Paléolithique moyen ou mouslérien
2. Je suis obligé, sur ce point, en dépit des objections qui m'ont été souvent faites, de me séparer de l'opinion courante, qui place cette constitution de la structure actuelle de la France à une époque plus tardive, parfois à la fin du paléolithique; cf. entre autres, Haug, Traité de géologie, t. II, Les Périodes géologiques (1908-11, Paris, Colin), p. 1895, 1802-3 : « La Grande-Bretagne est reliée au Continent au moins jusqu'au début du quaternaire supérieur. » J'ai visité, en compagnie de Boule, les grottes et stations de la Vézère, et ce qui m'a frappé, c'est que certainement leurs habitants ont vu et utiUsé ces grottes et ces berges de rivières avec la structure qu'elles ont de nos jours : elles paraissent n'avoir subi aucune modification depuis les temps moustériens; et je ne peux admettre, si loin que nous soyons tci de la Manche, qu'on n'y ait pas ressenti le contre-coup de la révolution géologique qui aurait amené la rupture avec la Bretagne.
exposés aux vents, aux frimas et aux pluies. Le plein air continu fut impossible, il fallut aussi chercher des abris. L'homme, aux heures mauvaises de l'année, se réfugia sous les roches, dans les grottes, et il eut souvent à en disputer aux bêtes fauves l'accès et la jouissance. Des temps plus durs arrivaient.
Peut-être, et par suite de ces perturbations de la nature, d'importants changements se produisirent parmi les races humaines. Il nous a paru que celle qui avait travaillé les silex sur les terrasses de la Somme était d'espèce supérieure *. On ne peut en dire autant de celle qui a végété longtemps dans les grottes de la France centrale, et dont on a pu reconstituer l'ossature et imaginer l'aspect : corps vigoureux sans doute, mais lourd et ramassé, tête aux fortes mâchoires, mais front surbaissé et crâne à capacité restreinte ^.
Comme dans la nature et comme dans la race, on sent peine et médiocrité dans le travail humain. C'est toujours le silex qui en est la matière principale. Mais quelle différence entre l'arme élégante du plateau de Saint-Acheul par exemple, et l'outil de la grotte périgourdine du Moustier! Celui-ci n'est jamais taillé que sur une face : voilà un effort de moins pour l'ouvrier. Il est fait à l'aide d'un éclat arraché à un bloc, ce n'est pas le résultat d'un choix intelligent entre cent cailloux à façonner. Les dimensions en sont assez faibles : rarement plus de dix centimètres, beaucoup de petits objets, sans vigueur, sans harmonie,
1. La trace ethnique la moins incertaine que nous ayons du paléolithique primitif est la mâchoire de Mauer (près de Heidelberg), contemporaine, semble-t-il, du clielléen, qu'on a voulu rapproclier du pithécanthrope, mais qui n'est autre, comme l'a bien montré M. Boule, que le type moustérien de La Chapelle-aux-Saints (Corrèze) ou du Neanderthal (Prusse rhénane), à la rigueur moins évolué. La comparaison des outillages (ehelléen et acheuléen d'un côté, moustérien de l'autre) me donne cependant, pour l'ensemble et en moyenne, l'impression de deux races différentes.
2. Voyez le livre de M. Boule, L'Homme fossile de La Chapelleaux-Saints (1913, Paris, Masson), vrai chef-d'œuvre d'analyse et de reconstitution.
et qui, à côté des silex de Chclles et de Saint-Acheul, énergiques et puissants, font le même effet que les poteries mérovingiennes au regard de la céramique gréco-romaine. On dirait que l'homme a manqué de souffle ou son bras de docilité.
Et cependant, à tout prendre, même dans ces pénibles débuts de la vie de caverne, de nouvelles choses apparaissent, de nouveaux proflts sont acquis pour les hommes et pour la terre de France.
J'ai prononcé tout à l'heure, à propos de cette époque, l'expression de Moyen Age, et cela fait songer aux temps qui ont suivi la fin de la civilisation romaine. Mais ces temps-là, pour avoir amené en tant de choses ruine ou décadence, n'en virent pas moins en religion et en morale, et même dans la vie sociale et la tâche agricole, l'établissement de principes nouveaux, par lesquels devait s'épanouir la civilisation de la France chrétienne et moderne. De même, en la grotte obscure du Moustier, s'élaboraient les éléments d'une vie nouvelle.
On négligeait souvent le plateau pour se replier dans la caverne : mais par h\ même, on avait pénétré plus avant dans le sol de la France, on le connaissait plus profondément, et, pour me servir d'une expression qui deviendra plus tard la formule d'une religion universelle, on s'était réfugié sur le giron de la terre et on lui devait son salut.
La recherche de ces domiciles obligea les hommes à une exploration plus soigneuse de leur domaine. On remonta et on descendit le cours des fleuves, on fouilla le fond des vallées et les flancs des montagnes. Une circulation plus régulière sillonna le sol de la France. Hommes et choses se transportaient plus aisément. Ce n'est plus seulement aux cailloux du lieu que l'on s'adresse pour confectionner les outils : on va chercher au loin soit la matière première pour les fabriquer, soit des séries d'instruments tout prêts.
Cela suppose des échanges et des ententes, plus de rapports entre les tribus humaines, l'essai d'un commerce et la piste d'une route.
Ces outils eux-mêmes, si grêles et si disgracieux qu'ils soient parfois, témoignent d'un certain zèle pour trouver des formes ou des emplois nouveaux. L'outillage se diversifie. Il y a l'outil qui racle, celui qui scie, celui qui perce, celui qui coupe, et bien d'autres sortes encore. L'homme de ce temps n'a pas perfectionné ses armes, tout au contraire, mais il a singulièrement accru ses moyens de travail. C'est peut-être un timide et un farouche, comme « le compagnon des bois » du Moyen Age. Mais il a ouvert quelques voies à l'industrie de l'avenir.
Enfin, la pierre ne règne plus en maîtresse absolue dans l'outillagel D'abord, la plupart de ces instruments ont dû être emmanchés dans des tiges de bois ' : et c'est le premier emploi de ces combinaisons de matières qui devaient faire plus tard la gloire des manufactures. Puis, à côté du silex, on taille et on utilise l'os. Et je peux affirmer que tous ces instruments si variés ont dû servir à fabriquer mille choses diverses avec le bois ou le cuir -.
Le labeur humain ne s'est donc point interrompu dans ce passage du plateau à la caverne. Il n'y a pas en préliistoire, pas plus que dans l'histoire connue, de catastrophes qui bouleversent le monde et substituent une humanité nouvelle à une humanité disparue. Pour changer de lieux et d'instruments, l'effort qui devait faire la France ne s'en continuait pas moins.
Peu à peu, l'homme s'habitua à ces grottes. Il en fit le domicile de sa vie tant qu'il fut nécessaire. Puis, quand la température se fut radoucie, quand les glaciers se furent éloignés, quand il put revenir à de plus longs séjours sur les terres découvertes, il conserva de sa résidence dans les cavernes un souvenir mystique et une religieuse recon-
1. On a avancé jusqu'à l'époque précédente la découverte du procédé de renunanchement.