QUAND COMMENCE LA GESTATION
Premier point de repère
Que faut-il donc pour qu'une gestation commence ? I faut d’abord qu'il y ait copulation c’est-à-dire pour l'espèce humaine, intromission dans les organes femelles du pénis, appareil vecteur des éléments
sexuels mâles, el encore ce n’est pas absolument indispensable, car ane femme peut êlre en état de gestation et posséder les attributs dela virginité ; bien entendu, par virginité, nous parlons de la virginité au point de vue anatomique et non de la situation de la jeune fille qui n’a jamais eu de rapports matériels et génitaux avec un homme, qui soit absolument la ir go intacta. Tous les accoucheurs signalent l’incision de l’hymen au moment de la parturition comme un fait sinon banal au moins fréquent, et nous avons vu pour notre part à la clinique Baudelocque une femme enceinte de huit mois, avec un hymen intact qui n'eut même pas permis l'introduction d'une sonde cannelée. [1 est des cas exceptionnels sans doute mais réels, dans lesquels il suffit que les organes génitaux externes de la femme soient maculés par le liquide spermatique pour que les spermatozoïdes, par leurs mouvements spontanés, par l’action des épithéliums vibratils soient transportés jusque dans le cavité utérine. Les expériences sur les animaux démontrent ce fait d'une façon absolument certaine et dans l’espèce humaine, certaines observations les confirment. On cile le cas d’un étudiant en médecine qui avait des relations avec une jeune fille qui tenait absolument à conserver intact son capital. Désireux de ne pas déplaire, il se limitait à detimides contacts suivis de lavages des plus sérieux. Après quelques semaines la jeune fille était enceinte demi-vierge peut-être, mais, au point de vue anatomique, vierge comme au jour de sa naissance. Elle
mit au monde une jeune fille dont la ressemblance avec l'étudiant en médecine était frappante. Il ne faudrait pas de là aller croire à toutes ces fables
colportées un peu légèrement ; à l'innocence de cette
jeune fille devenue enceinte pour s'être lavée dans une eau tiède que sa mère avait quelque temps auparavant utilisée pour sa toilette intime, pas plus qu’à cette autre vierge qui se trouva dans la même situation, après avoir couché dans le lit d’une amie que son mari venait de quitter.
Toute gestation a donc bien pour prélude un accouplement fécondant, mais plus ou moins complet. On a voulu se baser sur celte donnée de copulation pour calculer le début de la grossesse. Mais de tous les coïts successifs, lequel est le fécondant ? Il existe, paraît-il, des troubles nerveux auxquels certaines femmes prétendent reconnaître qu’elles sont fécondées ; elles accusent au cours de ces coïts une sensation plus voluptueuse, un éréthisme plus général. Ce fait a été constaté dans certains cas, parait-il, mais on n’en connaît pas l'explication. Il est même dit dans certains milieux populaires que seuls, sont fécondants les coïts qui déterminent chez la femme des sensations voluptueuses. M" Boivin disait que ces sensations étaient alors suivies d’une lassitude plus profonde. On ne peut attacher à cela aucune importance, car beaucoup de femmes n’éprouvent aucune volupté pendant la copulation et cependant parmi ces femmes il en est de très fécondes. D'ailleurs la copulation pratiquée pendant le sommeil chloro-
formique, pendant le coma alcoolique par exemple, pendant ces états qui s'accompagnent de perte de sensibilité, n'en n’est pas moins suivie de féconda: tion. C’est le cas de la fécondation artificielle. Bien plus, certaines femmes ont une répugnance très grande pour le coït, d’autres souffrent pendant cet acte et néanmoins la fécondation s'opère. Les éleveurs ont bien remarqué qu'une saillie fructueuse amène une détente plus complète ; la femelle fécondée évite le mâle, mais ils se sentent si peu sûrs qu'ils attendent que le rut réapparaisse pour être fixés.
Mais il existe heureusement des cas où la date d’un coît fécondant unique est précisée d’une façon exacte: ce sont des cas où la femme n’a eu qu’un seul rapport. Reid a recueilli dans sa clientèle et dans celle de ses confrères 50 cas dans lesquels la fécondation aurait été le résultat d’un seul coït dont la date exacte était connue.
Dans 45 o/o des cas il a trouvé que l’accouchement avait lieu entre le deux cent soixante-quator-
zième et le deux cent quatre-vingtième jour.
Dans 17,5/100 l'accouchement eut lieu du 267: au 273: jour.
En résumé, les accouchements eurent lieu du deux cent soixantième au deux cent quatre-vingt-qua-
torzième jour.
Le professeur Pinard a réuni 60 cas où il n'y
avait eu qu’un seul coït la durée moyenne fut de deux cent soixante-deux jours. Pour Schrœder la moyenne fut de deux cent soixante et onze jours quarante-quatre, pour Ahlfeld deux cent soixanteneuf jours quatre-vingt-onze à partir de la copulation. En résumant les citations d’observateurs on trouve que la moyenne des naissances a lieu vers le deux cent soixante-quatorzième jour après le rapportunique, la durée minimum constatée étant deux cent soixante jours et la durée la plus longue étant de deux cent quatre-vingt-quatorze jours. Désormeaux raconte qu’une dame mère de trois enfants chez laquelle la date du coït fécondant était exactement connue, n’accoucha qu à neuf mois et demi. Même dans ces cas de copulation unique où l’on est encore obligé de s’en rapporter à la déclaration de la femme, déclaration précieuse, mais vaguement suspecte pour hien des raisons, le problème n'est pas résolu. D'ailleurs dans les écoles vétérinaires, où l’on est sûr que la bête n’est saillie qu’une fois au moment du rut, c’est-à-dire dans les conditions les plus favorables pour être fécondée, on est encore obligé de parler de moyennes. On ne peut donc, pour établir la durée de la grossesse,se baser sur la connaissance de la date exacte du coït fécondant.
Et voici pourquoi. Supposons connue la date exacte du rapport unique, de quelle date faut-il faire partir la conception ? Pas de celle du coït, car on sait que la pénétration du spermatozoïde dans lovule peut n'avoir lieu que longtemps après le
rapprochement sexuel suivant que cet ovule est plus ou moins avancé dans son voyage de l'ovaire à la cavité utérine, suivant que cet ovule est plus ou moins mûr. Le spermatozoïde qui, grâce à la liqueur prostatique, aux sécrétions des glandes de Cowper, des voies génitales de la femme, se trouve dans d’exceilentes conditions de milieu et de température, peut garder son énergie pendant un certain temps sans perdre son pouvoir fécondant, il a le temps de cheminer sur les muqueuses à la recherche de l’ovule. On sait que la fécondation se fait généralement sur l'ovaire ou dans le tiers externe de la trompe. D'autre part, l’ovule n’est pas toujours dans des conditions favorables de maturation et sa déhiscence n’est pas toujours terminée, alors les spermatozoïdes, doués d'une grande vitalité attendront pour le féconder. Combien de temps exactement peuvent-ils attendre ? On n’en sait rien. Dans l’espèce humaine la vitalité des spermatozoïdes persiste probablement pendant quelques jours et même quelques semaines. Birsh- Hirschfeld les a trouvés vivants dans les trompes quatorze à seize heures après le coït. Il s'agissait d’une femme morte asphyxiée par l’oxyde de carbone pendant l'acte de la copulation. On a retrouvé des spermatozoïdes vivants dans le vagin cinq à quinze jours après le coït. Sims en a recueilli au niveau du col de l’utérus huit jours après la copulation, Dührssen dans la trompe d’une opérée, trois semaines après les rapports. Il s'agissait d’une femme opérée
pour affection des trompes.
if
Celle des trompes qui était peu altérée renfermait des spermatozoïdes vivants ; l’autre, plus gravement malade,ne présentait que des spermatozoïdes inertes. D'après Schrœder, il peut s’écouler de un à quinze jours entre le moment ou le sperme est déposé dans le vagin et l’imprégnation de l’ovule. Chez certaines espèces animales, cette période est plus grande encore. Chez la poule, par exemple, le liquide séminal conserve ses propriétés fécondantes pendant dixhuit jours, elle pond encore des œufs fécondés trois ou quatre semaines après la séparation d’avec le coq. Chez la chauve-souris, le spermatozoïde est reçu par la mère à l’entrée de l'hiver, époque du rut, et la rencontre du spermatozoïde et de l’ovule ne se fait qu’au printemps. Il est des êtres (reine des abeilles) portant en eux trois ans des éléments actifs. On avait cru trouver chez certains mammifères, la femelle du chevreuil, une poche copulatrice où l'on pensait que le sperme était gardé jusqu’à utilisation coruplète. Or, on a découvert que, chez cet animal, la rencontre du spermatozoïde avec l’ovule se faisait quelques jours après la copulation et était suivie d’une période de vie latente de trois mois. C’est là l’image de l’œuf de poule qui peut vivre, d’une vie ralentie, pendant un certain nombre de jours et qui meurt, si il n’est pas couvé avant le vingtième jour, C’est là aussi l’image de la graine végétale qui, après avoir vécu de cette vie latente, meurt, si, au bout d’un certain temps, elle ne trouve pasles conditions | voulues pour germer. On peut conclure de ces obser-
vations que la résistance des spermatozoïdes est très grande et, bien qu'on ne puisse la déterminer exactement, il ne paraît pas impossible qu'ils puissent conserver leurs propriétés pendant trois semaines dans les organes génitaux de la femme.
Après la copulation de deux êtres multicellulaires, homme et femme par exemple, nous savons qu'une deuxième copulation unicellulaire est nécessaire (rencontre du spermatozoïde et de l’ovule). Mais ce n’est pas là tout, pour qu'il y ait fécondation, il faut une troisième copulation dite intra-cellulaire. Il faut, comme le dit Retterer dans le Dictionnaire de Physiologie, que les deux noyaux ou plutôt deux fractions de noyaux réunissent leur substance nucléaire. Trois copulations successives sont donc nécessaires pour qu'il y ait fécondation : copalation sexuelle, copulation extra-cellulaire, copulation intra-celluaire. Or, nous venons de voir qu'il nous est impossible de dire quel est l'intervalle qui sépare la copulation sexuelle de la copulation extra-cellulaire, autrement dit, quel est le nombre exact d'heures, de jours même qui séparent le moment où le spermatozoïde est déposé dans le vagin de celui où il rencontre l’ovule, il nous est même impossible de déterminer quel est l'intervalle entre la deuxième et la troisième copulations, c’est-à-dire entre le moment où le spermatozoïde s’accole à l'ovule et celui où le spermatozoïde ayant pénétré dans l’ovule aura accolé et fixé son centrosome au noyau ovulaire. ;
Et maintenant, supposons que la fécondation ait
oo
eu lieu. Quel temps va-t-il s’écouler entre la fécondation et la gestation ? Un ovule fécondé, arrivant dans l'utérus, trouve-t-il toujours des conditions favorables à son implantation ? Au bout de combien de temps ? N'y a-t-il pas un certain nombre d’ovules, même fécondés, qui sont voués à la destruction, parce que la muqueuse utérine n'est pas en état de leur fournir un nid favorable pour léur implantation et leur développement ? Si la fécondation est suivie de gestation, quelle sera la durée de la vie latente du nouvel être ? On ne peut savoir s’il vivra longtemps aux dépens des matériaux nutritifs de l’œuf, à quelle épeque il demandera à l'organisme maternel non seulement le logement, mais la nourriture, à quel moment commencera véritablement la gestation ? Et nous voici amené à citer les belles expériences de Lataste.
«On savait, depuis longtemps, que les femelles de certains de nos animaux domestiques (jument ânesse, vache), entrent en rut et sont susceptibles d’être de nouveau fécondées immédiatement après la parturition ; mais le fait m'a paru plus général qu'on ne l'avait supposé : au moins dans deux grands groupes zoologiques, chez les Ongulés (Artio et Périnodactyles) et chez les Rongeurs, l’époque de la parturition est aussi une époque de rut ; et, chez les petits Rongeurs, à multiplication rapide, les deux phénomènes ne sont séparés que par un intervalle de quelques heures. Mes observations, à cet égard,
=. 27 — sont si nombreuses et si concordantes, que je crois oiseux de les reproduire ici (1).
Or, et je ne crois pas que personne ait connu le fait avant moi, j'ai constaté que la durée de la gestalion, chez les Rongeurs, présente des variations notables, suivant que la femelle pleine allaite ou non des petits d'une précédente portée ; peu importe, d’ailleurs, que le coït fécondateur remonte, ou non, à une époque de parturition. Il est important d'ajouter que, dans tous les cas, les petits ont atteint, au moment de la naissance, sensiblement le même degré de développement. Ces points conquis, je me suis assuré que, si l’on fait varier le nombre des petits allaités ou la durée de l’allaitement, on observe des variations correspondantes dans la durée de la gestation ; d’où j'ai conclu que le travail physiologique de la lactation est la cause déterminante des relards observés. En outre, en sacrifiant des femelles à différentes époques des geslations normale et retardée, j'ai vu que, dans cette dernière, le développement des ovules étail provisoirement arrêté, vers l'époque de leur arrivée dans les utérus. J’ai eu ainsi tous les éléments d’une théorie de la gestation retardée. Cette théorie, d’ailleurs, a été confirmée et complétée par
1. Toutes les observations ou expériences citées ou relatées dans cette note ont été publiées dans les tomes XL, XLI et XLIIT des Actes de la Société linnéenne de Bordeaux (Notes prises au jour le jour, sur différentes espèces de l’ordre des Rongeurs, observés en captivité); mais elles se trouvent noyées dans mon Mémoire au milieu de beaucoup d'autres, relatives à des sujets
divers. Ici, pour la première fois, elles sont rapprochées de façon à servir de base à une théorie de la gestation retardée.
des expériences, démontrant que la gestation retardée s'observe sous l'influence, non seulement de l’état de la lactation, mais aussi d'un état pathologique de la mère ; qu’on peut la provoquer à volonté à l’aide de traumatismes convenables et pratiqués en temps opportun : et que même on peut accumuler les deux effets en faisant concourir les deux causes.
Voici le résumé de mes observations sur ces différents points.
IT. — OBSERVATIONS ET EXPÉRIENCES 1° Relatives à la gestation normale
Chez les femelles des Muridés en état physiologique et n’allaitant pas de petits, qu’elles aient été fécondées à une époque de parturition ou à tout autre, la durée de la gestation est d’une vingtaine de jours environ. Voici, résumées en un tableau, 31 observations, fournies par des sujets de cinq espèces différentes et dans lesquelles cette durée n’a varié que de dix-neuf à vingt-deux jours.
TAGLEAU DES OBSERVATIONS
Nom de l'espèce Nombre Durée en jours des observations de la gestation Dachywromys Duprasi. 7 De 20 à 22 Dipodillus Simoni . .. II » 20 à 21 Meriones Shavi (1) . .. 2 » 201/2 Meriones longifrous . . 3 constamment 21 Mus musculus. . . ... o de 19à 20 etar Mus decumanus. . . .. 7 constamment 22 TOTAL FRS 33
1. D’après les observations de M. Charles Maiïlles (dans Pull. Soc. acclim. fr., 1887, p.289). |
2 Relatives a la gestation retardée des nourrices
a) Diponirrus Simoni LATASTE
Remarque préalable. — Dans :5 observations, le nombre, par portée. des petits de cette espèce a varié de 1 à 7 et il a été, en moyenne, de
117 ) 5: et È c :
PAC AE d’après 19 observations, le nombre
moyen des petits élevés par portée, a été de
72 F ae 19 19 TABLEAU DES OBSERVATIONS Désign. du Date de la Date du Nomb. Date Durée en sujet prem. parturition coït des de la deux. jours fécond. nour. parturit. de la gest.
x & août 1882 (1) » 3 3 sept. 30 n 3 sept. 1882 » 2 2 oct. 29 B 16 oct. 1882 » HSE S TROY ” 30 B 15 nov. 1882 » 4 19 déc. 34 p 8 août 1882 8 août & 10 sept. s 6) 9 10 sept. 1882 » HAAIOSOCE. 36 Conclusion. — Ainsi, chez cette espèce, quand une
femelle pleine a allaité le temps normal, un nombre normal de petits, la gestation, au lieu de vingt à
1.Le plus souvent,le coït n’a pas été directement observé ; mais je suis en mesure d’établir que, dans ce cas, il ma pu avoir lieu qu’à l’époque même de la parturition, soit le même jour, soit tout au plus le lendemain.