AVANT-PROPOS
Dieffenbach a dit : « Ce serait un travail intéressant et méritoire que de réunir dans un petit traité de transplantation de parties animales toutes les observations disséminées dans les ouvrages de physiologie et de chirurgie. Wiesmann l'a ébauché. » Quelques expériences personnelles ayant attaché mon esprit sur cette question intéressante, j'avais, bien avant de connaître les paroles encourageantes de l'éminenl chirurgien berlinois, conçu l'idée d'un traité de la greffe animale. Mais, après avoir rassemblé tous les matériaux que je rencontrai dans la littérature médicale, je m'aperçus bien vite que le temps n'était pas venu d'exécuter mon projet ambitieux. En effet, cette question de la greffe animale n'a jamais, j'ose le dire, été jusqu'ici étudiée pour elle-même. Parmi les expérimentateurs qui s'en sont occupé, les uns n'y ont vu que la réalisation de faits bizarres propres à exciter seulement l'étonnement et la curiosité; d'autres n'ont employé ses procédés qu'à l'éclaircissement de quelques points délicats de la physiologie; la plupart l'ont envisagée seulement au point de vue chirurgical. Ceux-là même qui ont senti son importance: Hunier,
Pouleau, Dieffenbacli, Wiesmann et quelques autres, n'onl fait qu'ouvrir la voie sans la poursuivre et se sont arrêtés aux premiers résultats obtenus. Aucun d'eux n'a embrassé la question dans son ensemble, n'a mesuré son étendue, scruté les problèmes qu'elle soulève, conçu un plan d'expériences propre à les résoudre. Aucun d'eux, en un mot, n'a procédé suivant cette expérience guidée dont parle Bacon, cette chasse de Pan, comme il dit dans son langage figuré. Il en est résulté ceci, que la question est comme vierge, et qu'il est aujourd'hui impossible de rassembler dans une formule commune, tous ces résultats fournis par des tentatives isolées.
Je n'ai certes pas la prétention de croire que j'accomplirai seul le programme que je me suis tracé : toute question physiologique est inépuisable ; mais, dans l'étude de celle-ci, je veux au moins procéder méthodiquement et persévérer. Méthodiquement, ai-je dit, je le veux, mais le pourrai-je? La greffe animale est moins une question déterminée qu'une sorte de carrefour où se donnent rendez-vous maintes questions avec lesquelles on ne lui soupçonnerait aucun rapport, et celles-ci, tout incidentes qu'elles sont, prennent parfois la première place el attirent tout l'intérêt : telles, par exemple, les greffes nerveuses et périosliques. Il faut donc laisser quelque chose au hasard dans l'élude de cette question multiforme. D'autre part, il est indispensable d'agir sur des animaux d'espèces, de types différents ; c'est même là un des points de vue d'où la greffe présente le plus de développements et le plus d'importance, et les conditions matérielles m'ont fait jusqu'à ce jour défaut.
J'ai besoin d'insister un peu sur ce dernier point pour expliquer comment je n'ai pas lire un meilleur parti de mon vaste sujet. Les greffes nécessitent une surveillance incessante ; le plus souvent, il faut nourrir les animaux à la main; on ne peut donc les quitter, et c'est ce qui m'a empêché de mettre à profit, autant que je l'aurais désiré, les offres bienveillantes des physiologistes éminents dont j'ai inscrit avec reconnaissance le nom en tête de celte thèse. Réduit à mes ressources et aux étroites dimensions des domiciles parisiens, je
n'ai guère pu expérimenter que sur des rats, animaux peu sensibles il est vrai, résistants, mais d'une mobilité et d'une indocilité désespérantes. J'espère donc que l'on me pardonnera le peu de résultats nouveaux que contient le présent travail ; il n'a pas dépendu de moi de faire davantage, et mes juges me tiendront comple de ma ferme volonté de poursuivre, et tenacemenl.
Le mémoire que j'ai l'honneur de soumettre à l'appréciation de la Faculté est divisé en quatre chapitres. Le premier contient la définilion de la greffe animale, l'indication succincte des différences qui la séparent de la greffe végétale, l'énonce de quelques-uns des rapports qu'elle présente avec la physiologie générale, et aussi les principales de ses applications soit à des poinls spéciaux de physiologie, soit à la thérapeutique chirurgicale. Dans le second se trouvent décrites les expériences qui me sont personnelles ; j'ai regret de le voir si court et si pauvre, mais j'ai l'espérance de l'enrichir chaque jour. Le troisième présente un résumé sommaire de l'état actuel de la science; j'ai lâché de ne rien omettre d'intéressant, en me gardant de la fausse érudition qui multiplie à l'infini les fails sans choix et sans critique. Enfin, dans le quatrième, j'étudie ou plutôt je passe en revue les principales questions physiologiques qui se rapportent à la greffe cl qui ont trait à sa possibilité, à ses conditions de réussite, aux modifications ultérieures qu'elle subit.
Ce dernier chapitre, à vrai dire, est la base de mon travail actuel el contient implicitement le programme de mes recherches futures. En le lisant, on verra que bon nombre de questions y sont soulevées dont la solution demande et du temps et des moyens d'action variés; et combien d'autres j'y ai omises, combien probablement je ne soupçonne pas encore ! J'avais pensé à faire l'énumération des expériences que je projette; mais j'y ai renoncé, non-seulement parce que celte liste sérail fastidieuse, mais parce qu'elle serait fatalement trop incomplète : les expériences se poussent, s'inspirent l'une l'autre. J'ai préféré donner à mon programme celte forme non déterminée. Chercher les conditions qui influent sur la réussite de la greffe, analyser les
phénomènes immédiats qu'elle présente, poursuivre ses phénomènes conséeulifs, el, à l'occasion, signaler et étudier de manière spéciale les résultais qui pourraient trouver quelque application dans le domaine physiologique ou le domaine chirurgical : tel est le but multiple et éloigné que je me propose ; et, pour l'atteindre, ou du moins marcher dans sa direction, à défaut d'autres conditions plus élevées, la bonne volonté et la persévérance ne me manqueront pas.