CHAPITRE PREMIER
§ 1. — De la greffe épidermique; historique.
I nous semblait que notre travail aurait été incomplet, si nous n'y avions pas ajouté cette troisième partie, et, bien que de nombreuses monographies aient été publiées sur la greffe épidermique, il restait encore à en élucider certains phénomènes interprêtés de diverses façons par les auteurs. Nous avons tâché de résumer en quelques lignes les opinions qui ont cours dans la science, et, après avoir exposé les différents procédés employés depuis Reverdin, et en avoir fait a critique raisonnée, nous avons ajoute un long chapitre consacré à l'histologie de la cicatrisation après les greffes, et de la cicatrisation en général sur laquelle nous avons fait de longues recherches et signalé quelques particularités nou velles et importantes. Nous avons été, autant que possible, sobre de théories et de discussions oiseuses, pour ne nous attacher qu'à la question vraiment utile, à la question clinique.
Ceux qui voudront connaître plus à fond le sujet, n'auront qu'à consulter les mémoires originaux déjà publiés, dont nous donnerons plus loin la liste bibliographique, et surtout l'excellent mémoire de J.-R. Reverdin (1) qui les résume à peu près tous.
(I) A'.chives générales de médecine, 1872, t. XIX, p. 270
Si les autres procédés de greffe animale ont une origine plus ou moins éloignée et incertaine, celui-ci est de date tout à fait récente, et a été imaginé en 1869 par le Dr Jacques Revertlin, alors interne des hôpitaux de Paris.
Ayant observé combien les petits îlots cicatriciels , qui se forment parfois à la surface d'une plaie, hâtent la guérison de celle-ci, Reverdin se demanda s'il ne serait pas possible d'aider la nature, et de greffer au sein des plaies des îlots artificiels, qui auraient pour but d'obtenir ainsi des centres d'épidermisation analogues à ceux qui se développent spontanément.
Ayant fait l'expérience sur un malade, qui fut présenté le 8 décembre 1869 à la Société de chirurgie, le résultat fut celui que l'auteur avait osé espérer, et, non-seulement les petits lambeaux épidermiques restèrent adhérents aux bourgeons charnus, mais bientôt ils commencèrent à s'étendre et à former un îlot de cicatrisation. Encouragé par ce succès, l'auteur continua ses expériences, et obtint des résultats extrêmement remarquables.
Presque aussitôt les chirurgiens les plus distingués des hôpitaux de Paris et de province voulurent essayer ce nouveau moyen thérapeutique, et MM. Gosselin, Guyon, Alph. Guérin, à Paris; Ollier, Duménil, Olivier, Hergott, à Lyon, à Rouen et à Strasbourg, obtinrent les mêmes succès. De France, la greffe épidermique passa rapidement en Angleterre, où M. Pollock la pratiqua, et présenta plusieurs malades â la Société clinique de Londres (1). La méthode passa alors dans la pratique et fut adoptée par un grand nombre de chirurgiens de Londres et d'autres villes : MM. Fergusson, Holmes, Cooper, Bryant, Woodman, Johnson Smith, Fiddes, Barlow,Goldief Nichols, Nebson, Dolson, etc., etc., publièrent un grand nombre d'observations dans les journaux anglais
Cl)' Lancet, 19 novembre 1870.
Armaignac.
(Lancet, Médical Times and Gazette, firitish Médical journal).
D'Angleterre la nouvelle méthode se répandit en Allemagne, où des expériences intéressantes lurent laites à Vienne, par le professeur Gzerny, dans le service de M. le professeur Billroth, et par un médecin russe, dans le laboratoire de M. Stricker. Plusieurs autres médecins : Hofmolk, Nekolitzki, Schulz, etc., pratiquèrent des greffes dans divers pays.
En Italie, quelques observations parurent également en 1871, et, en Amérique, quelques autres vers la même époque.
On peut voir par cet exposé succinct que la méthode de la greffe s'est répandue rapidement un peu partout, et, aujourd'hui que six ans se sont à peine écoulés depuis sa découverte, le nombre des observations publiées est déjà si considérable, qu'il serait fastidieux d'en faire même l'énumération.
Si M. Reverdin a donné à sa méthode le nom de greffe épidermique dès le principe, quoique dans la pratique ce nom ne soit pas tout à fait exact, c'est qu'il lui paraissait démontré que dans le lambeau transplanté composé de tout l'épiderme et d'un peu de derme, ce n'était pas ce dernier qui était actif, mais l'épiderme seul; et que c'était lui qui, en se soudant, déterminait la formation d'îlots cicatriciels qui à leur tour ne produisaient qu'une seule chose : de l'épiderme. « Je dirai même, ajoutait Reverdin, que si pratiquement on pouvait transplanter l'épiderme seul, les greffes n'en réussiraient que mieux. »
Gomme il arrive après l'apparition de toute nouvelle méthode, celle-ci n'a pas tardé à subir des modifications plus ou moins importantes, et, après avoir constaté -que l'opération, telle que la pratiquait Reverdin, réussissait parfaitement, les chirurgiens , dans un but de perfectionnement bien Jouable sans doute, ont cherché à faire mieux encore, et,
épuisant ainsi la série des variantes opératoires , chacun a voulu avoir son petit procédé. De grandes discussions ont été soulevées sur la question de savoir si la greffe devait être réellemeni épidermique ou bien dermo- épidermique , et, tandis que David Fiddes dit avoir greffé avec succès de l'épiderme simplement raclé, d'autres auteurs, W. Goldie, M. Sée, J. Reverdin, ont constamment échoué dans de semblables tentatives. D'autres auteurs , suivant une route inverse , et considérant avec raison la couche cornée de lY piderme comme un corps inerte, ont voulu greffer seulement les cellules vraiment vivantes de la couche profonde de l'épiderme, et, modifiant ainsi le procédé de Reverdin, d'une telle façon qu'il devenait non plus un procède, mais une méthode entièrement nouvelle, ils ont fait un semis de cellules en arrosant la plaie de sérosité obtenue au moyen d'un vésicatoire. C'est ainsi que le Dr Georges Macieod (1), après avoir entouré la surface d'un ulcère, d'une paroi de gutta-percha dissoute dans le chloroforme, versa sur l'ulcère la sérosité d'un vésicatoire, et, à l'en croire, au bout de trois jours, la plaie était entièrement couverte d'un revêtement cutané. Le Dr Alex. Jacenko, de Kiew, a répété l'expérience précédente et a obtenu aussi de bons résultats, cependant il arrive à cette conclusion que la méthode de Macieod n'a pas de succès surprenant et qu'on doit seulement attribuer au mode de pansement le progrès de la cicatrisation.
Quelque singulier que puisse nous paraître ce procédé ou cette méthode, il est cependant étrange d'obtenir une cicatrisation complète en trois jours, et cette seule observation, dont nous ne voudrions pas douter de l'authenticité, mérite selon nous d'être prise en considération et invite à de nouveaux essais. Ne serait-ce que l'influence du mode de pansement, ainsi que le dit Jacenko, qui produit une semblable
(i) British med. journal, l°r avril j 874 .
gtlérison, qu'un tel moyp.n, de quelque manière qu'il agit, ne devrait pas être gratuitement rejeté. Il serait donc à désirer que de nouvelles expériences Tussent instituées dans ce but, afin que l'on put ainsi juger le moyen à sa juste valeur et ne pas s'exposer à être privé d'une ressource thérapeutique qui, à la simplicité et à la facilité de l'exécution, joindrait de si beaux avantages. Rien ne répugne, à priori, si l'on admet l'influence des cellules épidermiques du réseau de Malpighi sur les cellules embryonnaires des bourgeons charnus, à croire à l'efficacité d'un semblable moyen. Nous savons en effet que la sérosité d'un vésicatoire contient une foule de cellules épidermiques et que ce liquide est éminemment propre à conserver la vitalité des éléments histologiques. Or, si ce liquide, dont la température et la composition chimique doivent le rendre si tolôrable et si inoffensif pour une plaie , n'est pas altéré et qu'il soit déposé tout chaud sur une surface granuleuse dont la température est aussi la même, on comprend facilement qu'en vertu de leur poids spécifique les cellules viendront se réunir à la surface des bourgeons charnus et se trouveront dès lors dans les meilleures conditions de vie et de milieu pour accomplir soit leurs métamorphoses, soit leur influence spéciale sur les cellules embryonnaires.
Nous nous sommes étendu à dessein sur un sujet que nous croyons aujourd'hui complètement délaissé, et nous nous proposons, dès que l'opportunité se présentera, d'en vérifier nous-même l'importance et de faire connaître plus tard le résultat de nos expériences.
§ 2. — Manuel opératoire.
La manière de pratiquer la greffe épidermique varie évidemment avec les divers procédés opératoires, cependant nous n'en décrirons qu'un seul, celui qu'emploie G. Rêver-
clin lui-même et qui nous paraît avoir de sérieux avantages sur tous les autres. En effet, M. Ollier, par exemple, et plusieurs autres chirurgiens enlevaient avec le couteau de Beer, ou tout autre instrument, des bandes épidermiques ou dermoépidermiques'del d/2 ou 2 centimètres de largeur. Sans cloute par ce moyen ils parvenaient à avoir instantanément des îlots de grande dimension, mais l'ablation de semblables lambeaux n'était pas sans inconvénients, et beaucoup de malades se refuseraient à la laisser pratiquer. D'autres chirurgiens ont employé des ciseaux pour enlever la petite greffe, on en a même inventé ad hoc, mais nous avons déjà fait connaître notre opinion relativement à l'emploi de ces instruments, quand nous avons traité des greffes cutanées, nous n'y reviendrons pas si ce n'est pour engager de nouveau à en proscrire l'usage.
Reverdin décrit ainsi son procédé : « On tend avec l'index et le pouce de la main gauche la peau sur laquelle on va faire l'emprunt, et qui doit reposer sur un plan résistant, comme aux membres, par exemple , et surtout à la partie externe de la jambe, puis on introduit lentement la pointe d'une lancette, tenue presque aplat, à environ l\2 millimètre de profondeur sous la peau, et de façon à faire ressortir la pointe à 4 ou 5 millimètres du point où celle-ci a été introduite. Poussant alors la lame davantage, la section des bords de la greffe s'effectue de chaque côté et le petit lambeau reste sur la lancette , d'où on le fait glisser, avec la pointe d'une épingle, sur la plaie préalablement nettoyée, et dans un point choisi d'avance où se trouvent des bourgeons charnus de bonne nature. Si, avec la lancette, on n'avait pas pu compléter la section de la greffe, ce qui arrive souvent, ou pourrait alors sans inconvénient achever de la détacher avec des ciseaux courbes. Le petit lambeau a une grande tendance à s enrouler sur lui-même et il nous semble que si l'on mouillait avec de l'eau ou de la salive la pointe de l'instru-
ment, il serait plus facile de le maintenir étalé. En le déposant sur la plaie il faut bien faire attention de ne pas se tromper de côté et d'appliquer sur les granulations la face cruentée. Une fois la greffe bien étalée à sa place, on la fixe au moyen d'une bandelette de diachylon médiocrement serrée, et on recouvre le tout d'un pansement simple cératé L'on n'enlève la bandelette qu'au bout de quarante - huit heures, et avec beaucoup de précautions, pour ne pas rompre les adhérences, si elles se sont déjà produites. Si la greffe a réussi , elle se montre alors comme une petite surface blanche, ramollie, comme ridée et légèrement déprimée On peut alors, si l'on veut, supprimer le diachylon et continuer le pansement cératé.
On peut dans la même séance faire plusieurs greffes, en ayant soin de les placer à une certaine distance les unes des autres, et toujours sur des granulations petites, roses et de bonne nature.
La greffe ne réussit bien , avons-nous dit, que sur une plaie de bon aspect et dont les bords commencent à se cicatriser. On devra donc, pour arri/er à ce but, employer tous les moyens connus dont l'efficacité est constatée, et surtout le pansement avec la dissolution d'hypochlorite de soude (liqueur de Labarraque), dont M. Panas a retiré d'excellents effets (1).
M. Pollock a fait subir au procédé de Reverdin, une légère modification, qui consiste à insérer les greffes dans une petite plaie faite aux bourgeons charnus. Mais ce procédé est inférieur au procédé ordinaire et son application doit être restreinte à certains cas où la plaie se montre tout à fait réfractaire à la greffe. Dans ces conditions, Reverdin lui-même en a retiré parfois quelques avantages, alors que le procédé ordinaire s'était montré tout à fait inefficace.
(I) Journal de Thérapeutique, 1874, n° 2.
Le pansement consécutif à la greffe est aussi d'une grande importance, et il est reconnu aujourd'hui que les pansements humides sont un grand obstacle pour le succès. Le Dr Gluzant (1) relate plusieurs observations dans lesquelles l'insuccès ne tenait qu'à cette seule cause. Dans quelques-unes de ces observations les greffes, après avoir grandi dans lès premiers temps, se sont flétries et finalement détachées au bout de dix à douze jours, à la suite de l'emploi de l'eau phéniquée ou chlorurée. Dans une autre observation prise dans le service de M. Gosselin, les greffes sont restées staionnaires pendant dix jours qu'a duré le pansement à l'eau chlorurée, et ce n'est qu'à partir du moment où ce mode de pansement a été remplacé par une simple application de cérat et de charpie, que les greffes se sont ranimées et se sont rapidement étendues.
J. Reverdin emploie le procédé que nous venons de décrire dans la plupart des cas, mais il en a étendu les applications. C'est ainsi que quelquefois il a emprunté les lambeaux à un autre individu, à un nègre même, à un membre amputé, à un cadavre, peu de temps après la mort, à un animal. Inversement il a greffé sur le lapin, le chat et le mouton des lambeaux pris sur l'homme. Dans les cas de diathèse syphilitique chez le malade, on a observé que les greffes prises sur lui-même réussissaient beaucoup moins que celles qui étaient fournies par un individu sain. Chez les sujets âgés on a remarqué également que souvent l'opération était sans résultat, lorsque la greffe était prise sur le malade lui-même, tandis qu'elle réussissait parfaitement avec des lambeaux pris sur un sujet plus jeune. Mais alors, de même que pour les transplantations cutanées, il faudrait avant de faire l'emprunt s'assurer que le donateur est indemne de toute affection inoculable.
(I) Cl uzant. Thèse fie Paris, 1871. De la greffe dermo-épirlermique.
M. Masson (1) a essayé de greffer des lambeaux épidermiques sur une surface saignante, mais sans succès. Il faudrait d'abord qu'il se fît dans ce cas une réunion par premièi e intention, mais ensuite que deviendraient les greffes? il n'est pas probable que les îlots commençassent à se former avant que le tissu embryonnaire se fût développé et alors à quoi bon greffer avant cette période? Il n"y a que la greffe cutanée qui soit applicable en pareil cas, car c'est dans le derme que se passent les phénomènes de l'adhérence de ces lambeaux, et l'épiderme s'exfolie.
A part le pansement simple au cérat, nous engageons vivement à employer l'occlusion par de nombreuses couches d'ouate d'après la méthode de M. Alph. Guérin, moyen qui a donné à tous ceux qui l'ont employé des succès remarquables et une extension rapide des greffes épidermiques.
§ 3. — Applications de la greffe épidermique.
Les applications de la greffe épidermique sont aussi nombreuses que fréquentes, et l'on peut dire, sans être taxé d'exagération, que dans certains cas c'est une des plus précieuses ressources dont dispose la thérapeutique chirurgicale. Employée au traitement des plaies, la greffe a donné des résultats inespérés, alors que tous les autres moyens avaient échoué, et a produit en peu de temps une cicatrisation qu'on avait en vain demandée à plusieurs années d'attente et de traitements superflus.
C'est ainsi que M. W Goldie (2) a rapporté le fait d'un ulcère d'origine traumatique datant de 28 ans, qui avait guéri une première fois mais s'était rouvert depuis 1856, et depuis ors aucun traitement n'avait pu le guérir. Trois greffes de
(l) Médical Times an 1 Gazctle, 29 octobre 1870, (i) Tllô r.'inr, I. ! \ janvier ! "~i I .
la dimension d'un pois lurent appliquées sur l'ulcère, des îlots cicatriciels se formèrent bientôt, s'étendirent jusqu'au bord de la plaie et la guérison ne tarda pas à être complète.
M. Lawson (J) a guéri par la greffe d'un lambeau grand comme un fourpenny, un grand ulcère de la jambe qui avait résisté à tous les traitements pendant 5 ans.
M. Masson (2) appliqua avec succès le procédé de la greffe pour deux ulcères, entre autres, persistant, l'un depuis 'A ans, l'autre depuis 4 ans.
Les exemples de ce genre sont aujourd'hui innombrables et hors de toute contestation, et il nous semble qu'à ce seul point de vue c'est déjà un immense bienfait pour le malade ; non-seulement quant au résultat immédiat et direct de l'opération, mais, surtout dans la pratique hospitalière, en vue d'éviter au malade un long séjour à l'hôpital et par suite de diminuer chez lui les chances d'un érysipèle, d'une pourriture d'hôpital, d'une infection purulente, ou de toute autre maladie qui peut venir entraver plus ou moins sa guérison ou mettre ses jours en danger.
En effet, cette dernière considération est pour nous d'une telle importance, que nous n'hésitons pas à la mettre en première ligne; quand nous nous rappelons avoir vu quelquefois des malades être pris des accidents dont nous venons de parler, la veille, ou peu de jours avant leur sortie, et succomber à ces malheureuses complications.
Au point de vue social et économique, la greffe nous fournit encore de nouveaux arguments qui militent en faveur de son emploi. Si, pour la classe aisée de la société, qui, pour le dire en passant, est éloignée habituellement des foyers de contagion, et chez qui aussi on a bien moins d'occasions d'appliquer le procédé, à cause de la rareté relative des affections pour lesquelles il est employé, si pour cette classe, dis-je, il y
(1) The Lancet, 19 novembre 1870.
(i) The Lancet, 23 octobre 1870,
a moins d'urgence de hâter la cicatrisation, combien au contraire ne doit-on pas faire d'efforts pour permettre au malheureux ouvrier, qui est souvent le soutien de toute une famille, de se remettre au travail le plus tôt possible et d'alléger par ses labeurs les misères inhérentes à un long chômage pour ces déhérités de la fortune !
Mais d'autres avantages que ceux dont nous venons de parler, peuvent encore être recherchés, et ceux-ci sont applicables à toutes les classes de la société qui les réclament avec une nécessité aussi impérieuse qu'indispensable : nous voulons parler de la possibilité d'obtenir par la greffe la formation d'un tissu plus solide, plus souple et résistant mieux à l'ulcération secondaire à laquelle sont exposées les cicatrices consécutives à une amputation, à une résection, ou à toute autre perte de substance pratiquée surtout aux extrémités inférieures. L'observation suivante, lue à la Société de médecine de Rouen par le Dr Paul Olivier nous donnera à la fois un exemple et un aperçu des applications de la greffe en pareil cas •
Un malade, à la suite de pourriture d'hôpital , avait eu une plaie à la partie externe du genou droit, de 11 centimètres dans le sens vertical, sur 10 transversalement.
La cicatrice était tellement mince, adhérente aux parties profondes, que les mouvements même ménagés de l'articulation suffisaient à la déchirer; elle devenait, alors le siège d'une ulcération qui exigeait un long repos au lit pour se cicatriser.
J'avais essayé sur cf- malade trois fois sans succès l'opération de la greffe épidermique, mais le 5 février 1871, je fus assez heureux pour obtenir l'adhérence du petit lambeau à la surface de la plaie et il; devint le point de départ d'une cicatrisation active et rapide. La plaie fut complètemen ; fermée le 15 février, et j'ai pu observer le malade jusqu'au 10 mai. A partir de la cicatrisation définitive, il s'est produit sur la cicatrice elle-même, une quantité considérable d'épiderme sous forme de feuillets qui se renouvelaient constamment, comme si la prolifération cellulaire, provoquée par le lambeau épidermique, eût continué pendant tout ce temps. De plus, malgré des déchirures transversales linéaires se faisant lorsque le malade se fatiguait, la cicatrice était
beaucoup plus épaisse et. plus solide qu'auparavant, elle malade pouvait marcher toute :la journée sans avoir à craindre l'ulcération, qui, les premiers temps, détruisait la cicatrice à peine formée dès qu'elle était le siège d'une déchirure. La greffe épiderroique m'a paru avoir dans ce cas une réelle efficacité pour rendre la cicatrice plus solide.
La greffe peut rendre de grands services dans les cas de brûlures profondes et étendues, soit de la main pour prévenir la synclactylie, soit de certaines régions du corps, où une adhérence anormale pourrait entraver le fonctionnement régulier des organes, ou en anéantir les fonctions, comme dans le voisinage des articulations ou des orifices naturels. Ce procédé peut encore être avantageux pour guérir certaines difformités avec brides et altérations kéloïdiennes des cicatrices, comme l'observation suivante (1), rapportée par Arnott, nous en montre un exemple :
Tv. T., belle jeune fille bien portante, de 22 ans, fut admise le 13 septembre à Middlesex Hospital , pour une altération kéloïdienne occupant la peau depuis la ligne médiane de la gorge jusqu'au côté droit du cou. Des nodules laids et douloureux s'étaient formés dans la cicatrice d'une grave brûlure surven'ue cinq mois auparavant. Le 14 septembre, M. Arnott excisa les parties malades, disséquant largement les nodules et enlevant beaucoup de peau. Une tentative de réunion immédiate ayant échoué, M. Arnott attendit deux semaines jusqu'à ce que la plaie fût bien granuleuse, et alors, le 28 septembre, il greffa deux lambeaux de peau (cuticle) larges comme un pois, pris à la p irtie interne du bras et les fixa par un emplâtre transparent. Vu la difficulté de tenir lespatties immobiles, le pansement se dérangea et une des greffes glissa à l'angle de la plaie, où elle adhéra, et s'incorpora bientôt, à la cicatrice, l'autre restant en place et grandissant parfaitement, Ce succès obtenu, M. Arnott fit encore deux greffes de la môme façon, et la malade se prêtant mieux au succès, en tenant le cou au repos, toutes deux réussirent admirablement. Vers le 20 octobre la surface fut entièrement couverte d'un tissu cicatriciel naturel, souple, dans lequel on ne voyait aucune épaisseur morbide. Les greffes étaient encore parfaitement visibles.
Enfin la greffe peut s'opposer dans de certaines limites à (1) Médical Times and Gazette, 29 décembre 1870,
la rétraction. Cette proposition ainsi énoncée paraît invraisemblable au premier abord, car nous savons que la rétraction ne se produit que dans le tissu inodulaire de nouvelle formation et que d'autre part la greffe épidermique ne produit absolument que de l'épiderme, qu'elle soit elle-même de nature épidermique , ou bien épithéliale à cils vibratiles comme dans les observations de Gzerny et autres, qui ont pris les lambeaux sur des polypes des fosses nasales, ou sur la face supérieure de la luette. Mais ici la greffe agira indirectement en favorisant la cicatrisation et par suite en diminuant la production de tissus cicatriciels. C'est dans les plaies du visage surtout qu'on devra rechercher cette cicatrisation hâtive afin d'éviter les accidents consécutifs, l'ectropion par exemple. Qu'on nous permette, à l'appui de cette assertion, de citer les deux observations suivantes :
Le 20 septembre 1871, un ouvrier artificier avait été brûlé sur tout le corps et principalement au* paupières; les supérieures étaient les plus maltraitées : on y voyait des brûlures au deuxième et au troisième degré. Le Dr Ch. Loiseau, qui soignait la malade, appela le Dr de Wecker, et le 15 octobre, ce dernier fit une douzaine de greffes. Sur les paupières supérieures furent placées les plus nombreuses; une dizaine tinrent. La cicatrisation se fit alors rapidement; la plaie était guérie vers la première moitié de novembre. Le 8 décembre, on constata un très-léger ectropion des paupières inférieures et une bride à la commissure interne de chaque côté. Quant aux paupières supérieures, sur lesquelles on distinguait très-bien les greffes, elle> étaient moins larges et moins souples qu'à l'état normal, mais il n'y avait aucune tendance à la formation d'un ectropion, et cependant MM. Loiseau et de Wecker affirmaient que certainement sans les greffes, il y aurait eu à cette époque un renversement complet des quatre paupières.
La deuxième observation (1) est relative à un malade qui avait eu une gangrène de la paupière supérieure droite,
Pendant la période de réparation, M. L. Labbé utilisa la grelfe épidermique, et, après avoir pris sur l'avant-bras cinq petits lambeaux, il les appliqua sur la plaie, et put de la sorte éviter un ectropion.
(1) Gazette hebdomadaire, 1872. n° 9.
Ces exemples, et beaucoup d'autres encore que nous pourrions citer, sont bien faits, ce nous semble, pour engager les chirurgiens à tenter toujours la greffe épidermique dans des cas semblables, lorsque la greffe cutanée aura été impossible ou qu'elle aura échoué.
David Page, de Londres, a publié des observations sur la vraie nature de la greffe dite épidermique (1) et arrive à établir que les cicatrices qui proviennent des greffes épidermiques se comportent exactement comme les cicatrices ordinaires ; aussi, pense-t-il, que « les indications de cette opération sont rares et limitées aux cas où, par des raisons locales particulières, la cicatrisation ne peut pas suivre sa marche naturelle. Dans aucun cas on ne peut l'employer pour les véritables opérations plastiques ; elle peut à peine trouver une mince place dans la petite chirurgie. »
En face des milliers de faits connus aujourd'hui, en face de l'accord unanime aes chirurgiens de tous les pays, il nous semble que l'opinion de Page, fondée surtout sur des recherches microscopiques, serait actuellement plus que hasardée et en désaccord formel avec l'état de la question en 1876. Cependant nous n'avons pas voulu passer sous silence cette opinion, ne serait-ce que pour démontrer une fois de plus que dans la science, comme dans tout le reste, les meilleures choses rencontrent parfois des détracteurs.