QUELQUES EXPÉRIENCES PHYSIOLOGIQUES. PROCESSUS DE CICATRISATION
Je n'ai point l'intention de traiter ici complètement cette partie intéressante du sujet. A mesure que je l'étudié, de nouvelles expériences à faire se présentent à mon esprit; je veux seulement indiquer les points importants actuellement acquis.
Quelques expériences et quelques recherches histologiques avaient déjà été faites par MM. Czerny, Fiddes, Page, Cobrat et Morat, et par un médecin russe, dans le laboratoire de M. Strieker, etc., avant que. emoêché usque-là par les événements, j'eusse pu moi-même exécuter ce que, dès le début, je m'étais proposé. Je crois être, néanmoins, arrivé sur plusieurs points à des résultats plus complets et un peu différents de ceux qui ont été publiés jusqu'ici, à ma connaissance (1).
§ I. — J'ai dit qu'on peut transporter les greffes d'un sujet sur un autre, d'un nègre sur un blanc, et réciproquement. Je crois être le premier à avoir fait ces expériences, que j'ai répétées bien des fois, et dont la seconde a été depuis faite par MM. Pollock et Johnson Smith. On peut greffer des lambeaux empruntés, soit à des membres amputés, soit à un cadavre, peu de temps après la mort (Hofmolk, Prudhomme, plusieurs chirurgiens anglais, etc.) (2).
On peut greffer sur l'homme ou sur un animal des lambeaux provenant d'un autre animal d'espèce différente. C'est ainsi que, par exemple, j'ai greffé sur l'homme des lambeaux empruntés au lapin, Hofmolk, la peau du chien, Philippe, la peau du chien et du lapin, etc.
Sur le lapin, j'ai greffé des lambeaux pris sur l'homme et sur le chat, sur le mouton, des lambeaux pris sur l'homme. Un médecin russe a greffé sur le chien un lambeau pris sur lui-même, et M. Czerny la peau du lézard sur la grenouille.
Il ressort de ces expériences, qui pourront, on le comprend,
(i) Voici ma communication à la Société de biologie, 2o nov. 1871, et ma note communiquée à l'Académie des sciences par M. Cl. Bernard, 27 mai 1871 . (2) Médical Times and Gazette, 29 oct. 1871.
être multipliées et variées) à l'infini, que la greffe peut se faire non-seulement d'un animal à un animal voisin, mais même franchir les limites de l'espèce et de la famille. Ce n'est pas certes un des résultats les moins curieux de nos recherches.
Je n'ai remarqué aucunes particularités spéciales dans ces greffes d'un animal à un autre, relativement aux îlots cicatriciels formés, et je dois dire que l'épiderme qui se développe dans ces cas m'a paru présenter toujours les mêmes caractères ; ce n'est pas de l'épiderme d'homme, de lapin ou de chien qui se forme, (/est de l'épiderme de cicatrice. Quand le lambeau greffé était pigmenté, comme dans mes greffes de nègre et de chat noir, j'ai vu le lambeau, une fois adhérent, pâlir peu à peu et perdre bientôt sa coloration. Les îlots formés, quand j'ai pu suivre bien nettement leur développement, n'ont pas présenté d'autres caractères que ceux des greffes blanches. M. Johnson Smith a observé le même phénomène dans une greffe nègre, et je suis étonné de lire que M. Pollock a constaté que l'épiderme formé autour d'une greffe de même nature était pigmenté. Ce fait est une exception à une loi que mes expériences m'avaient fait croire générale.
Pour déterminer quelles parties dans le lambeau sont actives et nécessaires, j'ai essayé de greffer isolément quelques-unes de ces parties. J'ai essayé bien des fois de greffer l'épiderme corné pur, pris dans les points où il est épais, à la main ou au pied; jamais je n'ai réussi. M. Czerny a échoué également dans ses essais. Je n'ai pas mieux réussi en transplantant de petits lambeaux de la couche cornée soulevée par un vésicatoire ; les petits lambeaux n'ont pas mieux adhéré que des morceaux de baudruche ou de papier. Cette dernière expérience, dont le résultat était prévu d'avance, a été faite par moi, par mon collègue À. Hybord et par M. Page (1).
La couche cornée ne se greffant pas, j'ai réussi cependant plusieurs fois à faire prendre de petits lambeaux très-minces, pris par le procédé ordinaire, mais sans faire saigner. Il est bien probable que, dans ces cas, il n'y avait pas de derme; cela confirmait les observations de M. Fiddes, en admettant toutefois.
(i) Britisb médical Journal, 17 déc. 1870.
ce que je crois très-probable, que celui-ci enlevait au moins une partie de la couche de Malpighi. Mes expériences négatives avec l'épiderme corné pur m'engagent à admettre cette interprétation. L'épiderme seul, mais l'épiderme vivant, celui de la couche profonde, serait seul nécessaire au succès de la greffe. J'ai voulu cependant en donner une preuve plus irrécusable, en déposant à la surface d'une plaie le liquide recueilli en raclant la peau dénudée par un vésicatoire; je n'ai jamais réussi à rien obtenir par ce moyen. Il resterait donc, si l'on s'en tenait à ces expériences seules, un léger doute sur le rôle possible du derme. Je signale des expériences faites par M. Czerny, qui a greffé, non plus la peau, mais des lambeaux de muqueuses (polype muqueux des fosses nasales, luette). Il a vu se former des îlots plus minces, brillants, moins blancs qu'avec la peau; mais les cellules formées étaient cependant des cellules épidermiques et non des cellules épithéliales analogues à celles qui avaient été transplantées. M. le professeur Broca avait, si je ne me trompe, déjà greffé des lambeaux de muqueuse.
§ II. — Si maintenant j'arrive au processus, j'ai à étudier deux choses : 1° comment se fait l'adhérence du lambeau; 2° comment se forme l'épiderme autour de lui.
Adhérence du lambeau.— -Cette adhérence, cette soudure se fait en deux temps.
Au bout de quarante-huit heures, j'ai trouvé le derme sans modifications appréciables, comme flottant, ne paraissant nullement soudé, sur des coupes minces. Mais, à cette époque déjà, je trouvais deux bourgeons épidermiques de nouvelle formation, toujours dans le même point; partis de l'épiderme greffé, ls plongent entre le bord du lambeau et le tissu embryonnaire de la plaie, avec lequel ils font corps. Ces bourgeons sont constants et enchâssent pour ainsi dire le lambeau tout entier sur ia surface où il a été transporté. Plus tard, ils acquièrent de plus grandes dimensions; je les appelle bourgeons d'enchâssement. Sur toutes les coupes, je les ai retrouvés sans exception.
Ce n'est que plus tard qu'on commence à apercevoir dans le derme des vaisseaux embryonnaires en rapport de continuité avec ceux du tissu sous-jacent, et qui paraissent en provenir;
les éléments du derme sont déjà modifiés, si bien que quelques jours encore (dans un cas le septième jour), ce derme a complètement pris les caractères du tissu embryonnaire, à part cependant les fibres élastiques, qui persistent.
L'adhérence de la greffe se fait donc par l'épiderme ; la soudure du derme n'est que secondaire et accessoire; le rôle du derme dans les propriétés des îlots formés est donc complètement nul; ce n'est pas quelques fibres élastiques persistant dans l'espace de 3 ou 4 cent., qui peuvent donner à un îlot de 2 ou 3 cent, sa souplesse et sa résistance.
Ce que je viens d'établir s'accorde mieux que la soudure attribuée au derme avec un petit fait que j'ai observé plusieurs fois.
Dans certains nombres de cas (voir obs. 4) il m'est arrivé de trouver sur les bandelettes de diachylon des greffes, qui, placées la veille, avaient manqué, de les remettre néanmoins en place et de les voir prendre parfaitement ;'Heiberg et Schulz ont observé le même fait. Les greffes baignant dans les liquides de la plaie avaient conservé leur vitalité et on comprend que leur épiderme ait pu fournir ses bourgeons ; la soudure par le derme serait plus difficile à admettre.
B. Développement de Vîlot. — Sur une greffe de quelques jours, on voit partir des bords une couche épidermique, plus ou moins épaisse, plus ou moins irrégulière; elle envoie par sa face profonde des bourgeons épidermiques, de formes souvent bizarres, renfermant quelquefois des globes épidermiques; ces bourgeons plongeant dans le tissu embryonnaire de la plaie. Aux limites extrêmes de l'îlot la couche épidermique jusque-là bien distincte, s'élargit en devenant diffuse, en s'éparpillant entraînées, ou en éventail. Les cellules épidermiques à ce niveau, et ce sont les dernières formées, se distinguent des bourgeons charnus par leur coloration plus rose par le carmin (pièce durcie dans l'acide chromique au 500°), et par l'existence d'un seul gros noyau; les cellules embryonnaires voisines ont à peu près les mêmes caractères qu'ailleurs, cependant j'ai vu leurs noyaux groupés au centre de Té' ' .ent, plusieurs n'en renfermaient que deux et j'en ai vu qui çn renfermaient un seul en forme de biscuit. Les
cellules épidermiques nouvelles diffèrent de celles qui sont un peu plus âgées par les caractères suivants : au lieu d'être polyédriques, aplaties, dentées, et de renfermer un noyau ovalaire, elles sont plus grosses, paraissent presque sphériques, ne sont nullement dentées, et renferment un gros noyau rond. On rencontre souvent de ces grosses cellules dans les couches épidermiques fournies depuis quelques jours, mais toujours dans la couche profonde.
Jamais je n'ai vu les cellules épidermiques des bords de l'îlot renfermant deux noyaux, ou un noyaux en voie de division. Rien absolument n'indique une prolifération de ces éléments. Rien non plus n'indique la formation dans un blastème. Il n'y, a donc qu'une troisième hypothèse possible : c'est que l'épiderme transplanté détermine par sa présence la transformation' des cellules embryonnaires en cellules épidermiques. M. Gubler donne, nous a-t-il dit, aux phénomènes de cet ordre, phénomènes qui rappellent ceux cfu'on appelle catalytiques, la dénomination d'actions catabiotiques.
MM. Morat et Colrat indiquent un réseau particulier siégeant dans la partie que ce dernier appelle « zone épidermoïdale, » ce réseau jouerait un rôle dans la formation de Fépiderme. J'aii cherché sans y réussir à trouver ce réseau particulier; il y a bien un réseau qui emprisonne les cellules embryonnaires (pièces durcies dans l'acide chromique), et qui paraît se prolonger dans l'épiderme nouveau, mais artificiel ou non, je ne lui ai pas vu de caractères particuliers sur les bords de l'îlot. Colrat était arrivé à la même conclusion relativement au développement de l'épiderme, que celle à laquelle je me vois amené. C'est également celle à laquelle M. Nelson Dobson avait abouti par un ingénieux raisonnement : pour lui la peau greffée fournit aux éléments de la plaie, qui possèdent les matériaux nécessaires à la formation de l'épiderme. le patron qui s'était peu à peu altéré et perdu à mesure que la cicatrice s'éloignait des bords de la plaie.
Je n'ai pas parlé de l'épiderme du lambeau lui-même; il présente un ; desquamation abondante; les cellules ont des noyaux vésiculeux; cette transformation vésiculeuse des noyaux, caractéristique de la desquamation, d'après M. Ranvier, s'observe aussi à un moindre degré dans les cellules épidermiques de l'îlot.
J'ai encore à déduire une conséquence du mode de production de Tépiderme; dans la zone active, à la limite de l'îlot, les cellules sont plus graves, plus rondes, prennent plus de place; quand le lendemain elles se seront tassées pour former ne couche de cellules aplaties, engrenées et plus petites, la couche épi lermique aura diminué d'épaisseur; cette transformation explique probablement, en partie du moins , l'enfoncement des îlots au-dessous des bourgeons charnus.
Les phénomènes qui se passent dans la cicatrisation normale sont les mêmes que ceux qui s'observent autour des greffes; on n'a qu'à consulter en revanche ce qui a été dit de l'adhérence du lambeau et des transformations du derme : tels sont les résultats de l'étude histologique; ils démontrent, je pense, qu'à ce point de vue du moins, le nom de greffe épidermique est justifié, le derme ne jouant dans l'adhérence du lambeau qu'un rôle secondaire, et n'en jouant aucun dans la formation des îlots cicatriciels.
Si j'insiste sur ces faits, c'est que je crois, et je pense l'avoir démontré, qu'au point de vue du résultat les petites greffes valent autant que les grandes, et qu'au point de vue de la douleur et des accidents possibles elles sont certainement préférables (1).
(1) « Ce mémoire était terminé lorsque j'ai eu connaissance d'un travail publié à Naples dans le « Movimento medico-chirurgico », 1871, par le professeur Luigi Amabile. Ce travail, assez volumineux, renferme de nombreux et intéressants détails de pratique, et quelques recherches histologiques qui concordent en partie avec les résultats auxquels je suis arrivé ; je regrette de n'avoir pu, faute de le connaître, lui donner la place qu'il mérite. Il est intitulé : « i'Umesto epidermico e la trapiantazione cutanea nella cura délie piaghe. »
Parent, imprimeur de la Faculté de Médecine, rue MMe-Prince, 31,