CHAPITRE IL
HISTOLOGIE DE LA GREFFE ÉPIDERMIQUE ET PROCESSUS DE LÉPIDERMISATION EN GÉNÉRAL ET A LA SUITE DES GREFFES EN PARTICULIER.
Commençons d'abord par décrire les phénomènes macros- I copiques qui se présentent pendant l'évolution d'une greffe
(4) Britîsh med. journal, 17 décembre 1870.
qui a contracté adhérence. Au bout de 24 heures la surface du lambeau paraît plus blanche, plus épaisse, comme gonflée, ramollie, quelquefois un peu ridée. Au bout de 48 heures il s'est déjà formé tout autour une petite zone d'un gris pâle souvent très-étroite et séparée du lambeau par un cercle excessivement mince, plus transparent. Au bout d'un temps variable, mais qu'on peut fixer en moyenne à trois ou quatre jours, on distingue sur le bord une zone plus ou moins large présentant des caractères particuliers ; elle est d'un rouge plus foncé que les bourgeons ; elle est lisse tandis que les granulations voisines restent plus humides. Dès aue cette zone rouge commence à se former on voit le lambeau et son aréole s'enfermer au-dessous du niveau de la plaie. Le lendemain la zone rouge de la veille a pris une coloration grise, nacrée ; une nouvelle aréole rouge s'est formée tout autour et ainsi de suite. Un îlot cicatriciel est ainsi constitué et peu à peu les parties centrales deviennent graduellement plus blanches. Les phénomènés qui se passent autour d'une greffe sont les mêmes que ceux qui se passent sur le bord d'une plaie en voie de cicatrisation. Au bout de quelques jours, le petit lambeau se desquame et semble avoir disparu, mais * l'exposition delà plaie à l'air le met bientôt en évidence, et. l'on voit que ce n'est que la couche superficielle qui s'est exfoliée.
La greffe continue à s'accroître par sa périphérie, en poussant des prolongements vers les parties cicatrisées les plus voisines, et ne tarde pas à former des ponts d'épiderme qui diminuant considérablement la surface de la plaie. L'étendue des îlots épidermiques n'est pas illimitée, et on les voit rarement dépasser les dimensions d'une pièce de 20 centimes o de 1 franc. Cependant quelquefois ces limites sont franchies,et on a pu observer des greffes, surtout avec le pansement ouaté, de la grandeur d'une pièce de 2 francs, mais c'est u fait exceptionnel.
Maintenant que nous avons"décrit les phénomènes objectifs du développement des greffes, passons à l'examen microscopique.
D'après M. Poncet (1), sur une coupe faite dans une greffe épidermique transplantée depuis quatre jours, et adhérente aux bourgeons charnus, voici ce que l'on observe :
La couche cornée, dont les éléments se désagrègent trèsfacilement, a diminué d'épaisseur. Les cellules du corps muqueux ont leur disposition normale, toutes présentent un beau noyau avec nucléole ; nulle part on ne trouve de signe de prolifération.
Quant àla couche superficielle du derme, elle est intimement unie aux bourgeons par sa face profonde ; leur substance intercellulaire se confond. A leur union on peut observer tous les phénomènes qui se passent au milieu des tissus dans la réunion par première intention. Les vaisseaux du derme pénètrent au milieu des éléments embryonnaires pour s'anastomoser bientôt avec les anses vasculaires de la plaie.
On remarque, en outre, dans le corps muqueux des globes épidermiques siégeant, le plus souvent, au-dessous de la couche cornée.
A l'examen d'une coupe d'une greffe soudée depuis dix jours, et qui était restée stationnaire plutôt qu'elle ne s'était étendue, M. Poncet a trouvé l'épaisseur du corps muqueux considérable, et de nombreux globules épidermiques. Le derme transplanté avait complètement disparu ; il avait cédé la place à de belles cellules épithéliales qui se continuaient directement avec les cellules embryonnaires. En outre, au voisinage de cette production épithéliale, les jeunes éléments des bourgeons charnus étaient plus volumineux.
Ne serait-ce pas là le premier stade de la transformation épidermique d'une cellule épithéliale ?
(l)Lyou médical, 1871.
D'où proviendraient, en diet, ces nombreuses cellules d'épithélium si ce n'est des éléments conjonctifs du derme dont elles tiennent la place et des cellules embryonnaires des bourgeons, charnus avec lesquelles elles se continuent directement? Nulle part, en effet, on ne trouve de trace de prolif'é^ ration des éléments épithéliaux.
Il s'agirait donc là d'une simple action de présence du corps muqueux de l'épiderme, pouvant opérer parfois la transformation épithéliale des éléments du tissu embryonnaire auquel il est soudé. Cette action comparable a celle de certains corps inertes, quant à leur action chimique, et appelée catah/tique, pourrait ici, comme cela a été proposé, être nommée force catabiotique. Si les cellules indifférentes des bourgeons charnus, sur lesquelles repose la greffe, se transforment, par action de présence, en cellules épithéliales, il doit en être de même des cellules embryonnaires immédiatement en rapport avec les bords de la greffe, car, sur des coupes de greffes en voie d'extension on ne voit rien qui indique une prolifération des cellules du réseau de Malpighi. Les cellules épithéliales nouvellement formées agiraient de proche en proche, parleur circonférence, sur les cellules embryonnaires, et en amèneraient ainsi successivement la transformation. De là résulterait l'agrandissement phériphérique des lambeaux épidermiques. Mais, comme nous l'avons déjà vu, il arrive un moment ou la greffe cesse de s'étendre; c'est sans doute lorsqu'elle a épuisé la quantité de force catabiotique qu'elle tenait en réserve. Dès lors elle reste sans effet, pour une cause que nous ignorons encore, sur les éléments figurés du voisinage, qui demeurent, comme auparavant, soumis à la seule influence de la plaie.
Le Dr Golrat (1) quia fait de nombreuses recherchas histologiques sur les greffes épidermiques, dit que ce n'est que du
(1) Thèse de Montpellier, 1874,
cinquième au sixième jour que la greffe commence à faire quelques progrès, et que c'est à partir du huitième jour qu'il convient d'étudier la marche de la cicatrisation et les phénomènes microscopiques qui accompagnent la formation de l'épiderme nouveau. Si l'on fait une coupe perpendiculaire à la surface de la peau, et comprenant non -seulement une partie du bord de la greffe, mais une égale étendue de la surface bourgeonnante, voici ce qu'on observe, d'après l'auteur que nous venons de citer :
« Du côté de la greffe est l'épiderme déjà formé, avec ses deux couches, celluleuse et cornée, semblable à l'épiderme normal, mais plus épais ; il recouvre des semblants de papilles, sortes d'élevures irrégulières beaucoup plus larges que longues; il est formé par des cellules épithéliaies dentelées munies chacune d'un beau noyau nucléolé. Si l'on se rapproche peu à peu de la surface ulcérée, l'épiderme, au lieu de former une seule couche nettement limitée par [un ligne sinueuse du côté de la profondeur, pousse dans les bourgeons charnus qu'il recouvre des prolongements qui vont se rejoindre en circonscrivant des îlots de tissu conjonctif. Il y a donc là entre les tissus épithélial et conjonctif des pénétrations réciproques. En se rapprochant de la surface non cicatrisée on voit disparaître les prolongements à la superficie, ainsi que la couche cornée.
« En suivant ces phases de la cicatrisation en sens inverse on voit que la première modification subie par une plaie qui doit se cicatriser porte sur la couche la plus superficielle.
« Ce stade de la cicatrisation ne constitue pas une transition brusque et de peu de durée, allant des cellules embryonnaires aux cellules épithéliaies; c'est, au contraire, une phase particulière de la cicatrisation, qui prépare l'arrivée des cellules épithéliaies, et qui se caractérise par la présence d'une couche spéciale bien limitée du côté de la profondeur, allant en s'épaississant à mesure qu'on se rapproche de l'épiderme
Armaignac. 10
déjà formé, n'ayantpas moins d'un demi ccnlimètred'étendue, souvent plus, et; sur laquelle nous appelons l'attention. En raison de sa situation entre l'épiderme vrai et la surface franchement ulcérée, nous proposons de l'appeler zone épidermoïdale, indiquant par là qu'elle n'est nullement formée par de l'épithélium, mais qu'elle le prépare et en tient lieu pendant quelque temps.
Les cellules de cette couche diffèrent peu du tissu sousjacent; ce sont des cellules embryonnaires; elles sont seulement un peu plus petites à l'extrémité de la zone et plus volu mineuses au voisinage de l'épiderme. Mais, cette zone épidermo'idale se caractérise par la présence, entre ses cellules, d'un réticulum fin à mailles irrégulièrement rectangulaires.
Les travées apparaissent comme des lignes blanches réfringentes, qui se rallient les unes aux autres. Elles forment des mailles très-élégantes qui encadrent des cellules.
Les points d'entre -croisement forment des najuds demi quelques-uns assez rares contiennent des noyaux (nœud^ fertiles de Ranvier). Quand on parvient à balayer avec le pinceau une partie des cellules, le réticulum apparaît beaucoup mieux ; il ne se colore pas par le carmin, mais on le décelé ej ajoutant de l'acide picrique sur la préparation.
Ce réticulum, fort délicat, et assez difficile à découvrir entre, les cellules de la superficie, devient plus apparent dans la . couche inférieure. Enfin, comme dernier caractère, rappro- • chant ce réticulum de celui des tissus lymphatiques, la glycé* • rine s'infiltrant dans ses mailles, le masque en partie.
M. Golrat se demande ensuite d'où vient ce réticulum et où : il va aboutir. Il lui a semblé aboutir à des cellules situées • au-desspus de la zone épidermoïdale, probablement aussi aux vaisseaux sous-jacents, car il n'existe pas de vaisseaux dans cette couche. Pendant qu'à la surface les cellules marchent à la transformation épithôliale, celles de la profondeur passent à l'état de cellules conjonctives.
L'épi thélium de nouvelle formation est d'abord irrégulier; il forme dans sa couche profonde des prolongements, qui s'anastomosent en circonscrivant des îlots conjonctifs, prolongements assez semblables à ceux qu'on voit dans certaines productions épjthéliales pathologiques. Toutes ces cellules sont dentelées , s'engrènent les unes dans les autres, et adhèrent fortement par leur ciment inter-cellulaire ; toutes n'ont qu'un noyau qui possède lui-même un ou plusieurs nucléoles. On ne voit nulle part aucune trace de segmentation, soit dans le noyau, soit dans la cellule. Ces cellules forment deux couches superposées ; une profonde formée de cellules longues, aplaties et tassées les unes contre les autres, plus petites que celles de la couche superficielle.
Ce que nous venons de dire au sujet des phénomènes qui se passent autour d'une greffe épidermique, s'applique, d'une manière rigoureuse au travail de réparation qui a lieu en même temps sur les bords de la plaie.
M. Morat, alors interne des hôpitaux de Lyon, dans une flote qui se rattache au sujet des greffés épidermiques (j), étudie spécialenient le réticulum signalé par M. Golrat, et qu'ils ont observé ensemble. D'après ses recherches, il croit pouvoir affirmer que les cellules embryonnaires qui remplissent les mailles du réticulum grandissent, dilatent ces mailles à mesure qu'on approche de l'épithélium déjà formé et prennent des formes qui les rapprochent des cellules épi théliales. Cependant les travées du réseau s'atrophient et deviennent invisibles aux grossissements habituels quand les dentelures apparaissent; alors l'epiderme est formé.
M. Morat ne pense pas cependant que ce réticulum dis paraisse tout à fait, car un réactif physiologique, l'in-flammat'On, le fait reparaître, dans la variole, par exemple. Goruil,
(I) Kecherches sur la structure, et le développement de l'épiderme. ron médical, 3 septembre 1871.
Basch et Ranvier ont décrit des colonnes qui soutiennent la voûte de la pustule en s'appuyant sur les papilles ou dans les dépressions interpapillaires.
tën juillet 1871, Bizzozero a trouvé, entre les cellules épi-, théliales de la peau, un réseau canaliculé très-fin. M. Morat pense que ce n'est autre chose que son réticulum.
Contrairement à l'opinion que nous avons déjà émise, et qui était aussi la nôtre, David Page (1) déclare qu'il se fait dans la greffe épidermique une simple prolifération épithi'liale; seulement ce ne serait pas dans la couche des cellules plates que se passerait le phénomène, puisqu'elle s'exfolie au bout de peu de jours, mais bien dans la couche de Malpighi, qui repose directement sur les bourgeons charnus. L'examen microscopique fait par cet auteur au bout de quarante-huit heures, montrait les cellules du rete de Malpighi fortement granuleuses et une multiplication des noyaux dans leur intérieur; en outre, on voyait des vacuoles renfermant des corpuscules de la grosseur d'un noyau. Les vacuoles étaient parfois réunies de manière à former des cavités en forme de biscuit. Dans le cas où l'on transportait en même temps du tissu conjonctif on voyait que les cellules seules du corps muqueux continuaient à vivre sur le terrain nouveau .
Les lambeaux transplantés se détruisent, dit-il, par des érosions d'abord superficielles, puis de plus en plus larges et profondes, de sorte qu'on peut très-bien étudier sur ces lambeaux la formation cellulaire endogène dans les cellules du corps muqueux. On trouve aussi dans ces points quelques cellules très- volumineuses remplies dè corpuscules de pus.
T. Bryant, dans un mémoire sur la greffe épidermique (2), dit qu'il n'est pas suffisamment édifié sur l'action des greffes;
(1) British med. journal, il mai 187-1 .
(2) Guy's Hospital reports, vol. XVII, .'!' siirie.
il est indubitable qu'elles agissent comme un stimulant de la cicatrisation, mais il pense en outre que les portions greffées croissent par la prolifération de. leurs propres cellules; à l'appui de cette assertion il rapporte l'observation d'un homme blanc, chez lequel il transplanta sur un ulcère de la jambe, i petites greffes de peau de nègre, les 4 réunies ne dépassant pas les dimensions d'un grain d'orge. En dix semaines les greffes étaient réunies et formaient une plaque de peau noire 20 fois plus large que les lambeaux primitifs; aussi conclut-il que les greffes croissent par la prolifération de leurs propres cellules , en même temps qu'elles excitent le pouvoir de' formation cutanée dans les bourgeons situés près d'elles et sur les bords de la plaie.
Pollock affirme lui aussi avoir vu se développer une cicatrice colorée à la suite d'une greffe provenant d'un nègre, ce qui le porte naturellement à conclure qu'il s'agit là d'une simple prolifération cellulaire.
Cependant Reverdin, M. le professeur Broca et plusieurs autres chirurgiens ont constamment obtenu des cicatrices blanches avec des lambeaux pris sur des nègres. Mais, si l'on songe que môme chez le nègre les cicatrices sont décolorées, ou presque entièrement blanches, les arguments cidessus auront bien peu de valeur et ne fourniront aucun élément pour la solution de la question.
Nous savons qu'à l'état normal c'est surtout la couche de cellules cylindriques ou plutôt prismatiques, qui repose immédiatement sur les papilles du derme qui renferme le plus de pigment. Cette matière est tantôt sous forme de granulations extrêmement fines, répandues non-seulement dans le noyau mais encore dans toute l'épaisseur de la cellule, quoique en moindre quantité, tantôt sous forme d'amas plus ou moins considérables, et aux formes les plus bizarres, ressemblant aux cellules pigmentaires de la choroïde.
Toute la masse étant entièrement noire on ne peut y dis-
tinguer aucune trace de noyau, cependant il est probable qu'il existe. D'où viennent ces cellules? Comment se formentelles? c'est ce que jusqu'à ce jour on n'a pas encore pu démontrer. Si, comme quelques auteurs le pensent, les granulations pigmentaires existent chez les individus atteints de tumeurs mélaniques , dans le sang où le microscope en décèle la présence, il est possible que ces granulations existent chez tout lé monde, mais âltirs en quantité beaucoup moindre et insuffisante pour se montrer d'une manière apparente. Mais chez l'individu sain, la couche dë Malpighi, reposant directement sur les papilles du derme, c'est-à-dire sur une partie essentiellement vasculaire , y trouve des moyens faciles de nutrition, et ses divers élëments peuvent s'élaborer avec profusion. Dans le tissu cicatriciel, au contraire, dès qu'il est complètement formé, les vaisseaux sont de plus en pius étouffés par les éléments du tissu conjonctif de nouvelle formation, et finissent par s'atrophier considérablement, c'est ce qui donne aux vieilles cicatrices leur pâleur habituelle. Dès lors l'apport des matériaux nutritifs se trouve ralenti , et l'épidémie se produit avec moins d'abondance, et avec quelques modifications qui portent sur la pigmentation. Pour la même raison, l'épiderme est plus mince et plus fragile sur les cicatrices qui ont succédé à des pertes de substance profondes, que dans les parties où la peau est saine. Ceci rend compte aussi de la blancheur des cicatrices chez lés nègres. On sait que la peau de bë§ derniers ne diffère de celle du blanc que par une abondance plus grande de granulations pigmentaires dans les cellules du corps muqueux. Cette matière colorante esl d'une fixité remarquable, et, comme l'épiderme lui-même, résiste sans s'altérer à la plupart des réactifs chimiques. Les peliies cellules delà couche profonde en sont pour ainsi dire remplies, et c'est ce qui rend l'examen lié cette partie, qu'il serait si important de pouvoir étudier facilement, si incomplet et si
incommode. Mais, à mesure que les cellules grandissent, que les noyaux se divisent après un certain accroissement, la substance hyaline irttercellulaire étant seule sécrétée, les granulations se trouvent disséminées dans une masse de plus en plus considérable qui tend à devenir incolore. Cependant les réactifs, et l'acide acétique dilué, en particulier, nous ont démontré la présence du pigment jusque dans les cellules aplaties de la couche cornée , dorit les noyâux trèsallongés en contenaient une quantité notable. Ce n'est que tout à fait à la surface de l'épiderme, là où les noyaux ne sont plus visibles et où les cellules paraissent se transformer eh une lamelle continue que le pigment paraît faire complètement défaut.
Reverdin, Poncet, etd'autres observateurs, disent que la cicatrisation se fait sur les bords de la greffe exactement de la même façon qu'a la périphérie de l'ulcération et qùe jamais ils n'ont vu trace de prolifération. Nous avons longtëmps partagé cette opinion, et nos premières recherches sur l'épiderme normal nous avaient pleinement convaincu, niais ayant voulu étudier de plus près le phénomène de l'épidermisation, et ne pouvant réussir à faire des greffes épidermiques sur les animaux, nous avons songé tout naturellement à examiner des coupes faites sur des plaies envoie de cicatrisation et comprenant à la fois la partie ulcérée et la partie déjà recouverte d'épiderme. Nous avons pu alors suivre pas â pas le phénomène, et, s'il nous avait été possible d'injecter la pièce avant de la soumettre aux agents durcissants, nous ne doutons pas qti'il nous eût été possible de jeter un jour •nouveau sur la question et de l'élucider d'une manière complète. Mais l'expérience exigeant plusieurs mois pour être reproduite, et d'un autre côté des circonstances impérieuses nous forçant de terminer notre travail, nous nous contenterons d'exposer le résultat de nos recherches et les conclusions auxquelles nous sommes arrivé. Si, comme le disent
les auteurs précédemment cités, la cicatrisation se fait du côté de la greffé par le même processus qu'on observe sur l<js bords de la plaie, nous pourrons appliquer au premier cas ce que nous dirons du second, que nous avons seul observé, en nous réservant toutefois de rectifier cette assertion si elle est infirmée par nos recherches ultérieures.
Mais avant d'entrer dans le sujet, nous devons dire qu'on ne saurait révoquer en doute le développement spontané d'îlots épidermiques au sein d'une plaie, et tous les chirurgiens savent que si dans la très-grande majorité des cas les plaies arrivées à la période de granulation se cicatrisent par leurs bords, dans quelques cas exceptionnels, cette cicatrisation peut se montrer sur un point quelconque de leur surface.
« Ce fait constaté et admis, dit M. Mathias Duval (1), reste l'interprétation, et là-dessus on n'est pas d'accord. Les uns, et Billroth est très-affirmatif sur ce point, croient qu'une mince couche, si mince fût-elle, de la couche profonde du réseau de Malpighi est restée en place quelque part ; ils se basent sur ce fait que c'est surtout dans des cas de brûlure qu'on observe la formation spontanée d'îlots centraux. »
D'autres pathologistes ne regardent point ces conditions comme indispensables, et à ce sujet Y. Reverdin cite le fait suivant : Il s'agissait d'un mécanicien qui avait eu le pouce droit broyé; il en résulta la nécessité de retrancher tout ce pouce jusqu'à l'articulation métacarpo-phalangienne ; quand la cicatrisation eut commencé, on vit se former au centre de cette plaie plusieurs îlots épidermiques qui hâtèrent singulièrement le travail de réparation.
M. le professeur Trélat a montré également un malade qui n'avait pas eu de greffe épidermique, et chez qui l'on pouvait voir, sur une plaie, une production épidermique spontanée.
(1) Diction, de médecine et <le chirurgie pratiques, 1872; t. XVI, art. Greffe animale.
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Julius Arnold, dans ses belles expériences sur la régénération de l'épithélium (1) a vu des îlots épidermiques apparaître au-milie.u d'une plaie, produite par une perte de substance sur le palais du chien, avec ceci de particulier que ces cellules épithéliales étaient dépourvues de pigment. Cet observateur a également constaté l'apparition des îlots épithéliaux dans les plaies de la tête de chiens dont il excisait la peau dans toute son épaisseur.
La genèse des épithéliums est encore un sujet en litige parmi les auteurs, et, malgré le nombre d'expériences qui ont été tentées jusqu'ici, on est loin de s'entendre.
Virchow, et son école, partant du fameux principe omnis cellula ex cellulà, ne voit partout qu'une multiplication endogène par scission des noyaux, tandis que pour M. Robin les éléments anatomiques naîtraient spontanément au sein d'un blastème épanché par les tissus du voisinage ou provenant de la liquéfaction d'éléments qui ont accompli leur évolution. Le noyeau se formerait d'abord, molécule à molécule, dans le liquide, puis le protoplasma viendrait s'y ajouter de la même manière, et alors la cellule se trouverait constituée; dans d'autres circonstances, c'estle blastème ambiant, au miieu duquel se trouvent les noyaux, qui se segmente entre ces derniers et forme à chacun leur masse protoplasmique ; il arrive aussi parfois que deux ou plusieurs noyaux se trouvent ainsi inclus dans la même masse de protoplasma et donnentnaissance àdes cellules à deux ou-plusieurs noyaux.
Ces questions paraîtront peut-être un peu étrangères à notre sujet, cependant il nous était impossible de ne pas en dire quelques mots afin d'être plus clair dans la suite de cette exposition, et d'étayer sur des bases scientifiques sérieuses ni sur une autorité imposante comme l'est celle de M. Robin, notre opinion relativement au développement de l'épidermisation.
(I) Journal de Ch. Robin, 1872, p. "233.
Julius Arnold, dans un travail publié en 1869, en Allemagne (1), arrive à la suite de nombreuses expériences à des résultats en contradiction avec l'école de Virchow, et qui semblent se rapprocher complètement de la théorie des blastèmes. Sur des pertes de substance qu'il faisait éprouver au revêtement de la langue de la grenouille, en observant ensuite cet animal curarisé, et disposé comme pour les études sur là diapédèse, Arnold n'observait pas de modifications de cette substance finement granuleuse ; « mais plus tard la partie de cette substance avoisinantle bord épithélidl devenait plus transparente, vitrëusé; il s'y formait des sillons clairs qui limitaient de petites plaques, et dans ces dernières il voyait se dessiner très-nettement un noyau très-brillant. Souvent Arnold a abservé l'apparition dès noyaux dans la substance vitreuse avant qu'eût lieu son sillonnement ou segmentation. Les changements ultérieurs qu'il a vus dans ces plaques Consistaient en ce que leur contenu devenait granuleux ; en ce qu'elles s'agrandissaient, occupaient la partie superficielle et revêtaient tous les caractères de l'épithélium du bord épithélial. »
Dans des expériences sur la peau et la muqueuse du palais du chien, Arnold est arrivé à des résultats semblables ; il dénudait le palais sur une grande étendue et en cautérisait la surface à plusieurs reprises. Au bout d'un certain temps [iS à 20 jours) il trouvait vers le milieu de la plaie, recouverte de bourgeons, des îlots d'épithélium dont les nouvelles cellules différaient de celles du palais par l'absence de pigmentation L'étude de ces îlots l'amène à conclure que la formation du tissu épithélial dans les régénérations pathologiques, alieude la même manière que dans les expériences faites sur l'épithélium de la langue de la grenouille.
(1) Julius Arnold. t)ie Vorgange bei der Régénération der epilhelitle Gebilde. (Archiv fur patliologische anatoinie ut physiologie. Band XLVI. Berlin, 1869.)
Chez ce dernier animal, o.epèhdâht, lorsque là perte de substance était très-petite, elle était comblée par- les cellules périphériques, qui se déformaient vers la plaie, poussaient des prolongements, et finissaient par se rencontrer quelquéfois en quelques minutes.
Le même expérimentateur ayant versé de la teinture de cantharides sur des cornées de grenouille, et ayant examiné la préparation au bout de 24, 36, 48, 60 et 72 heures, après l'avoir traitée par les moyens durcissants appropriés, trouva: 1° une substance finement granuleuse remplissant la perte de substance ; 2° une zone de protoplasma vitreux avec des noyaux, des nucléoles, et enfin des plaques à plusieurs noyaux.
Norris et Stricker ont fait des expériences analogues aux précédentes. Après avoir irrité le centre d'une cornée de grenouille avec le nitrate d'argent, ils ont vu au microscope un mouvement cellulaire très-actif dans les canaux plasmatiques, et une prolifération abondante des cellules contenues dans les cavités étoilées ; r\ ces auteurs concluent de là que la régénération des cellules détruites par le caustique se fait sur place.
Key et Wallis ne sont pas de cet avis. Pour eux, la disposition échancrée des noyaux est parfaitement normale, et ils n'ont jamais vu de véritable division du nûyau. Après l'irritation de la cornée d'une grenouille d'hiver , disentils, vers le deuxième ou le troisième jour, à la périphérie de la cornée un certain nombre de cellules se meuvent entre les lames de la cornée et marchent vers le centre. En hiver, il faut en général, une semaine à ces cellules pour atteindre le centre de la cornée. On les voit alors s'accumuler en grand nombre autour de l'eschare produite par la cautérisation.
Ces cellules de migration sont absolument semblables" aux globales blancs du sang, mais on trouve avec elles d'autres
cellules, grandes, véritablement gigantesques, qui voyagent comme les premières entre les lames de la cornée.
Après cette longue série d'expériences et d'opinions diverses, qu'il nous soit enfin permis d'exposer ce que nous avons observé nous-même, et dont nous conservons les pièces histologiques, qui démontrent de la manière la plus évidente tout ce que nous dirons à cet égard.
Après avoir fait subir à un cobaye une perte de substance comprenant toute l'épaisseur de la peau et le tissu cellulaire sous-cutané, nous avons cautérisé au fer rouge le fond de la plaie et l'avons laissée cicatriser spontanément à l'air libre. Au bout de quelques semaines, lorsque le centre seul était encore granuleux, nous avons sacrifié l'animal et mis les parties contenant les cicatrices dans la liqueur de Muller puis dans la solution d'acide chromique. Lorsque le durcissement a été suffisant, nous avons pu faire des coupes comprenant à la foislapeausaineetlacicatrice (fig.Ipl. II). L'examen de ces préparations, les unes colorées par le carmin les autres sans coloration, nous a montré le derme normal avec ses caractères ordinaires, c'est-à-dire avec de gros faisceaux défibres conjonctives plus ou moins ondulées, tantôt parallèles, tantôt entremêlées et enchevêtrées dans tous les sens, et unies à des fibres élastiques. Les bulbes et les follicules pileux ne présentaient rien de particulier. A mesure qu'on approchait de la cicatrice, et sur la limite de celle-ci, les follicules pileux devenaient plus rares, puis faisaient complètement défaut: les prolongements interpapillaires de l'épiderme devenaient plus irréguliers, moins allongés et à sommet souvent aplati. La couche de cellules prismatiques régulières, à long diamètre perpendiculaire à la surface des papilles, disposée dans 1'épiderme normal avec un ordre parfait et formant une ligne très-nette du côté de sa profondeur disparaissait pour faire place à des cellules petites, mais cependant de forme et de grandeur extrêmement variables,
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entassées et pressées dans tous les sens sans ordre ni régularité. Parmi ces cellules, on voyait aussi quelques cellules pigmentaires aux formes les plus bizarres. Tous ces éléments présentaient un noyau volumineux, faiblement rétracté par l'acide acétique, remplissant parfois la presque totalité de la cellule et contenant une grande quantité de granulations.
Rarement on pouvait y distinguer un ou plusieurs nucléoles. Le contour des cellules, étroitement unies entre elles et très-difficiles à dissocier, offrait aussi de nombreuses granulations tantôt rondes et tantôt allongées, simulant ainsi une surface villeuse et crénelées comme l'ont décrite plusieurs auteurs. Les cellules de cette couche profonde dont le diamètre variait de à ,-^-a de millimètre, augmentaient rapidement de volume; quelques-unes atteignaient dans la couche moyenne 15 à 20 millièmes de millimètre, puis, après s'ê tre divisées en deux ou en quatre, devenaient de plus en plus plates à mesure que le noyau s'amincissait considérablement et finissait par disparaître. Dans cette couche moyenne, tantôt les noyaux divisés restaient libres, dans une même cavité cellulaire tantôt ils s'entouraient de protoplasma et devenaient de nouvelles cellules. La segmentation des noyaux était surtout très-manifeste sur les bords de la cicatrice entourant la partie ulcérée (fig. II, pl. II), et, dans quelques préparations, plus de la moitié des cellules présentait cette particularité sur laquelle nous aurons à revenir dans un instant.
Voilà pour l'épiderme déjà formé. Mais si nous nous reportons vers le tissu de nouvelle formation qui constitue la cicatrice, nous voyons qu'il est composé d'une substance hyaline contenant une foule d'éléments, dont les uns sont tous de mêmes dimension, exactement semblables aux globules blancs du sang, tantôt sans enveloppe ni nucléole, mais remplis de granulations ; tantôt entourés d'une membrane plus ou moins épaisse et exactement arrondie.
A côté de ces éléments dont nous n'avons pas pu étudier la
Formation , et qui sont les noyaux embryoplastigues de M. Robin, nous en voyons d'autres, composés d'un noyau semblable aux précédents, ou un peu allongé, et d'une enveloppe, tantôt à deux prolongements diamétralement opposés et terminés en pointe (corps fibro-plasticjues), tantôt à plusieurs prolongements inégaux et anastomosés les uns avec les autres. Sur quelques préparations nous avons pu suivre l'évolution des cellules fibro-plastiques jusqu'à leur métamorphose en faisceaux conjonctifs ondulés. Ces fibres présentaient à leur centre un noyau allongé, finement grenu et trèsapparent. Malgré les nombreuses préparations que nous avons faites nous n'avons jamais vu dans le tissu conjonctif embryonnaire, la moindre trace de segmentation cellulaire ni aucune cellule ressemblant aux cellules épidennia^ues. D'un autre côté, dansTépiderme, nous n'avons jamais trouvé de cellules fibro-plastiques ou étoilées, mais seulement des noyaux et des cellules épidermiques avec leurs caractères propres. Il résulte de(ceque nous avons dit, que le tissu cicatriciel, comme l'épidémie, dérive des noyaux embryoplastiques dont la formation aurait lieu spontanément, molécule à molécule, au milieu d'un blastème exhalé par les éléments voisins ou par les capillaires sanguins. Il n'y aurait alors que le protoplasma oui, dans le tissu cellulaire, se métamorphoserait en fibres,
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tandis qu'il resterait sans prolongements dans les cellules épidermiques. |Cn outre, dans le premier cas, l'accroissement se ferait par la genèse de nouveaux noyaux et de substance hyaline, tandis que dans le second, il aurait lieu par prolifération endogène des cellules.
Il resterait à démontrer par de nouvelles recherches, et par des injections délicates, si les noyaux se forment toujours de la manière qu'indique M. Robin, ou bien si, dans quelques cas, ce ne sont pas les globules. blancs du sang qui sont sortis des vaisseaux. Sur les surfaces en voie de suppuration, nous n'avons jamais trouvé aucune trace de prolifération, et les
noyaux euibryo plastiques, les globules blancs du sang et les globules purulents étaient toujours identiques et se comportaient de la même manière vis-à-vis des réactifs.
On pourrait croire que seulement l'épiderme de nouvelle r,;" l formation présente ainsi une prolifération cellulaire, mais il en est de même ailleurs, car la fïg. 4, planche II, est prise sur l'épiderme sain de la peau du tarse d'un cobaye. On ne saurait donc, après ces faits, admettre exclusivement une seule des deux opinions qui régnent actuellement dans la science, et si, dans certains cas, les éléments naissent par genèse, dans d'autres non moins évidents, et plus faciles à constater, la théorie de Virchow trouve une éclatante application. Il nous paraît donc prudent d'éviter un exclusivisme rigoureux et de chercher dans de nouveaux faits, et sans idées préconçues, les bases d'un électisme impartial, qui seul peut faire avancer la science en la débarrassant des préjugés et des res. n itions incomplètement acquises, et en l'enrichissant des faits dont l'authenticité est irrévocablement confirmée et Ialor<l| facile à démontrer.
île, !■: Après ces quelques considérations qui paraîtront peut-être
00 d sortir un peu de la question clinique des greffes, mais qui s'y rattachent de la façon la plus intime, à cause des nombreuses i> . I déductions qu'on peut en tirer, nous n'avons qu'un regret à eliultjl exprimer, c'est de n'avoir pas pu vérifier sur les greffes elless\ mêmes la réalité de ce que nous avons trouvé sur. les cicatrisations ordinaires, mais nous nous promettons de poursuivre jjKjj.1 plus avant la question, et de faire connaître ultérieurement le résultat de nos nouvelles recherches.