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DES CONDITIONS DE RÉUSSITE ET DES SUITES DE LA GREFFE

A l'étude de la greffe animale, considérée non plus dans ses rapports avec la physiologie générale, mais en elle-même, quant à ses conditions de réussite, quant aux phénomènes immédiats et consécutifs qu'elle présente, quant à ses résultats définitifs, se rapportent une série de questions dont nous devons maintenant passer en revue les principales. C'est ici que se feront surtout sentir, et l'étendue de notre sujet, et le petit nombre des faits que nous connaissons actuellement. Ce sont des questions que je vais poser, pour la plupart, non résolues encore. Ainsi se trouvera justifiée, s'il en élait besoin, la proposition émise dans l'avant-propos qui précède ce travail, que le temps n'est pas venu de faire un traité de la greffe animale ; à peine en pouvonsnous dès aujourd'hui entrevoir le programme.

Je vais m'occuper en premier lieu des circonstances qui influent sur la réussite de la greffe, circonstances qui peuvent tenir soit à la partie greffée, soit au sujet, soit aux conditions extérieures; je passerai ensuite à l'étude des phénomènes que présente la partie greffée, d'une part, depuis le moment de sa transplantation jusqu'à sa réinslallation organique, et, d'autre part, après que sa réussite est assurée. Mon sujet se trouve donc ainsi naturellement divisé.

5 I". — Defl rlrr<m»t;in<'<-- qui influent sur lu réussite île la greffe.

1° Circonstances provenant des conditions de la partie greffée, et des procédés

opératoires.

A. Greffe en rfeujr temps. — Il est de toute évidence, a priori, et l'expérience confirme cette donnée, que la greffe présente infiniment plus de chances heureuses lorsqu'elle est pratiquée en deux temps, lorsque les connexions anciennes ne sont détruites complètement qu'après l'acquisition des nouvelles. Il est probable que bien des échecs auraient arrêté Bùnger dans la voie qu'il s'était ouverte, tandis que l'autoplastie par la méthode indienne réussit presque toujours. Mais on ne supposerait pas jusqu'où s'étend l'influence du moindre i-thme contenant quelques ramuscules vasculaires. Aussi tous les chirurgiens, et Dieffenbach surtout, ont insisté avec raison sur la différence de pronostic que présente un nez coupé, par exemple, selon qu'il a été absolument détaché, ou qu'il tient encore par un filament cutané insignifiant en apparence; à plus forte raison dans les cas où les gros vaisseaux étaient seuls restés intacts, comme il arriva pour les bras coupés, puis guéris, que citent La Pey rouie, Percy, Hoffmann. Il est probable que les petits canaux sanguins, qui restent dans le lambeau d'union, concourent puissamment à entretenir la vie de la partie détachée, jusqu'à ce qu'elle ait acquis de nouveaux moyens d'existence. Il y a donc une indication pratique de très-haute valeur a les ménager, quelque peu importants qu'ils paraissent.

B. Contact intime. — Il n'est pas moins important peut-être de maintenir la greffe immobile sur la plaie avec laquelle elle clotl contracter adhérence, et, s'il y a lieu, d'affronter ensemble des parties de même nature : os contre os, peau contre peau, etc. Wiesmann remarque a\ec justesse que le grand nombre d'insuccès rencontrés par les expériences sur les animaux, est dû à leur indocilité et à l'impossibilité

presque absolue de les maintenir immobiles. Le blaslème inlcrruédiaire, puis la jeune cicatrice, sont alors soumis à des tiraillements qui ne permettent guère rétablissement de la communication \itulo. J'ai eu fréquemment à me tenir en ;;arde contre cette difficulté, une des plus grandes, à coup sur, que puisse rencontrer l'expérimentateur. Le second précepte, de mettre au contact les parties de même nom, se justifie de lui-même; c'est une évidence physiologique qu'il serait difficile de démontrer expérimentalement.

C. Procédés opératoires. — Au rapport de Dutrochel, les Indiens lorsqu'ils pratiquent la rliinoplaslie à dislance, fustigent violemment et longtemps à l'avance le lambeau qu'ils doivent transplanter. Cette excitation aurait pour but d'appeler dans cette partie une suractivité et pour ainsi dire une impulsion vitale plus grande qui lui permette d'exister plu* longtemps par elle-même. Bûnger prit cette précaution dans son opération fameuse. Wiesmann blâme celte pratique ; mais les raisons qu'il lui oppose ne valent guère mieux que celles par lesquelles on la défend : c'est à l'expérience à prononcer, ce qu'elle ne pourra faire qu'après bien des essais.

La section nette, la propreté de la plaie, paraissent des conditions favorables, mais non pas nécessaires. Ainsi, le nez remis par Garengeot avait été enlevé d'un coup de dent et traîné dans la boue, de môme pour celui replace par Regnault; ce dernier opérateur cite encore une oreille arrachée par la morsure d'un cheval, et une plialange par la roue d'un chariot. Le doigt pour lequel fut appelé le docteur Piédagnel avait été coupé entre une pièce de bois et la griffe de fer qui sert à fixer les planches sur les établis de la menuiserie; celui du docteur Lespagnol avait été égaré depuis un quart d'heure dans des écorces, dont il était tout souillé; enfin, le nez, dont l'observation est due aCarlizzi, coupé par les dents d'un homme furieux, ne fut trouvé qu'après cinq heures et demie, tout fétide et couvert d'ordures : fait constaté par de nombreux témoins. Et, chose remarquable, la guérison dans ces cas d'amputations contondantes avec cir

constances en apparences si fâcheuses, n'a pas paru moins rapide que dans les seclions les plus nettes.

Il fallut donc presque toujours laver la partie détachée. Les anciens opérateurs, en vue d'idées théoriques analogues à celles qui guidaient les Indiens dans la flagellation du lambeau, n'employaient pas pour ce lavage le premier liquide venu. Fioravenli se servit de son urine; Bossu, Garengeot, de vin chaud ; Regnault, d'esprit-de-vin camphré, etc.; Fioravenli ajouta môme un peu de son baume, ce qui irrite fort P. Bérard. En un mol, ils s'efforçaient tous d'exciter celle aclivité vitale sans laquelle ils ne concevaient pas la réussite d'une réapplication si chanceuse. C'est encore pour celte raison qu'ils oignaient les plaies de ces baumes, de ces onguents que la chirurgie moderne a proscrits.

Bien loin de se rallier à celte manière de voir, Dieffenbach a enseigné, dans le cas, il est vrai, de la rhinoplaslie indienne, que le lambeau avait bien plus à craindre d'un excès de nutrition que de la gangrène, tant redoutée de tout le monde. Aussi conseillait-il de ne pas laisser de gros vaisseaux dans le pédicule et faisait-il fréquemment sur le lambeau des applications de sangsues. Mais les idées du célèbre chirurgien allemand ne paraissent pas avoir convaincu la majorité des opérateurs, qui se préoccupent, au contraire, de laisser à la partie détachée le plus de vaisseaux nourriciers.

I). Temps écoule, température. — La plupart des opérateurs et des expérimentateurs sont d'accord pour attendre, avant la réapplication de la partie enlevée, la fin de tout écoulement sanguin ; ils craignent, non sans raison, que le sang interposé ne joue le rôle de corps étranger dans la plaie. C'est l'avis de Montègre, de Chélius, de Blandin et de bien d'autres. Wiesmann cependant ne le partage pas et veut que l'on lente la réapplicalion immédiate.

Quoi qu'il en soit, il semble vraisemblable a priori, que la partie isolée, pour reprendre, doit avoir conservé une température sinon naturelle au moins assez élevée. C'est celte idée très-rationnelle qui engagea sans doule Molinelli le père à recevoir dans un pain chaud le

nez d'un gentilhomme vénitien à qui le bourreau l'avait coupé, nez qu il réappliqua avec succès. C'est pour cela que beaucoup de chirurgiens consultés en pareille circonstance ont lâché de réchaufferie fragment amputé. Cependant l'observation et l'expérience semblent prouver que celte condition n'est rien moins que nécessaire, et que le vraisemblable peut parfaitement n'être pas vrai. Dans la majorité des cas, en effet, la réadaptation du nez, du doigt, etc., n'a été faite qu'au bout d'un temps assez notable, et le fragment presque toujours froid, «froid et noir», dit Regnault. Flurant, Lespagnol, ne furent appelés qu'après un quart d'heure; M. Velpeau ne réappliqua la pulpe de l'indicateur de M. Goorse, membre de l'Académie de médecine, qu'une demi-heure après l'accident; M. Ollicr, pour un même fragment, quarante minutes après; le nez dont Bernardin Chrétien a donné l'histoire attendit une heure; Bailey, pour une phalange, n'opéra qu'au bout d'une heure et demie; Regnault même, au bout de cinq heures, et Carlizzi, de cinq heures et demie. Ces derniers faits paraissent à peine croyables, et cependant on a vu plus haut que la queue d'un rat mort depuis vingt-deux heures avait repris parfaitement sous la peau d'un aulre rat. Enfin M. Ollier, dans ses greffes, est arrivé à des résultats tout aussi étonnants.

Pour les os, il a réussi après une heure, et pour le périoste, il a encore obtenu des grains osseux de nouvelle formation avec des lambeaux détachés d'un lapin mort depuis vingt-quatre heures. Bien plus, cet habile expérimentateur a constaté que l'abaissement de la température était une condition favorable pour la conservation de la vilalilé du périoste, lorsque la transplantation se fait plus de deux heures après la mort de l'animal ou la séparation du lambeau. Ainsi, une température de 2 à 5 degrés au-dessus de zéro donne de bien meilleurs résultats qu'en s'élevanl à 15 ou 20 degrés. L'observation des faits rapportés ci-dessus avait, du reste, fait émettre à plusieurs chirurgiens celte idée des avantages du refroidissement, mais aucun ne l'avait appuyée sur l'expérience directe. Ce serait une chose intéressante de chercher si le milieu dans lequel

séjourne la greffe avant sa transplantation a sur la réussite de celle-ci quelque influence. Il va sans dire que ce milieu doit toujours être un peu humide ; mais le vide, l'absence d'oxygène, la présence d'acide phénique si propre à arrêter les transformations putrides, offriraientils quelque avantage ou quelque désavantage?

A cet élément du temps écoulé depuis la lésion se rapporte une question purement chirurgicale et qui présente une grande importance. Lorsqu'on n'a pas affaire à une amputation complète, lorsqu'il s'agit d'un lambeau à transplanter ou d'une de mes greffes siamoises, quelle époque faut-il choisir pour l'opération? Faut-il agir par première intention ou attendre l'apparition des bourgeons charnus et faire ce qu'on a appelé une première-seconde intention ? Un vésicaloire suppurant suffirait-il pour permettre la réunion de deux animaux? Je n'ai fait directement encore aucune expérience; cependant les résultats que j'ai obtenus entre chat et rat montrent qu'il peut y avoir accolloment par tissu cicatriciel. Pour le simple lambeau de la méthode italienne, Tagliacozzo n'agissait pas par première intention; Reneaulme de la Garanne tenta de remettre en honneur cette modification, et Graëfe, qui s'en empara, lui imposa le nom ambitieux de méthode allemande. Elle paraît lui avoir donné un très-bon résultat.

Je suis porté à croire, par des raisons que je ne puis développer, que la cicatrisation par seconde intention pourra étendre ses résultats beaucoup plus loin que la réunion immédiate.

E. Nature de la greffe. — La revue rapide que j'ai faite dans le chapitre précédent des expériences de greffe opérées jusqu'à ce jour montrent qu'elles ont porté sur les organes les plus variés et sur les tissus de toute nature. Certains de ces organes, certains de ces tissus, sont ils plus aptes que d'autres à conserver cette vie indépendante, à reprendre ces connexions nouvelles, double phénomène essentiel de la greffe? Cela est probable, mais nullement démontré, et l'on conçoit que de difficultés secondaires rendraient à peu près illusoire la statistique que l'on voudrait dresser. De tous les organes, ceux qui ont paru

présenter le plus tic chances à la transplantation sont assurément le? ergots de coij et le périoste, qui donnent presque toujours des résultats heureux.

F. Age de l'animal qui fournit la greffe. — M. Ollier a insisté sur ce point, que les sécrétions osseuses après transplantation du périoste ou de la dure-mère sont d'aulanl plus abondantes que l'animal est plus jeune; chez les adultes, on n'obtient guère que des granulations osseuses isolées. Dans le cas particulier, ce résultat est. évident, à priori, pour quiconque connaît les modifications que l'Age imprime au périoste. Mais doit il être généralisé et appliqué à toutes les greffes? Je n'oserais l'affirmer, mais je le crois volontiers. Remarquons, au reste, qu'il faut bien distinguer entre la réussite de la greffe môme et l'importance des résultats qu'elle fournit, dernier point sur lequel porte l'observation de M. Ollier. Il est probable qu'un membre arrivé à son développement entier ne grandira plus-, mais il n'est pas démontré qu'il se greffera moins facilement.

2° Circonstances provenant ilu sujet qui reçoit la greffe.

A. Lieu de la greffe. — La partie à greffer peut être remise en place ou transplantée : elle peut être transplantée au voisinage ou à dislance; on peut tenter de la faire vivre sous la peau, dans le péritoine, etc., à la manière d'un parasite interne, ou en partie au dehors, comme parasite externe. Entre tous ces essais, lequel, d'une manière générale, offre le plus de chances heureuses? On ne saurait le dire; cependant les expériences nous autorisent à ne pas laisser la question absolument sans réponse.

La transplantation au voisinage, avec pédicule nourricier, est certes de beaucoup la plus favorable, et nous avons dit pourquoi. Mais ceci esta peine une véritable greffe.

La réintégration en place semble, à priori, présenter plus de chances que la transplantation à distance, mais il est difficile de se prononcer

sur ce point, et j'ai déjà dit comment la mobilité des animaux ne permet guère d'établir une statistique expérimentale. On a vu avec quelle facilité les pattes, les queues écorchées se greffent sous la peau; on a vu aussi que, pour obtenir le parasitisme externe, j'ai été obligé d'employer la greffe en deux temps, car leprocédé immédiatqui réussit presque toujours pour le parasitisme interne ne m'a jamais réussi pour l'externe. Il y a donc là une différence bien tranchée et dont l'esprit conçoit la raison. On comprend, en effet, que, enfouie sous la peau ou dans le péritoine, baignée de sucs qui peuvent jusqu'à un certain point la nourrir, la partie transplantée résiste mieux aux chances de destruction et puisse attendre l'établissement de ses relations définitives. Au dehors, au contraire, elle tend à se dessécher, à se décomposer sous l'influence des agents atmosphériques.

La crête des coqs paraît être un lieu d'élection pour la réussite des greffes : sur elle, on a vu s'implanter des ergots, des dents humaines, et, selon Baronio, une aile de serin, une queue de chat. Peut-être est-ce à sa grande vascularilé qu'elle doit celte propriété remarquable.

B. Age du sujet. — Je suis fort disposé à croire, mais sans pouvoir le démontrer, mes expériences n'ayant point été assez nombreuses, que l'âge du sujet a une grande importance, et que plus il sera jeune, mieux la greffe réussira. C'est aussi l'avis de Wiesmann, et cela concorde avec la rapidité bien connue de la cicatrisation des plaies chez les enfants, dernière trace de celte faculté singulière de la réintégration qui, lorsqu'elle disparait dans la série animale, persiste encore pour la période embryonnaire chez quelques animaux, comme le prouvent les expériences chez les têtards d'anoures, et celles que j'ai faites sur les poissons osseux.

Mais il ne faut pas s'exagérer l'importance de celte condition. Le docteur Nichols a vu reprendre un nez « noir, froid, couvert de poussière et abattu depuis trois quarts d'heure au moins «chez un vieillard âgé do plus de soixante-dix ans.

C. Etat de l'innervation. — Le défaut d'innervation dans les parties

où l'on pratique la greffe peut-il avoir quelque influence? On peut, je crois, répondre hardiment non, car toutes les expériences faites par les chirurgiens, par Nasse, par Arnemann, etc., ont montré que la section des nerfs n'agissait en rien sur la cicatrisation des plaies. Chez les paralytiques celle-ci ne paraît ni accélérée ni relardée. Quand M. Broca, étudiant l'inflammation des séreuses articulaires, coupait à ses animaux les nerfs de l'une des cuisses, il ne remarquait aucune différence entre le mode évolulionnel de la maladie dans l'un ou l'autre membre. Ce sont là des phénomènes de nutrition indépendants jusqu'à un certain point de l'action des nerfs cérébrospinaux. Il est probable que, de même, il n'importe nullement que les nerfs aient été retranchés préalablement à la partie qui doit être greffée.

D. État de santé. — L'état de santé ou de maladie du sujet doit-il être pris en considération ? Il est permis de penser que chez un animal malade, et surtout chez un être atteint de quelque dialhèse dégénérée en cachexie, la greffe réussira moins bien. Dans la scrofule, dans la syphilis constitutionnelle, il est possible que l'autoplaslie donne moins de bons résultats; il y aurait peut-être là quelque chose d'analogue à ce qu'on a signalé dans la consolidation tardive des fractures et dans d'autres circonstances.

3° Circonstances provenant et de la greffe et du sujet.

A. Nature des animaux soumis à la greffe. — Wiesmann avait cru pouvoir conclure des expériences étendues jusqu'à lui et des siennes propres, que les animaux herbivores sont plus aptes que les carnivores à la greffe animale. Il rappelait que les résultais favorables avaient été obtenus surtout sur des brebis, des lapins, un àne, des coqs, et donnait de ces laits une explication assez vague, tirée de la mollesse et de la laxilédes fibres chez ces animaux, expliquant même par là

pourquoi les greffes nasales réussissent si bien chez les Indiens qui se nourrissent de végétaux.

Je crois que l'on peut aujourd'hui rejeter et la proposition et la théorie de Wiesmann. Mais je ne serais en aucune façon étonné que la nature, ou, pour mieux dire, que le type des animaux ne fût un élément de très haute importance ; que, dans tel groupe zoologique, la greffe réussît (1), tandis qu'elle échouerait, ou serait plus difficile, dans d'autres. La rapidité de la circulation, l'activité respiratoire, la dimension des globules sanguins, la composition intime du sang, ne sauraient être indifférentes dans la réussite de la greffe. L'étude des cicatrisations donnerait sans doute d'excellents renseignements, avant de passer aux tentatives de greffe, toujours délicates. Chez les rats, sur lesquels j'ai fait presque toutes mes expériences, les plaies les plus vastes se guérissent avec une rapidité surprenante. On sait que les blessures des nègres se cicatrisent vite, et qu'ils supportent presque impunément les lésions les plus graves, celle du péritoine entre autres. La physiologie comparée présente des faits inexpliqués qui donnent une idée de différences analogues. Ainsi le péritoine des rats, des chiens, des vaches est pour ainsi dire insensible, tandis que celui des chevaux parait presque aussi susceptible que celui de l'homme. Au point de vue de la greffe, il serait extrêmement curieux d'expérimenter sur les animaux hibernants, pendant leur sommeil léthargique ; et si le hasard met entre mes mains des loirs, je ne manquerai pas d'en tirer partie.

C'est sur la crête des coqs, ai-je dit, que se sont produits les phénomènes les plus remarquables, c'est-à-dire sur un organe éminemment vasculaire, appartenant à un type animal que sa circulation rapide, que sa température élevée, rendent tellement habile à la guérison des plaies, que rarement elles suppurent lors même qu'elles enferment des corps étrangers.

^1) On sait que chez les végétaux on a obtenu des faits de ce genre; ainsi les plantes à suc lai;eu\ ne peuvent se greffer ; de même les Monocotylédonées.

Cette aptitude à la réparation des lésions, au rétablissement des liens vasculaires, est à coup sur un des éléments dont il faut tenir compte au plus haut dejjré dans la tpiestion de la réussite de la greffe. Mais il est évident que la conservation plus ou moins durable des propriétés vitales dans les parties séparées du corps, présente aussi une importance de premier ordre. Or, ces deux facultés organiques sont dans la série animale comme en opposition l'un avec l'autre, et semblent se contre-balances Chez les animaux à sang chaud, la vie est bientôt éteinte dans les parties amputées, au moins quant à ses manifestions fonctionnelles ; mais en revanche, les solutions de continuité se réunissent avec une rapidité remarquable. Le contraire a lieu chez les animaux à sang froid. Et c'est cotte opposition qui rendrait si curieuse une série d'expériences faites sur les reptiles et les batraciens. Lequel des deux éléments opposés est le plus important? L'expérience seule peut décider. Or, si l'on excepte les greffes musculaires de Wiesmann, les greffes n'ont jamais réussi chez les reptiles, les batraciens ni les poissons. Celles que j'ai tentées sont demeurées sans résultat ; mais, au reste, elles sont si peu importantes, que je n'ai pas jugé à propos de les faire figurer dans mon énuméiation. Celle nouvelle série de tentatives est encore un des desiderata de la greffe animale, et un de ceux qu'il serait le plus intéressant de remplir. Les animaux hibernants, dont l'irritabilité et la contractilité musculaires durent bien plus longtemps pendant le sommeil que pendant l'état normal, fourniraient à ce point de vue encore le sujet d'études utiles.

Enfin, changeant complètement de type animal, quittant l'embranchement des vertébrés, il faudrait étudier la greffe chez les animaux qui appartiennent aux groupes inférieurs. Les expériences de Trembley sur les hydres, de Réaumur sur les actinies, sont presque les seules essayées dans cette voie, et encore demandent-elles à être répétées. Il est impossible déjuger à priori de ce que pourra donner ce nouvel ensemble de recherches.

B. Identité ou différence spécifique de la greffe et du sujet. — J'arrive en dernier lieu à une considération dont l'importance primordiale a frappé tout le monde : je veux parler des rapports qui existent, au point de vue zoologique, entre la greffe et le sujet. La partie enlevée peut, en effet, ou bien être replacée sur l'animal duquel elle provient, ou être transplantée, soit sur un animal de même espèce, soit sur un animal d'espèce différente. Et l'on conçoit à priori, que la difficulté de la réussite sera d'autant plus grande que les rapports zoologiques seront plus éloignés entre les individus en question ; on devine même que certaines limites ne seront pas franchies, et sans les pouvoir déterminer à l'avance, on dirait presque avec le poêle :

non ut placidis coeant immitia, non ut

Serpentes avions gemiuentur, tigribus agni.

Mais avant de rechercher quel champ d'action peut nous laisser cet élément zoologique, demandons-nous s'il est le seul qui doive ici entrer en ligne, en d'autres termes, si la difficulté de la greffe sera exactement proportionnelle à la distance zoologique des êtres. Il va sans dire que je parle seulement de la difficulté théorique, et non des détails de la mise en œuvre.

Eh bien, à priori encore je répondrai non, et d'autres éléments, dans la transplantation d'espèce à espèce doivent être pris en grande considération. Voyons plutôt :

S'il s'agit d'une greffe cutanée, la constitution, l'épaisseur de la peau, la nature de ses productions phanériques, sont des circonstances qu'il ne faut pas dédaigner. L'expérience m'a montré que la réussite est beaucoup plus rare, les conditions zoologiques élant à peu près égales d'ailleurs, lorsqu'il existe entre les deux peaux des différences considérables d'épaisseur ; ainsi la greffe siamoise entre rat blanc et rat de Barbarie m'a paru beaucoup plus diflicile à obtenir que celle entre rat blanc et rat surmulot, dont les peaux sont d'épaisseurs à peu près égales. De même, il est probable qu'une peau accompagnée d'un épais pannicule graisseux s'unirait peu aisément avec une peau

maigre et libre. On peut supposer enfin que la peau d'une taupe, par exemple, prendrait moins aisément sur celle d'un hérisson, son voisin zoologique, que sur celle de quelque rongeur non revêtu de piquants. Je n'insiste pas sur ces considérations de détail, qu'on peut varier à l'infini, mais dont je serais fort embarrassé de présenter dès aujourd'hui des preuves expérimentales.

Je parlerai un peu plus longuement de la grosseur des globules sanguins. Bien que M. le professeur Robin ait démontré que les capillaires sont partout de calibre plus considérable que les dimensions des globules qu'ils contiennent, axiome de géométrie que des observations insuffisantes avaient fait méconnaître, on ne verra pas sans quelque inquiétude des globules relativement énormes s'engager dans des voies relativement étroites; ainsi des globules de chien ou de cochon d'Inde, mesurant 1/139' (1) de millimètre de diamètre dans les vaisseaux d'une chèvre, animal dont les globules n'ont que l/'250e. Or, j'ai dit que toute greffe importante nécessitait probablement l'inosculation vasculaire et les échanges sanguins. Et comme la différence entre les diamètres des globules sanguins de deux animaux n'est rien moins que proportionnelle à leur dissemblance zoologique, il en résulte que les deux ordres de difficultés ne suivent pas le même rapport. Je n'ai jusqu'ici obtenu d'échange vasculaire bien netqu'entre rat (1/147°) et surmulot(l/154e), et probablement rat et chat (1/173). El voyant, d'une part, que deux animaux voisins, comme chien (l/139e) et chat (l/173e), sont aussi différents à ce point de vue, tandis que deux animaux fort éloignés, comme chien et lapin (1/1 /|2C), sont identiques, je me dis qu'il y a là une cause de difficulté contre laquelle il faut me tenir en garde à l'avance. .Mais il est évident que les expériences sur la transfusion du sang doivent éclairer le chemin à celles sur la greffe animale, et je ne sache pas qu'on en ait institué en vue de celte condition spéciale de la différence de grosseur des globules. Ceci n'est pas sans importance pour l'application chirurgicale. En effet, parmi les

(1) Ces dimensions sont empruntées au tableau donné par M. Milne Edwards. bert. — 1863. 12

animaux domestiques, ceux dont les globules se rapprochent le plus des globules humains (1/126*) sont le chien et le lapin; il serait intéressant d'éludicr comparativement les effets de la transfusion du sang humain chez ces deux animaux.

Mais probablement ces éléments ne sont que secondaires à côté de la considération si importante des types zoologiques. Chez les végétaux, on a cru pendant longtemps que la greffe s'arrêtait à la limite du genre. Les expériences récentes de M. Bâillon montrent qu'il est possible d'obtenir des résultats, assez éphémères il est vrai, entre plantes de familles différentes, mais peu éloignées. Les faits que j'ai rapportés dans le courant de ce mémoire démontrent suffisamment que la greffe animale peut franchir des intervalles bien autrement considérables, s'il est vrai qu'une dent humaine, et môme, au dire de Baronio, une queue de chat ont pu vivre sur la créle d'un coq. Mais, dans l'état actuel des choses, il serait imprudent de hasarder aucune hypothèse. Il faut laisser au temps et aux expériences futures le soin d'éclairer cette difficile question, dont je m'engage à poursuivre l'étude avec tout le soin dont je suis capable.

4° Circonstances provenant des conditions extérieures.

Ce paragraphe étant presque tout hypothétique, je dirai seulement que peut-être les conditions de température, de saison, de climat sont pour quelque chose dans la réussite de la greffe. Buddiman, cité par Carpue, s'étonne de la rapidité avec laquelle les blessures se cicatrisent dans l'Inde, et peut-être est-ce là une des causes de la bénignité des autoplasiies dans ce pays; peut-être aussi n'est-ce qu'une affaire de race. Qui sait même si les réussites inouïes de Baronio ne sont pas dues un peu à ce qu'il opérait en Italie, au printemps? 11 faut se garder de confondre les effets de la température climatérique avec ceux dont il a été question plus haut (p. 81), et qui ne portent que sur la greffe même. D'une manière générale, il est probable que

l'aphorisme de Celse : Nimium calôrem et nimium frigus vulnerum curationem infestare, trouve ici une de ses applications.

ç II. — ■>. - phénoiii<-nc» const'putif» « la grelfo.

Je ne m'occupe ici, bien entendu, que de la greffe réussie, et n'ai pas à parler de la suppuration éliminatrice, de l'enkyslement, de l'absorption, delà gangrène, etc., qui suivent les tentatives infructueuses.

1° Établissement des connexions nouvelles.

Le cas le plus simple est celui des autoplaslies indiennes, où il existe un pédicule contenant des vaisseaux. Ceux-ci, on le conçoit, suffisent à faire prendre patience, si j'ose ainsi parler, à la greffe, en attendant la vascularisation nouvelle. Aussi les chirurgiens français, repoussant la doctrine de Dieffenbach, ont-ils recommandé de garder dans ce pédicule le plus possible de vaisseaux sanguins. Lorsqu'il s'agit de la réintégration d'un nez coupé, de la transplantation totale d'un morceau de peau, le fait de l'établissement des connexions nouvelle^ est certes plus étonnant; mais, dans tous ces cas, la partie détachée se trouve replacée dans des conditions naturelles, c'est-à-dire analogues à celles qu'elle a quittées. Or, cet établissement s'opère à la façon des cicatrisations ordinaires, par première ou seconde intention. Mais il paraît indispensable que le premier de ces deux modes de réunion intervienne pour la plus grande partie; une suppuration étendue est de mauvais augure. Au reste, l'étude approfondie de ces phénomènes n'étant, à proprement parler, que celle de la cicatrisation, ne me paraît pas, ainsi que je l'ai dit plus haut, devoir trouver place ici. J'indiquerai seulement les résultats : le lambeau, d'abord froid et pâle, se réchauffe au contact du sujet; il prend une teinte livide, quelquefois violacée, souvent avec les apparences de gangrène imminente; des phlyetènes se forment môme; l'épiderme, les poils, les ongles sedéta-

chent et tombent. Mais il ne faut pas s'effrayer, la seule chose vraiment effrayante est la dessiccation du lambeau. Car tous ces phénomènes menaçants se manifestent à la superficie ; les parties profondes, au contact des sucs nourriciers épanchés, assurent l'existence du reste de la greffe; c'est, en effet, par les parties profondes, et rarement par les bords cutanés, que se font l'adhérence et la vascularisation.

Lorsque la greffe est tout à fait anormale, lorsqu'il s'agit, par exemple, d'un membre écorché et introduit sous la peau, les choses ne se passent pas exactement de la même façon. Le plus souvent, la plaie extérieure par laquelle a été faite l'intromission se cicatrise rapidement Alors les régions voisines du corps étranger se phlogosent, et l'on perçoit les signes d'un L;onllemenl et d'une exsudation plastique plus ou moins considérable. La greffe, si on l'examine à cette époque qui dure un temps variable, est tantôt pâle comme macérée, tantôt violacée et comme gonflée de sang noir, ce qui lient probablement à la quantité de sang qu'elle contenait d'abord. Bientôt des exsudais iîbrineux, des traclus de tissu cellulaire l'enveloppent, l'appliquent contre la peau, en formant comme une toile dans laquelle la greffe jouit d'une mobilité plus ou moins étendue; mais ces Iractus cellulaires ne tardent pas a se laisser pénétrer par les vaisseaux d'alentour, qui petit à petit finissent par s'aboucher avec ceux de la partie greffée, et par établir une communication sanguine complète, et tellement évidente, qu'il n'est même pas besoin d'injections pour la démontrer. La greffe est alors véritablement greffe; elle adhère d'assez près à la peau, d'où lui vient en somme la plus grande partie de ses vaisseaux, mais se meut librement comme celte peau, et dans des limites très-élendues, sur les parties sous-jacentes.

Je sens aussi bien que personne tout ce que celte indication rapide a de vague et d'incomplet. Je m'efforce, en multipliant les expériences et en examinant les résultats à des époques différenles, de trouver les éléments d'une description plus précise.

Les choses ne se passent pas toujours aussi simplement ; parfois l'organisme du sujet se révolte, et la suppuration intervient. Cette

suppuration n'a souvent d'autre effet que de relarder la consolidation d'' la greffe, mais souvent aussi une partie de cette greffe est frappée de mort, et doit être éliminée, parfois môme la greffe entière. Après que la partie condamnée a été rejetée au dehors, la suppuration tarit, et la guérison s'achève. Il est à noter que cette partie n'est pas toujours une des extrémités de la greffe, mais que, dans le cas d'une queue, par exemple, ce peut être une des vertèbres intermédiaires; les fragments ainsi dissociés continuent à vivre séparément.

Une fois que le sang a pénétré dans les vaisseaux de la partie ainsi greffée, il les parcourt dans toute leur étendue, et si cette partie l'ait saillie à l'extérieur il va nourrir ce parasite externe. C'est ce qui arrive dans les expériences du genre de celles rapportées page 56. J'attire encore l'attention sur cette particularité de la queue greffée suivant mon premier procédé, dans laquelle le sang doit se mouvoir en sens inverse de son cours naturel, c'est-à-dire dans le sens centripète pour les artères, et dans le sens centrifuge pour les veines, ce qui devrait gêner singulièrement, et en réalité ne gêne que très-peu la circulation.

Les moyens d'union de la greffe avec le sujet ne s'arrêtent pas toujours à la phase que je viens d'indiquer. Sans parler des exsudations osseuses dont il sera question plus bas, je rappellerai seulement les ligaments nombreux que Duhamel et Baronio ont décrits dans leurs transplantations d'ergots de coq, et la véritable articulation, munie d'une synoviale, qui se forme dans ces expériences entre le crâne du coq et le noyau osseux de l'ergot.

2° Nutrition.

La communication vasculaire étant acquise, la partie greffée se nourrit, et s'il y a lieu, complète son évolution, probablement suivant les mêmes lois que si elle fût restée en place.

Dans le cas particulier des anaplasties cutanées, deux phénomènes inverses ont été signalés, qui se présentant des premiers, doivent être d'abord étudiés. Le premier consiste dans la diminution des dimen-

sions du lambeau, l'autre dans l'exagération de son activité nutritive. Les lambeaux de peau transplantés se rétractent, on pourrait presque dire, dans certains ras, se recroquevillent. Et celte rétraction, qui commence aussitôt après la séparation du lambeau, continue longtemps encore, et a causé d'amères déceptions à des opérateurs bien satisfaits de leur résultat immédiat. Elle a été signalée par les chirurgiens, et une de mes expériences (p. 39) en donne un exemple évident. Celte rétraction n'a pas seulement lieu pour les lambeaux cutanés; on a pu voir qu'elle s'exerce même sur des parties munies d'un squelette; mais ce squelette limite considérablement son action. Ainsi un tronçon de queue long de 45 millimètres n'en mesurait plus que 42 au bout de trois semaines.

M. Jobort (de Lamballe) a insisté sur une autre modification du lambeau, à savoir l'excès de nutrition. Il a fait quelquefois cette suractivité qui boursouflait le lambeau d'une manière fâcheuse, nécessitait une petite opération qu'il a appelée ïébarbcmenl. Peut-être était-ce l'observation de faits analogues qui avait conduit Dieffenbach à tant redouter la présence de gros vaisseaux dans le pédicule.

Laissant de côté ce quia trait à l'autoplastie, et qui n'a peut-être pas été suffisamment étudié à ce point de vue, me rapportant surtout aux résultats de mes propres expériences, je dirai que en définitive la partie greffée continue à croître, et que cette croissance est parfois presque aussi rapide que si elle n'avait pas quitté son lieu primitif. Ainsi, de celle queue incluse (p. 52), qui, en quatre mois a passé de 2"n,,5 à 9 centimètres, accroissement presque aussi considérable que si rien n'eût élé changé dans ses connexions. Quoique moins rapide, l'accroissement des parasites externes n'en a pas moins lieu, et l'on en a vu plus haut la preuve. Je dois faire remarquer que M. Ollier, dans ses expériences sur la transplantation des os isolés des parties molles, a constaté un accroissement peu sensible en longueur; c'est en épaisseur qu'il a lieu. On opérant sur des membres entiers, comme je l'ai fait, on n'obtient pas les mêmes résultats, et l'accroissement paraît se faire suivant les règles ordinaires.

Cette considération fournit matière à des hypothèses singulières, que j'ai soumises à l'expérience, laquelle ne les vérifiera probablement pas. On peut se demander si une queue ainsi incluse ne grandira pas presque indéfiniment, sans s'arrêter aux limites que dans son état normal elle n'eût pas franchies. Ou encore si la queue d'un très-jeune animal, introduite sous la peau d'un très-vieux, et arrosée de ce sang de vieillard, se développera sans encombre ; et réciproquement, si la queue de l'animal 1res -vieux reprendrait quelque énergie vitale en puisant sa nourriture dans le sang revivifiant d'un jeune être. Si, en un mot, l'organe porte en lui la raison exclusive de sa forme, ou si celle-ci peut être notablement influencée par les milieux dans lesquels il vit. Mais ceci se rapporte plutôt à un des paragraphes qui qui vont suivre.

La cicatrisai ion des plaies à la surface des parties greffées, s'opère fort bien, et, ce semble, aussi vite que sur le reste du corps. On a même pu voir que la guérison de l'extrémité des queues parasitaires externes est presque aussitôt achevée que celle de l'extrémité du tronçon; l'absorption des substances toxiques se fait avec la même rapidité. Enfin, des fractures pratiquées sur une queue parasitaire interne se sont consolidées rapidement. L'évolution de ces parasites internes a présenté deux particularités intéressantes : d'une part, les apophyses osseuses ne se sont que très-peu développées; ceci lient à ce principe général en analomie que l'action des parties molles détermine la forme des parties dures, et que les saillies osseuses ne se développent que sous l'influence des contractions musculaires; or, ici les muscles subissent la dégénérescence graisseuse. D'autre part, la soudure des pièces épiphysaires s'opère de très-bonne heure sans qu'il soit permis pour cela de conclure que l'os est arrêté clans son développement. Ainsi tandis que les muscles s'atrophient, les os grandissent et achèvent prématurément même leur ossification ; cela n'a rien d'étonnant, puisque le mouvement est indispensable à la fibre musculaire qui ne vit que par l'exercice de sa propriété spéciale.

Mais les parties transplantées ne contiennent pas que des muscles et

des os, et nous devons étudier les autres modifications qu'elles présentent.

3° Sécrétions.

Les sécrétions des glandes sudoripares semblent se faire sur le lambeau cutané comme auparavant ; mais peut-être n'en est-il pas de même de celles des glandes sébacées, à cause de la liaison de ces organes avec l'appareil capillaire.

Les résultats présentés par les poils varient en effet d'une manière remarquable. D'abord, et ceci est une règle à peu près universelle, ils tombent assez rapidement et ne tardent pas à repousser. Ceci l'ait, le plus souvent ils continuent à croître comme par le passé, indéfiniment si ce sont des cheveux : ainsi le malade de Lisfranc présentait huit mois après l'opération, sur la base de son lambeau, de longs cheveux qu'il fallait couper; ainsi M. Jobert (de Lamballe) s'est applaudi d'a\oir refait un sourcil avec un morceau de cuir chevelu portant une soixantaine de cheveux qui poussèrent parfaitement. D'autres lois, le bulbe pileux s'atrophie et les poils, même les cheveux, deviennent du duvet ; cela est arrivé souvent à Blandin et à Dieffenbach, et j'ai entendu raconter un pareil fait à mon honoré maître, M. Micbon. Euliu, en sens inverse, M. Jobert (de Lamballe) a vu quelquefois le duvet soyeux du lambeau ^e développer comme de véritables poils.

Toutes ces variantes s'expliquent facilement par quelque modification dans la sécrétion des follicules pileux. Je n'ai vu nulle part signaler de variations dans la couleur des poils; Userait cependant iresnaturel de le? voir quelquefois blanchir. J'avais tenté sur ce point des expériences qui sont restées sans résultat.

Dans les transplantations cutanées chez les animaux, les auteurs n'ont aucunement parle de changements dans la sécrétion pileuse. C'est un élément dont il faudra tenir compte si l'on lente jamais sérieusement de transplanter sur l'homme un morceau de peau d'animal.

Ainsi que les poils el les plumes, les ongles el l'épiderme tombent et repoussent; cel.i est arrivé pour tous les doigts coupés. Mais les ergots, plus solidement maintenus, restent en place et s'allongent sans avoir été ébranlés.

Enfin, la modification des appareils de sécrétion peut aller jusqu'à transformer une muqueuse en peau el réciproquement, lorsque les conditions sont changées pour le lambeau greffé. L'identité théorique des muqueuses et de la peau est chose bien évidente, et depuis longtemps les chirurgiens connaissaient des faits de transformations de l'une des formes dans l'autre Ainsi la muqueuse du gland, particulièrement, prend quelquefois tous les caractères du tégument cutané, jusqu'à présenter des poils. Inversement, Hébréard cite un idiot qui tenait constamment les genoux fléchis el dont la peau des jarrets était devenue une vraie muqueuse. Dclpech, le premier, utilisa pour l'auloplastie celte dernière modification. Sa pratique a été imitée depuis, notamment par Dieffenbach. Mais je ne connais pas de travail où l'on ait analysé avec un soin suffisant la marche de ces transformations. II serait surtout curieux de voir comment apparaissent ces poils que portent quelquefois les muqueuses.

4° Innervation.

Je ne puis parler ici que de la sensibilité, puisque les muscles s'atrophient ordinairement dans les parties greffées. Cependant les auteurs rapportent quelques faits, mais peu étudiés, témoignant que la contractilité volontaire peut reparaître dans des fibres musculaires transplantées.

Lorsqu'on a taillé le lambeau des anaplaslies indiennes, la sensibilité y persiste le plus souvent; mais par une apparente bizarrerie, qui a beaucoup étonné les premiers observateurs, le malade rapporte les impressions qu'il perçoit à l'endroit où a été fait l'emprunt cutané, au front, dans la rhinoplastie. Cela est cependant bien naturel, puis-

que ce lambeau possède encore un pédicule par lequel il reçoit une partie de ses nerfs primitifs. Pins lard, les choses se régularisent, soit que l'habitude ait rectifie l'erreur de lieu commise par le malade, soit qu'il y ail eu quelque soudure entre les nerfs divisés du lambeau et ceux des bords cutanés de l'ancienne |daie. Celte dernière explication peut seule s'appliquer au cas où l'on a pratiqué la section du pédicule. Tout rentre ordinairement dans l'ordre, dit M. Jobirt de Lamballe au bout d'un mois ou d'un mois et demi: d'après d'autres opéralenrs, ce terme paraît un peu trop rapproché. Chez un malade de Elandin, la sensibilité normale avait reparu après trois mois, après huit mois chez un autre; elle était excessive au bout de quatre mois dans une paupière refaite par M. Jobert ule Lamballe : Dieffenbach assigne une année.

Ce chirurgien n'a jamais constate cette erreur dont je viens de parler, et, ne l'ayant pas observée, il n'hésite pas à la nier : « Ce paraît être, dit-il, une assertion faite à plaisir. » 11 est heureux pour l'éminent opérateur allemand quel'. ai ne soil pas réduit à retourner sa formule trans-rhénane en disant : Ce paraît être une négation faite à plaisir. Son élève M. Phillips nous explique en effet, que cette différence dans l'observation d'hommes également exercés tient exclusivement à leurs procédés opératoires. Lisfranc et Blandin conservaient au pédicule une base assez large prise entre les deux sourcils et qui contenait ainsi le nerf frontal. Au contraire, Dieffenbach, disséquant la peau jusqu'au grand angle de l'œil, séparait de leur tronc toutes les irradiation*; nerveuses appartenant au nerf frontal, de telle sorte que son lambeau devenait immédiatement insensible.

Lorsqu'une partie (doigt, nez, etc.) a été entièrement séparée du corps, la sensibilité y reparaît au bout d'un certain temps, quoi qu'en ait dit Pouleau. Mais les auteurs ne paraissent pas avoir attaché d'importance à l'analvse de ces phénomènes si intéressants pour le physiologiste, sinon pour le chirurgien.

Qu'adviendra-t-il [tour mes queues de rat greffées en parasites externes? Recouvreront-elles la sensibilité? Une difficulté singulière se

présente dans le cas des greffes obtenues par mon premier procédé : si celte sensibilité par impossible reparaissait, il faudrait quelle fût transmise dans une direction centrifuge, c'est-à-dire inverse de son cours habituel ; mais ceci n'est pas un obstacle absolu, car les expériences de MM. Philipeaux et Vulpian ont rendu très-probable la propagation dans les deux sens de l'influx nerveux. Je ferai seulement remarquer que, dans les monstres polyméliens qui présentent avec mes greffes de nombreuses analogies, la sensibilité du membre surnuméraire est le plus souvent très-obscure.

Il y aurait à faire de bien curieuses observations sur le retour de la sensibilité, en supposant qu'il eût lieu, si la partie greffée n'avait pas été prise sur le sujet lui-même. Je ne puis malheureusement apporter aucun fait; mais j'ai souvent pensé à des expériences qui pourraient être bien intéressantes : je voudrais intercaler entre les deux bouts d'un nerf divisé un morceau de nerf appartenant à un autre animal, afin de voir si ce nerf se prêterait passivement au passage de l'ébranlement nerveux sensilif ou moteur, comme un vaisseau au passage du sang. Je voudrais encore entrecroiser les nerfs de deux animaux, et, les maintenant au contact longtemps après la soudure, voir si les régions auxquelles se distribuent ces nerfs deviendraient, pour ainsi dire, au point de vue nerveux, partie constituante du nouvel être avec qui elles auraient été mises en rapport. Mais pour ces expériences, comme pour tant d'autres, j'ai eu les mains liées par des conditions matérielles.

La sensibilité se rétablit donc dans certains cas; mais comment se rétablit-elle? La régénération nerveuse donnait une solution assez simple de celle question ; mais, pendant bien longtemps, elle a été repoussée. M. Joberl (de Lamballe) ne veut pas l'admeltre; il affirme qu'il a vainement cherché, dans des lambeaux d'autoplastie redevenus sensibles, les nerfs reproduits; ses autopsies ont porté sur des animaux et sur l'homme : il n'a jamais vu de nerfs dans le lambeau, les anciens étant détruits et ceux des parties voisines ne franchissant jamais la cicatrice. M. Joberl (de Lamballe) tente alors d'expliquer le

retour de la sensibilité par une action chimique nutritive exercée par les globules sanguins, action chimique qui développe une certaine quantité d'électricité, laquelle se transmettrait aux extrémités des nerfs entourant le lambeau. 11 croit avoir remarqué, en effet, que le retour de la sensibilité correspond exactement avec le rétablissement de la circulation.

Cette dernière assertion, l'analyse des faits derhinoplastie et les expériences ci-dessus rapportées, prouvent qu'elle ne peut être acceptée. L'impossibilité où s'est trouvé un anatomiste aussi babilede retrouver clans le lambeau aucun filet nerveux est un argument plus sérieux; mais peut-être n'eùt-on pas eu le même résultat en demandant au microscope ce que le scalpel était impuissant à montrer.

La régénération des nerfs, complètement séparée des centres nerveux, a été mise hors de doute par les belles expériences de MM; Philipeaux et Vulpian : ces physiologistes fixenl même le temps après lequel peut avoir lieu le retour de la sensibilité; ce temps n'était pas moindre de trois ou quatre mois dans des opérations faites sur de jeunes chiens. Il faut, en effet, qu'il se fasse dans les nerfs du lambeau un triple travail de dégénérescence, de rédinlégralion et de soudure avec les nerfs des régions voisines. C'est cette dernière condition qui me paraît bien difficile à remplir par mes membres parasitaires et qui me fait douter de la possibilité d'y voir renaître la sensibilité.

Je n'ai parlé jusqu'ici que des nerfs du système cérébro-spinal; ceux qui accompagnent les artères et règlent leurs mouvements paraissent assez vite recouvrer leurs fonctions, car le lambeau reprend généralement sa couleur normale et la conserve, malgré l'action du froid. Cependant un nez fabriqué par Dieffenbach bleuissait encore au froid six mois après la guérison.

5° Influence du sujet sur la greffe, et réciproquement.

1, a greffe, une fois prise, devient parlie intégrante du sujet el doit subir de sa part des influences qui pourraient, on le conçoit, entraîner quelquefois d'importantes modifications. Dans l'élat de santé, ces modifications sont peu apparentes, mais elles se mettent en évidence dans certaines maladies. L'exemple le [dus fréquent el presque le seul que je connaisse, c'est, dans le cas des anaplasties cutanées, l'extension à la greffe de certaines maladies du sujet. Tous les auteurs citent des faits analogues observés sur l'homme : ce sont des érysipèles, des varioles, etc., qui gagnent le lambeau. Mais si ces maladies surviennent dans les premiers temps, le lambeau est épargné, la réunion vasculaire n'ayant pas encore eu lieu ou étant insuffisante. C'est probablement celte dernière raison qui explique pourquoi le malade de Dieffenbach dont il est question au paragraphe précédent, ayant eu la jaunisse, son nez seul fut exempt de coloration. On sait, en effet, avec quel soin ce chirurgien évitait de laisser quelque vaisseau important dans le pédicule.

En sens inverse, Dieffenbacb avait pensé que la transplantation d'un lambeau cutané sur la plaie consécutive à l'ablation d'une tumeur cancéreuse ou d'un ulcère scrofuleux pourrait, en modifiant la vitalité delà partie, déterminer une guérison définitive. MM. Martinet (de la Creuse) et Phillips ont développé celle opinion et se sont loués beaucoup de l'avoir mise en pratique. Mais je ne crois pas que personne partage aujourd'hui les espérances théoriques de ces chirurgiens.

La question est plus compliquée el plus intéressante peut-être, de savoir ce qu'il adviendrait si la greffe venait d'un autre individu que le sujet. L'empoisonnement du sujet, par exemple, soit par une substance toxique, soit par quelque virus, portera- t-il son action également sur la greffe? Un os greffé peut-il devenir rachitique, être atteint de périostite, etc.? J'ai dit plus haut ce qu'on pourrait tenter pour rechercher rinlluence de l'âge du sujet sur le développement de la

— 10* — greffe. Quant au sexe, Hunter croit avoir montré que les ergots de jeune coq transplantés sur une poule n'y «rendissent pas autant que sur un autre coq. Il serait intéressant de vérifier l'expérience et de chercher à la répéter pour d'autres organes caractéristiques d un

sexe.

Je n'ai pas été assez heureux jusqu'ici pour pouvoir étudier ce qu'il advient aux parties greffées sur un individu d'une autre race ou même d'une autre espèce. Un morceau de peau changera-t-il de nature? ses poils, par exemple, changeront-ils de couleur si ce morceau est accolé sur un autre animal? Le rat blanc et le surmulot, entre qui la greffe prend si bien, me faisaient espérer de pouvoir aisément poursuivre cette étude; mais la férocité de ce dernier animal ne m'a pas encore permis de réussir. Je suis cependanl bien loin de désespérer.

Enfin on peut se demander ce qui arriverait dans le cas où une greffe malade serait transportée sur un sujet sain : que deviendrait, par exemple, un os atteint de périoslose syphilitique? Celle-ci continuera-t-elle son évolution? guéri ra-t-ellè, infectera-t-elle l'individu sous la peau duquel l'os aura été transplanté? Qu'adviendrait-il encore si la peau greffée était atteinte de cancer? A la première question, il ne sera peut-être jamais possible de répondre autrement que par induction, et je ne sais pas trop encore, je l'avoue, où trouver les bases de celte induction. Je me propose, en tout cas, de rechercher l'effet de la transplantation sur les affections traumatiques et rachiliques

des os.

Mais dans le cas des greffes siamoises, là où il n'y a pour ainsi dire ni greffe ni sujet, je crois que toute maladie virulente de Tun des animaux se communiquera à l'autre, comme il est advenu des empoisonnements belladones. L'examen des monstres doubles tend même à faire supposer qu'une affection grave quelconque ne pourrait atteindre l'un des animaux sans que, grâce à la communication sanguine, Fa santé de l'autre ne se trouvât plus ou moins compromise.

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