DÉFINITION'. ÉTENDUE DU SU ET. — APPLICATIONS
§ I". — D< 'finition (|p In greffe animale. — Ses différences prlnripalcs avec la greffe végétale. — ««on importance en physiologie générale.
L'expression de greffe animale est loin de correspondre exactement à celle de greffe végétale. Je l'ai employée à défaut d'autre meilleure, et par terreur des mots nouveaux, ceux bien connus à'autoplastie, à'hétéroplastie, de transplantation, de soudure, etc., se rapportant seulement à des cas particuliers, et non à la généralité des phénomènes que j'étudie. II devient donc nécessaire de donner au début de ce travail une définition de la greffe animale, ou plutôt une indication succincte des faits que je rassemble sous celte dénomination commune.
Il y a greffe, en premier lieu : quand une partie est détachée d'un animal et transplantée sur un autre, où elle continue à vivre, ou bien quand deux animaux sont accolés l'un à l'autre et réunis par des liens organiques qui établissent entre eux une sorte de solidarité vitale; il y a greffe, en second lieu : lorsque, chez un même animal, une partie complètement séparée de ses connexions les reprend ou en acquiert de nouvelles, celte séparation pouvant avoir été exécutée, soit d'un seul coup, soit en plusieurs lemps.
La première catégorie de ces fails s'explique d'elle-même, et c'est
elle seulement, à proprement parler, que l'on peut comparer à la greffe végétale. Dans la seconde, trois sous-divisions se présentent : 1° reprise des connexions perdues, comme il est arrivé tant de fois pour des nez, des doigts, etc., entièrement coupés; 1° établissement de connexions nouvelles, les anciennes subsistant encore en partie, pourètre détruites plus lard, ex. : rbinoplastie frontale; 3°élablissemenl de connexions nouvelles, les anciennes étant complètement supprimées : ainsi de ce cas où avec la peau de la cuisse d'une femme, Bûnger lui refit un nez.
I a désignation commune de greffe animale comprend, on le voit, des faits notablement différents; mais deux conditions essentielles la dominent, qui autorisent celte réunion en apparence artificielle : d'un côté, la perte, soit primitive, soit consécutive, des relations organiques antérieures; de l'autre, la continuation de la vie, triomphant des imminences mortelles, et persistant, le plus souvent, dans des circonstances nouvelles et des milieux nouveaux. Ce dernier point est capital : ainsi un os introduit sous la peau, et qui, sans contracter aucune intimité avec l'organisme qui le supporte, mais aussi sans exciter aucune sécrétion éliminatrice, reste en place indéfiniment, sans s'accroître jamais, n'est pas greffé; ainsi un fragment musculaire placé dans la cavité périlonéale, et y éprouvant sans putréfaction une série de transformations qui finalement le feront disparaître, n'est pas greffé : dans le premier cas, il y avait tolérance; dans le second, absorption.
Or, la vie d'une partie au sein d'un organisme animal peut être entretenue de deux façons : par imbibition ou par circulation. Plongée au milieu de fluides nourriciers, cette partie peut leur emprunter, par voie endosmotique, les matériaux nécessaires à son existence. C'est là le phénomène que présentent les greffes des animaux les plus inférieurs, s'il faut en croire les récils de Réaumur et de Trembley. C'est encore ce qui se passe dans les premières périodes de (ouïe transplantation et de loute cicatrisation chez les êtres les plus parfaits. Enfin il est aujourd'hui démontré que c'est d'une manière analogue
que se fait la nutrition du fœtus dans la matrice des monodclphes, la plus admirable greffe que puisse contempler le physiologiste, el qu'il
puisse être lente de reproduire artificiellement.
La nutrition par rétablissement d'une circulation commune est le sort définitif de presque toutes les greffes chez les animaux supérieurs, les seuls, «lu reste, où les expériences aient été exécutées avec quelque soin. Il ne saurait entrer dans le plan de ce travail de décrire les phases diverses de ce remarquable phénomène. Cette étude est du domaine de la chirurgie; et ce serait le sujet d'une thèse entière que de suivre, microscope en main, l'épanchement de la lymphe intermédiaire, les modifications histologiques qui s'opèrent de chaque côté de la surface de réunion, l'apparition, puis l'abouchement des anses vasculaires, et surtout le mode encore bien peu connu de la réparalion nerveuse.
Il ne parait pas qu'une greffe (1) un peu considérable (hors le cas tout à fait spécial des fœtus) puisse vivre autrement que par inosculalion vasculaire, ou, en d'autres termes, par extension à la greffe de la circulation du sujet. Lorsque la greffe el le sujet appartiennent à des espèces différentes, cette condition entraîne des difficultés considérables sur lesquelles j'insisterai en leur lieu. Les principales ont traita la dimension des globules du sang chez les deux êtres, el surtout à la nature intime de ces globules. Les expériences sur la transfusion ont en effet démontré que le sang d'un animal esl d'autant moins propre à entretenir la vie d'un animal d'autre espèce, que la distance zoologiquc qui les sépare esl plus grande. Il est évident, à priori, que l'extension de la greffe doit rencontrer dans ces circonstances des obstacles qui rendront ses succès de plus en plus rares, et enfin impossibles.
Mais à quelles limites s'arrête cette possibilité? Comment en varient
(t) On voit que j'emploie aussi, à l'exemple des botanistes, l'expression de grefl'e pour désigner non-seulement le phénomène de la transplantation, mais aussi la partie transplantée.
les conditions, s'en multiplient les difficultés? Quel rapport présentent ces difficultés, ces conditions, ces limites, avec la différence organique des êtres soumis à l'expérience, avec la complexité de leur économie, avec leur rang dans la série, avec l'importance ou l'énergie de leurs manifestations biologiques? On conçoit combien de tentatives, et d'une infinie variété, seront nécessaires pour arriver à hasarder quelques explications, Il n'a pas dépendu de moi que le présent travail ne conlînl assez de résultais pour jeler quelque jour sur ces obscurs et délicats problèmes. Ce que j'en ai dit, ce que j'en dirai, suffit seulement à montrer qu'il serait imprudent de conclure pour le règne animal d'après les faits constatés dans le règne végétal.
A regarder les choses de près, il n'y a vraiment qu'une analogie éloignée entre la greffe végétale et ce que j'appelle, après tant d'autres, la greffe animale. Je ne fais même pas d'exception pour le cas de la greffe par approche, qu'il semble que j'aie réalisée exactement entre deux mammifères. En effet, hormis le cas où tout estcelluleux et élémentaire (hydres, etc.), il y a toujours, ainsi que je viens de le dire, abouchement vasculaire dans les greffes animales, abouchement entre vaisseaux de même rôle physiologique. 11 n'en est pas de même chez les végétaux, où les vaisseaux ne s'inosculent pas sinon peut-être après un très-long temps, où, par exemple, les trachées de la greffe ne vont jamais rejoindre les trachées du sujet. Ainsi, chez l'animal, l'organe, le fragment d'organe, sans perdre pour cela sa raison d'être intime et personnelle ainsi que je le dirai tout à l'heure, devient partie intégrante et comme solidaire de l'étranger qui l'adopte et dont il suit la destinée; chez le végétal, au contraire, la greffe, si je puis employer celte expression, campe sur le sujet où elle a usurpé domicile, et où elle trouve à vivre momentanément du moins, et, pour ainsi dire, à la façon d'un parasite. Aussi voit- on fréquemment les greffes végétales, après avoir vécu un temps avec de chétives allures, se flétrir et tomber, tandis que, chez l'animal, une fois enracinées, elles le sont définitivement, aussi longtemps du moins que subsiste l'organisme qui leur a donné droit de cité.
Ceci nous amène à la différence radicale qui sépare ces doux ordres de phénomènes, réunis et, pour* beaucoup, confondus sous la même expression. Quelque opinion qu'on se fasse sur l'analomie philosophique des végétaux, qu'on accepte ou non la théorie fameuse de DnpelTt-Thouars et de Gaudichaud, on est obligé de convenir qu'un bourgeon constitue anc sorte d'individu distinct, puisant sa nourriture sur le tronc commun, comme celui-ci le fait dans la tune, et assujetti seulement à certaines règles de morphologie analogues à celles (pie suivent, dans leur mode de groupement, les polypiers et les bryozoaires. De plus, chaque point de l'écorce d'un arbre conloiKint virtuellement un bourgeon, une greffe n'est autre chose que le transport d'un individu déjà né ou encore en puissance, dont on change seulement les conditions de nourriture.
Rien de pareil dans ce qu'on nomme greffe animale. 11 ne s'agit pas ici d'un individu ayant, si j'ose dire, une personnalité actuelle ou virtuelle, et qui pourrait se développer séparément par d'autres procédés, marcotte ou bouture; il s'agit d'un organe, d'un fragment d'organe condamné à mort par sa séparation du corps auquel il appartenait, el qui reprend ses anciennes conditions d'existence, ou en retrouve de nouvelles dans un nouveau milieu. C'est pour lui un phénomène inouï, auquel il n'était et ne pouvait être en aucune façon
préparé.
Ceci implique dans les résultats de la greffe animale une variété infinie, et, par suite, dans leur énoncé, une série de difficultés qui tiennent au choix de l'organe transplanté. Et comment comparer la transplantation d'une dent, la greffe d'une portion de peau, le parasitisme d'un membre, etc.? De plus, les résultats peuvent singulièrement différer, selon que l'opérateur aura du premier coup séparé complètement la partie qu'il veut greffer, ou qu'au contraire il ne l'aura détachée que graduellement, à mesure qu'elle contractait des adhérences nouvelles. Ce n'est pas tout : quels que soient, dans la greffe végétale, les procédés mis en usage, el dont Tliouin énumère plus de cent, leur théorie générale est toujours la même : mettre en contact
les parties de même nature et de même fonction, et surtout les zones à cambium, où apparaîtront les tissus de nouvelle formation. Il en est tout autrement dans la greffe animale. Ce n'est pas seulement l'organe à greffer qui varie, c'est le lieu où il sera transplanté. Le cas le plus simple nous est présenté par un morceau de peau, un bout de doigt que l'on remet en place. Mais des muqueuses peuvent être fixées sur le tégument externe, des membres introduits complètement ou incomplètement sous la peau, des dents implantées dans la crête d'un coq, d'autres organes dans la cavité péritonéale, etc.
Que de complications inconnues à la greffe végétale! Et quand on songe au peu de progrès qu'a faits l'étude théorique de celle-ci, connue cependant du temps des Phéniciens, comment s'étonner que la greffe animale, si multiple dans ses conditions théoriques, si délicate dans sa mise en œuvre pratique, si récente dans l'histoire de la science, ne puisse encore aujourd'hui être exposée dans une synthèse méthodique!
Je viens de parler des difficultés pratiques. Qu'on me permette d'en dire un mot, ne fût-ce que pour excuser le peu d'expériences positives que j'apporte comme contingent personnel. L'arbre est un être patient : on lui coupe une branche, on lui implante un scion ligneux, il reste immobile après comme pendant l'opération; la greffe faite, elle prend ou elle tombe, et tout est dit. Mais l'animal? Que de soins pour les incisions, les amputations, les sutures, les pansements! S'il s'agit de deux animaux réunis, que de précautions pour rétablissement de bandages conlenlifs assez solides pour éviter les mouvements violents, les morsures, assez souples pour permettre la respiration, la préhension des aliments ! Et que de causes d'insuccès, de mortalité : les hémorrbagies, la gangrène, l'infection purulente, la faim, la douleur!
Ces considérations ne sont pas un simple jeu de l'esprit, une dispute scolastique. Il m'a paru nécessaire de les exposer brièvement pour bien préciser le sujet de mon élude, et surtout pour mettre en lumière ce qui fait de la greffe animale un phénomène infiniment plus étonnant, plus fécond en déductions, que la greffe végétale. Je ni 'ai-
tache avec ardeur à varier, à multiplier ses résultats, non pour leur étranjjelé, mais pour les réflexions qu'ils font naître. Quel surprenant spectacle Je voir la patte coupée d'un rat, introduite sous la peau d'un autre rat, vivre, grandir, achever son ossification, régénérer ses nerfs détruits! Et quand nous passons d'une espèce à une autre, d'un genre, d'un ordre à un autre, quand nous franchissons déplus larges intervalles, quand nous plantons une plume sous la peau d'un chien, quel miracle de voir reprendre ces phénomènes vitaux un moment interrompus, et le fragment d'oiseau se nourrir du sang d'un mammifère! 11 ne suffit pas de dire, pour expliquer ces faits vraiment merveilleux, que celte queue, celle plume, sont des parasites qui vivent comme les autres organes de l'animal auquel on les a imposés; car il n'en a pas toujours été ainsi, car il a fallu que pendant quelques jours elles vécussent indépendantes, sans connexion vasculaire, imbibées seulement de quelques liquides; et d'ailleurs, en se développant, elles restent elles-mêmes, obéissent aux lois qui leur étaient primitivement dévolues, et n'empruntent rien à l'organisme leur nouvel hôte, sinon des matériaux pour une construction dont le plan leur est propre.
La vie existait donc, réfugiée dans chacune de leurs parties constituantes, sortes d'êtres distincts fonctionnant chacun pour son compte, loin des influences régulatrices générales. Il y a donc une vie moléculaire, ou pour mieux dire une vie histologique, dans laquelle chaque élément attire à lui parmi les milieux qui l'entourent, ce qui est nécessaire à sa nourriture, à son évolution, à sa pullulation. Certes, lorsque chez les animaux dits supérieurs, chacun de ces éléments s'est si bien isolé dans sa fonction par cela môme mieux remplie, qu'il devient incapable d'aucun autre rôle que celui auquel il s'est spécialement consacré; que, corpuscule osseux, il ne sailque s'encroûter de matières calcaires, fibre musculaire que se contracter, la vie ne pourrail longtemps durer en lui parce qu'il ne saurait en préparer les conditions, si des systèmes généraux, fruits de la centralisation organique, ne lui apportaient a\ec le stimulant nécessaire des matériaux presque
complètement élaborés au sein desquels il n'a qu'à puiser. Mais ce secours indispensable à son existence normale, il peut s'en passer pour un temps, et vivre loin de sa patrie organique, de l'association vivante qui l'avait nourri et protégé.
Certes, ces idées ne sont pas nouvelles, bien que depuis peu d'années nettement formulées. Elles ont dû venir au premier qui vit battre un cœur arracbé de la poitrine, ou se tordre la queue cassée d'un lézard. Elles constituent aujourd'hui une doctrine à laquelle les preuves ne font pas défaut; mais je n'hésite pas à le dire: aucun ordre de faits, plus que la greffe animale, ne fournit une démonstration plus nette et plus saisissante de la vie autonomique des éléments, aucun, si ce n'est la reproduction de certains animaux inférieurs, dont je vais dire quelques mots.
Les fameuses expériences de Trembley, de Bonnet, de Dugès, etc. .., ont montré en effet que les polypes hulraires, les naïades, les planaires, peuvent être impunément coupés en morceaux, presque hachés, sans périr. Chacun des fragments vît, se développe, complète ce que son isolement lui a enlevé, acquiert môme, chez les planaires du moins, de nouveaux organes sensoriels. Ici. chaque partie n'a point fait à l'ensemble le sacrifice de son individualité; elle agit par elle-même et pour elle-même, exerce et subit des influences réciproques qui l'aident, mais ne l'enchaînent pas; si bien que le pacte rompu, elles peuvent vivre d'une existence propre, sans souci des liens que la nature ou le hasard ont brisés. 11 semble que la raison d'être de ces animaux, „ pour faire mentir la célèbre définition de Kant, réside non dans l'ensemble, mais dans la molécule; non pas, bien enlendu, la molécule chimique, mais l'élément analomique histologiquement défini.
Chez les animaux plus élevés, cette faculté do régénération dévolue à chaque partie du corps, faculté qu'il faut bien distinguer de la redis tégratïon, diminue et ne tarde pas à disparaître. Les expériences si curieuses de M. A. Vulpian nous en montrent les dernières traces dans la queue des têtards de grenouille nouvellement éclos. Dans les autres vertébrés, la centralisation est opérée; une des parties devient
dominante, el c'esl elle seule qui jouit, à des degrés divers, de la propriété de réparer les perles qu'on lui a fait subir. Enfin, chez les mammifères el les oiseaux, celte propriété elle-même es! tellement affaiblie, qu'elle n'embrasse plus d'organes définis, ol se borne à quelques éléments ou à quelques tissus. Mais voici que, par nue sorle de balancement, apparaît dans tout son développement l'aptitude à la greffe. Eux seuls, en effet, ont jusqu'à présent fourni des résultats considérables à cet ordre d'expériences. L'activité constante de leur respiration, leur circulation plus parfaite, semblent.donner la raison de celle facilité à la greffe, à la cicatrisation. Cependant, ce n'est pas une circonstance indifférente ni ai>ée à expliquer, que cet antagonisme entre la greffe cl la rédinlégration. Et, pour nia part, je ne puis comprendre pourquoi le sang(l) d'un triton, froid et lent, possède cette précieuse propriété de faire repousser une queue ou une patte enlevée, tandis qu'il mettra des mois à fermer la moindre plaie superficielle; pourquoi, en sens inverse, le sang rapide et ardent du mammifère et de l'oiseau, si prompt à cicatriser les blessures, à jeter des liens vasculaires sur les parties greffées, est incapable de réparer la perle du plus mince lambeau cutané.
Enfin, au premier rang de la série animale, les mammifères monodelphes présentent dans leur mode de génération un phénomène de haut intérêt, qui réunit les deux ordres de faits que je viens de rappeler brièvement. Chez eux, comme chez presque tons les autres animaux, du reste, un seul élément hisiologique a reçu de la nature la faculté de se séparer à un moment donné de l'organisme qui l'a forme, el d'aller vivre loin de lui d'une vie indépendante, pour constituer une individualité nouvelle : cet élément, c'esl l'œuf. Mais chez eux seulement, cet œuf, au lieu de courir tout de suite au dehors des hasards destructeurs, demeure dans le sein maternel, s'y greffe el y vit en parasite pendant un temps déterminé.
(1 ) Ceci est mie expression un peu exagérée, ou si l'on veut, figurée. Je ne prétends en aucune manière que cette faculté merveilleuse de la rédinlégration ait sa cause première dans le sang; le sang n'est qu'un aliment élaboré, et comme le ministre de l'organisme.
J'espère qu'on me pardonnera les considérations qui précèdent et que j'ai seulement effleurées. Livrés par les exagérations du charlatanisme et de la crédulité publique aux railleries et souvent aux dénégations des hommes de science, pendant longtemps les faits de greffe animale n'ont paru propres qu'à défrayer une curiosité vulgaire, ou lout au plus à présenter quelques rares et douteuses applications pratiques. Il n'a fallu rien moins que les travaux deWiesmann, de Dicffenbach, de M. Ollier, pour obtenir leur réhabilitation scientifique, et encore aujourd'hui, je n'ai pas cru inutile d'indiquer au moins en passant jusqu'à quel point ils intéressent la physiologie générale.
Existe-l-il des greffes animales naturelles? Je n'en connais qu'un seul exemple, dont je viens de dire un mol, et qui nous est fourni par les fœtus des mammifères placentaires. Encore cette greffe est-elle d'une nature lout à fait spéciale, puisqu'il n'existe aucune communication vasculaire directe entre la mère et le fœtus, la nutrition de celui-ci s'opérant par un phénomène d'osmose, et puisque celle greffe ne doit durer qu'un temps fixé pour chaque espèce par une loi à peu près invariable.
S'il fallait en croire une certaine école anatomique, les phénomènes embryologiques ne seraient qu'une série de greffes, car aux yeux de ces philosophes l'embryon est virtuellement, idéalement double, et c'est par la soudure médiane de ces deux moitiés qui seraient aptes à constituer chacune un individu distinct, que se forme l'être qui, dans l'immense majorité des cas, vient unique au monde. Je me garderai d'enlrer dans la discussion de ce point de doctrine, et n'en eusse même pas parlé, s'il ne s'appliquait directement à une question fameuse dans l'histoire de la science, qui a mis en émoi les naturalistes et les philosophes, et dans laquelle on a fait jouer un grand rôle à la greffe animale : je veux parler des causes de la monstruosité double. Lycetus, l'un des premiers, crul pouvoir profiler des restaurations nasales de Tagliacozzo, pour expliquer par une simple coalescence avec fusion plus ou moins intime entre deux fœtus jumeaux, la formation d'un monstre double; cesdeux fœtus, selon lut, étaient normaux
dans le principe, ot la cause prochaine de leur réunion a été quelque pression, quelque maladie, quelque blessure. Celte hypothèse varice et perfectionnée dans ses détails, fut successivement défendue par Lémery, les deux Geoffroy Sainl-Hilaire, M. Flourens, etc. D'autres, non moins illustres, enrôlés sous la bannière de Winslow, Haller, Meckel, et de nos jours MM. Cosle et Gerbe, soutiennent que la monstruosité est essentielle; que, par une évolution normale, le germe donne naissance à un être anomal, en raison d'une impulsion primitive, originelle, tout aussi inconnue dans sa cause que la ressemblance des enfants avec leurs parents, que l'hérédité des maladies, etc.
L'explication de Lycetus a pour elle la simplicité apparente, la facilité de l'expression et cette louable tendance des esprits scientifiques à qui répugnent les mystères. Cependant, en outre des nombreuses difficultés qu'on rencontre en l'approfondissant, aucune expérience, aucune observation n'est venue la confirmer. Les incubations si nombreuses d'eeufs doubles (Panum, Dareste, Broca, etc.) n'ont rien donné qui dépose en ce sens. J'ai moi-même tenté sur des mammifères bien des expériences : ligature des cornes utérines en gestation, ouverture des membranes, blessure des embryons, introduction de matières irritantes, etc.; je n'ai rien obtenu.
Je ne puis entrer ici dans le fond de la discussion et dois me borner à ce qui a rapport immédiat avec la greffe animale; je dirai donc seulement : comment n'être pas frappé singulièrement de cet argument mis en avant par Winslow, que si les anomalies par duplicité étaient dues à une greffe pathologique, celle-ci se ferait au hasard, des parties quelconques s'accolant entre elles, tète et ventre, par exemple; et qu'on ne verrait jamais dans les monstres cette régularité du mode de jonction si remarquable, qu'Etienne Geoffroy avait inventé pour l'expliquer la loi d'attraction de soi pour soi, celle harmonie si constante, qu'Is. Geoffroy y a trouvé les bases d'une classification naturelle?
Depuis les recherches modernes, l'opinion de Winslow et de M.Coste paraît avoir entièrement triomphé; peut-être cependant faut-il
faire une réserve pour ces embryons parasites qu'on rencontre assez fréquemment dans la cavité abdominale. Il est vraisemblable que, situes sur la même vésicule ombilicale que le sujet autosile, au voisinage de l'intestin, ces embryons ont été entraînés par le retrait de cet orgaine et enfermés dans les lames charnues viscérales. Il y a là, ce me semble, véritable inclusion à posteriori, véritable greffe.
J'ai dû insister un peu sur celte théorie, parce que, lorsque je montrai pour la première fois mes deux rats réunis par une suture cutanée, bien des personnes me dirent : Vous avez refait des frères siamois. Et si j'avais réussi dans des tentatives restées jusqu'ici infructueuses pour faire vivre un individu exclusivement aux dépens d'un autre, en annihilant plus ou moins complètement sa personnalité, on n'eût pas manqué de me dire que j'avais mis en évidence les moyens employés par la nature dans la confection des monstres parasitaires. J'ai tenu à me défendre, pour le passé et pour l'avenir, d'une pareille interprétation de mes expériences. La greffe animale est, à mes yeux, tout autre chose que la monstruosité double ; ses procédés sont tout différents des causes de celle-ci; mais les résultats se ressemblent souvent beaucoup, nouveau sujet d'intérêt pour le naturaliste, qui mérite de fixer quelques instants l'attention.
Au point de vue purement morphologique, la question d'origine étant laissée de côté, j'ai réalisé dans les expériences dont on trouvera plus loin le détail, des monstruosités doubles aulositaires et des monstruosités doubles parasitaires internes et externes.
Or, les résultats analomo-physiologiques concordent, sous beaucoup de rapports, avec ce qu'on observe dans les monstruosités naturelles. Il y avait entre mes rats-siamois, qu'on me permette cet abréviatif, communication sanguine, échange de fluides nourriciers; dans une certaine mesure, les matériaux élaborés par l'un servaient à la nourriture de l'autre, et, si celte élaboration était viciée, l'autre en ressentait les effels. Les conséquences de celle solidarité organique sont faciles à saisir. De même, le mode de développement, les adhérences vasculaires des qmeues. dos ouïtes, que je transporte d'un animal sous
la peau d'un autre, rappellent presque complètement ce qu'a montré l'étude des monstres parasitaires. Si donc la greffe animale ne jette aucune lumière sur la formation des monstres doubles, elle pourra sans doute fournir des indications précieuses pour l'histoire naturelle sur la physiologie de ces êtres étranges.
§ ■■• — Applications les plus importantes «le In greirc nnlmole à la physiologie
et h In cbirurgie.
Les procédés de la greffe animale ont été appliqués avec grand succès à l'étude de questions importantes en physiologie; en outre, ils constituent toute une branche, et des plus considérables, de la thérapeutique chirurgicale. Dans l'exposition et la discussion de mes expériences, j'aurai occasion de dire quelques mots de la plupart de ces applications; mais, dès à présent, je crois devoir indiquer avec quelques détails celles qui présentent un intérêt majeur en théorie ou en pratique.
On sait combien de discussions a soulevées entre les physiologistes la question de savoir si les nerfs séparés des centres nerveux peuvent se régénérer. M. Jobert (de Lambullejfit le premier intervenir dans le débat les expériences d'anaplaslie; mais, à l'époque où il écrivait, les recherches microscopiques étaient encore trop peu avancées pour fournir des bases solides à son argumentation, et l'on verra plus loin pour quels motifs ne peuvent être acceptées aujourd'hui les conclusions négatives de l'éminent chirurgien. Plus récemment, MM. Philipeaux et Vulpian, reprenant l'analyse de cette difficile question, établirent par l'examen micrographique, et de manière incontestable, la certitude delà régénération nerveuse; ils précisèrent le mode de dégénérescence du nerf séparé des centres, les conditions, les lois et les résultats de sa reproduction. Mais, pour donner une forme plus saisissante à leur démonstration, ces savants dans une élégante et décisive expérience appelèrent a leur aide la greffe animale. Chez des chiens,
des poules, etc., ils détachèrent complètement un fragment de nerf et le transplantèrent sous la peau de quelque région éloignée du corps. Ils virent alors que dans ce fragment, les phénomènes réparateurs s'opéraient suivant les mêmes règles, bien qu'avec un peu plus de lenteur, que dans l'extrémité du nerf qu'ils avaient laissé en place.
Dans un ordre un peu différent d'expériences, MM. Philipeaux et Vulpian firent encore jouer un grand rôle à la greffe. Pour éclairer celte question primordiale, de savoir si les nerfs dont le rôle est différent sont d'une nature différente, ou s'ils ne sont que de simples conducteurs laissant passer l'impulsion qui leur est transmise, qu'elle soit sensitive ou motrice, ces physiologistes détachèrent un fragment du nerf optique et le greffèrent à la place d'un fragment égal eidevé à un nerf de mouvement. On comprend quelle importance présentent ces recherches pour la physiologie et la thérapeutique chirurgicale.
C'est aussi à ce double point de vue que doivent être considérés les travaux remarquables de M. Ollier. Le savant chirurgien lyonnais est en effet le premier, selon la juste remarque de M. Verneuil, qui depuis un siècle ait fait faire un pas important à cette question fameuse de la génération des os par le périoste, que semblaient avoir aussitôt épuisée que soulevée les célèbres expériences de Duhamel et deTroja. Pour mettre hors de doute la fonction ossifiante de la membrane périoslique, M. Ollier eut l'idée d'en décoller un lambeau, qu'il s'en alla greffer loin de ses connexions premières. Et ce lambeau par sa l'ace interne se mit à sécréter un nouvel os, un véritable os, muni de corpuscules osseux, d'éléments myéloplaxiques, decanaliculesde Havers. Il constata aussi, et ce fait est de la plus haute importance pour les applications chirurgicales, que la fonction ostéogénique s'exerce encore quand la greffe périostique est opérée sur un autre animal appartenant à la même espèce, alors même que l'animal auquel est emprunté le lambeau est mort depuis un temps notable. Enfin, ce résultat précieux peut encore être obtenu lorsqu'on met en expérience des animaux appartenant à des espèces différentes. Mais, — il faut bien insister sur ce point, — à mesure que ces deux animaux s'éloignent
zoologiquemenl l'un de l'autre, le succès devient de plus eu plus rare, et, au delà de certaines limites, finit par faire complètement défaut. J'aurai à revenir bientôt sur les réflexions que l'ait naître ce cas particulier d'un principe général.
La belle expérience de M. Ollier a déjà donné lieu, sur le terrain chirurgical, à des tentatives heureuses (pie l'avenir sans doute développera et fécondera. Les chirurgiens sont aujourd'hui en possession d'un moyen théorique de produire de l'os, et ceux qui dans notre époque impatiente, reprochent à la théorie do n'avoir pas encore depuis quatre ans donné tons les résultats espérés et promis, feront bien de réfléchir aux siècles qui furent nécessaires pour populariser celle autre grande application de la greffe animale que M. Velpeau a nommée Vanaplastie.
De temps immémorial, en effet, au rapport de Wilford, les piètres indiens possédaient le secret de réparer la perte du nez au moyen de la peau du front, et ce secret, ils le cachaient avec soin comme un précieux instrument d'influence. Aussi celle pratique ne se répanditelle pas en Occident avec tant d'autres coutumes indiennes. Dans notre Europe, les chirurgiens anciens, Celse et Galien en témoignent, connaissaient et appliquaient à la réparation du nez et du prépuce les principes fondamentaux de ce qu'on a appelé de nos jours la méthode française. Mais il faut arriver vers le xve siècle pour trouver dans l'histoire de la chirurgie mention de procédés réellement efficaces pour remédier à l'ablation de diverses parties du corps. C'est en Sicile et en Italie, où l'on coupait à quantité de gens le nez sous différents prétextes, que prit naissance, et cela probablement sans aucune communication avec l'Inde, l'art de la rhinoplastie : c'était la rhinoplastie brachiale, ou, comme on dit aujourd'hui, par la méthode italienne. Les Branca sont les premiers de ces nasifices dont l'histoire ait conservé le nom; puis vinrent Bojano, Pavone, Mongilor, etc., et enfin Gaspard Tagliacozzo, qui, par le nombre de ses opérations el l'importance du livre où il les décrivit, mérita d'être longtemps regardé comme l'inventeur de la méthode : aussi les Bolonais lui élevèrent
dans leur amphithéâtre une statue où il était représenté tenant un nez dans sa main.
Mais il s'en fallut de beaucoup que, de ce côté des Alpes, les chirurgiens partageas?: nt l'enthousiasme singulièrement hyperbolique des faiseurs de nez d'Italie. Fabrice d'Acquapcndente lui-même conseilla de ne jamais accepter une pareille opération ; et les Français, Ambroise Paré en tête, puis Dionis, Clioparl. Desault même, furent à peu près unanimes pour la proscrire, tant lui avaient fait de tort les exagérations italiennes (1).
Cependant quelques chirurgiens : van Iiorn, Pauli, Guiliemeau. Franco, etc., avaient tenté la réparation du nez en continuant les errements de Celse, par glissement et élongation de la peau voisine dé-
I) Condamnée par les hommes de science, la rhiuoplaslie. qui prêtait au ridicule, fut singulièrement maltraitée par les hommes de lettres. Il faut lire dans Hudihras les railleries de Butler, et surtout l'admirable imitation qu'en lit Voltaire, et que je ne puis résister au désir, peu scientifique je l'avoue, de transcrire ici :
Taliacotius,
Grand Esculape d'Ètrurie,
Répara tous les nez perdus
Par une nouvelle industrie.
Il vous prenait adroitement
Un morceau du cul d'un pauvre homme,
L'ajustait au nez proprement :
Enfin il arrivait qu'en somme,
Tout juste à la mort du prêteur,
Tombait le nez de l'emprunteur ;
Et souvent dans la même bière,
Par justice et par bon accord,
On remettait, au gré <hi mort,
l.e nez auprès Je son derrière.
{Diction phil., art. I'iuor. Butler et Swift.)
Est-ce sérieusement que van Helniont <D> maya. vulMri curut.) a raconté l'histoire de son citoyen de Bruv lies, qui s étant fait fabriquer un nez avec la peau d'un portefaix, vit au bout de trente mois son nez pâlir, puis tomber le jour même où mourut l'hommesouche qui l'avait fourni'? En tous cas, ce thème burlesque a été repris de nos jours et fort spirituellement développé par un des ronwnciers les plus aimés du public. (Voyez Edm. \bout, U nez d'un notaire.
— "Il —
collée. Mais la pauvreté des résul In t > n'était pas de nature à réhabiliter la rltin«>f)iasii<> presque universellement repousséo. Enfin, en 18lfr, un Anglais, Carpue, ayant ou connaissance de la méthode et des succès des Indiens, tenta le premier dans ce siècle doux opérations dont les suite* furent heureuses. Celte méthode, la plus féconde de toutes, qui emprunte le lambeau réparateur à une région voisine, est désignée aujourd'hui sous le nom de méthode indienne. La hardiesse du chirurgien anglais trouva bientôt de nombreux imitateurs, et les travaux de Graefe, de Dzondi, de Dieffenbach en Allemagne ; de Lisfranc, de lioux, de lilandin, de M. Velpeau on Fiance, tirent entrer définitivement la rhinoplaslie dans la pratique chirur;;icalc, où elle occupe aujourd'hui un rang des plus considérables : la rhinoplaslie, je me trompe, car les méthodes et les procédés nombreux qu'inventèrent ces opérateurs illustres ne s'appliquent pas seulement à la restitution du nez ; on \it, sous leurs mains habiles, se réparer les plus affreuses lésions : des oreilles, des lèvres, des paupières, furent reformées, le voile du palais reconstitué, des fistules rebelles oblitérées, des cicatrices vicieuses guéries. En un mot, les applications de l'anaplastie se multiplièrent à l'infini et firent face aux désordres les plus variés. Et pour la première fois dans l'histoire de la science, on vit les opérateurs, se préoccupant plus encore du malade que de la maladie, ne pas borner leur rôle à l'ablation par le fer ou le feu des parties suspectes, ne pas se contenter de détruire, niais demander à la science des guérisons véritables, en remplaçant ce qu'avait enlevé la maladie ou le couteau. Ce sera la gloire de l'époque chirurgicale actuelle que celle double tendance à conserver le plus possible, à reparer le plus possible, à faire du bistouri comme une lance d'Achille guérissant le mal qu'il a causé, et de cette gloire une bonne partie revient à l'une des applications de la greffe animale.
Une des formes de la greffe qui a présenté le plus d'applications a la chirurgie, et qui a soulevé cependant le plus de querelles, excité le plus de railleries, c'est la reprise., la réinlégration eu leur place première, de parties complètement séparées du corps, nez, doigts, oroil-
les, eic. On sait quelles salires amères, quelles injures accueillirent la publication du cas où Garangeot raecoulra el vit se cicatriser un nez arraché par la morsure d'un soldat furieux, puis foulé aux pieds dans la lioue el Finalement nelloyé avec du vin chaud. Nous ne sommes plus au lemps où les humiliations infligées à Garangeot firent reculer Loubet devant la publication d'un fait analogue. L'étude des auteurs italiens a montré que dans ce pays, c'était une sorte de spécialité de remettre en place les nez coupés par la main du hourreau, et l'on prétend que dans l'Inde, on avait soin de les jeter au feu pour éviter cette réparation illégale. Mais, ce qui vaut mieux encore, des observations nombreuses el contre l'authenticité desquelles nul ne voudrait aujourd'hui élever de doutes, ont prouvé la possibilité de ces guérisons extraordinaires. Ce serait œuvre fastidieuse el inutile de relever péniblement tous ces faits, dont la plupart ne laissent aucune prise à la discussion. Il est bien certain que des nez, des oreilles, des doigls, entièrement séparés du corps, el même pendant plusieurs heures, ont été nomlire de fois et sans accidents rendus à leurs connexions premières. La ville de Heildelberg, où les étudiants tiennent à honneur de se halafrer mutuellement le visage, a fourni à elle seule, au docteur Hoffaeker, chirurgien des duels, seize observations de nez, menions, etc., abattus par -les longues rapières et triomphalement réinstallés.
Il ne faudrait cependant pas se faire d'illusions, el voir d'un œil Irop favorable les amputations nasales ; ici, comme en tant d'autres circonstances, on a publié bruyamment les succès, el passé les échecs sous silence. Percy, pour dix nez, Dieffenbach, pour cinq doigts, tentèrent vainement le raccoutrage ; et le premier, pas plus que Lafaye dans un grand nombre d'expériences, ne put faire reprendre le mufle amputéàdes chiens. Cependant il n'est pas de chirurgien qui en face d'un nez coupé el à moins de raisons spéciales, n'essayai d'abord la réunion immédiate; cette pratique ne peut avoir aucun inconvénient, et l'on doil se rappeler le viel adage : naso mutilo, non multum valet faciès.
Si un doigt coupé peut reprendre, à plus Forte raison un simple
lambeau de peau, ce semble; ol je dis cela malgré les insuccès des expériences faites sur les animaux. Le pelil nombre de cas semblables cités par les auteurs s'expliqua naturellement par le peu d'élrangeté apparente de pareils faits. I e succès serait sans doute assez fréquent dansées tentatives, et la hardiesse deBùngeren a obtenu un sur lequel peu de personnes eussent osé compter Bfinger ne s'est pas contenté de remettre en place un lambeau détaché ; il a pris sur la cuisse d'une femme, qui n'avait plus de nez, un lambeau avec lequel il lui en a refait un : et il est évident qu'il n'a pas pu dans ce cas employer la méthode italienne. Une partie de ce lambeau tomba, mais l'autre se souda, et devint même la base de deux autres opérations rbinoplasliques. Ce résultat admirable rappelle, comme on le voit, le récit dû à Dulrochet, de nez refaits dans l'Inde par transplantation de la peau de la fesse, récils accueillis avec peu de confiance.
Ce qu'on a fait pour les nez et les doigts, on l'a fait maintes fois pour les dents, et celles-ci, arrachées, ont pu être réintégrées dans leur alvéole et continuer de vivre. Les dents ainsi replantées ne sont pas seulement comme l'a prétendu Richerand. retenues mécaniquement dans leur alvéole resserrée; elles vivent réellement, et la preuve, c'est que les vaisseaux de leur papille recouvrent leurs communications primitives. Aussi le chirurgien français a eu mauvaise grâce de nier les résultats obtenus par l'illustre Hunter, résultats que les injections de Wiesmaun ont pleinement confirmés. Au reste, comme en rail d'exploits de l'art dentaire on ne saurait, parait-il, être trop exigeant, je suis heureux de pouvoir citer tout au long une observation fort intéressante que je dois à l'obligeance de mon ami M. le docteur Magitol, donton connaît les excellents travaux sur le système dentaire.
On a même été plus loin : on ne s'est pas contenté de replanter une dent; on l'a remplacée par une autre, arrachée a quelque» pauvre homme d. Et au rapport d'Amb. Paré, de Hunier, etc., celte transplantation fut souvent couronnée de succès. Mais des accidents nombreux firent abandonner celle pratique par les successeurs mêmes de Hunter, et je ne crois pas qu'on trouve facilement aujourd'hui un
— Bt — homme disposé ii se faire arracher une déni saine dans ce Lui, un autre disposé à lui donner logement dans sa mâchoire, ni surtout un chirurgien disposé à prêter les mains à colle greffe compromettante.
A plus furie raison, s'il s'agissait non pas d'une dent, mais d'un nez. Je n'ai pas grande confiance dans ce récit de Malte-Brun, qu'à Madag;i-car certaines gens tiennent boutique ouverte d'oreilles loutes coupées pour réparer les accidents judiciaires; el j'imagine que si l'on voulait se procurer un nez de remplacement, il faudrait, comme cet homme dont Dionis raconte l'histoire, le faire voler, sabre au poing, dans la rue. Ce n'est pas que je nie la possibilité théorique du succès, bien que les expériences tentées dans ce sens soient peu encourageantes, mais je iiDinc celle pratique d'une application difficile, et je crois qu'elle réussirait bien rarement.
J'en dirai presque autant de la transplantation d'un individu a un autre des lambeaux cutanés immédiatement détachés. Exceplé à lîaronio, les expériences sur des animaux n'ont presque jamais réussi: cependant Carpue a vu à Londres un Suédois qui lui a raconté avoir dans sa jeunesse, échangé avec un de ses amis, en témoignage d'une affection inaltérable, un morceau de peau du Lias; la trace se voyait fort bien au bras des deux amis. Peut-être serait-il possible de tirer de ces observations quelque parti dans les cas extrêmes de la chirurgie réparatrice. Mais il faudrait la hardiesse d'un autre Biinger pour tenter d'appliquer sur un malade un lambeau de peau enlevé, par exemple, à une jambe amputée à l'instant.
En lous cas, il est pour moi de la dernière évidence, et mes expériences en font foi, que si le lambeau emprunté n'est pas immédiatement séparé du corps vivant qui le fournit, si on le traile comme le lambeau de la rhinoplastie italienne, par exemple, le succès justifiera le plus souvent cette tentative. Mais il est clair qu'il faudrait pour en trouver l'occasion, que les deux patients rencontrassent dans celte opéralion un intérêt égal, et qu'ils eussent, affligés de lésions analogues, à se rendre par un échange réciproque de leurs peaux un mutuel et semblable service. Il est probahle, en effet, que l'exemple de
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dénouement Rapporté par Delpeeh a*ec un juste enthousiasme, de ce mari qui offrit un morceau de sa peau pour réparer une énorme perte de s DÈS lance qui allait conduire sa femme au tombeau, et qui insista « de la manière la plus naïve et la plus capable de toucher », il est probable, dis -je, (pie ce noble exemple trouverait peu d'imitateurs.
A défaut de ce rare concours de circonstances, et s'il y a péril en la demeure, ne reste-t-il aucune ressource au chirurgien? Serait-il permis d'emprunter à quelque animal ce que l'homme ne peut fournir? Il est des opérateurs, et parmi eux je citerai M. Sédi Ilot , qui n'ont point recul.! devant une pareille tentative, et les nécessités de la cause doivenl, sans aucun doute, faire excuser leur hardiesse. Mais n'eut- il pas elé préférable, au lieu de jouer de prime abord une partie qu'ils ont perdue, de tacher de s'éclairer par des expériences faites sur des animaux, de s'assurer avant tout s'il était possible d'espérer, et si à l'occasion on aurait à mettre en avant une excuse plus scientifique que celle de la bonne intention? On verra plus loin ce que mes expériences ont établi sous ce rapport, quelles difficultés de détail entourent ces questions, et avec quelle prudence il convient de s'avancer. Et cependant, dès aujourd'hui, je suis tout à fait porté à croire à la possibilité d'une semblable greffe, mais, bien entendu, sans rien affirmer; à plus forte raison n'oserais-je émettre aucune opinion sur le choix de l'animal et des procédés opératoires.
Je ne puis m'empêcher, en terminant ce long chapitre, de dire un mot d'une série d'expériences et de faits qui côtoyent de bien près mon sujet, et qui, en y regardant bien, semblent môme y rentrer : je veux parler de la transfusion du sang. A mon sens, la transfusion est une vraie greffe, une greffe liquide, ou pour mieux dire, une greffe d'humeur, car les globules sanguins y jouent le principal rôle. Ces corpuscules vivent ou disparaissent dans des conditions analogues à celles dans lesquelles vivent, se résorbent ou s'éliminent les greffes de parties solides. Dans ces expériences aussi, l'un des plus importants éléments de réussite est la similitude spécifique de la greffe et du sujet. Plus cette similitude est grande, plus les chances sont heureuses,
et la difficulté augmentant avec les différences aboutit à l'impossible. Et quoi d'étonnant? Pour les corpuscules du sang, comme pour ces individus, ou si l'on aime mieux, ces éléments organiques dont j'ai parlé plus haut, les conditions intimes sont les mêmes; il est évident que, sortis de leur milieu naturel, ils continueront d'autant plus volontiers à vivre, à fonctionner, que celui dans lequel on les transporte leur fournira des matériaux plus conformes à leur nature, plus identiques avec ceux qui les ont nourris jusqu'ici.
Ce ne sont là que des cas particuliers d'un principe général. Quelque chose d'analogue, par exemple, nous est présenté par la génération animale ou végétale. L'élément mâle, arrivé au contact de l'élément femelle, le fécondera d'autant plus facilement qu'il y aura plus de similitude entre les deux organismes qui les ont produits : dans de certaines limites, production indéfinie; dans d'autres, productions limitées; au delà, infécondité absolue. .Mais il importe de dire que celle similitude organique n'est pas toujours en rapport avec ce que nous révèlent l'apparence extérieure ou même l'analyse analomique. Aussi ces deux critériums ne concordent pas toujours ensemble, au grand déboire des classificateurs qui, a tour de rôle, les sacrifient l'un à l'autre, ou leur dressent alternativement des autels. Les fameuses questions de la race et de l'espère, éternellement livrées aux disputes humaines, parce que trop souvent ceux qui les abordent y cherchent des arguments pour ou contre des théories d'un autre ordre, ces fameuses questions, dis-je, sont tout entières contenues dans la difficile étude des similitudes organiques; et je tenais à dire, en passant, que la greffe animale apporte à la solution du grand problème une série de faits et un mode d'investigation qui ne sont peut-être pas à dédaigner