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De la greffe épidermique

Le 8 décembre 1869, je présentai à la Société de chirurgie, un malade du service de mon excellent maître, le Dr Guyon. J'avais pratiqué sur ce malade une expérience nouvelle pour laquelle je proposai alors le nom de greffe épidermique ; elle consistait à transporter sur une plaie granuleuse de petits lambeaux formés des parties superficielles du tégument. Cette expérience m'avait été suggérée par l'observation des îlots épidermiques qui se forment spontanément sur certaines plaies; je m'étais demandé si on ne pourrait pas, par une greffe, obtenir la formation d'îlots de cicatrisation analogues et hâter ainsi la guérison; il y avait là un double intérêt physiologique et pratique. Le résultat fut celui que j'osais à peine espérer, non-seulement les petits lambeaux restèrent adhérents aux bourgeons, mais bientôt ils commencèrent à s'étendre et à former un îlot de cicatrisation.

Mais je ne pouvais évidemment tirer de conclusions d'un seul fait, je devais, comme le disait M. Trélat, user de réserve, et me métier des coïncidences, quoique dans le cas particulier elles fussent difficiles à admettre. Ma communication se terminait par ces mots : « J'aurai à examiner, au point de vue clinique, dans quelles plaies, à quelle période d'évolution de ces plaies, cette expérience, que je nommerai volontiers greffe épidermique, peut réussir...

J'aurai encore à rechercher jusqu'à quel point cette petite opération peut être applicable et utile pratiquement.

Enfin, j'aurai à étudier, autant que possible, le processus histologique ; y a-t-il simple effet de contact, de voisinage? Y a-t-il prolifération des éléments transplantés? (\) »

Depuis lors, j'ai pu répéter et multiplier mes expériences, les

(i) Société de chirurgie, 8 déc. 1869.

varier de plusieurs façons, en pratiquer sur les animaux, étudier le processus histologique et arriver à un certain nombre de conclusions intéressantes. Mais bien des points restent encore à déterminer ou à démontrer, d'une façon plus complète, des applications nouvelles à tenter, de nombreuses expériences à aire; de sorte que ce travail n'est qu'une première esquisse de la question. Il est basé sur des expériences pratiquées par moi sur plus de 50 malades et sur des recherches physiologiques et histologiques que j'ai pu faire avec les bienveillantes directions de M. le Dr Ranvier et l'aide de plusieurs de mes collègues, au Laboratoire de médecine du Collège de France et à l'hôpital Beaujon.

Je me suis servi en outre des observations qu'ont bien voulu me fournir quelques-uns de. mes camarades d'internat, et celles déjà nombreuses que j'ai trouvées dans les journaux français et étrangers.

En effet, à Paris, la greffe a été adoptée par plusieurs de mes maîtres; j'ai des remercîments tout particuliers à adresser à MM. Gosselin, Guyon, Alph. Guérin et Duplay, pour les encouragements et les facilités qu'ils m'ont accordés. A Lyon, à Rouen et à Strasbourg, elle a été expérimentéeentre autrespar MM . Ollier, Duménil, Olivier et Herrgott. J'ai à signaler la thèse de M. Colrat (1), l'article de M. Poncet (2), la présentation de M. Marc Sée (3), l'article de M. Lauth (4), celui de M. Aug. Reverdin (5); on en trouvera d'autres dans différents journaux, et une nouvelle thèse (6) a été passée à Paris, récemment sur le même sujet,

En Suisse, des expériences ont été faites par quelques chirurgiens, parmi lesquels mon savant compatriote, M. Rouge (7).

La pratique de la greffe a surtout commencé à se répandre depuis queM. Pollock l'eut essayée avec succès à Londres; plusieurs malades furent présentés à la Société clinique de Londres (8),

(1) Thèse de Montpellier, 1871.

(2) Lyon médical, n° 22 et 23, 1371.

(3) Société de chirurgie, 1er juin 1870.

(4) Gazette médicale de Strasbourg, 1er juin 1871.

(5) Gazette médicale de Strasbourg, 1SI et 15 septembre 1871.

(6) J. Cluzant, thèse de Paris, 1871.

(7) Bulletin de la Société médicale de Suisse romande, n° 93 septembre 1671

(8) Laneet, 19 nor. 1870.

par MM. Pollock et Lawson; ils furent le sujet d'une discussion intéressante à laquelle prirent part MM. Croft, Mason, Watson, Arnott, Durham, Collender, etc. La méthode passa alors dans la pratique et fut adoptée par un grand nombre de chirurgiens de Londres et d'autres villes; je citerai MM. Fergusson, H. Sée, Holmes, Couper, Bryant, Woodman , Johnson Smith, Fiddes, Barlow, Goldie, Nichols , Nelson Dobson, etc., etc. On trouvera un grand nombre d'observations publiées dans les journaux anglais (Lancet, Médical Times and Gazette, British médical Journal).

C'est d'Angleterre, je crois, que la nouvelle méthode nassa ensuite en Allemagne, où des expériences intéressantes furent faites à Vienne, par le professeur Czerny (1), dans le service de M. le professeur Billroth, par un médecin russe, dans le laboratoire deM. Stricker; des applications pratiques par M. Hofmolk (2), dans le service de M. Pumreicher, et dernièrement par M.Necolitzki (3). D'autres publications, faites dans l'Allemagne du Nord, sont dues à Tacentro (4) (de Kiew), Heiberg (de Christiania) et Schulz (5) (de Berlin), Lindenbaum (6) (de Moscou) et Bauke.

En Russie (7), après que M. Scoroft' eut rendu compte (dans le Medicinski westnik) de mes expériences faites à la Charité, M. Tanowitsch Tschainski les répéta à l'hôpital militaire de Saint-Pétersbourg, et les publia dans le même journal.

En Italie, quelques observations paraissent également en 1871; elles sont dues à MM. Marcani (8j, Perassi (9), et à M. Albanèse (10) (de Païenne); à MM. Pellizari et Corracti (11).

Je trouve encore une observation intéressante, publiée en

(1) Centralblatt fur die Medic. Wissentch. , 1870 et 29 avril 1871.

(2) Wiener medizinische Presse, n° 12, 1871.

(3) Wiener medizinische Wochenschrift, n° 35, 26 août 1871.

(4) Berliner Wochenschrift, 1871, n° 8.

(5) Id. n« 16.

(6) Id. n°ll.

(7) Je dois ces renseignements au Dr Efvemowski, médecin de l'hôpital d'Oniasdou, à Varsovie.

(8) Nuova Liguria medLa, 30 juin 1871.

(9) Gazetta chimica de Galermo, f. V ei VI, 1871.

(10) Giornale délia R. Academia di med. di Torino, 30 août 1871.

(11) Thèse de Colrat

Amérique, par M. B. Howard (1), et une traduction en anglais de cas de greffes, observée par M. Mesterton d'Upsal (2).

Ces indications suffisent pour montrer que la méthode de la greffe s'est rapidement répandue un peu partout, et qu'elle a plus de valeur pratique que ne le pense M. Page (3), quand il dit que « c'est une opération qui ne paraît pas devoir prendre un rang définitif dans la petite chirurgie. On comprendra facilement que je ne puisse, dans cet article, citer tous les auteurs qui se sont occupés de la question, il est probable que je ne les connais pas tous, mais je tâcherai au moins de rendre autant que possible à chacun ce qui lui est dû et de ne laisser de côté aucun aperçu original.

Jusqu'ici, à ma connaissance, aucune réclamation sérieuse n'a été produite contre la priorité qui, je crois, m'appartient. Cependant, je lis dans un journal italien (4), qu'on a revendiqué pour le professeur Tigri de Sienne, « sinon la pratique, au moins la conception de la persistance de la vitalité des éléments de la peau transplantée. L'observation de Tigri remonte à sa publication faite à Sienne en i 866, sous le titre de Sommario anatomico e fisiologico, dans lequel, à la page 29, il parle de la vie des éléments anatomiques et relève le fait de l'adhésion de l'épiderme , après que par un vésicatoire il avait été détaché du derme propre. »

Je n'ai malheureusement pas pu me procurer le texte même

de Tigri, mais en tout cas, s'il est possible de transplanter Fépi-

derme soulevé par un vésicatoire, ce que je ne crois pas, les

applications n'étaient point connues, et jusqu'à nouvel ordre,

je vois que la pratique de la greffe sur les plaies date de 1869.

Si j'ai conservé à ce travail le titre de greffe épidermique, qui dans la pratique n'est pas parfaitement exact, c'est que tout démontre que dans le lambeau transplanté composé de tout l'épiderme et d'un peu de derme, ce n'est pas ce dernier qui

(1) The médical Record. New-Iork, 25 mai 1871.

(2) British médical Journal, 15 nov. 1871. Traduction par M. le Dr Moore de Dublin.

(3) British médical Journal, 17 déc. 1870.

(4) La Nuova Liguria medica, n° 6, 28 féy. 1871. La réclamation est tirée des Annales universelles de médecine, sept. 1870.

est actif, c'est l'épiderme seul; c'est 1'épiderme qui se soude, e'est lui qui détermine la formation d'îlots cicatriciels, et dans ces îlots on ne voit se produire qu'une seule chose : de l'épiderme. Je dirai plus loin qu'il est même presque prouvé que si pratiquement on pouvait facilement transplanter l'épiderme seul, cela n'empêcherait pas d'obtenir les mêmes résultats; il est parfaitement clair et certain pour moi, que les greffes minces, contenant très-peu de derme, réussissent tout aussi bien, et probablement même mieux que celles qui comprennent toute ou presque toute l'épaisseur du derme.

Dès lors il faut se rapprocher autant que possible de la greffe épidermique pure, ce que mon procédé permet de faire; il y a là des avantages que je ferai ressortir. J'utiliserai cependant pour ce travail des cas de greffes faites par d'autres procédés, mais j'aurai soin de l'indiquer; le résultat étant d'ailleurs le même. Celui-ci a moins d'importance qu'on ne pourrait le croire.

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