TEMPS PALÉOLITHIQUES
L'histoire peut et doit remonter très loin dans le passé et de la terre et des âmes. — Définition de la plus lointaine époque. — De la durée d'une époque historique. — L'homme conquiert la terre sur Vanimal. — Des plus anciens témoins de la vie humaine. — L'homme sur les plateaux de France. — Foyers et ateliers. — Les armes et instruments de silex. — Bouleversements physiques et décadence. — Le refuge dans les cavernes; efforts nouveaux. — Une nouvelle race. — Renaissance industrielle. — Merveilles d'art. — Apparition de l'écriture. — Des conditions morales et sociales de la vie humaine en ce temps-là. — Rôle des hommes de France à cette époque.
« Quel espoir y a-t-il d'arriver à la connaissance de ce passé lointain? Qui nous dira ce que pensaient les hommes, dix ou quinze siècles avant notre ère? Quel souvenir peut nous rester de ces générations qui ne nous ont pas laissé un seul texte écrit?
« Heureusement, le passé ne meurt jamais complète-
1. Outre le manuel classique de Déchelette, dont l'éloge n'est plus à faire (Manuel d'archéologie, t. I, 1908, Paris, Picard; une nouvelle édition est préparée par Breuil), on trouvera d'utiles
ment pour l'homme. L'homme peut bien l'oublier, mais il le garde toujours en lui. Car, tel qu'il est lui-même à chaque époque, il est le produit et le résumé de toutes les époques antérieures. S'il descend en son âme, il peut y retrouver et distinguer ces différentes époques d'après ce que chacune d'elles a laissé en lui *. »
C'est ainsi que Fusteï de Coulanges a commencé La Cité antique; c'est par ces paroles qu'il annonçait son dessein de reconstituer les croyances et les institutions primitives des Grecs et des Romains, ou, plutôt, des ancêtres communs dont l'un et l'autre peuple étaient descendus.
Mais ce qu'il a dit en ces termes du monde antique et de l'âme humaine, est également vrai de la France, de notre France d'aujourd'hui. Dans ce qu'elle est, corps et esprit, on peut retrouver la trace de nos aïeux les plus anciens. De ce qu'ils ont fait pour conquérir et cultiver le sol, façonner l'outillage du travail et du combat, éduquer l'intelligence, la volonté et le cœur, disposer les hommes en sociétés durables, de tout cela il existe encore des vestiges visibles à la surface de notre terre, des éléments éternels à l'intérieur de notre vie morale.
résumés chez Commont, Les Hommes contemporains du renne (1914, Amiens, Yvert); Peyrony, Éléments de prélnsloire (1914, Ussel, Eyboulet); de Morgan, L'Humanité préliistorique (1921, Paris, La Renaissance du Livre). Parmi les livres plus anciens, Cartailhac, La France préhistorique (2» édit., 1896, Paris, Alcan); Salomon Reinach, Époque des alluvions et des cavernes, dans la Description raisonnée du Musée de Saint-Germain (1889, Pari?, Dldot) ; Gal)riel et Adrien de Mortillet, La Préliisloire (1910, Pari?, Sclileicher). Comme répertoire des travaux préhistoriques e archéologiques, la riche Bibliograptiie générale de Montandon, 2 vol. parus (1917 et 1920, Genève, Georg).
1. Fustei de Coulanges, La Cité antique, introduction, p. 4-5. Quelques années plus tard (La Cité antique est de 1804), en 1870, Fustei de Coulanges devait développer ces mêmes idées jdans ses leçons à la cour imi)ériale, et en particulier dans la première, qui fut consacrée aux temps préhistoriques de la Gaule : « Je voudrais montrer tout ce que nous devons i'i ces vieux âges, tout ce que ces vieux âges ont mis en nous. » On a retrouvé et pnbhé le résumé de cette leçon, écrit de sa main {Revue arcliéologique de 1908, t. 1, p. 99).
La France est l'œuvre de dizaines de siècles et de millions d'hommes. De la même manière que les plaines à blé de la Bourgogne ou de la Beauce doivent leurs sillons originels aux générations inconnues des temps préhistoriques, de même les habitudes sociales qui nous groupent pour l'amour et la défense de ces moissons remontent à des germes déposés par ces premières générations. Et si les siècles qui les ont suivies ont perfectionné la culture du sol, ils ont également suscité des motifs nouveaux d'union et d'accord à la société humaine qui devait devenir notre patrie.
Elle est, cette patrie, le résultat d'une longue, lente et patiente élaboration. Ce n'est point la Révolution qui a créé la France, et ce n'est pas davantage la Monarchie. Nous ne sommes pas uniquement les fils intellectuels du Moyen Age chrétien ou de la Rome latine, et nous n'avons pas non plus le droit de revendiquer pour notre ascendance seulement les Celtes ou les Ligures. Mais chacune de ces périodes ou chacun de ces états politiques a contribué à nous faire ce que nous sommes. Pour qu'il se soit bâti une terre de France et que nous devenions des Français, il a fallu un interminable travail humain, qui a commencé dès le jour où les hommes ont apparu sur notre sol, et qui dès lors ne s'est point interrompu. Et nul ne peut affirmer que ce travail soit achevé, et que les siècles à venir n'apporteront pas un trait nouveau à la figure de la France, une richesse imprévue à son terroir, un devoir de plus à sa vie. Car je suis de ceux qui croient que les destinées nationales de la patrie française commencent à peine, si long que soit le passé qui fut nécessaire à sa formation.
Ce sont les premiers âges de ce passé que je veux essayei ici de connaître, d'imaginer et d'exposer. — Je ne séparerai pas l'étude du sol ou de la matière et celle de l'âme ou de la société. L'historien ne fera jamais qu'une œuvre incomplète ou mutilée s'il analyse les institutions ou les mœurs humaines à l'écart ou en dehors de la terre sur laquelle
elles se sont développées et qui pour une part les a déterminées '. Tâches de l'esprit et de la culture, besoins du cœur et du corps, révolutions politiques et transformations matérielles, toute l'histoire nous parle aujourd'hui comme il y a dix mille ans d'une intimité irrésistible entre la terre et l'être humain. Les divinités les plus tenaces du sol français, et qui vivent encore après avoir déjà vécu des milliers d'années avant le Christ, sont les divinités des sources et des collines. Et le jour où la science historique arrivera enfin, à force d'analyses et d'analogies, à comprendre comment est née notre nation, elle s'apercevra peut-être de ce que l'intuition des âmes les plus simples a déjà deviné : que la France résulte d'abord d'une certaine qualité de sa terre, et des milliers d'habitudes que les hommes ont peu à peu reçues de cette terre.
La plus ancienne période de notre histoire est généralement définie d'après la nature des seuls témoins qu'elle nous a laissés d'elle : comme ce sont des pierres, des silex taillés par la main de l'homme, on appelle ce temps celui de la pierre taillée, ou encore, comme il est le plus reculé que nous puissions connaître, on l'appelle le temps de o la pierre ancienne », l'époque paléolithique. Mais cette dénomination ne marque qu'un des éléments dont a été faite la vie de ces hommes, l'instrument de pierre dont ils se servaient d'ordinaire. J'aime mieux une expression plus compréhensive, qui caractérise la nature même de cette vie et ses pratiques principales; et j'appellerai cette époque l'époque des chasseurs. Car la chasse était alors, pour ainsi parler, la raison sociale des hommes, ce qui les faisait vivre, ce qui les faisait se grouper : comme, en d'autres temps, ce fut l'agriculture ou la guerre, la reUgion ou la patrie.
l. Geograpliia hisloriœ oculus, écrivait Ortelius.
L'âge des chasseurs a commencé sans doute aussitôt qu'il y eut des hommes, des êtres en quête de leur nourriture. Il a persisté des dizaines de milliers d'années, et il n'a dû prendre fm que dix millénaires avant notre époque, peut-être bien plus tard encore. Malgré sa durée considérable, ce plus ancien et ce plus long des âges de l'humanité se présente en une unité parfaite, et, à travers des variations nombreuses dans la suite des années, il nous offre l'image d'une civilisation qui se développe normalement, en un progrès parfois ralenti mais toujours continué, suivant un rythme intelligent et d'une réelle beauté : tout ainsi que la civilisation hellénique partit des idoles informes de la religion primitive pour aboutir aux merveilles de l'art et de la pensée dans les temps de Périclès ou de Platon.
Que l'on puisse voir une même période historique dans un espace de plusieurs fois dix mille ans, cela n'étonnera pas l'historien, qui, au-dessus des détails innombrables et contradictoires, aperçoit les retours périodiques des mêmes forces et des mêmes aspirations. Nous avons beau vivre d'une allure très différente des Celtes ou des Grecs, notre siècle appartient à la même période de l'humanité que l'ère des cités antiques et des tribus gauloises. Une loi identique préside à cette période, et c'est pour cela que nous voyons aujourd'hui tant d'événements semblables à ceux qui ont agité les hommes sous les règnes de Darius, de César ou de Théodose : une invasion germanique se produisant sous la double forme de l'infiltration et de l'irruption, des populations, comme l'Arménie, luttant pour l'indépendance, et le retour des Juifs à Jérusalem, sortis victorieux de la captivité de Babylone ou du triomphe de Titus. Que signifient mille ou deux mille ans pour une grande période historique? Qu'importent les retards, les ralentissements Qu les arrêts d'un siècle dans une marche plusieurs fois
millénaire? Depuis Gyrus jusqu'à maintenant, c'est toujours la même loi qui préside aux convulsions des sociétés humaines : des patries qui veulent se former et grandir dans les régions naturelles de la terre, des invasions qui les menacent, des conflits qui les affaiblissent, des empires tîui les oppriment et dont elles se dégagent.
Ce qui fait l'unité, la loi du premier âge de la pierre, c'est que l'honmie y vit en chasseur de la bête : j'entends par là qu'il demande à la chasse le principal de sa nourriture, qu'il est en état de bataille contre l'animal, qu'il lui dispute la possession de la terre. Nous assisterons, durant ces milliers d'années, à la conquête, par l'homme, de la terre de France : je ne dis pas culture du sol, je dis possession de la surface. Quand cette période sera terminée, la terre, décidément, appartiendra à l'homme. Il n'en aura pas chassé l'animal; mais, plus fort que lui, il sera désormais son maître, le maître du sol, et aussi le maître de soi-même. Car, en même temps, de cette bataille impitoyable pour obtenir son droit à la liberté et à la souveraineté, il sortira plus convaincu du devoir de la vie commune, le cœur plus proche des sentiments d'humanité, les sens i)lus aiguisés, l'intelligence plus dégourdie, plus largement ouverte sur tous les spectacles de la nature; et il finira môme par voir de la beauté dans ce monde extérieur qui tout d'abord n'avait éveillé en lui que le besoin de la violence et le désir de la force.
Cette conquête de la terre, l'homme la fit à l'aide d« deux séries de forces : les unes qu'il tira de sa propre nature, son bras et son intelligence; les autres qu'il emprunta aux matières voisines, et en premier lieu à celles
que lui fournit la surface du sol, qui étaient visibles de lui et à sa portée, le bois et la pierre. — Qu'il ait d'abord combattu avec ses membres, et rien qu'avec eux; qu'il se soit plus tard armé d'un bâton, et rien que d'un bâton; qu'il se soit ensuite armé d'une pierre pour la lancer ou pour doubler par elle la vigueur de son poing, mais sans la travailler, l'utilisant telle qu'elle était, brute et informe : c'est possible et même probable; mais comme, de ces poings humains, de ces massues de bois ou de ces pierres de jet nulle trace n'a pu demeurer jusqu'à nous, nous devons nous résigner à ne rien savoir des premiers épisodes de la bataille et du travail humains. L'histoire de cette bataille et de ce travail ne commence que lorsque nous rencontrons sur le sol un objet arrangé ou fabriqué par l'homme, où l'homme a mis et a laissé quelque chose de lui-même, de ses intentions ou de ses goûts. Et le premier de ces objets que nous connaissions, je le répète, est le caillou de silex taillé; et ce silex, par sa nature, par sa forme, par les contours que la taille lui a donnés, nous permet de remonter jusqu'à l'homme dont il fut le compagnon, au regard qui l'a aperçu, à l'esprit qui l'a choisi, à la pensée qui l'a modifié, à la main qui l'a façonné, aux œuvres auxquelles il a servi. Ce simple débris, par cela seul que l'homme l'a travaillé, nous permet de reconstituer un chapitre de la vie de l'homme et un aspect de sa demeure.
Un premier épisode, dans cette période des chasseurs, dans ces temps paléolithiques, est déterminé par les siècles dont il ne reste d'autres traces humaines que les silex abandonnés sur le sol aux endroits mêmes où l'homme avait vécu^
1. Époque dite paléolithique inférieur ; deux subdivisions : phase ancienne dite chelléenne (de Chelles en Seine-et-Marne), phase récente dite acheuléenne (de Saint-Acheul près d'Amiens),
Assurément, la France n'était point en ce temps-là achevée dans sa structure, sa forme et son apparence. On suppose qu'elle faisait corps avec l'île voisine de la Grande- Bretagne et que le Détroit était remplacé par un isthme et la Manche par un golfe de l'Océan. On suppose aussi que le climat était fort différent du nôtre, beaucoup plus chaud, beaucoup plus humide : ce qui pouvait faire ressembler notre pays aux régions tropicales, où les vastes marécages alternent avec d'impénétrables forêts. En tout cas, les hôtes habituels de nos parages ne différaient point de ceux de l'Afrique la plus sauvage : c'étaient les éléphants, les hippopotames, les rhinocéros, les grands fauves du désert.
Et cependant, les conditions de la vie humaine étaient dès lors supérieures à celles de l'Afrique êquatoriale. Car les lignes intérieures de la France étaient déjà tracées, avec ses vallées aux replis harmonieux, avec l'alternance de ses plaines et de ses montagnes, avec ses plateaux gaiement étendus au-dessus des berges des fleuves. L'homme n'y était pas éternellement en proie à la forêt qui étouffe ou au marécage qui enlise. Il trouvait sur ces plateaux de vastes espaces découverts d'où il pouvait regarder sans crainte le ciel et la nature, préparer ses armes et réfléchir sur son œuvre.
C'est sur ces plateaux, dominant la Sonune, la Seine ou la Meuse, qu'il s'installa tout d'abord. Ne nous le représentons pas, au début de sa vie, comme s'abritant sous les roches ou se cachant dans les cavernes, tremblant de froid ou fuyant de peur. Il a débuté, à notre connaissance, par le plein air des plateaux de France, qu'il devait enrichir plus tard de cultures si drues. Ils ne le nourrissent pas encore, mais ils le portent et ils le soutiennent déjà. Parcourez aujourd'hui, par exemple, les longues esplanades limoneuses qui s'étendent, au sud de la Somme, d'Amiens à Abbeville : sous ces terres à blé qui ne finissent point, vous pourriez trouver les silex sans nombre déposés par nos plus lointains ancêtres. Ils ont vécu et travaillé sur
ces espaces découverts où, cinquante mille ans après eux, leurs héritiers vivent et travaillent encore. A ce confluent de l'Avre et de la Somme où se fonda Amiens, une des villes les plus laborieuses de France et dont les destinées furent le plus constant^, sur cette terrasse de Saint-Acheul qui domine la cité moderne, s'étalait une des stations les plus anciennes et les plus actives des hommes façonneurs du silex. Cette terre fut essentiellement pour eux un « sol d'éducation où se sont formées les premières habitudes «^ de notre vie sociale.
S'il est vrai qu'on ait trouvé sur ces plateaux des traces de foj^ers et d'ateliers, l'essentiel est déjà fait pour constituer la société humaine; les cellules sont prêtes en attendant l'édifice. Le foyer, c'est la station ensemble autour d'un feu qui réchauffe, qui éclaire et qui réconforte; l'atelier, c'est l'arrêt attentif en vue d'une besogne utile à plusieurs. Ces hommes-là ont beau être des chasseurs qui courent et se déplacent : il leur faut, avant les heures de chasse, des journées de travail à l'ateHer; et, après ces mêmes heures de chasse, de longs instants de repos autour du foyer. La famille, la tribu naîtront de ces habitudes, et je me demande si elles ne sont pas déjà nées. Car ces populations des hauts plateaux de France ne me paraissent pas avoir été d'humeur instable. Le silex qu'elles travaillent est recueilli surplace, les gisements en abondent dans les lieux où elles habitent. On dirait qu'il retient et fixe les hommes au sol, comme plus tard le fera le blé de ces mêmes terres.
1. C'est l'expression dont se sert Vidal de La Blache (.p. 92) pour définir le rôle de ces terrasses limoneuses de la Picardie à î'époqueagricole : je l'utilise pour l'époque antérieure des chasseurs. Voyez son admirable Tableau de la géographie de la France, qui forme le t. I, I" p., de l'Histoire de France de Lavisse (1903, Paris, Hachette).
Cet outil de silex, c'est donc le compagnon fidèle de l'homme, tel que le sera la hache et tel que le sera l'épée en d'autres temps. Il est légèrement aplati, de manière ù présenter deux faces presque parallèles : et peut-être est-ce là le premier perfectionnement que l'intelligence humaine a imposé au caillou de pierre, d'y avoir ménagé deux faces symétriques, dont la rencontre sur les côtés forme un double tranchant et qui à l'extrémité se confondent en une même pointe. Alors, avec cet instrument, voilà le bras doté de deux ressources que la nature lui a refusées : elle ne lui a permis que la force brutale, le choc ou la pesée du poing qui brise et qui abat. Avec cette pierre aux côtés amincis, il peut frapper de taille, trancher et couper; et avec elle encore, grâce à la pointe qui la termine, il peut piquer et percer. A coup sûr, nous sommes encore très loin de l'épée, l'arme la plus i)rofondément humaine qu'ait imaginée l'homme : et cependant, le silex de Saint-Acheul nous en montre déjà l'embryon solide et complet. Car, lui aussi, bien empoigné par la main, il peut frapper d'estoc et de taille ^
Je songe, à propas de ces silex, à des armes et à des épées. Mais je crois qu'ils furent aussi autre chose, des outils de travail et non pas seulement de guerre. Les plus gros et les plus anciens ont servi sans doute au combat, combat contre les animaux ou contre d'autres hommes. Mais il y en eut ensuite de si petits, si finement ouvragés, aux pointes si ténues, que l'on ne peut s'empêcher d'entrevoir, en face d'eux, non pas des corps à abattre brusquement, mais de la matière à travailler soigneusement, bois
1. On nie d'ordinaire l'existence de l'emmanchement pour la plupart de ces pièces. — Ici se pose la question, que je n'ai pu encore examiner, de l'emploi simultané de l'arme de contact (coup de poing) et de l'arme de jet (caillou lancé donnant naissance à la fronde d'un côté et à la flèche de l'autre). On est convenu de ne parler de flèches que pour les temps postérieurs, moustériens et surtout aurignaciens.
OU cuir. Et si cette hypothèse est vraie, si à côté de l'arme nous avons l'instrument, à côté de la lutte qui détruit l'industrie qui produit, voilà l'homme, cette fois, bien audessus des animaux qui l'entourent, et le voilà en mesure d'atteindre la souveraineté absolue. Après avoir vaincu la bête par l'arme, il domptera la matière par l'outil.
Enfln, voici qu'apparaissent, même à cette époquereculée, les linéaments d'une autre sorte de travail, de celui que l'homme peut faire sur sa pensée, sur son geste, pour créer avec la matière des formes plaisantes, qui ne soient pas seulement utiles, mais agréables, disons déjà le mot, les indices d'une recherche d'art. J'ai entre les mains un beau silex de Saint-Acheul : il ne me paraît pas une arme bien terrible, mais il est en tout cas une chose faite avec un soin infini; les éclats ont été si habilement enlevés sur les deux faces, qu'à moins de les polir, on n'aurait pu les faire plus égales de dimension et plus semblables de forme; les bords en courbe sont d'une netteté presque linéaire; le cintre de la poignée fait contraste avec l'amincissement de la pointe; l'ensemble de la pièce a tout à la fois la régularité d'une figure d'épuré et la symétrie élégante d'une feuille de hêtre. Gardons-nous de dire que l'homme de Saint-Acheul est parvenu au style géométrique et à l'art d'imitation. Mais il est sur la route qui mène à l'un et à l'autre. Sa pensée est très ferme et son geste est très sûr.
Cet homme-là, d'ailleurs, ne nous est connu que par ses domiciles et pur ses œuvres de pierre. Aucun squelette humain ne nous a été conservé de cette époque. Nous ignorons absolument la race qui peuplait alors les plateaux de France K Mais ce que nous voyons d'elle permet de croire qu'elle était bien douée et en marche vers le progrès.
1 . Je ne peux faire état, pour ce qui nous concenie, de la mâchoire de Mauer (près de Heidelberg ; cf. p. 19, n. 1) et du crâne de Piltdown (dans le Sussex d'Angleterie). Pour tout ce qui concerne les races primitives, voyez l'excellent traité de M. Boule, Les Hommes fossiles, 1921, Paris, Masson.
JuLLîAN. — De la Gaule à la Franf e. 2
Des révolutions, ou, en tout cas, des changements de tout genre arrêtèrent ce progrès. L'époque ' qui suivi* l'outil et l'homme de Saint-Acheul fut, dans les temps des chasseurs, dans l'ère paléolithique, un véritable Moyen Age, où il semble que l'homme devint plus malheureux et son intelligence moins ouverte.
D'abord, à ce qu'on pense, ce furent des modifications dans la structure de notre sol : la Grande-Bretagne se détacha de la France, nos contours maritimes prirent la direction et l'aspect qu'ils présentent encore aujourd'hui, et, en même temps, nos fleuves et nos rivières se fixèrent au lit et à l'étiage qu'ils ne devaient plus abandonnera Et par cela, sans nul doute, la vie des humains fut troublée.
Le climat, dit-on, se transforma également. Il devint plus froid, beaucoup plus; les glaciers se rapprochèrent de la plaine, les neiges quittèrent moins longtemps les hauteurs, des animaux émigrèrent, d'autres, comme le mammouth et l'ours gris, apparurent. Et ce furent pour les hommes de nouveaux ennemis, de nouvelles conditions de vie. On dut évacuer le plus souvent les plateaux et les terrasses,