se préparèrent à a agir.

Ils éprouvèrent deux surprises auxquelles je n'avais pas moi-même pensé ; car je leur fs servir du parmesan avec le potage, et leur offris après un verre de madère sec. (Cétaient deux nouveautés importées depuis peu par M. le Prince de Talleyrand, le premier de nos diplomates, à qui nous devons tant de mots fins, spirituels, profonds, et que l'attention publique a toujours suivi avec un intérêt distinct, soit dans sa puissance, soit dans sa retraite.

Le dîner se passa très bien, tant dans sa partie substantielle que dans ses accessoires obligés, et mes amis y mirent autant de complaisance que de gaieté.

Après le d diner, je proposai un piquet, qui fut refusé ; ils préférèrent le far niente des Italiens, disait le capitaine ; et nous nous constituâmes en petit cercle autour de la cheminée.

Malgré les-délices du far niente, j'ai toujours,

pensé que rien ee donne plus de dec à la

conversation qu une occupation q quelconque, quand

De Ia Gastronomie 41

elle n absorbe pas l'attention : ainsi je proposai le thé.

Le thé était une étrangeté pour des Français de la vieille roche : cependant il fut accepté. Je le fs en leur présence, et ils en prirent quelques tasses avec d'autant plus de plaisir qu ils ne J'avaient jamais regardé que comme un remède.

Une longue pratique m'avait appris qu'une complaisance en amène une autre, et que quan on est une fois engagé dans cette voie, on perd le pouvoir de refuser. Aussi c'est avec un ton presque impératif que je parlais de finir par un bowl de punch.

À Mais tu nous tueras, disait le docteur. — Mais vous nous griserez,” disait le capitaine. À

en demandant à grands

quoi je ne répondais qu cris des citrons, du sucre et du rhum.

Je fs donc le punch, er pendant que jy étais occupé, on exécutait des rôties (toast) bien minces, délicatement beurrées et salées à point.

Cette fois il y eut réclamation. Les cousins assurèrent qu ils avaient bien assez mangé, et qu ils ny toucheraient pas; mais comme je connais l'attrait de cette préparation si simple, je ré-

pondis que je ne souhaitais qu une chose, c'est

Page 1