DÉJÀ FORMÉ
La genèse des éléments anatomiques n’est pas un phénomène spécial à l'embryon. La propriété de naissance, en effet, est une propriété d’ordre organique inhérente à l’économie pendant toute la durée de son existence, ia seule condition imposée à l’organisme pour la manifestation de cette propriété étant qu’il soit en voie de nutrition, c’est-à-dire vivant. Nous retrouverons donc Chez l’adulte, et thème chez le vieillard, la pro-
(4 ) Loc. cil., p, 36.
DES ÉLÉMENTS ÀNATOMIQUES. 107
priété de naissance que nous venons d’étudier dans i’œuf ëi pendant les phases embryonnaires de la vie. Les faits dë cicatrisation à l’âge le plus avancé ne suffisentils pas pour démontrer qu’en aucun point, à aucun âge, l’organisme n’est privé de cette propriété.
Il faut noter cependant qu’elle perd son énergie première et se ralentit graduellement à mesure que l’organisme avance en âge. Ce phénomène se manifeste dès le mëriient où les éléments anatomiques qui viennent de naître commencent à se développer et à subir leur évolution individuelle. On peut dire, en général, que l’activité de la naissance est chez eux en raison inverse du progrès de leur développement. Il arrive également que la génération de certaines espèces d’éléments se ralentit pendant que celle de certaines autres acquiert une énergie nouvelle. Nous avons dit, du reste, que l'accroissement normal du corps était aussi bien le résultat de celte génération de nouveaux éléments que du développement de ceux qui existaient déjà. Ajoutons enfin que c’est leur naissance avec aberration de nombre, de lieu et d’époque, qui amène l’apparition de ces produits morbides auxquels on a donné le nom de tumeurs solides.
Le cadre de ce travail ne nous permet pas de poursuivre l’étude de l’évolution embryonnaire dans ses phases ultérieures. Pour le faire d’une manière profitable, il nous faudrait, après avoir décrit à part la structure de chaque tissu, étudier son lieu, son époque, son mode d’apparition, tous phénomènes plus ou moins complexes, suivant le nombre plus ou moins grand d’éléments composant ce tissu, bref cclà Comprendrait
toute l’histologie. Nous nous bornerons à dire quelques mots de la genèse des éléments anatomiques chez l’adulte, c’est-à-dire que nous signalerons quelques faits généraux, en les subordonnant à la grande loi qui domine l’étude de ces phénomènes.
Cette loi est très-simple et peut être prévue. M. Robin l’énonce ainsi : « La naissance des éléments anatomiques chez l’adulte reproduit les phénomènes de leur génération chez l’embryon. Elle s’accomplit d’après les mêmes lois; et les phases du développement consécutif à la naissance sont aussi les mêmes que chez l’embryon » (1). Nous n’avons pas besoin d’insister sur l’importance de ce fait, qui nous dispense naturellement d’entrer dans de nouvelles explications à propos de la genèse de chaque élément en particulier chez l’adulte.
On observe dans l’organisme la naissance d’éléments appartenant, soit au groupe des produits , soit à celui des constituants. Dans les deux, l’animal même qui est le théâtre du phénomène fournit le blastème que laissent exsuder les parois de ses capillaires. « Seulement, dans le cas des produits , ce blastème est versé à la surface d’une membrane tégumentaire ou glandulaire, et dans celui des constituants entre des éléments anatomiques nés antérieurement, qu’il écarte les uns des autres » (2). Dans toutes les parties de l’organisme où existent les
(1) Robin (loc. cil., p. 53) ajoute : «La connaissance de ce fait est un résultat de l'observation. »
(2) Nous verrons que ces matériaux, résultant des phénomènes de l'assimilation nutritive, se réunissent et s’assemblent en corpuscules de forme et de structure déterminées. « Ces derniers sont d’espèces différentes, selon la nature de ces matériaux d’une part, et d’autre part
éléments produits , la naissance des éléments anatomiques a lieu d’une manière à peu près continue : c’est ainsi que ce phénomène s’observe à la surface de la peau, des muqueuses, des séreuses, de toutes les membranes épithéliales. Grâce à lui, se renouvellent les épithéliums qui se desquament et tombent incessamment (1). On constate également la naissance des éléments anatomiques dans les tissus constituants, même chez les animaux les plus avancés en âge (tissu musculaire, élastique, etc.). Comme chez les produits, ce phénomène a lieu d’une manière à peu près continue ; mais le nombre des élé-
selon les conditions (indépendantes de leur constitution moléculaire) dans lesquelles ils se trouvent. » (Kobin, loc. cit., p. 4 57).
(I) « Une des erreurs de fait et de méthode le plus souvent commise et qu’il importe le plus d'éviter est celle qui consiste à confondre la naissance des éléments anatomiques avec la sécrétion. C’est celle que commettent ceux qui parlent de la « sécrétion des globules du pus, « des cellules de l’épiderme, des ongles, des spermatozoïdes, des ovules, des éléments de telle ou telle humeur, etc. » 11 n’y a d’exsudés que des blastèmes à la surface des tissus, ou dans les interstices de leurs éléments anatomiques Il ne peut y avoir sécrétion d'un élément anatomique tout formé, d'un corps solide quelconque un
liquide seul peut être sécrété. Des éléments peuvent y être entraînés comme des cellules épithéliales par le mucus, ou rester en suspension dans la portion de blastème qui n’a pas servi à leur production, comme les leucocytes dans le pus. Mais le fait de la sécrétion du liquide et celui de la naissance plus ou moins rapide des éléments n’en sont pas moins distincts.» (M. Robin, loc. cil., p. 54, note.)
D’ailleurs, dire que les éléments d’un tissu sont sécrétés par un organe, recule la difficulté et n’explique rien. Il resterait a décrire les phénomènes de cette sécrétion, leurs conditions, leurs résultats, leurs causes. L’observation des faits montre que le derme, par exemple, ne sécrète pas l’épiderme, comme la mamelle sécrète le lait. Le derme, nous l’avons vu, n’est qu’une des conditions de la genèse des noyaux et de la matière amorphe dont dérivent les cellules. Cela est si vrai que,
meuls qui arrivent à l’existence individuelle est infinie ment moindre que chez ces derniers. Cela tient à ce que, dans les tissus constituants, très-peu d’éléments meurent, c’est-à-dire s’atrophient, se flétrissent pt sont résorbés (1), tandis que les produits perdent à tout instant par desquamation un très-grand nombre de leurs éléments.
Nous avons déjà vu que les éléments anatomiques possédaient la double propriété et de naître, et de présenter dès leur naissance un arrangement réciproque, une texture spéciale, en un mot, en rapport avec leur nature de fibres, de cellules épithéliales, de tubes pro-
s’il arrive à ces conditions de se rencontrer dans certaines circonstances accidentelles (tumeurs épithéliales, quel que soit leur siège), il y a paissance de cellules épidermiques sans qu’;l y ait là de derme pour les sécréter. De même le bulbe pileux ne sécrète pas le poil, il est la condition de sa naissance ; de même le périoste ne sécrète pi le cartilage, ni Vos. Chez l’embryon les cartilages apparaissent avant le périchopdre : plus tard leur ossification débute à leur centre, alors qu’ils pe possèdent pas encore de vaisseaux. La vérité est que ip périoste présente aussi bien que le cartilage et mieux que tout autre tissu les conditions de la genèse du tissu os:puy.
(I) Une des preuves de ce fait, c’e$t qu’on trouve un beaucoup plus grand nombre d’éléments de la notocorde chez l’adulte et chez le vieillard que chez ('embryon.
Cependant chez les premiers toute la portion de la notocorde située vis-à-vis le corps dps vertèbres a été résorbée. On ne trouve plus ces éléments qu’au niveau des disques vertébraux, et même chez le vieillard il se forme des cavités dans ces amas de cellules par suite de la résorption.
D’où vient donc que malgré cela le nombre de ces éléments est inférieur chez l'embryon ? Évidemment, de ce que la production des éléments nouveaux l'emporte sur la résorption des éléments anciens qui cependant, d’après ce qu,e nous venons de dire, est très-active dans ce (issu.
près glandulaires, etc. Ce phénomène se produit che? J'atjulte apssi bien que chez l’embryon, sur lps produits pomme sur les constituants. Mais tes derniers présentant que structure pins compliquée ( intriçation ) que celle des premiers ( stratification ), le phénomène est plus saisissahle et frappe davantage chez les pns que chez les aptres. C’est l’anatomie pathologique qui a révélé ce fait,
La propriété de naissance se retrouve, en effet, chez l’adulte aussi bien dans les conditions normales que dans les conditions morbides. C’est même « sur la ponnaisr sance de ce fait que repose l’étude entière dn mode de génération et d'accroissement des tumeurs » (1), De plus, à l’état sain comme à l’état pathologique, les phénomènes de la génération des éléments sont toujours les mêmes, d’où l’absolue nécessité de connaître le mode de naissance des éléments anatomiques à l’état pprmaj, pour connaître la pathogénie des tumeurs en genèse des tissus morbides. Enfin, dernière analogie, ces tissus morbides eux-mêmes ne sont pas autre chose que des tissus normaux apparus par hypergenèse hétérotopique ou non. Cela provient de ce que la connexité de la propriété de la naissance et de la propriété d’agencement réciproque se manifeste sur les éléments de l’organisme malade comme sur ceux de l’organisme sain. De telle sorte que des tissus plus ou moins complexes apparaissent de toutes pièces au milieu d’autres tissus ne possédant pas les mêmes espèces d’éléments anatomiques.
(<) Loc. cit., p. 52.
Plus tard nous aurons occasion d’insister là-dessus, et nous verrons que c’est la connaissance de ce fait qui a précisément révélé la véritable nature des produits morbides. « Lorsqu’il s’agit de corps en voie incessante de changements, comme les corps organisés, nous ne connaissons la nature dynamique des choses que par leur origine et par leur fin. La nature des tissus sains et morbides ne nous est par conséquent révélée que par la science qui nous montre à la fois les éléments qui les composent, leur origine , dont elle constate le mode , et leur évolution, dont elle suit toutes les modifications successives » (1). Spécialement, la connaissance de la nature du tissu morbide ressort pour nous de sa comparaison avec le tissu sain qui lui correspond, grâce à ce fait que dans les deux cas la naissance des éléments anatomiques est régie par les mêmes lois. Ainsi, étant donné un tissu morbide, dès que nous savons quels éléments le composent, nous connaissons sa provenance, c’est-à-dire à (juel tissu sain il convient de le rattacher, et dans quelle limite il en diffère. Nous savons enfin, dès ce moment, quel est son mode d’apparition, quelle sera son évolution, et quelles modifications successives présentent les éléments qui le constituent et qui sont à diverses périodes de leur développement. Logiquement, ce serait ici le lieu de parler de l’hypergenèse, de ses conditions, de ses résultats ; mais, ce sujet étant très- important et demandant quelques détails, nous avons préféré le renvoyer à la fin de ce travail, dans une sorte d’appendice
(I) Robin, loc. cil.
qui sera notre dernier chapitre. D’ailleurs, l’étude de la naissance des éléments anatomiques au point de vue pathologique est la conclusion naturelle et pratique d’un travail sur la génération des éléments anatomiques au point de vue physiologique.
Mais il nous reste encore à noter un des résultats de la persistance, chez l’adulte, de la propriété de naissance. C’est, en effet, sur ce phénomène que repose la possibilité de la régénération d’une portion de tissu détruite, c’est-à-dire de ce qu’on nomme la cicatrisation d’une plaie (1). D’après la loi que nous avons établie, les diverses phases de la cicatrisation, qui est la régénération d’un tissu par naissance d’éléments anatomiques divers, ne doivent différer en rieu des phases de l’apparition de ce môme tissu, par genèse de ces mêmes éléments, chez l’embryon. C’est précisément ce que l’on observe. La régénération est une naissance partielle. Les éléments y apparaissent dans le même ordre que chez l’embryon, et grâce à la même série des phénomènes. Ainsi, dans la cicatrisation du derme, les noyaux embryoplastiques naissent les premiers au sein du blastème épanché, puis les vaisseaux et les fibres lamineuses, puis les éléments élastiques (2), et là comme ailleurs la géné-
(1 ) « Phénomène dont la perfection et la rapidité ne doivent rien aux choses venues du dehors directement, telles que celles dites cicatrisante!, mais qui est entièrement subordonné à l'état de nutrition régulière ou non dans lequel se trouve l’individu chez qui s'opère la genèse <Jes éléments, et qui eu fournit les matériaux. » (Robin, loc. cit., p. 51.)
(2) « De même, dans la cicatrisation des artères, le sang distend la cicatrice avant que l’élastique de génération tardive l’emporte sur le tissu lamineux. » (Robin, l’rogr. du cours d'histol., p. 4 65.)
CLÉMENCKAU. 8
ration est lente pour les constituants, comme pour le derme par exemple, et très-rapide pour les produits, comme pour l’épiderme dès que le derme régénéré offre les conditions de la naissance des épithéliums. Tous les tissus, sauf le musculaire, se régénèrent après une destruction partielle, et il se reproduit plus ou moins de tissu qu’il n’en a été enlevé : d’où une déformation. Cette apparence avait fait supposer qu’il naissait là un tissu particulier, le tissu modulaire, qui serait le même dans les cicatrices de tous les tissus. L’observation a montré que le tissu inodulaire n’est pas un tissu spécial, mais une simple reproduction ou régénération du tissu lésé. Aux noyaux embryoplastiques qui naissent dans tous les blastèmes épanchés entre des tissus lésés (1), on voit succéder l’apparition dans l’ordre que nous savons des éléments particuliers au tissu dont il s’agit. Le tendon recouvre ses fibres tendineuses, le derme ses papilles, quoique plus petites et moins régulièrement disposées, etc. Ce qui détermine la rétraction des cicatrices, c’est la résorption lente de la matière amorphe épanchée entre les éléments du nouveau tissu. Quant au tissu musculaire, comme il ne se régénère pas (2), son tissu cicatriciel est seulement formé de fibres lamineuses, de
(1) On sait que, chez l’embryon, les noyaux embryoplastiques naissent les premiers (à part la notocorde, les cartilages vertébraux et les myélocytes), et qu’ils deviennent le centre de génération de plusieurs espèces d’éléments.
(2) Ce fait est probablement le résultat de la rétraction des parties, après la section. Il est à supposer que le tissu musculaire se régénérerait, comme tous les autres tissus, si l’on parvenait à maintenir en contact les deux plans de section du muscle lésé.
quelques fibres élastiques et de quelques rares vaisseaux. On ne possède que peu de notions sur la régénération des parenchymes; l’expérience a montré seulement que la rate et la mamelle se régénèrent après leur ablation totale.
En résumé, les phénomènes de la genèse ont pour résultat :
1° Dans de certaines conditions, l’apparition de substances amorphes;
2° Dans d’autres conditions, celle d’éléments anatomiques figurés (uoyaux libres ou cellules).
De telle sorte que la genèse n’est autre chose que la naissance de la substance organisée elle-même, amorphe ou figurée. La segmentation et la gemmation supposent l’existence d’une substance organisée née par geuèse. La genèse est le phénomène primordial et dominant. L’individualisation qui la suit est immédiate ou tardive (1), et peut môme ne pas se produire. C’est donc un phénomène contingent par rapport au premier.
Dans le cas de naissance de la substance amorphe, le blastème apparaît entre des noyaux déjà nés par geuèse à la surface d’un tissu (épithéliums), ou dans les interstices des éléments d’un tissu (épithéliums morbides). C’est alors seulement que se produit l’individualisation du blastème sous forme de cellules autour de chaque
(t) C’est ce fait de l’individualisation tardive d’une substance amorphe nce par genèse qui a pu être pris pour le fait même de la naissance,
« comme la répétition de l'individualisation ou reproduction a pu être confondue avec le fait essentiel qui est la genèse. » (Robin, loc. cit., p. 4«.)
noyau comme centre. Tantôt le blastème s’assemble en masses distinctes avant la segmentation ( blastème réel), tantôt il est utilisé en même temps que produit {blastème virtuel).
Quand la genèse amène l’apparition d’éléments figurés, sa répétition a pour résultat la reproduction et la multiplication de ceux-ci. « La reproduction , dit M. Robin, n’est qu’un résultat de faits primordiaux, et par suite elle est un fait contingent pouvant, selon les circonstances, ou ne pas arriver, ou avoir lieu de telle ou telle manière, selon l’espèce d’éléments dont il s’agit (1). » En effet, la reproduction peut consister, soit en une genèse répétée, soit en une segmentation ou une gemmation, quand il s’agit de cellules. Mais ce dernier mode de reproduction, qui s’observe dans certains cas sur les cellules (prolifération) résultant de la segmentation d’une substance amorphe, est rare sur les cellules nées par genèse.
Jusqu’à présent, on n’a constaté la genèse des éléments anatomiques que dans les plasmas tels que ceux du sang et de la lymphe, entre les éléments ou à la surface des tissus, aux dépens des blastèmes qu’ils fournissent (2). Placés dans de certaines conditions de nutrition et de développement, les éléments anatomiques déterminent dans leur voisinage la production , naissance ou génération d’autres éléments, ou bien ils en reproduisent directement, aux dépens de leur propre sub-
(1) liobin, toc. cil., p. 176.
(2) On l’a quelquefois observée, mais rarement, dans la cavité d’autres éléments anatomiques. Voyez la note lî, à la fin de ce travail.
stance, de semblables à eux. Il faut tenir compté ici de deux influences :
t° De l’influence spécifique des éléments qui préexistent et entourent celui qui naît. Son résultat est généralement la ressemblance de l’élément nouveau avec ceux dans la contiguïté desquels il apparaît. « A ce fait élémentaire se rattache, chez l’adulte, dans la génération d’un organisme nouveau, la loi de ressemblance aux parents (1). » Cette ressemblance s’aperçoit surtout quand c’est un élément qui se partage en deux semblables. La segmentation et la gemmation des cellules nous offrent, en effet, comme l’ébauche de X hérédité directe, ce qui est manifeste quand on observe la scission d’un organisme cellulaire.
2° 11 faut également prendre en considération l’influence du liquide qui fournit les matériaux et tend à donner un certain degré d’indépendance aux éléments nouveaux.
C’est cette aptitude à l’indépendance du nouvel être vis-à-vis de ses parents, que M. P. Lucas a caractérisée du nom de loi d’innéité. La genèse des éléments anatomiques nous offre également à l’état d’ébauche la représentation de cette loi d’innéité. L’innéité, d’après M. P. Lucas, est la force antagoniste de l’hérédité, c’est la tendance de l’organisme à engendrer des individus qui conservent d’ailleurs les caractères spécifiques propres à leurs ascendants, mais sont doués de qualités spéciales en opposition avec les lois habituelles de l’héré-
(1) Robin, loc.cit., p. 06.
dité (1). En un mot, l’hérédité rapproche lo descendant de l’ascendant, et l’innéité l’en éloigne.
Si des conditions et des résultats de la genèse nous passons à l’étude du phénomène en lui-même, nous rencontrons un ordre de considérations nouvelles sur lesquelles nous n’avons pas encore eu occasion d’insister.
Nous avons dit que la genèse consistait essentiellement en l’apparition de toutes pièces d’un élément qui n’existait pas. Nous avons également observé que les principes immédiats qui le composent étaient répandus dans le milieu où se passe le phénomène de la genèse, en des proportions différentes de celles qu’on trouve dans l’élément apparu. « Certains de ces principes, dit M. Robin, présentent en outre des caractères spécifiques nouveaux, distincts de ceux qu’ils offraient dans le blastème, par suite de changements isomériques survenus dans les substances coagulables (2). » En effet, le blastème est composé de principes immédiats (3) divers, solides et
(1) Il faut enfin rattacher à l’innéité l’influence modificatrice des milieux sur le produit de la génération.
(2) Robin, (oc. ci/., p. 154.
(3) On nomme principes immédiats les derniers corps solides, liquides ou gazeux, en lesquels on puisse, sans décomposition chimique, réduire la substance organisée (humeurs ou cléments). On les obtient par coagulations et cristallisations successives. « Ce sont des corps, définis ou non, généralement très-complexes, gazeux, liquides ou solides, constituant, par dissolution réciproque, la substance organisée, savoir, les humeurs, et par combinaison spéciale, les éléments anatomiques. » (Dict. de Nytten, art. Immédiat.)
Le degré d’organisation le plus simple est précisément caractérisé «par cet état de dissolution et de combinaison complexe que présentent
liquides, mais dissous les uns par les autres. A mesure
les matières demi-solides, liquides ou solides, formées de principes immédiats d’ordres divers, et provenant d’un être qui a eu ou qui a une existence séparée. » (Robin, Progr. du cours d' fut toi., p. 40.)
H. Robin a divisé les principes immédiats en trois classes naturelles, d’après la part que les principes de chacune prennent à la constitution et à la rénovation moléculaire continue de la substance organisée.
« C’est en tant que combinés et formant telle ou telle espèce de principes immédiats et non comme corps simples, que l’oxygène, l’hydrogène, le carbone, l’azote et autres corps simples prennent part à la constitution et à la rénovation moléculaire de la substance organisée. » ( Loc . cit., p. 9.) Les trois classes de principes immédiats sont :
4° Principes cristallisables ou volatiles sans décomposition, d’origine minérale, sortant de l'organisme, au moins en partie, tels qu’ils y étaient entrés (eau, sulfates, chlorures, etc.)-.
2° Principes cristallisables ou volatils, sans décomposition, se formant dans l’organisme même et en sortant directement ou indirectement, comme corps excrémentitieis (acide lactique, urée, créatine, cholestérine, sucre de foie, de canne, etc.)
3° Principes non cristallisables, dont les espèces se forment dans l'organisme même,' à l'aide des matériaux auxquels les principes de la première classe servent de véhicule. Ils se décomposent dans le lieu même où ils existent ou se sont formés, et deviennent les matériaux de production des principes de la deuxième classe. On les nomme généralement substances organiques, parce qu'ils sont sans analogie avec les principes du régno minéral et constituent la partie principale du corps des êtres organisés (globuline, musculine, cellulose, amidon, fibrine, albumine, caséine, légumine, dextrine, gomme, chlorophylle, etc.).
On retrouve simultanément plusieurs de ces espèces dans toute parcelle de substance organisée. Les deux premières classes de principes immédiats ne peuvent varier dans l’économie qu’en plus ou en moins. Les espèces de la troisième classe peuvent présenter en outre des modifications dans leur constitution moléculaire et dans quelques-unes de leurs propriétés, sans que leur composition élémentaire varie, sans que leurs caractères spécifiques fondamentaux disparaissent. A ce fait se rattache l’altération des solides et des liquides dans les maladies générales. Us substances organiques modifiées, soit dans la quantité
qu’apparaît l’élément nouveau, « il y a formation (1 ) d’une certaine quantité d’une ou de plusieurs espèces de substances organiques qui se réunissent en même temps à d’autres principes cristallisables ou coagulables, pour constituer de suite un corpuscule de figure déterminée (2). »
«Dans la genèse, a dit ailleurs M. Robin, apparition d’une forme et formation de substance organique propre à l’élément sont deux phénomènes simultanés (3). » Il est incontestable, d'ailleurs, que la substance organique nouvelle propre à l’élément se forme au sein du blas-
des matériaux qui ont servi ou servent à leur formation, soit dans leurs qualités, acquièrent des propriétés différentes de leurs propriétés normales, d’où perturbation dans les actes qu'elles accomplissent. De celte perturbation naît l’état pathologique qui peut rester local, mais qui devient général si l’altération porte sur une des substances liquides circulant avec le sang. (Pour plus de renseignements, voy. Dict. de Nysten, i i e édition, art. Immédiat, Générai., Inoculable et Virus, auxquels nous avons fait des emprunts nombreux.)
(1) Il importe de distinguer la formation d’avec la naissance. Beaucoup d'auteurs parlent de la formation des cellules. M. Robin fait observer avec raison que le terme de formation ne peut s’entendre que de l’apparition d’un composé chimique résultant d’une combinaison. Ce mot ne peut donc s'appliquer qu’aux corps briits. Quant à la naissance, nous savons qu’elle consiste dans l’apparition d’un élément anatomique aux dépens de principes immédiats variés. Enfin, elle est subordonnée à la nutrition, et n’a été jusqu’il présent observée que dans un organisme vivant. Les espèces chimiques se forment, les espèces organisées naissent.
(2) Robin, loc. cil., p. 1 53. De plus, cet élémentse nourrit et se développe par la formation incessante, aux dépens des principes du blastème, des substances organiques spéciales à l’élément dont il s'agit, qui emprunte également au blastème les substances cristallisables dont il a besoin.
(t) Proyr. du cours d'histol. , p. 52.
tème et non ailleurs. Les réactions démontrent suffisamment que Yélasticine, la musculine, la gèline , etc., se trouvent toujours dans l’élément, jamais dans le blastème. Elles se sont donc formées de toutes pièces aux dépens des substances coagulables, s’unissant aux principes cristallisables du blastème à mesure que naissait l’élément. Il faut dire cependant qu’au point de vue chi- , mique, la musculine, par exemple, est absolument identique avec la fibrine, dont on constate la présence dans le blastème. Ce qui distingue ces deux substances l’une de l’autre et ce qui nous force à admettre qu’elles sont deux états moléculaires distincts de la même substance, c’est qu’elles présentent chacune des propriétés différentes, soit de stabilité, soit de combinaison plus ou moins facile avec d’autres corps. Ce tait semble offrir une grande analogie avec les phénomènes de dimorphisme qu’on observe sur les corps simples ou composés. « Les principes immédiats qui se forment et se réunissent à d’autres pour donner naissance à des éléments anatomiques amorphes ou figurés passent ainsi par des états qui sont antérieurs au moment de l’organisation (1 ) . » Ces états antérieurs (2), par lesquels ont passé les principes immédiats, sont importants à considérer pour se rendre compte de la physiologie aussi bien que
(1) M. Robin, Mémoire sur la naissance des éléments anatomiques.
( Journ . d'anat. et de physiol., t. [, p. 61 .)
(2) C’csl M. Chevreul qui a le premier formulé la notion de l'étal antérieur en l'appliquant à l'apparition des organes{1 840). [Journal des Savants, p. 717.) — En en faisant l’application, à la genèse des éléments anatomiques, M. Robin est remonté à la source même du phénomène.
de la pathologie des éléments anatomiques. Par exemple, si nous appliquons à la genèse elle-même cette notion des états antérieurs, nous trouvons que les principes immédiats doivent avoir fait partie des plasmas de nos humeurs, avant de constituer des blastèmes réels ou virtuels qui soient le siège de la génération des éléments. En d’autres termes, une substance organisée, solide, amorphe ou figurée, ne peut naître qu’aux dépens de principes immédiats ayant déjà fait partie de la substance organisée liquide de nos humeurs, ou môme des solides (1).
Les principes immédiats peuvent donc, quoique chimiquement semblables, présenter une certaine variété dans leurs propriétés, suivant les états antérieurs par lesquels ils ont passé avant de constituer un élément donné. Cela s’observe principalement sur les substances organiques, ou principes coagulables , en raison de leurs faciles et diverses modifications moléculaires sous de faibles influences. Les principes cristallisables sont également dans ce cas. « Nombre de composés définis, et » môme des corps simples, se combinent plus ou moins » facilement avec d’autres coqis, ou forment des composés » plus ou moins stables, selon qu’ils viennent de faire «partie de telle ou telle espèce de combinaison (2). »
(4) «Ainsi, dit M. Robin, un plasma ou un blastème sont néces- » saircsà la genèse de la substance organisée, et jusqu’à présent nous » ne connaissons pas de conditions plus simples qui en permettent l'ap- » parition » (loc. cil., p. 5t et 61). «Nous ne pouvons encore faire de » substance organisée, de substance susceptible de vivre, c’est toujours » d’un être qui vit ou qui a vécu qu’elle tire son origine. »
(2) M. Robin, loc. cil., p. 64. « 11 est possible, dit M. Robin, p. 58,
Les principes cristallisables préexistent dans le blastème à l’état de dissolution. Au moment de la naissance de chaque élément, ils s’unissent aux principes coagulables pour former la substance organique spéciale à celui-ci. Plus tard, par désassimilation de la substance organique, il se forme de nouveaux principes cristallisables qui varient avec chaque espèce d’éléments (créatine, créatinine, urée, etc.). Peu à peu ils sont expulsés de l’économie.
Nous verrons (note C) que la notion d’état antérieur, si importante quand on l’applique aux principes immédiats qui servent, en se réunissant, à la genèse des éléments, n’est point applicable aux éléments anatomiques. On ne saurait admettre qu’avant le moment de leur naissance les éléments anatomiques ont passé par un état individuel et spécifique antérieur. Le moment où nous les voyons apparaître est bien véritablement celui de leur genèse. Supposer qu’ils existent avant que nous les apercevions, c’est se mettre en contradiction avec tous les faits observés, tandis qu’avant de constituer l’élément, les principes immédiats passent par desétàto antérieurs invisibles, que décèlent les réactions.
Lorsque la segmentation et la gemmation se produisent sur un élément amorphe ou figuré, il y a lieu encore de tenir compte de l’état antérieur des principes immédiats. L’élément amorphe ou figuré qui se divise
» que certaines espèces de substances organiques se forment aux dé- » pens de composés cristallisables, s’unissant ensemble à l’instant de » l’apparition de chaque élément. Ce fait, du reste, ne peut s’accom- » plir qu’au contact moléculaire d’autres substances organiques »
étant né par genèse (1), nous n’avons qu’à répéter ici ce que nous avons dit de l’état antérieur des principes immédiats servant à la genèse. Ajoutons cependant qu’en plus il y aura à considérer l’état antérieur des principes qui auront servi à la nutrition ou au développement de l’élément qui va se segmenter. En se divisant, celui-ci ne change point de composition immédiate essentielle. 11 n’y a point, comme dans la genèse, formation d’une substance organique nouvelle spéciale à l’élément qui naît. Cette dernière existe toute formée dans l’élément qui se segmente : il lui suffit de se partager en deux éléments.
C’est qu’il n’y a que la genèse qui constitue vraiment le fait de la naissance d’un élément. La segmentation d’une cellule n’est plus un fait primordial, ce n’est qu’une simple reproduction.
Le fait véritablement primordial, la genèse, est une synthèse; une synthèse organique, dont l’antécédent inévitable est une synthèse chimique. L’élément musculaire, par exemple, qui est la synthèse organique , ne peu apparaître qu’au moment où se forme la musculine , qui est la synthèse chimique.
Si la segmentation (2) n’est pas en elle-même un phé-
(< ) Un blastème naît toujours par genèse. Une cellule qui n’est pas née par genèse ne peut résulter que de l'individualisation d’une substance amorphe parsemée de noyaux (apparus par genèse) ou de la scission d’une cellule. Or nous savons que, si cette dernière n’est pas née elle-même par genèse, il faut tout au moins qu’elle dérive de la segmentation d’une cellule née par genèse.
(2) Ce que nous disons de la segmentation peut aussi s’entendre de la gemmation. On sait que ces deux phénomènes sont réellement ou
nomène de synthèse, elle n’est cependant pas, comme on pourrait le croire, une disjonction des parties d’un tout. Anatomiquement et physiologiquement, « la seg- » mentation est un signe d 'organisation synthétique» (1). Grâce à elle, en effet, « l’organisme total, s’il s’agit de » l’œuf, ou la masse amorphe, s'il s’agit d’un organe nor- » mal ou d’un produit morbide, ne font que croître gra- » duellement en complication synergique » (*2). L’être, avons-nous dit, est le résultat du concours statique et dynamique d’éléments ayant une individualité distincte. Il en résulte que l’évolution de l’économie est une synthèse dans laquelle, à partir de la segmentation du vitellus, « l’organisme ne fait que se synthétiser par l’ad- » dition successive de parties élémentaires » (3).
« Rien de plus saisissant sous ces divers rapports, » écrit M. Robin, que de voir, à partir de cette division » du vitellus, sans autres phénomènes qu'un groupement » spécial des éléments qui en résultent, et que des mo- » difications moléculaires dans l’épaisseur de celui-ci, se » constituer, sous les yeux de l’observateur, un nouvel » être doué d’une forme, d’organes, d’éléments anato- » miques et de mouvements propres (4). »
Lorsqu’on assiste à l’apparition de l’être nouveau,
une prise de forme de la substance organisée amorphe, ou une reproduction d’éléments déjà nés par genèse.
(t) M. Robin, toc. cil., p. 369.
(2) Idem.
(3) Idem.
(i) « Et cela, ajoute M. Robin, chez nombre d’animaux, avant » toute augmentation sensible de la masse vitelline, à l’aide et aux » dépens de laquelle l’ètre vient de se produire sans autre emprunt
quand on le voit se constituer molécule à molécule, grâce à cette série de phénomènes qui se succèdent par des transitions insensibles, on est frappé de ce fait qu’il n’y a point, à proprement parler, de moment précis où apparaisse la vie dans l’embryon. Sans doute, avec la contraction des premiers éléments musculaires dans le cœur, l’animation commence. Mais la vie, dans sa manifestation la plus simple, y existait déjà. L’ovule n’avait jamais cessé d’être le siège d’un mouvement continu de rénovation moléculaire : à titre d’élément anatomique, il jouissait depuis sa naissance de la vie végétative (1). Avec la contractilité, la vie animale y apparaît en même temps que l’innervation dans l’élément nerveux. L’organe constitué, la fonction commence ; et, dès ce moment, l’organisme nouveau, doué de toutes ses propriétés organiques, va toujours croissant en complication synergique.
la vie ne lui est donc point arrivée du dehors. Les cinq propriétés d’ordre organique qui constituent la vie de l’embryon apparaissent successivement en lui : rien de plus. Vous pouvez surprendre à son début la vie animale, non pas la vie végétative, qui se confond avec la
» que ceux qui résultent de l’échange moléculaire réciproque entre » les principes du vitellus et ceux du dehors, au travers de l’enve- » loppe de l’ovule. » (Loc. cit., p. 370.)
(1) Les œufs mêmes des ovipares jouissent, comme on sait, de la propriété de nulrilion après s’étre détachés du corps de l’animal. En un mot, ils vivent ; et ils vivent si bien, qu’ils peuvent mourir. Que l’échange continu de substance qui a lieu, molécule à molécule, entre l’air et l’œuf, vienne à s’arrêter, et celui-ci demeure frappé de mort. Toute nutrition y a cessé : l’incubation ne saurait plus y faire nattre ou y développer tes éléments de l’embryon : ta putréfaction commence.
naissance de l’ovule, simple élément anatomique. Si la vie résultait pour l’embryon de l’introduction d’un principe étranger, urne ou principe vital , on le verrait apparaître tout d’un coup, mais non point par degrés. Ses manifestations ne seraient point successives; elles se montreraient d’emblée.
Le phénomène de la naissance se trouve ainsi dégagé de tout caractère mystérieux et mystique. L’organisme étant un composé d’éléments anatomiques, sa naissance est une génération d’éléments anatomiques, et ces deux phénomènes se confondent absolument dans l’ovule. La naissance de l’être se trouve réduite aux proportions d’un phénomène physiologique de même ordre que celui qui s’accomplit tous les jours dans nos tissus. C’est une genèse d’éléments à l’aide et aux dépens de principes immédiats dans un organe particulier, l’œuf, qui est né lui-même cellule et par genèse. C’est à la physiologie, et à la physiologie seule, qu’il faut désormais recourir pour résoudre toutes les questions relatives à la naissance. Ce n’est plus à l’imagination, c’est à l’expérience, c’est à l’observation qu’il faut demander la solution du problème. Le temps est passé où l’on avait dans l’intervention des forces surnaturelles une explication toujours prête de tout phénomène inconnu. Le merveilleux a dû reculer devant la science, mais il n’a cédé le terrain que pas à pas et luttant toujours. Aujourd’hui le mysticisme cherche à s’accommoder aux temps et aux faits. Il essaye de faire croire qu’il a changé de nature parce qu’il a changé de nom. 11 annonce bien haut qu’il recherche l’alliance de la science, en avouant qu’il a
réponse à toutes les questions que la science est impuissante à résoudre. Voulez-vous connaître l’origine du monde, l’homme, sa naissance et sa vie, la raison d’être de ce qui est, l’essence des choses, etc.? Adressez-vous à lui. Il possède à cet usage des monceaux de démonstrations et de réfutations, des déductions logiques, des inductions irréprochables, des preuves tirées de l’observation de la nature et de l’observation de vous-même. Il peut démonter l’univers devant vous, en compter les rouages et vous en expliquer le mécanisme. Que vous demande-t-il pour cela? Rien... que la concession d’un simple à priori.
Et n’allez pas croire que la moindre observation soit nécessaire ici. Tout réside dans la vertu souveraine de la priori, et c’est une préoccupation vulgaire que celle de faire accorder la théorie avec les faits.
. Faut-il expliquer la naissance et la vie? A quoi bon étudier laborieusement des phénomènes quand on peut dès l’abord donner la raison des choses. I^a moindre conception à priori va nous tirer d’affaire. C’est un souffle vital , un esprit, un principe immatériel émanant on ne sait comment, de on ne sait quoi, qui intervient tout à coup par une affinité inconnue, se loge on ne sait où, et de là gouverne la machine humaine, qui, dès lors, vit, agit et pense. C’est aussi simple qu’incompréhensible. Nous naissons parce que le principe de la vie apparaît en nous. Nous vivons parce qu’il y a en nous un principe vital. Nous pensons parce qu’il y a eu nous un principe pensant. C’est en suivant la voie féconde de ceux qui ont inauguré ce genre de raisonnement que Molière
des Eléments anatomiques.
est arrivé à connaître pourquoi l’opium faisait dormir.
Alors qu’on n’avait pas encore observé les faits, de pareilles hypothèses avaient leur raison d'être. Il fallait se rendre compte, tant bien que mal, de phénomènes qu’on n’avait point étudiés. On décrétait que l’embryon recevait la vie d’une bouche invisible, incessamment occupée à souffler des âmes à tous les embryons de l’univers. Mais la science est venue, et l’hypothèse est en déroute.
Voici le vitellus, une matière douée seulement de rénovation moléculaire, et voilà le fœtus, un être animé. Comment du premier le second peut-il naître? Vous me dites : c’est qu’entre les deux l’âme intervient. Soit. Mais à quel moment? Selon vous, il n’y a pas de vie dans l’embryon avant l’introduction de l’àme; avec l’âme la vie apparaît. Vous entendez sans doute que l’âme manifeste sa présence par quelque phénomène nouveau, qui jusque-là avait manqué. Or, quel est ce phénomène? Où, quand, comment l’observe-t-on ? Quel est l’effet de l’âme sur l’embryon? A quoi peut-on reconnaître l’embryon sans âme de l’embryon avec âme? Et si vous ne pouvez rien répondre à toutes ces questions, quelle est la raison d’être de l’âme? à quoi sert-elle? qu’expliquet-elle?
La vérité est que la naissance de l’embryon se compose d’une série d ’êpigenèses, c’est-à-dire de l’apparition successive et dans un ordre déterminé d’éléments anatomiques de diverses espèces. A mesure que se complique l’organe, se complique la fonction (1). La plus simple de
(1) La fonction ne peut évidemment se concevoir sans l’organe. Qui pourrait comprendre la contractilité, sans fibre musculaire ? « Un fait
CLÉMENCKAÜ.
toutes les propriétés organiques, la nutrition (ou rénovation moléculaire continue) existait dans l’œuf dès sa naissance. Les deux autres propriétés végétatives de la matière organisée, la propriété de développement et la propriété de naissance, y apparaissent avec la fécondation. Enfin, la contractilité et l’innervation avec les éléments musculaires et nerveux. Il n’y a là vraiment pas autre chose que des propriétés de la matière organisée, se produisant dans un organe qui provient lui-même d’un organisme. Mais, ce qu’il y a de remarquable, c’est que tous ces phénomènes, qui du vitellus font un embryon, s’enchaînent avec une telle rigueur, sont tellement liés l’un à l’autre, qu’il n’y a pas de moment pour l'introduction de l’âme dans l’embryon. Et cependant, si le principe même de la vie est quelque chose d’extérieur à l’organisme, ayant une existence indépendante, une âme, une archée, une entité , en un mot, comment ne reconnatt-on pas le moment où elle s’applique à l’embryon? Comment se peut-il que l’arrivée de ce nouveau principe, qui apporte la vie, ne se manifeste par aucun phénomène saisissable?
Pour nous, la réponse est facile. C’est que la vie existait dans l’œuf sous sa manifestation la plus simple (rénovation moléculaire continue) avant l’apparition de l’embryon. Les propriétés organiques nouvelles se sont montrées à mesure que sont apparus les éléments nouveaux de l’embryon. Si bien que les phénomènes orga-
» indéniable, dit M. Littré, c’est qu’on ne connaît point de pensée » sans cerveau. # (Cours de philosophie positive d’Auguste Comte, Préface d’un disciple, p. 37 ; Paris, 4 864.)
niques devenant de plus en plus complexes, la vie a fini par atteindre son complet épanouissement. Où placer l’arrivée de l’âme au milieu de cette succession de phénomènes?
L’œuf est un organisme vivant. S’il n’est pas vrai qu’un principe vital vienne du dehors lui apporter la vie, il faut donc que l’âme, principe de‘ vie, préexiste dans l’œuf. C’est de là qu’est venue la théorie de X emboîtement des germes ou de la prêformation syngénétique , dans laquelle on admet que les germes de toutes les générations futures préexistaient dans un premier œuf. Mais cette hypothèse se trouve également ruinée par la connaissance des phénomènes de la genèse. — « C’est à l’ancienne hypothèse de Y épigenèse ( postformation de Burdach), écrit M. Robin, que l’observation vient donner raison, et nullement à celle de la prêformation évolutive , qui veut que toutes les parties que l’on découvre successivement dans l’organisme y existaient déjà et ne font que se développer... L’apparition de l’embryon dans l’ovule résulte d’une véritable épigenèse ou genèse successive d’espèces distinctes d’éléments anatomiques s’effectuant à des temps différents (1)... »
Il est inexact de dire que l’ovule fécondé renferme en puissance tout ce qui existera plus tard dans l’organisme. Le vitellus se borne à offrir successivement les conditions nécessaires à la genèse de chaque espèce d’éléments. « Ces conditions, il ne fait que les offrir les unes après les autres, chacune comme conséquence du phénomène
(1) M.Kobin, loc. cil., p. 154, note.
antécédent; et la génération d’une partie de l’embryon n’a lieu qu’autant qu’une autre l’a régulièrement précédée (1). » Après l’apparition du noyau vitellin, et seulement alors, le vitellus présente les conditions de la segmentation et aucune autre que celles de ce phénomène. Une fois les cellules embryonnaires individualisées, leurs modifications évolutives amènent l’apparition des conditions nécessaires à la genèse des éléments de la notocorde, du cœur, dos noyaux embryoplastiques, etc., etc. «Les éléments qui se montrent ainsi ne se détachent d’aucun autre. Mais, pour naître, ils ont besoin de ceux qui les précèdent, comme condition d’arrivée et d’élaboration des matériaux, qui se réunissent (d’après certaines lois déterminées de l’attraction moléculaire) en corps organisés, individuellement et spécifiquement distincts de leurs antécédents (2). <> Nous avons vu qu’avant leur apparition ces éléments n’avaient point d’existence propre, et nous leur avons refusé tout état spécifique antérieur en tant qu’individus distincts. Le germe d’un élément, pas plus que celui d’une de ses propriétés organiques (contractilité, sensibilité, etc.), ne saurait donc préexister dans l’œuf. Quant aux organes, non-seulement ils ne préexistent pas dans l’ovule, mais ils apparaissent chacun à une époque différente de l’évolution embryonnaire, par suite de la genèse successive des éléments dans un ordre déterminé. Nous savons également que « l’accroissement de chaque individu ou de chaque organe résulte à la fois du développement des
(1) M. Robin, lo e. ciC.p. 179.
(2) M. Robin, lue. cit., p. 43.
éléments anatomiques qui viennent de naître, et de la genèse ou épigenèse successive de nouveaux éléments (1). » Nous allons voir enfin, dans notre prochain chapitre, que la naissance de l’ovule est un phénomène d’épigenèse.
Tout cela revient à dire que la génération n’est pas un fait d’évolution de germes préexistants, devenant manifestes après chaque fécondation, et contenant déjà toutes les successions à venir d’êtres de la même espèce. La propriété de naissance existe bien réellement à titre de propriété de la matière organisée, distincte du développement. « C’est sur le fait (supposé jadis par quelques auteurs et aujourd’hui démontré) de la genèse des éléments anatomiques que repose toute la théorie de F épigenèse, d’après laquelle les nouveaux individus qui naissent sont réellement les produits des individus qui les engendrent, et la génération une véritable production ou ovation nouvelle (2) » (Wolf, Blumenbach). D’après cela, nous ne pouvons admettre avec Kant que toutes les générations futures préexistent virtuellement et dynamiquement. Nous dirons plu têt, avec M. Robin : « L’organisation de l’espèce (3), impliquant l’aptitude ou la
(4) M. Robin, loc. ci/., p. 154, note.
(2) Idem.
(3) Dict. de Nysten, art. Épigenèse. On peut résumer en ces termes In doctrine de la syngenèse : C’est une hypothèse qui consiste à admettre que tout ce qui vit a été créé en même temps (Leibnitz); les germes des individus à venir se trouvant emboîtés les uns dans les autres depuis l’origine du monde organisé. La propriété de naître n'existerait plus dans l'univers. La génération, la vie, ne seraient que le développement d’une création. La théorie de 1 ’tpigenète est celle qui établil n que la génération des diverses espèces d’êtres organisés