La « cité » dans son sens restreint
Périgord ou Velay, la suprématie de ses pierres, de ses coupoles, de ses façades, de ses forêts de colonnes et de statues; et elle imposera parfois son type architectural aux artistes du pays : chaque région de France, Auvergne, Saintonge ou Limousin, put avoir la gloire de son style roman. Jamais peut-être, dans l'histoire de l'art français, nos provinces ne sauront mieux parler chacune son langage propre.
Le régime féodal lui-même, en multipliant les seigneuries locales, en faisant de la terre la base du pouvoir, renforça les liens millénaires qui unissaient les hommes à ces provinces de France. On eut des comte«s d'Auvergne, de Poitiers, d'Anjou, et ces noms n'étaient que les dérivations françaises de ceux que les Celtes avaient mis sur ces territoires, Arvernes, Pictons et Andes. Si bien des noms nouveaux apparaîtront, Champagne, Dauphiné, Languedoc ou autres, ce ne sera que vêtements d'emprunt pour recouvrir les vieilles habitudes communes des Allobroges, des Volques ou des Rèmes.
A l'intérieur même de ces provinces, les « pays » ligures reprirent un regain de vie sous la direction des vicomtes qui s'installèrent dans leur bourgade principale. On eut des seigneurs à Blaye sur la Gironde, à Dreux dans la cité chartraine, à Boulogne sur le Détroit, et des centaines de même genre, trônant au milieu de leur petite cour, se piquant d'ambition et de luxe, et parfois de poésie comme un barde des très anciens temps. Et cela me rappelle, au moins sur la carte, les siècles reculés où un demi-millier de roitelets, chacun en sa tribu, se partageaient la Gaule sous l'autorité nominale de l'assemblée des Druides.
Mais, à bien observer la terre de France et à se rappeler Bon passé, il n'y avait pas à s'inquiéter de cette reprise des énergies locales. Le cadre d'ensemble tiendrait bon; la force générale qu'était la Gaule, était destinée à l'em-
porter, et à assurer l'avenir du royaume de France. Car cette Gaule vivait encore, idée et tradition indestructibles, et en ce moment elle transmettait à ce royaume de France ce qui lui restait de valeur.
Les maîtres d'école parlaient toujours de la Gaule. Ils en prononçaient sans cesse le nom, en marquaient l'unité, en indiquaient les limites naturelles et les voisinages barbares \ Ces maîtres d'école n'étaient pas les premiers venus, ils s'appelaient Abbon à Fleury, Fulbert à Chartres, Gerbert à Reims, ils étaient destinés à devenir chefs d'églises, et c'est l'abbé de Fleury, Abbon, le conseiller des premiers rois capétiens, le même homme qui a rédigé « les canons » de l'office royal, c'est Abbon qui fit écrire par l'un de ses moines un long traité sur la géographie et l'histoire de la Gaule.
Qu'on ne m'objecte pas encore que ce furent livres d'école et propos de savants, sans rapport avec les réalités du temps. Je répondrais aussitôt qu'en ce temps comme aujourd'hui la science et l'école préparaient la France du lendemain. Autour de ces maîtres, dit-on, les écoliers se groupaient par milliers. Beaucoup parmi eux devaient devenir les grands de la terre et les maîtres des hommes, abbés, évêques, comtes et même rois de France. Et cette France, c'était par son nom et son passé de Gaule qu'ils avaient d'abord appris à la connaître \
De cette Gaule où ils habitaient, on leur racontait la merveilleuse histoire ^ Les plus instruits ou les plus hardis d'entre les maîtres remontaient aux âges lointains où les
1. Voyez Aimoin, Hist. Fr., proœmia (Migne, t. CXXXIX, c. 629 et s.); Richer, I, 2 ; et bien d'autres.
2. Francia et Gallia sont alors synonymes : les textes abondent. Gallica lingua signifie le français.
3. Le réveil de l'historiographie franque, vers l'an mille, est particulièrement digne de remarque (Aimoin, Raoul Glaber, Richer, Adémar de Chabannes, etc.).
Gaulois de Brennos avaient conquis Rome, et ils rapprochaient leur courage invincible des batailles que leurs descendants livrèrent aux Normands sur le sol de la patrie *.
Mais d'ordinaire, dans ces récits, ce n'était que l'histoire de la Gaule chrétienne et franque, commençant par les miracles de saint Martin et la conversion de Clovis, et associant de siècle en siècle la sainteté des églises et la puissance des rois.
Dans cette histoire où depuis cinq siècles s'accomplissaient « les gestes de Dieu », un homme apparaissait dans l'éclat d'une gloire divine, Charlemagne, roi et empereur. Son nom était, pour les contemporains des premiers Capétiens, le résumé et le symbole de ce qu'ils aimaient et de ce qu'ils espéraient. Charlemagne avait réuni en une seule nation les royaumes dispersés dans la Gaule; des Francs il avait fait le peuple souverain; son olifant victorieux avait retenti dans le monde entier; et les ennemis de Dieu s'étaient partout enfuis devant lui. Entouré de ses douze pairs, émules de sa vaillance et de son renom, il avait conquis l'Espagne sur les Sarrasins, délivré Rome et l'Italie, converti et soumis l'Allemagne; et les plus enthousiastes imaginaient qu'il avait rendu Constantinople à l'Église véritable et débarrassé de la honte païenne le saint Sépulcre de Jérusalem. L'humanité chrétienne, pareille à l'Hellénisme d'autrefois, avait trouvé dans Charlemagne son Bacchus aux cortèges triomphaux et son Hercule aux travaux de justice.
Il fut alors le héros de cette littérature latine qui, depuis les Carolingiens, vivait quelques-unes des plus belles heures de sa vie chrétienne. Charlemagne et ses pairs, et parmi eux surtout Roland son neveu, et Turpin l'archevêque de Reims, servirent de thèmes à ceux qui dans les cathédrales, les cloîtres, les écoles et les cours, s'essayaient à composer des poésies ou à rédiger de la prose savante.
1. Richer, I, 7; Aimoin, HisL Fr., proœmia {Pair. Lai., t. CXXXIX, c. 638),
derniers héritiers de Virgile, de Lucain ou de Salluste. Leurs noms remplirent les cantilènes héroïques, les complaintes édifiantes, les épitaphes métriques, les vies des saints, les récits de miracles, les épopées guerrières, les romans historiques, les chroniques locales des évêchés ou des monastères, les annales ou « les gestes » des Francs. De l'histoire ces noms passèrent à la poésie, de la réalité ils passèrent à l'école, de l'école et de la poésie ils passèrent à la légende populaire : pèlerins et dévots marquèrent au nom de Charlemagne les choses étranges ou les ruines anonymes que l'on rencontrait aux faubourgs des villes et le long des grandes routes. Sur ce chemin de Roncevaux, dont la vogue de Saint-Jacques faisait la grande voie de la piété et de la légende chrétiennes, on montra, à la frontière d'Espagne, la coUine où Roland avait voulu mourir, la source où ses compagnons s'étaient désaltérés, la triple brèche faite dans la roche par le tranchant de son épée; et, plus loin, son olifant miraculeux à Saint-Seurin de Bordeaux, son tombeau de marbre à Saint-Romain de Blaye. Sur quelques faits réels, poètes, romanciers et populaire faisaient lever une frondaison touffue d'épisodes merveilleux.
Nul ne doutait que Charlemagne et Roland ne fussent des guerriers de Gaule et des champions du nom franc. Leur renom grandissait du mouvement qui éveillait la France. Un même élan emportait vers l'avenir le souvenir de l'empereur et la jeunesse de notre nation. L'histoire du grand roi était pour son peuple un gage d'union et un talisman d'éternité. Et que la gloire de Charlemagne fût alors en France si éclatante et si universelle, cela montrait bien que cette France était devenue une patrie vivante.
France et patrie, nous pouvons maintenant écrire ces deux mots à côté l'un de l'autre, tels qu'ils se lisent chez
les écrivains du temps '. Ceux-ci ne les prononçaient sans doute pas avec cette émotion sacrée, cette conscience du devoir, ces sentiments de respect et de reconnaissance, que dix nouveaux siècles de vie commune, d'angoisses et de gloires partagées, allaient mettre peu à peu dans les âmes de leurs descendants. Encore je n'en suis point sûr, et que leur jeunesse ardente n'ait point ressenti le charme et la grandeur de cette fraternité nationale qui s'impose à notre maturité réfléchie. En tout cas, les nobles et touchantes expressions dont les Anciens ont paré le mot de patrie, et celles dont depuis des siècles les poètes avaient revêtu la Gaule, les voici qui servent ensemble à dessiner la France, devenue à son tour personne vivante, belle comme une femme, aimée comme une mère : « Tu vaux mieux que tant de nations superbes qui sont mortes », chantait un poète latin, « ton œuvre est tout entière faite de pieux devoirs et d'actes de vertu. Tu es la nation forte et constante, aimable et fidèle, sage et juste. France heureuse entre toutes, tu pourras un jour égaler l'Olympe des Anciens par la splendeur de ton nom et l'éternité promise à ton règne '. » « Pourquoi », disait un autre, a te caches-tu, modeste et timide? Tu as triomphé jadis de peuples plus puissants que toi, France, montre donc la valeur que t'ont donnée tes ancêtres ^ »
Pour parfaire ce corps et enrichir cette âme de nation, la France a reçu sa capitale, centre de sa vie, et sa langue, Jorme personnelle de ses pensées.
1. Cf. l'expression de Roricon, Gesta Francorum, livre I (Pair. Lai., t. CXXXIX, c. 589), compatriotœ met Franci.
2. Voyez, en 33 vers, l'apostrophe à la France, de Dudon de Saint-Quentin (Migne, t. CXLI, c. 625; p. 135-6 de l'édition Lair) : Francia tôt gentes superans.... Fortis, dura, ferox, etc., jusqu'à salve tripudians, et aveto in sœcula régnons.
3. Abbon (le poète), De bello Parisiaco, II, vers 596 (p. 115 de l'éd. des Monumenta Germanise) : Francia cur Mitas? Vires narra, peto, priscas, etc.
Les destinées de Paris en tant que capitale du royaume, avaient paru incertaines sous les derniers rois de la famille de Charlemagne : ils préféraient Laon, si bien posté sur sa colline à deux bras pour surveiller les routes de la frontière. Après eux, les premiers Capétiens hésitèrent entre Orléans ' et Paris. Orléans, sur le cintre de la Loire, était comme au sommet du fleuve médian de la France, et voisin des centres religieux de la Gaule païenne et chrétienne, le sanctuaire des Druides, la tombe de saint Martin, le monastère de Fleury. A la fin, Paris l'emporta, et la royauté, face à « la Cité » de l'île, lieu du passé et des évêques, face h la Grève et au Marais, rendez-vous des nouveaux bourgeois, bâtira au Louvre son château et son hôtel ^
L'opinion publique avait depuis longtemps devancé le choix royal. Elle sentait confusément que, pour être une patrie pareille à celle d'Athènes, une nation pareille à celle de Rome, il fallait à la France une ville maîtresse, une demeure centralfr qui serait son foyer et son acropole. Cet instinct, ce besoin d'une capitale, qui agitait la Gaule depuis deux millénaires, l'arrêta enfin sur Paris. Après le siège victorieux qu'il avait soutenu contre les Normands et où le premier des Capétiens avait fondé le renom de sa lignée, une auréole héroïque encadrait la ville de saint Denys et de sainte Geneviève. Un poète avait, en latin, écrit sur ce siège une Iliade de Gaule : Paris, disait-il, est « la ville par excellence, brillant comme une reine audessus de toutes les villes. Ce n'est pas seulement au milieu de la Seine que tantôt elle se repose et tantôt elle se dresse, c'est au cœur du royaume de France. Quiconque souhaite pour ce royaume richesse et gloire, commence par vénérer Paris ^ »
1. Sur le prestige d'Orléans, Raoul Glaber, II, 5 et ailleurs. — Reims était regardé comme la capitale morale et religieuse : ecclesia... Remensis capiil rcgni Francorum est, disait Gerbert (lettre 154, p. 137 de l'édit. liavet).
2. Le palais « magniflque » que fit bâtir Robert est encore dans la Cité.
3. Abbou, De bello Parisiaco, I, 12-14 (p. 79) : Sum polit, itt
Au moment où un poète latin parlait ainsi, la France achevait de forger la langue qui devait être le signe le plus net et l'organe le plus visible de sa vitalité nationale \
Nul savant n'a encore pénétré le secret de sa formation. On nous a exposé avec une science parfaite qu'elle est venue du latin et par quelles étapes successives elle s'est éloignée de son ascendance romaine, retenant et transformant à la fois, tel un héritage qu'on accepte et qu'on fait valoir, les sons de la phonétique, les mots du vocabulaire, les modes de la conjugaison ou les procédés de la syntaxe. Je saisis bien, après avoir lu les travaux des maîtres de la linguistique, comment le français est issu du latin, je décompose les rouages de son mécanisme, je vois de quels ressorts ils sont faits, que amare a donné « aimer », mater a donné « mère », et vado ad Romam, « je vais à Rome ». Mais si je sais comment, je ne sais pas pourquoi; si je peux discerner le mécanisme, je n'entrevois pas le moteur : une fois de plus en matière de science, on possède les éléments du corps, on demeure impuissant devant le problème de la vie; et j'ignore 'les raisons vivantes de la langue française.
Pourquoi, entre le Rhin et l'Océan, et rien que là, le latin s'est-il transformé en langue française? Pourquoi ce latin, concis, ramassé, nerveux, rapide comme un javelot de légionnaire, est-il devenu chez nous une langue aimable, limpide, éprise des finesses de l'analyse, riche en articulations, coulant en détours et détails variés sans jamais perdre le fil de la clarté, toute pareille à nos fontaines de Gaule? Faut-il, à l'origine profonde du système de notre langage, rechercher d'anciennes et indéracinables tra-
regina micans omnes super urbes.... Quisque cupiscit opes Francorum, te veneratur.
1. 11 est bon de rappeler que Hugues Capet ne savait que le roman (le français, ou encore Gallica lingua; Richer, 111, 85).
ditions laissées par les Gaulois, qui ont habité cette même terre * ? Ou faut-il croire que notre parler national doit ses habitudes et ses usages à des forces plus mystérieuses, le caractère des habitants, la nature du sol et du climat, les liens de parenté, de coutumes et d'histoire qui rapprochent les hommes? Mais, quelle que soit la solution que nous apportera l'avenir de la science, un fait est acquis : c'est qu'avec de la matière latine la France a façonné sa propre langue -,
Comme Michelet eut raison de comparer un peuple à un Prométhée qui se formerait soi-même ^1 Cette France me semble maintenant une idée magique, un soufïle d'âme né de sources lointaines, inconnues et éternelles, qui est parvenu à modeler, à animer, à élever un être humain fait de millions d'autres êtres unis pour toujours. Ah non! ce n'est pas la royauté qui a créé la France, si grands que seront les services rendus par certains rois. Roi de France? mais il ne l'est que parce que son titre repose sur le nom de France. C'est elle qui, par le travail incessant des siècles, a lait cette royauté et lui donne maintenant tout son prix.
La France, enfin, va faire entendre sa voix et son langage pour raconter elle-même son histoire, exprimer ses idées et ses rêves.
Dès les derniers temps carolingiens, des poètes sont nés qui veulent faire dire à la langue française ce que la tradition réservait à l'empire du latin, et tout d'abord la gloire des saints, le récit de leurs miracles, la vie et les leçons du Christ; et ils composèrent en l'idiome nouveau
1. Dans ce sens, voir les très remarquables travaux de Mohl, trop méconnu et mort si prématurément : Introduction à la chronologie du latin vulgaire (1899, Paris, Bouillon) et Les Origines romanes (1900, Prague).
2. Voir en dernier lieu la 5'' édition de Bourciez, Précis historique de la phonétique franiaise (1921, Paris, Klincksieck).