De la glossite exfoliatrice marginée
11 y a environ trois mois, M. le professeur Fournier faisait une leçon clinique sur deux malades de son service atteints d’une desquamation de la langue, décrite jusqu’à cejour sous desnoms différents, par les quelques auteurs qui se sont occupés de cette affection.
Quelques jours après, notre cher maître nous montrait à nouveau ces deux malades et nous proposait d’en faire le sujet de notre thèse.
Les recherches bibliographiques sur les maladies linguales dénotent immédiatement la confusion qui existait, il y a quelques années, dans cette partie de la pathologie dermatologique, toutes ou presque toutes étant décrites comme psoriasiques. D’un autre côté, cette affection n’a pas, dans le cadre nosologique des dermatoses, la place qui lui est si légitimement due, et cela pour plusieurs motifs dont les principaux sont : 1° sa rareté ; 2° son caractère indolore qui l’a fait souvent passer inaperçue des malades peu habitués à
s’observer ou qui négligent de consulter pour une affection qui ne les gêne en rien; 3® enfin, l’erreur de diagnostic bien probablement commise souvent, puisque, aujourd’hui encore, on ne rencontre pas deux médecins qui lui aient donné une même appellation, soit que les uns présument de l’origine ou que les autres se basent sur des symptômes plus ou moins importants.
La diversité non moins grande des opinions relatives à l’étiologie, et l’insuffisance d’un diagnostic différentiel due certainement à cette confusion des affections linguales rendaient le sujet très intéressant et nous engageaient à poursuivre activement nos recherches.
En effet, le psoriasis lingual a été décrit par Bazin, et quelque temps après, au début des études histologiques, par Debove (thèse, 1873^. Ce dernier auteur modifiait, il est vrai, un peu les idées de son maître ; mais, somme toute, il les admettait en grande partie. Or, le psoriasis lingual, au furet à mesure des progrès de la médecine (recherches anatomiques et observations plus attentives), s’est trouvé composé d’une quantité d’affections tout à fait différentes.
11 est devenu aujourd’hui absolument nécessaire, sinon de faire disparaître complètement de la nomenclature dermatologique ce mot de psoriasis lingual, qui, à force d’embrasser trop de choses, sert à entretenir l’incertitude, au moins de le restreindre aux affections des muqueuses qui sont l’analogue du psoriasis de la peau. 11 ne comprendra donc plus désormais qu’un nombre extrêmement minime de cas, puisque le psoriasis vrai des muqueuses est tellement
rare que quelques auteurs l’ont nié, du reste à toi l.;
On avait déjà senti depuis quelques années la nécessité de faire entrer son histoire dans ce qu’on pourrait appeler la période d’analyse. C’est ce qu’ont commencé à faire les travaux de Gubler,' Bridou, Yanlair, Gaspary, Unna, Parrot, Gautier, Mauriac, Plumbe, Fairlie Clarke, Schwimmer et tout récemment M. Vidal i Union médicale 1883).
Quant à la partie syphilitique, elle a été magistralement élucidée par M. Fournier dans ses leçons sur les glossites tertiaires.
Kaposi prétend absolument à tort que ces lésions sont d’origine syphilitique ; tandis que d’autres auteurs prétendent, également à tort, que la syphilis nV entre absolument pour rien. En résumé, il faut rapporter à chaque cause ses effets, à savoir, que la langue est un des organes les plus fréquemment atteints, depuis l’eczéma jusqu’aux affections tuberculeuses et qu’elles doivent être connues et distinguées par le clinicien.
C’est pourquoi, comme le dit ajuste titre M. Barthélemy, le mot psoriasis lingual n’est plus de notre époque ; c’est-à-dire, qu’il doit être restreint aux limites que nous lui avons assignées.
^ Évidemment la question ainsi posée est beaucoup trop longue pour être étudiée complètement dans un travail de ce genre. Nous ne l’envisagerons que sous une de ses faces, et nous étudierons de préférence la glossite dont les deux malades désignés plus haut sont atteints, nous réservant d’établir avec le plus grand soin le diagnostic différentiel des glossites surpertici elles.
Après un aperçu historique aussi complet que possible, nous proposerons la nouvelle dénomination à laquelle s’est arrêté M. Fournier, persuadé qu’on ne peut se contenter de termes vagues pour caractériser une maladie.
Le chapitre de l’étiologie est un des plus importants, en ce sens que des opinions ont été émises qui nécessiteraient l’emploi de traitements spécifiques ; mais l’ensemble des observations publiées dans cette thèse, joint à l’assentiment d’observateurs compétents, réduira l’importance de ces spécificités proposées.
Dans le domaine de l’anatomie pathologique sur laquelle un certain voile plane jusqu’à ce jour, et cela pour plusieurs motifs qui seront indiqués plus tard, deux ordres de recherches sont cependant à signaler : 1® les unes relatives à un examen de l’épithélium ; 2° les autres portant sur l’examen microscopique de toute la muqueuse et faites seulement, je crois, par M. Parrot.
L’ensemble des caractères principaux et de quelques autres moins importants qui s’y adjoignent quelquefois^ trouvera sa place au chapitre delà symptomatologie ; et là, l’observation I servant de type clinique, l’examen attentif des symptômes moins importants mais caractéristiques malgré tout de l’affection, dénoteront une marche quelquefois un peu différente suivant l’âge ou la constitution des malades.
L’impossibilité presque absolue de suivre la description de la marche de la maladie, fait naître l’idée de présenter quelques schémas de la langue. Une trentaine ont été dessinés afin de faire bien saisir l’état fugace delà maladie.
On trouvera aussi à la fin de cette thèse deux planches en chromo-lithographie qui sont soit la reproduction de moulages dus à l’habileté de MM. J urnelin et Baretta, moulages appartenant à la .collection particulière de M. Fournier, soit d’un dessin pris directement sur la malade qui est l’objet de l’obsertion II.
Enfin, après avoir envisagé les caractères distinctifs de cette glossite et des autres glossites superficielles, nous établirons des déductions pronostiques et thérapeutiques comme corollaire des notions précédemment étudiées.
11 était utile d’étudier à nouveau ce sujet, afin d’apporter dans la description l’esprit analytique nécessaire à toute bonne observation, et, après avoir éliminé tout ce qui ne rentrait pas d’une façon certaine dans cette nosographie, de donner un nom à la maladie.
Nous serons amplement récompensé dans l’avenir, si la clarté que nous nous sommes efforcé d’apporter à notre description peut amener nos successeurs, guidés par de nouvelles recherches et par un ensemble beaucoup plus considérable d’observations sérieusement prises, à une solution exacte de ce problème quant à l’étiologie et à l’anatomie pathologique. La voie sera alors toute tracée au traitement qui, d’empirique et malheureusement sans influence bien nette, pourra devenir rationnel.
Je saisis avec empressement l’occasion qui m’est offerte aujourd’hui de donner un témoignage public de ma bien sincère reconnaissance et de ma profonde gratitude à mon cher maître, M. Fournier, qui m’a toujours
prodigué ses conseils et ses encouragements avec tant (le bienveillance.
Qu’il me soit permis aussi de remercier MM. Besnier, Vidal, Balzer, Lailler et Yulpian pour les conseils et les observations qu’ils m’ont si gracieusement donnés. Je remercie aussi mon excellent ami, le D*’ Barthélemy, qui a bien voulu me confier le manuscrit de son dernier travail sur les sypliilides qui doit paraître prochainement, ainsi que mon ami Leloir, chef de clinique de M. le professeur Fournier, qui a contribué à faciliter mes recherches.