‹ De la Gaule a la France;Chapitre 36 sur 42 · J'ai déjà cité (p. 212, n. 1) l'œuvre essentielle · texte numérisé non relu

J'ai déjà cité (p. 212, n. 1) l'œuvre essentielle

2. C'est le temps où, entre bien d'autres, s'éveillent comme marchés Lille, Caen, Montpellier.

lassitude ou d'impuissance, la main et J'imagination des hommes se remirent au travail, et rapprirent les leçons que Rome et la Grèce avaient données aux ancêtres.

Mais ces leçons d'architecture, d'imagerie ou d'épopée, on ne les appliquera plus à copier les œuvres de maîtres étrangers, ainsi qu'avaient fait Ausone pastichant Virgile, ou les artistes sculpteurs des Vénus aux attitudes grecques, ou l'architecte élevant la Maison Carrée pour les dieux de Rome : les inspirations éternelles de l'art, le Français du Moyen Age les consacrera à glorifier les croyances les plus profondes de son âme, les saints et les héros de sa terre, de sa foi et de son histoire. Et si les impulsions laissées par la civilisation antique se firent à nouveau sentir dans la Gaule, ce fut pour animer les choses mêmes du pays, pour donner enfin à l'art de nos pères une allure nationale.

La civilisation antique avait recherché la pierre pour les demeures de ses dieux et de ses chefs : le Français revint à la pierre ' pour bâtir ses éghses, les châteaux de ses seigneurs, les cloîtres de ses moines et les hôtels de ses bourgeois. Et ce fut, aux abords de l'an mille, la naissance de ce style architectural que l'on a appelé « l'art roman ».

On discutera sans doute longtemps sur les origines de l'architecture romane- : de toutes les formes de l'expression artistique, l'architecture est celle qui garde le plus volontiers l'anonymat, qui dissimule le plus aisément les signatures de ses ou\Tlers et les conseillers de ses œuvres. Les uns, en plus grand nombre, continueront à voir dans l'église romane une image des églises orientales, rapportée

1. Sur le développement des constructions en pierre (même à la campagne pour les granges), voir l'excellent recueil de Mortet {Recueil de textes relatifs à rhistoire de l'archiiectare, dans la collection Picard, 1911, Paris).

2. Je recommande particulièrement l'article sobre et nourri de Brutails, Où s'est constituée l'architecture romane (1919, Barcelone, extrait de l'Anuari de l'Institut d'Estudis Catalans, t. VI).

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par quelque pèlerin des terres saintes de l'Asie. Les autres admireront en elle la disciple, formée sur place, des basiliques et des voûtes transmises par le monde romain. Et je ne juge pas impossible que l'église romane soit née d'une autre source, l'effort réfléchi et personnel fait par le génie des hommes de chez nous ^

C'est chez nous, en tout cas, qu'elle a grandi, qu'elle a produit les variétés les plus nombreuses, les silhouettes les plus séduisantes, les espèces les plus originales. Voûtes de pierre servant de toiture, épaisses murailles pour soutiens de ces voûtes, contreforts massifs pour appuis de ces murailles, arcatures aux cintres réguliers pour couronner portes et fenêtres, galeries de déambulatoires à l'intérieur, tableaux d'images sculptés sur la façade, frises fouillées en jeux de capricieux ornements, admettons, si l'on veut, que ces éléments de l'édifice aient été suggérés par des ruines romaines ou conservés par la tradition latine : il n'empêche que la physionomie de l'église romane ne soit personnelle, franche, chrétienne et française. Pour être écrite en une langue issue du latin, la Chanson de Roland n'en sera pas moins un poème nation..! de France.

Les églises romanes sont nées de la foi chrétienne, du travail de la France et de sa paix royale. Elles surgirent de toutes parts, lorsque les contemporains du roi Robert se reprirent à aimer la beauté et à croire en la sécurité de la vie : « Chaque communauté chrétienne », écrivait un contemporain, « voulut avoir son église neuve; et c'est à qui aurait la plus belle. On eût dit que le monde se fût secoué, rejetant le passé comme une défroque vieillie, et qu'il voulait se parer de la robe blanche des basiliques nouvelles^. »

1. Je songe à la théorie, en parlici!!irr de Courajod (Leçons, t. I, p. 280, écrit en 1891 ; etc.), que l'art médiéval aurait pu s'inspirer des constructions en bois des x'' et ix'^^ siècles. Cf. la discussion de cette hypothèse chez Brutails, L'Archéologie du Moyen Age et ses méthodes (1900, Paris, Picard), p. 74 et s.

2. C'est le texte si souvent cité de Raoul Glaber, 111,4, 13, p. 62, édit Prou (collection Picard, 1886, Paris).

Beaucoup de ces églises, construites à la légère en un jour d'enthousiasme, ont rapidement disparu. Mais d'autres les ont aussitôt remplacées, qui leur ressemblèrent, et qui furent si solides, qu'elles sont encore debout, et que les Chrétiens de nos villages y prient toujours devant l'autel abrité par une voûte éternelle. Dieu posséda dans les moindres hameaux sa maison indéracinable à la parure sainte : quelques-unes des églises romanes les plus achevées et pour ainsi dire les plus touchantes se dressent aujourd'hui dans les bourgades les plus obscures, et il y aura bientôt mille ans qu'elles leur servent de foyers. Si l'on ajoute que ces églises reçurent de hautes tours pour abriter les cloches, que ces clochers dominaient le village et la campagne pour porter plus loin l'appel joyeux ou triste des voix du sanctuaire, on reconnaîtra dans ces murailles de l'art roman les asiles inviolables des pieuses fraternités de France.

A l'extérieur de ces églises, sous les porches de l'entrée, des tableaux de pierre résumaient en scènes pittoresques les articles de la foi chrétienne : le Christ sur son trône de gloire entouré des symboles des ÉvangéUstes, la résurrection des morts, le jugement dernier; et ceux qui ignoraient l'écriture pouvaient lire sur la pierre le catéchisme de leur religion. A l'intérieur, on s'était décidé à reproduire les figures et les corps des saints en sculptures de bois, de métal ou de pierre : ce n'avait pas été sans les violentes ou pieuses colères des prêtres intelligents qui, connaissant les faiblesses de l'âme humaine, pressentaient le culte de l'idole sous la vue de l'image '. Mais le mal était fait, et de ce mal vont sortir pour l'humanité de très grandes joies.

La rehgion du Christ aura les figures de ses saints. Elle les voudra agréables, nobles et puissantes, unissant les

1. Voyez le voyage de l'écolâtre d'Angers, dans le Liber miracuhrum êancte Fidis, éd. Bouillet (coll. Picard, 1897, Paris), p. 46 et s.

grâces humaines à la gloire de la vertu divine. A son tour, telle qu'autrefois la religion des dieux païens, elle éveillera la passion de l'art, elle inspirera des formes, des attitudes, des physionomies inconnues jusque-là. L'heure était venue pour le Christianisme de se pencher vers la perfection des beautés visibles; et il aura sur les cultes disparus l'avantage d'ajouter aux plus belles figures un sourire de bonté et un regard de douceur qu'ont ignorés les sculpteurs des Vénus et des ApoUons. En art comme en religion, c'était l'âme humaine qui enracinait ses sentiments les plus intimes, qui traduisait les mystères de sa nature sacrée.

Cette splendeur de l'image chrétienne, la statuaire romane ne put y arriver : il faut attendre les siècles suivants pour que le monde connaisse les Vierges-Mères aux visages ineffables. En ce moment, les saintes se présentent avec des figures sans expression, des corps figés dans une attitude hiératique. Elles n'ont pas plus de grâce et de vie que les grosses matrones modelées jadis par les sculpteurs païens pour représenter les déesses-mères des fontaines gauloises. Mais ces matrones étaient les dernières redites de l'art classique descendant à sa sénilité; et les Vierges romanes sont les esquisses naïves de l'art chrétien montant vers sa jeunesse.

Ce nouvel aspect de la vie rehgieuse accrut encore la valeur du sol de France, en sa terre et en ses routes.

On raconta plus tard qu'un prêtre illustre de Paris avait voulu, pour bâtir son église, faire enlever des marbres aux ruines antiques ou aux carrières de l'Italie, mais qu'il y renonça bientôt, s'étant aperçu que la pierre de l'Ile-de-France était tout aussi bonne pour le service de Dieu *. Prélats et abbés avaient pensé de môme au temps

1. U s'agit de Suger, De consecratione ecclesiae s Dionysil, § 3, éd. Lecoy de La Marche, 1867, p. 218-9. Halphen (p. 293) remar-

du roi Robert ; et, au lieu de construire basiliques ou cloîtres avec les débris des monuments païens, ils employèrent la roche vierge et neuve du pays : le calcaire blanc de Saintonge, le granit sombre d'Auvergne ou le grès rouge des Vosges redevinrent familiers à ces maçons de Gaule qui avaient perdu le chemin des bancs de pierre depuis les grandes misères de l'invasion germanique.

Avoir en son église une image sainte, c'était, pour la paroisse ou l'abbaye, posséder une souveraineté morale qui, par toutes les routes du pays, lui attirait les hommages des pèlerins. Du jour où la sainte Foy de Conques fit ses premiers miracles, les chemins du Rouergue, de l'Auvergne, du Quercy, s'animèrent d'une vie extraordinaire, et, de proche en proche par les grandes voies, la puissance d'attraction de la statue merveilleuse se fit sentir sur toute la Gaule '.

C'est le temps où ces grands chemins s'enfièvrent de bruit et de passion. Je ne dis pas que sous les Francs de Clovis et de Charlemagne ils aient cessé d'être sillonnés par des foules, dévots vers saint Martin ou soldats vers le roi : le silence et la solitude ne se sont jamais faits sur une route de France. Mais aujourd'hui, Robert étant roi, la route voit passer des troupes d'espèces infinies : caravanes de marchands aux foires de Saint-Denis, bandes de pèlerins pour Saint-Pierre de Rome ou Saint- Jacques de Gahce, écoliers destinés aux écoles monastiques de Cluny ou de Fleury-sur-Loire, aux écoles épiscopales de Chartres, de Laon, d'Orléans ou de Reims, cortèges d'abbés quittant Cluny ou Fleury pour parcourir la Gaule à la visite de leurs plus lointains couvents. La route n'eiïraye plus, elle appelle ^ Et déjà, des petits ports de Normandie, deBre-

que justement que même à l'époque carolingienne, au lieu d'utiliser, les carrières de Gaule, on préféra faire venir des marbres enlevés aux monuments antiques de l'Italie.

1. Imago sacra; voyez en particulier le Liber miraculorum sande Fidis, éd. Douillet, p. 49 et ailleurs.

2. Remarquez le grand nombre de ponts construits au xi« siècle, surtout dans la première moitié (Recueil de Mortet, p. 477).

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tagne, du Pays Basque, pêcheurs et iiiatelots se hasardent à chercher les chemins des mers occidentales, oubliés depuis que César a détruit la marine armoricaine.

La route ne se borne pas à appeler, elle retient. Elle est devenue un être à demi humain, ayant son nom, ses séductions et son histoire. C'est la Régordane qui traverse les Cévennes, la Bolène qui mène à Notre-Dame du Puy, la Ténarèse qui gravit le flanc des plus hautes Pyrénées. Des hôpitaux pour pauvres et pèlerins en jalonnent les étapes. On se montre les chaussées construites par César le Romain ou par Brunehaut la reine des Francs, et, sur ces chaussées, le palais en ruine où habita l'empereur Charlemagne, la brèche ouverte dans le rocher par l'épée de son neveu Roland.

De même que les vieilles routes tracées par les Gaulois el bâties par les Romains, de même les cités ' traditionnelles où les siècles d'autrefois avaient groupé tribus ou cantons ruraux, doivent un attrait nouveau aux nouvelles richesses que recevaient la terre et les âmes.

Les évoques qui gouvernaient ces cités, devenues leurs diocèses, sont maintenant de puissants seigneurs, possesseurs de vastes domaines, maîtres de milliers d'hommes; et il arrive souvent qu'ils soient les souverains politiques des villes fortes qui leur servent de métropoles '^ : l'évêque de Marseille est vraiment roi de « la ville haute » en même temps que gardien religieux du diocèse. Mais l'Église ne perd rien à ce que ses chefs s'entendent avec le monde. C'est, parmi les prélats, une émulation de dépenses à qui élèvera la plus somptueuse cathédrale. Une basilique de siège épiscopal, de cité, telle que Saint-Front de Périgueux ou Notre-Dame du Puy, impose à la province diocésaine,

1. J'emploie ici le mot dans le sens large et primitif de territoir« municipal.

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