LÉSIONS ANÉVRYSMALES DANS LA MOELLE ÉPINIÈRE
Ceci nous conduit naturellement à quelques-uns de nos cas où les altérations vasculaires , de l’ordre de celles que nous nous sommes proposé d’étudier surtout dans ce travail, ont joué un rôle important dans des altérations dont la moelle épinière a été le siège principal.
Nous rentrons dans le domaine de la pathologie humaine, et je me vois à regret contraint de ne donner aujourd’hui qu’un résumé de ces trois cas, que j’ai recueillis en 1869 et en 1870:
Le premier concerne un homme de 28 ans, W../.. Nicolas, autrefois démolisseur, natif de Luxembourg, entré à l’hôpital de la Pitié, le 1er février 1869, et mort le 23 mars 1869.
(1) Recueil de médecine vétérinaire, dirigé par M. H. Bouley. 1810, mars, n° 3.
Il fui amené dans un état paralytique profond et total, dont la date devait être probablement déjà ancienne, car outre sa difliculté de parler le français, on ne piit jamais avoir sur ses antécédents pathologiques de renseignements bien nets.
Lors de son autopsie, qui était faite devant M. le docteur Gàllard, avec mon collègue et ami Raymond, On voulut bien me Gonfler l'examen de la moelle épinière, d’où nous semblait avoir dû partir là cause probable de tous les phénomènes qui s’étaient succédé chez lui*
Cette moelle offrait en effet, dans une grande partie de la région dorsale et dans une petite étendue de la région lombaire, tout d’abord, une altération en foyer , caractérisée par un état de ramollissement, une transformation en une sorte de bouillie colorée en différents points de nuances variées, grises, jaunâtres et rouges ; dans quelques places, des amas noirâtres de la grosseur d’un grain de sable, d’une petite graine de mil.
La destruction par ce foyer considérable dans son étendue, en hauteur surtout, avait-porté principalement sur les parties centrales, puis gagnait les côtés, les parties latérales irrégulièrement, et atteignait quelques points périphériques de la région dorsale (moitié inférieure) et de la région lombaire (tiers supérieur). Dans ces parties altérées il était impossible d’affirmer qu’il s’agît là d’un foyer de ramollissement plutôt que d’un foyer d’hémorrhagie. Il y avait en effet des signes se rapprochant de ces deux sortes de lésions.
Toutefois, à l’œil nu comme au microscope, les vaisseaux semblaient fortement altérés.
Et d’abord, à la simple inspection et dans des points tout à fait avoisinant les parties nerveuses dégénérées en pulpe ramollie, on distinguait une petite tumeur bien limitée, arrondie, de la grosseur d’un petit grain de mil, de consistance dure dans son centre surtout.
La ressemblance était frappante, avec les anévrysmes miliaires observés dans l’encéphale altéré.
Les branches qui en partaient ou qui s’y rendaient n’étaient bien visibles qu’au microscope (grossissement de vingt fois). Ces branches étaient également modifiées et par des amas de cristaux d hematoïdine de formes variées, irrégulières et par des blocs granulo-graisseux, colorés par la matière hématique.
Ces amas, ces blocs, étaient en grande partie dans la gaine externe, très -distendue et formant ainsi des bosselures irrégulières. Dans quelques points les parois paraissaient très-épaissies, au niveau de l’altération.
Dans la substance médullaire, autour de l’anévrysm ", existaient de nombreux amas de matières colorées par le sang, épanchées au milieu de la matière nerveuse dissociée (1). De plus se rencontraient de nombreux blocs de cristàuxhématoïdiens.
On ne notait pas une grande quantité de corps granuleux libres, formant des agglomérations (mais, pour ce point, l’examen avait été fait assez tardivement).
(1) M. Cruveilhier, qui paraît être le premier qui ait décrit et figuré les anévrysmes des circonvolutions, sous le nom d’apoplexie capillaire à foyers miliaires, parle également, dans son livre, auquel nous devons tant de faits si bien observés, a de granulations qui ne seraient autre chose , dit-il, que la « cicatrisation des petits foyers sanguins ,» et ajoute « qu’il a eu « souvent l'occasion de rencontrer ces granulations dans le cer- « veau , et plusieurs fois dans la moelle. »
Malheureusement il ne semble point encore avoir ici rattaché la cause probable que déjà il décrivait partout si bien, à X effet , dont les exemples pourtant, n’avaient pasnonplus fait défautàsapatienteinvestigation.Dans lesmaladies delamoelle épinière, en elfet, nous trouvons bien la figure d’une hémorrhagie dans cel te substance nerveuse même, mais nous n'y voyons point incriminée, comme cause possible, la lésion anévrysmatique des petites artères, « C’est un foyer sanguin,
Il y avait des vaisseaux assez rapprochés qui paraissaient encore presque sains, quoique lé plus grand nombre portât les traces d’une altération manifeste. Cette modification intéressait les gaines et à la fois aussi les autres tuniques. Avec an état athéromateux avancé, auquel se joignaient des dépôts hématiques ou colorés par le sang, il y avait des points où la pan-arlérite était des plus manifestes.
Dans la région dorsale, on était frappé de Y état moniliforme des vaisseaux qui accompagnent les racines antérieures. Leurs parois étaient épaissies, leurs noyaux très-augmentés, tout à fait rapprochés (artério- sclérose). Quelquesuns avaient une sorte de bosselure bien limitée sur une paroi. Cette bosselure était constituée par une dilatation, limitée ou en globe arrondi d’une partie de la gaine lymphatique, qui simulait ainsi un anévrysme; mais on pouvait distinguer les autres parois du vaisseau qui étaient, il est vrai , hypertrophiées , mais non bosselées ni ouvertes en ce point.
De plus , il nous a été permis, dans ce cas, de cons-
tâter une des conséquences les plus intéressantes de ces lésions portant sur la moelle épinière elle-même. Je veux parler d’une dégénération secondaire.
« qui occupait la plus grande partie de la hauteur de la « moelle, et était limité à la moitié gauche de cet organe.
« Ce foyer sanguin était formé aux dépens de la substance .« grise seulement.
« Il y avait une couleur de sang, lie de vin foncée, dans a la plus grande partie de la moelle’.
« En bas, la couleur était plus brunâtre, légèrement ocrée. »
La pièce avait du reste été présentée à la Société anatomique par M. Monod, le 13 août 1829.
(Atlas de M. Cruveilhiery 38* livraison, pi. Y, p. 12.)
Ici, elle est très-nettement constatable et à la fois ascendante et descendante ; elle s’accompagne, en outre, d’un certain degré de myélite diffuse par places, quoiqu’il soit possible de reconnaître, pour la dégénération secondaire ascendante , un siège manifeste dans les cordons postérieurs , et pour la dégénération secondaire descendante , des sièges manifestes aussi, mais non uniques, dans les cordons latéraux ; nous disons non uniques, car dans quelques points, au-dessous de la lésion primitive , certaines zones des cordons postérieurs ont été également un peu atteintes par 1a. myélite chronique.
Il s’agit, en effet, d 'altérations médullaires scléreuses; ces altérations, déjà visibles à la première inspection, sont devenues plus nettes après la conservation des pièces dans les différents liquides spéciaux, et alors, avec la seule réaction carminée, à laquelle on ajoutait l’acide acétique, il était facile de s’assurer de l’existence des lésions, de leur étendue, soit en largeur, soit en hauteur; mais le microscope, naturellement, était toujours employé pour contrôler les faits avancés.
Pour nous résumer, nous dirons qu’il existait :
1* Dans les coupes supérieures, région cervicale, au-dessus de la lésion :
Une dégénération des cordons postérieurs , occupant les côtes internes , à partir du sillon ; figurant un triangle à sommet central antérieur, à base circonférentielle postérieure; le plus souvent symétrique ; parfois cependant le triangle est mieux dessiné d’un seul côté. On a poursuivi jusque dans le bulbe et la protubérance des traces de la sclérose ascendante ;
2° Dans les coupes moyennes et inférieures (régions dorsale et lombaire ), au-dessous de la lésion :
Une dégénération des cordons latéraux , très-marquée, symétrique, mais non unique; un peu de sclérose diffuse , et dans quelques coupes, dégénération simultanée de quelques points des cordons postérieurs;
3° Dans les coupes inférieures (région lombaire), tout à fait au-dessous et assez loin :
Une dégénération des cordons latéraux ; elle est symétrique,
très-accusée; elle occupe les parties médianes de ces cordons antero-latéraux; de chaque colé, elle figure un triangle à sommet central latéral , à base circonférencielle latérale aussi.
Mais ici la dégénération descendante ne paraît pas toutefois non plus être seule; elle s’accompagne d’un certain état dé altération existant dans les cornes grises antérieures , et cela des deux cotés aussi à la fois.
Sans insister sur ces lésions secondaires, assurément si intéressantes, mais qui ne sont point le sujet spécial que nous traitons en ce moment, je rapprocherai du fait précédent 1 observation d’un homme qui succomba à la Pitié aux conséquences pathologiques multiples de 1 alcoolisme et chez lequel il nous fut possible de retrouver dans la moelle épinière et ses méninges des lésions analogues et très-comparables à celles rencontrées dans le cerveau et ses enveloppes :
En effet, si nous pûmes reconnaître manifestement des anévrysmes miliaires des petites artères de l’encéphale , des plaques et des zones d’encéphalite diffuse, multiples et disséminées, des lacunes de grandeurs variées, avoisinant tout à fait des vaisseaux où prédominait Yendartérite oblitérante, nous constatâmes, après les préparations habituelles, des traces irrécusables d'une méningo-myélit.e diffuse (1), généra-
(!) On avait noté à l’état frais les traces évidentes d’une ancienne méningite spinale, comme du reste des reliquats d’inflammations anciennes de toutes les séreuses. Plus tard, dans les zones d’altérations scléreuses, multiples, irrégulières, diffuses et inégalement distribuées, on distinguait au microscope, entre autres choses, une atrophie des cellules; pas oorps amyloïdes, en nombre immense dans quelques
lisée et irrégulièrement distribuée. Des lacunes énormes existaient dans différents points de la moelle. Nous en avons observé plusieurs irrégulièrement distribuées, visibles à l’œil nu, de la grosseur d’un petit grain de tabac, existant dans la région lombaire, en des places parfois éloignées, parfois rapprochées des zones paraissant le plus scléreuses; enfin les vaisseaux atteints dans leur tunique, à différents degrés, montraient parfois, avec une disparution ou une forte diminution de la tunique moyenne , un tel état bombé , déformé de quelques points de leurs parois latérales, que l’on avait les phases différentes des déformations anévrysmales.
Dans d’autres endroits, au contraire, il y avait épaississement de tout le cylindre et véritable pan-artérite scléreuse hypertrophique.
Pour être aussi complet qu’un résumé peut le permettre, je dirai que pendant la vie nous avions pu, avec M. le docteur Marrotte, constater à plusieurs reprises et très-nettement des désordres multiples des centres nerveux qu’on ne pouvait que rapporter à de semblables modifications dans la texture de l’axe central ra chidien (tremblements, incoordination des mouvements, faiblesse et modifications de la sensibilité).
La dernière observation que nous relaterons ici est un des exemples les plus complets de la généralisation des lésions vasculaires qui se puissent rencontrer. On
places surtout (agglomération) ; des vaisseaux à tuniques scléreuses, une augmentation dans le nombre des noyaux et un état anormal dans leur distribution, une prolifération considérable en certains endroits du tissu conjonctif. Ces faits étaient peut-être plus intenses dans la région dorsale surtout.
les retrouve dans tous les organes (par exemple le cerveau , le cervelet , la protubérance , la moelle épinière et leurs méninges , la rétine , le péricarde; on les constate sur les vaisseaux de presque toutes les régions par exemple Y aorte, les carotides , les iliaques et les vaisseaux du mésentère ) :
Il s’agit d’une malade âgée de 72 ans, qui succomba à la Salpêtrière, le 6 février 1870, et dont nous fîmes l’autopsie avec M. Charcot.
Pendant la vie on avait eu peu de renseignements sur elle; toutefois, notre collègue M. Michau avait recueilli les notes suivantes lors de son arrivée à l’infirmerie :
4 février 1870, malade prise d’une attaque ce matin, à midi et demi , en mangeant.
Puis, bientôt plusieurs autres seraient survenues qui se seraient rapidement succédé.
A son entrée, à 3 heures dii soir, on constatait 40°, 6 comme température rectale.
Elle a continué à avoir des attaques fréquemment répétées. Depuis, quelques instants elle paraît un peu plus tranquille. Les accès de convulsions diminueraient de fréquence.
Toutefois, on en a constaté plusieurs pendant la visite du soir.
Son état était celui d’une résolution générale, d’une flaccidité complète. La tête tournée à gauche, sans roideur; les yeux sans déviation, conservant leurs mouvements; la bouche restée fermée et la respiration s’effectuant par le nez. On notait une grande chaleur de la peau. Le pouls battait près de 12Ü fois par minute. Les membres inférieurs étaient marbrés de taches , de plaques violacées , et froids.
Au moment des accès la tête se déviait plus fortement, les yeux se tournaient à gauche; des mouvements convulsifs agitaient les muscles de la face, et le bras gauche était soulevé et animé de quelques secousses. Il y avait aussi des mou-
vements, mais moins marqués, du côté droit et aux membres inférieurs. La température rectale donnait 42°, 4.
Le diaphragme et les muscles intercostaux fonctionnaient bien.
Mais l’insensibilité était générale et complète, et la’ malade ne répondait pas quand on l’interrogeait.
C’est, du reste, dans cet état d’anéantissement profond que la mort survint dans la nuit , la température rectale étant montée à 42°, 6.
L’autopsie avait révélé une quantité innombrables d’anévrysmes miliaires (1) existant dans le cerveau , le cervelet, la' protubérance et les méninges; ils étaient de toutes grosseurs, d’âges différents, et en de nombreuses places ils correspondaient à de petites hémorrhagies multiples, localisées et d’âges différents aussi. Quelques-unes récentes , foyers à teinte rouge; plusieurs anciennes, foyers à teinte ocrée.
On voulut bien me confier le soin d’achever l’autopsie, et je pus constater, en même temps qu’un état athéromateux très-généralisé et de nombreuses plaques d’artérite très-disséminées aussi, des altérations anévrysmales dans d’autres points du corps (i péricarde , mésentère , région cervicale, carotides).
De plus, existaient des anévrysmes dans les deux rétines , sur l’état desquelles nous reviendrons plus loin.
Cœur. — De petites hémorrhagies récentes, affectant la forme arrondie, existaient à la face externe du cœur, sous le péricarde , et à ce niveau correspondaient les dilatations vasculaires anévrysmales.
Mésentère. — Ainsi, sur quelques vaisseaux du mésentère il y avait même une grappe de petites artères renflées en
(1) Nous pûmes de suite compter plus de cent petits anévrysmes miliaires, tant sur les vaisseaux externes des circonvolutions qu’à l’intérieur du cerveau lui-même, ainsi que dans les coupes du cervelet et de la protubérance.
boules, assez dures (anévrysmes miliaires). Tout autour d’eux de petites zones offrant les teintes variées de la matière colorante du sang épanché.
Moelle épinière. — Enfin, la moelle épinière elle-même présentait des lésions de deux ordres ; les unes constatables de suite, à l’état frais, les autres demandant l’emploi des procédés de conservation et de durcissement.
V Voici les premières :
La dure-mère spinale est ridée, rugueuse ; la face postérieure est un peu chagrinée et offre de petits dépôts comme jaunâtres. Il y a des traces évidentes de méningite chronique, mais sans grandes adhérences ni tractus actuellement bien constatables.
La moelle, enlevée le lendemain seulement, montre, outre l’imbibition, une vascularisation très-considérable.
Les veines sont variqueuses; très-nombreuses sont les petites artères des méninges spinales inférieures et postérieures.
Le tissu médullaire est plutôt mou et rosé généralement. Les vaisseaux sont augmentés de volume, du double, du tiers, dans quelques places. Les conduits sont distendus par du sang, et dans certains points il existe des dilatations anévrysmales formées par les renflements latéraux des parois (aspect moniliforme, état paraissant plus ancien), par des sacs bien formés, isolés, état paraissant plus récent.
On signale de plus un grand nombre de corps très-arrondis, avec de petits cercles concentriques, nettement et irrégulièrement formés, se modifiant, comme couleurs, par l’iode; ce sont des corps amyloïdes, et ils prédominent dans quelques points. Ailleurs, ce sont des amas granuleux, des corps de Gluge, surtout, que l’on rencontre par exemple dans la région dorsale. \
Les vaisseaux de la substance grise ont paru, après des examens répétés, être plus altérés, surtout comme dilatations pariétales.
2° Après durcissement par acide chromique et alcool , on a constaté :
Une méningite rachidienne des plus notables' et dont la date devait être ancienne. L’épaississement des méninges (pie-mère et feuillet médullaire de l’arachnoïde ), l’adhérence à la circonférence môme de la moelle, étaient des plus considérables aux points où la sclérose corticale était le plus manifeste ou vice versa.
L’altération des méninges se retrouvait la même, très-considérable dans les scissures, l’antérieure surtout.
Les lésions scléreuses ont semblé plus manifestes vers les cordons antérieurs, soit en avant, soit latéralement, que vers les cordons postérieurs , presque relativement sains , comme aussi les méninges spinales, bien moins épaissies ou adhérentes à ce niveau.
Il y avait en effet une sclérose médullaire , généralisée, diffuse; elle était, par sa disposition, corticale , annulaire (1) (dans presque toutes les coupes, régions dorsale et lombaire; de plus latérale dans d’autres (région dorsale, au tiers supérieur et au tiers moyen), parfois gagnant la substance grise, par les cornes postériéures ( région dorsale, au tiers inférieur et région lombaire).
Mais la sclérose annulaire était surtout des plus manifestes vers les parties antérieures et latérales. C’était à gauche que l’on trouvait une zone scléreuse , avançant en triangle irrégulier dans l’intérieur de la substance blanche, cordon latéral, partie postérieure et moyenne.
Les cornes postérieures de la substance grise, des deux côtés, mais principalement du côté gauche, étaient plus vite et plus fortement teintées par le carmin, de même quelques parties des deux cornes antérieures.
L’extrémité de la corne postérieure gauche, en arrière, qui, ici, est manifestement la région la plus teintée par le carmin,
(i) Voir Vulpian, Archives de Physiologie, 1869.
touche par un point à la sclérose corticale et presque à la sclcl’ose du cordon latéral gauche.
Il y avait donc là une myélite chronique diffuse , et il est intéressant de rapprocher ces diverses manifestations de l’état des vaisseaux de la moelle môme.
Or, déjà à l’état frais ces vaisseaux nous avaient apparu trèsfortement altérés dans leurs parois. Le durcissement faisait retrouver et préciser davantage quelques-unes de ces lésions.
Des dilatations anévrysmales soit latérales, soit englobant le conduit vàsculaire tout entier et revêtant l’aspect arrondi, se rencontraient sur un grand nombre des coupes des différentes régions.
Mais les vaisseaux des parties centrales et ceux de la périphérie même nous parurent les plus atteints. C’étaient également ceux qui avoisinaient des zones scléreuses que l’on pouvait aussi regarder comme les plus malades.
A côté des altérations anévrysmales déjà produites, on pouvait sur d’autres conduits constater déjà des désordres réels se traduisant par la pan-artérite ou par une artériosclérose pariétale hypertrophique.
Du reste, ces lésions médullaires se rapprochaient par bien des points des lésions encéphaliques.
Et que l’on cherche ou non un lien de cause à effet, une relation directe comme une affection secondaire par exemple, on n’en doit pas moins être frappé de /’ analogie du plus grand nombre de ces manifestations finales, et l’on est naturellement conduit à y ajouter alors l’influence irrécusable d’une manifestation générale.
Dans ce cas, nous le croyons fermement, ce sont les lésions généralisées de l’appareil circulatoire qu’il faudrait surtout accuser.
Et en effet, dans différentes autres régions nous allons les retrouver très-nettes, très-intenses et révélant presque partout les mêmes caractères.
Vaisseaux . — L 'aorte, en effet, présente de nombreuses
plaques résistantes, disséminées, saillantes, du côté de 'üa face interne.
A une coupe, ces plaques offrent un aspect jaunâtre, grisâtre, une consistance friable; il y a là une sorte de masse boueuse, désintégrée, entourée en de certains endroits d’une sorte de zone connective, qui circonscrit des îlots, qui paraissent alors médians, touchant aux deux tuniques interne et externe; d’autres fois il y a saillie bombée vers la face interne seule , et le tissu désintégré paraît ne plus être séparé de la lumièremême du vaisseauque par une couche très-fine.
Les vaisseaux qui partent de l’aorte sont très-altérés.
Les carotides montrent dans une coupe une déformation du conduit. La lumière, au lieu d’être arrondie, a pris un aspect irrégulièrement triangulaire par places ou affecte la forme d’un quadrilatère mal formé. La paroi interne est par places très-épaisse et d’aspect grisâtre, résistant (endartérite).
La couche externe est bombée, épaisse; elle fait des reliefs arrondis, prenant l’aspect de petite tumeur de forme semiglobuleuse (péri-artérite).
Dans quelques places, entre ces deux modifications, on voit une zone irrégulièrement située dans les couches centrales , zone occupée par une face anormale, gris jaunâtre, presque toujours comme enkystée. C’est une masse de désintégration granulo-graisseuse, avec traces de membrane limitante sclérosée.
Yeux. — Enfin, du côté de l’appareil de la vision, des constatations très-intéressantes ont pu également être faites par nous et sont venues s’ajouter, avec leur intérêt tout spécialement particulier et pratique, aux lésions analogues rencontrées dans d’autres points.
Tout d’abord, les choroïdes paraissaient altérées; l’une offrait un état tigré , marbré , résultant de teintes pigmentées, noirâtres, rapprochées de taches décolorées, blanchâtres.
L’autre offrait par places une injection très-vive, avec dilatation des vaisseaux, très-rouges, hyperémiés. Pour celles-
ci la rétine semblait moins épaisse et môme très-mince par places, comme s’il y avait par derrière un retrait, une ulcération (défaut d’égalité des plans).
De plus, existaient des zones ecchymotiques autour de petites dilatations arrondies. Cette teinte dépassait parfois un peu la zone, elle aussi souvent arrondie, et s’infiltrait pour ainsi dire dans la rétine même, qui est plutôt jaunâtre que blanc grisâtre comme normalement.
L’aspect de la rétine, du coté où existait l’état tigré, dépigmenté de la choroïde, était tout différent à une simple inspection.
Elle paraissait épaissie, ridée en de certaines places ; elle était froncée, ne se laissait pas étaler facilement; elle n’avait pas cette mollesse un peu pâteuse de la rétine saine; elle n’était plus de teinte claire, blanc grisâtre, blanc bleuâtre.
Mais, par places, les rides rayonnées offraient des colorations jaunâtres , de teintes jaunes ocrées.
Par là il y avait un rapprochement très-réel avec quelques aspects de celle du côté opposé.
C’est qu’en effet existaient, de plus et surtout, des anévrysmes miliaires dans les deux rétines. Ces dernières lésions des vaisseaux du fond de l’œil correspondaient à de petites hémorrhagies infiltrées dans les parois mêmes de la couche rétinienne ( fig. 3, pl. I). En effet, il y avait, disséminées çà et là, de petites zones ecchymotiques, jaune rouille, entourant des dilatations arrondies des vaisseaux, 'dilatations que l’on voyait déjà presque suffisamment bien à l’œil nu et qui se confirmaient très-nettement avec une loupé; d’un autre coté, une préparation avec le microscope déterminait absolument ceux que la simple inspection n’avait point tout d’abord reconnus. Il s’agissait bien réellement d’anévrysmes; leur forme, leur volume, leurs ressemblances multiples rappelaient ceux que l’on avait rencontrés sur les artérioles des méninges et de l’encéphale.
Quelques-unS seulement étaient plus petits, exigeaient l’emploi d’un grossissement de dix à vingt fois pour être bien
reconnus; mais d’autres, ceux que la simple vue déterminait de suite, atteignaient jusqu’au volume d’une petite (ôte d’épingle, d’un grain de tabac ou de poudre; l’un offrait même le volume d une petite graine de millet.
Une de ces rétines étalées a été examinée au. microscope dans tout son ensemble, et l’on y put noter les particularités suivantes :
Il n’y a pas une altération athéromateuse du système vasculaire aussi frappante, par exemple, que celle que l’on rencontrait sur les vaisseaux mêmes de l’héxagone artériel cérébral.
Ün grand nombre de vaisseaux a semblé sain.
Toutefois, sur quelques uns, mais en minorité, on rencontrait quelques traînées de petites gouttelettes graisseuses fines, le plus souvent vers la paroi externe.
Dans quelques points il y en avait vers la tunique interne, mais c’était encore une exception , et elles n’étaient point là non plus, ni plus nombreuses, ni plus volumineuses.
Dans un gros vaisseau, à sa bifurcation, ce n’est pas l’apparence athéromateuse que l’on note , mais on distingue des gouttelettes de graisse, réfractant spécialement ]a lumière , plutôt volumineuses, non noirâtres.
Elles se retrouvent également, avec des grosseurs adaptées, dans une petite branche de la bifurcation du conduit.
Ces gouttelettes graisseuses , qu’on ne fait déplacer qu’avec le vaisseau , semblent bien être dans la gaîne lymphatique et envelopper ainsi le conduit comme dans un manchon.
C’est près de lui qu’on rencontrait des dilatations arrondies, semblant être le plus souvent faites aux dépens des deux côtés de la paroi Vasculaire , et offrant avant comme après la poche arrondie, ovale, plus ou moins bombée des branches d’entrée et de sortie (vaisseau afférent et etïérent).
Sûr les parois mêmes de l’anévrysme, outre dès groins hématoïdiens disséminés, plus ou moins colorés, on trouvait quelques gouttelettes graisseuses très-fines, disposées
les unes après les autres, en suivant un des cercles de la poche, vers la partie moyenne.
L adventice épaissie paraît soudée à la couche interne. La tunique moyenne aurait disparu ou se serait considérablement atrophiée.
De plus, on trouvait, disséminées dans le. tissu de la rétine, des îlots de grains d’hématoïdine, de forme cristalline irrégulière, très-fortement colorés en jaune brique et teinte rouille.
Dans de certains points existaient des amas de petits corps arrondis , formés de couches concentriques allant en décroissant; ils étaient presque tous de la même grandeur et ressemblaient tout à fait à des corps amyloïdes. La réaction par l’iode en révélait la nature.
L’examen micrographique démontrait donc, entre autres particularités et d’une façon très-nette, la lésion anévrysmatique des conduits vasculaires, et delà sorte apparaissaient encore plus lés points de ressemblance qui existaient pour les diverses modifications pathologiques de ce genre, entre les vaisseaux du fond de l’œil et les vaisseaux encéphaliques (1).
Dans cette dernière observation, les cristallins, examinés malheureusement seulement à l’autopsie, paraissaient laisser le passage facile aux rayons lumineux, ce qui eût permis, pendant la vie, de faire une inspection ophthalmoscopique, et d’y découvrir ces inté-
(1) Nous avons essayé d’insister à nouveau sur ce point très-intéressant dans une Note lue à l’Académie des sciences, le 7 mars 1870.
Voir Comptes rendus 1870. Note sur la coexistence d’altérations anévrysmales dans la rétine avec des anévrysmes des petites artères dans l’encéphale, par H. Liouville.
ressantes dilatations anévrysmales des vaisseaux rétiniens.
Avec les antécédents, l’âge, l’état du système artériel constatable a la radiale, par la seule pression digitale ou par le sphygmographe ; enfin surtout avec les circonstances dans lesquelles s’étaient produites les dernières petites attaques apoplectiformes qui amenaient cette malade à l’infirmerie, on aurait peut-être été en droit -de diagnostiquer la cause probable des hémorrhagies encéphaliques . et de la placer dans une altération généralisée du système artériel , se traduisant par des modifications anévrysmales, presque partout analogues, et également disséminées dans différents points du corps.
C’est là, du reste, la conclusion pratique que nous voudrions avoir le droit de tirer de ce fait et de quelques-uns de ceux qui précèdent; faits, qui démontrent manifestement et à la fois la coexistence et la relation d’altérations anévrysmales dans la rétine, avec des modifications pathologiques analogues sur les petits vaisseaux de l’encéphale.