‹ De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muetsChapitre 23 sur 23 · PÉLISSIER · texte numérisé non relu

PÉLISSIER

il écouter les conseils de ses supérieurs et fait-il, sans regret, le sacrifice de mouvements oratoires qui plaisaient le plus à son imagination. Mais cette docilité à des avis sages ne paralyse pas son zèle; il refait avec une facilité merve.lleuse les passages retranchés, il retrouve des inspirations nouvelles, laissant a ses judicieux criii(incs une égale estime pour son caractère si souple et pour la fécondité d'un esprit qui multiplie ses ressources à mesure qu’il en est besoin.

Extrait du discours de M. Pelissier pour la séance solennelle de la distribution des pnx aux élèves de l'/nstitulion impériale des Sourds-muets de Paris, le mercredi 10 août 1853.

Mesdames et Messieurs,

L’année scolaire de l’enfant sourd-muet, comme celle du parlant, est signalée par deux solennités bien ilouces, bien touchantes, et (pii versent n pleines mains la consolation, la joie et l’espérance dans les coeurs des familles qui y sont convit’es.

L’une , la plus auguste, la plus sainte, n’a lieu qu’une fois dans la vie, mais elle se renouvelle tous les ans , et c’est pour renfant béni du ciel comme un phare protecteur cpii éclaire sa harpie fragile à travci-s les écueils du monde. Pour lui, en effd , il ii’ist pas (le souvenir pins beau, plus attendrissant, ipie celui de la première cominunion ; et ces Ilots de bonheur aiJX(|Uels tous les parents participentsans mélange, à qui les doit-il, si ce n’est a celte admirable religion (jui , tendant les bras a ses p.neils, a fait retentir dans l’éternile ces inéinorablcs paroles : Laissez venir à moi tes petits enfants! Uh ! n’arrétt z jias les petits enfants qui vont a Dieu, car ce sont des cœui-s candides, des esprits simples, et ces esprits, ces cœurs-la vous ne les trouverez nulle part plus disposés a aller à Dieu (|ue parmi nos enfants suurds-inuels.

L’autre solennité, celle ipii nous réunit en ce moment dans cette modeste enceinte, fera, elle aus^i, déborder ai leurs de contentement et de sati>faclioii le cœur des innuinbrables nourrissons de runiversité , tètes blondes (|u’oinbragei (int bientôt de vertes'couronnes, mains enlantiiu siju’on remplira de livres et d’images, joues fiaîcheset roses (pie les mères couvriront de baisers et de pleure, tendres et fragiUs intelligences ipii s’élancent vers l’inconnu , qu’elles appelleront plus tard le beau, le bien et le vrai ! Üh ! je sais que le bonheur qu’on vient chercher dans cette fête n’est pas toujours sans mélange, et qu’ici comme partout il y a dc’S vainqueurs et des vaiucus ; mais les lauriers qu’un vous distribue, enfants, re-

DISCOURS DS m; PELISSIER.

fleurissent clinqne année, et les vaîiicus d’iiier .sont souvent les vainqueurs (le rieinain. i.,'émiilatioii, si salutaire a la jeunesse, imprime à tous les eiroi ts une impulsion irrésisiible (|uieu l'ait une pépinière (î’iiommes dont la France aura, sans doute, à s’enorgueillir un jour.

Ces solennités, bien que simples ici, bien qu’exemptes d’éclat et de fanlares, n’en sont pas moins (>mouvant('s, tant s’»mi faut L’œil du penseur vient de préférence y jeter un irgard profond et religieux. Vous-mêmes, mesdames et messieurs, vous vous dites que vous assistez à (le véritables triomphes, au tiiomphe du fait .sur l’iiypotbèse, du succès sur ce qui avait été jugé impossible, de l’éducation enfin, sur une nature iinromplètc et ingrate.

Oh ! (|uel ne fut pas ton (Jésespoir, pauvre mère, lorsque, pour la première fois, tu l’apciçus que ton enf.uit était sourd-muet! ton cœur se serra ; la consolante illusion s’envola de ton esprit, et l’avenir du malheureux innocent t’ap|)arul dans un lointain ténébreux, plein de périls, de tristesse et d'abandon. Le monde de la lumière intellectuelle lui sera donc à jamais fermé, disais-tu ; ii vivra comme les brutes, il végétera comme les plantes; il n’enlendra point l’accent de ma tendresse , il ne saura pas que je suis sa mère! Pauvre mère, un mur d’airain s’élève entre ta douleur et son avenir. Mais sèche les pleurs, Racliel ! un bras céleste rt iivin sece mur d’airain, et de délicieuses consolations t'arrivent sur les ailes de rt s|iéiimce. A travers des flots d’encens, à iravcrs léchant des p.sanmes, tu vois ton fils s’ap()rocher de la table sainte, et recevoir des mains des

anges le pain de la vie étcrmdle..Mi(iutenaut, comme un coursier

rapide, imiiaiient du frein, il jette un œil avide sur ces lauriers ; il accuse la piolixité de mon discours; il compte avec anxiété les minutes (jui le séparent du moment fortuné où, chargé de ré'compenses, il volera sur tou sein, il l’enlacera de ses bras, de la reconnaissance de son affection liliale. Va, il .sait bien que tu es sa mère, sa mère chérie qu’il n’oiddicra jamais ! Comme la femme Spartiate, tu ne lui as pas dit, en lui montrant son bouclier : Ou dessus, ou dessous! Tu n’as pas de ces couragts surhumains, toi pauvre femme ! les combats que ton fils soutient sont tous pacifnpies. Son bouclier innocent est tout couvert de fleurs; il te revient avec des mains pleines de couronnes, avec des traits pleins de joie et avec des chants plein le cœur !

Oui, disons-le sans cesse avec le plus grand génie des temps modernes, qui a fait resplendir sur notre patrie le plus beau soleil de l’histoire, disons-le avec Napoléon I ■■, le mot impossible n’est pas français. L’art bienfaisant auquel le sourd-muet doit sa régénéra-

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lion intellectuelle et morale date à peine d’un demi-siècle, et déjà ses merveilleux reflets, quoique partiels, quoique imparfaits encore, colorent de toutes parts l’horizon d’une douce lueur d’espérance. Longtemps la surdi-mutité fut un fléau de Dieu, unique en ce que, chez les êtres les mieux constitués, elle n’éteignait pas , mais elle voilait la sublime lumière de l’intelligence; en ce qu’elle ne neutralisait pas, mais elle enrayait l’admirable mécanisme de la raison. Ange exterminateur, ministre des vengeances célestes, elle se dressait , une épée flamboyante à la main , sur la limite qui .sépare le monde matériel du monde moral, et elle criait à la science impuissante : Tu ne passeras pas !

Mais la charité s’avançait, elle aussi, avec le modeste cortège des vertus, et la surdi-mutité, s’inclinant en sa présence , lui disait : Devant toi, fille de l’Éternel, les barrières tombent, il n’est point d’obstacles à tes desseins inspirés de Dieu ; le sentier se déroule immense sous tes pas! tu peux pénétrer partout. Et j’ouvrais avec transport le livre divin , l’Évangile, et parmi tant de miracles de tant d’espèces, j’y découvrais fa guérison d’un sourd-muet. Ce prodige, le Fils de Marie a pu l’opérer, car il est le verbe éternel, la source intarissable des consolations et des grâces, et l’apôtre ravi a dit : Il a bien fait toutes choses, il a fait entendre les s<mrds et parler les muets.

Et pourtant il s’est trouvé de faibles mortels qui, dans leur orgueil , se sont crus prédestinés à mettre la dernière main à l’œuvre de Dieu , à la perfectionner encore après Dieu, à faire descendre le rayon de Dieu sur leurs travaux impuissants ! Et c’est à l’aide de la voix brute et sauvage, à l’aide de la lettre articulée, dépouillée de l’esprit vivifiant, qu’ils ont voulu continuer ce prodige. C’est avec la parole, par la parole, et pour la parole matérielle, qu’ils ont prétendu , eux aussi, créer à leur tour l’homme à l’image de Dieu ! D’abord ils ont essayé de nous faire entendre par les oreilles, puis ils ont imaginé de nous faire percevoir le verbe humain par la sensation tactile de ce qu’ils appellent, trop poétiquement, les ondes sonores , c’est-à-dire par la pointe du coude , par le crâne, par le creux de l’estomac , par la paume de la main , par la plante des pieds, par toutes les parties du corps, enfin, hors les oreilles, sans doute, parce que Dieu ne l'a pas permis, etc.

A peine à travers ces cris discordants, distingue-t-on de loin en loin quelques vagues intonations de douleur ou de plaisir, de tristesse ou de joie. Tant bien que mal, nous articulons quelques mots barbares, qu’il est difficile de saisir au passage, malgré nos efforts persévérants pour imiter le mouvement des lèvres de nos interlocu-

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leurs. C’est assez, c’est même beaucoup trop ; les utopistes auraient grand tort de croire qu’il y a là le filon précieux d’une mine nouvelle. Ce ne sera jamais de là que partira la régénération des sourds muets ; jamais l’articulation factice ne détrônera la mimique naturelle; jamais elle ne réussira à faire tomber dans l’oubli ce magnifique instrument de communication que le ciel nous a donné ; jamais elle ne parviendra à remplacer nos gestes et à les condamner à la rouille d’une éternelle inaction.

La mimique naturelle, on aura beau faire, sera toujours le verbe civilisateur du sourd-muet, toujours elle éclairera son intelligence, elle nourrira sa raison, elle complétera son être intérieur. Et cependant on a osé dire qu’elle retenait nos frères d’infortune dans les langes d’une enfance perpétuelle. Heureusement il n’en est rien, il n’en sera jamais rien. Par la mimique , le fils adoptif de l’abbé de l’Épée jouit des doux épanchements de l’amitié, des charmes de la famille, des échanges continuels de la société, en un mot de tout ce qui est du domaine de l’esprit et du cœur ; il n’est pas silencieux comme un être isolé, comme un prisonnier, à travers les flots bruyants du monde qu’il regarde et n’entend pas. 11 s’est frayé un audacieux passage sur l’isthme des connaissances humaines, il peut aspirer à tout, il peut allet à tout.

Et pourtant, à en croire certains hommes prévenus, le sourdmuet, en dépit de la mimique, pourrait à peine nourrir l’espoir dfe dépasser le cercle limité de ses plus humbles besoins physiques, et d’atteindre, fût-il de stature athlétique, au niveau d’un faible enfant ordinaire?

Nous ne balançons pas, toutefois, à le reconnaître, notre enseignement spécial réclame des réformes rendues plus nécessaires encore par les progrès que fait l’instruction publique. Mais ces réformes lie sont pas là où l’on prétend les trouver. Elles sont ailleurs ; c’est au point de départ qu’il faut remonter pour les découvrir.

Voyez plu tôt nos enfants n< ms arrivant sans aucune notion élémentaire, et semblables au nouveau-né qui, venant au monde, n’a pas encore appris à se servir de ses membres. Nous prenons cette intelligence au berceau, malheureusement on ne veut nous la confier que pour un temps beaucoup trop court. Quel laboureur pourrait en aussi peu de temps défoncer un sol pierreux, le défricher, le fumer, l’aplanir, et y planter enfin de jeunes tiges qui, échauffées par le soleil, arrosées par la pluie, deviennent enfin des arbres capables de porter des fleurs et des fruits? Voilà la tâche qui nous est imposée, tâche rude, qui demande des encouragements proportionnés à la peine. La mère, en allaitant son fils, lui donne les premières

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leçons; à peine sorti du berceau, il est confié à des mains humbles, mais sûres, mais dévouées, qui gravi iit dans son esprit les premières notions du bien et du mal. les (iremières connaissances (pii, plus tard, en feront un lioinine. De réeole primaire, il passe dans les établissements de rÉiat ; là on lui ouvre sans trop île labeur et tout d’un coup une voie large où, jeune encore, mais déjà discipliné, il inarciie sur une pente douce et lleurie.

Voila ce qu’il faudrait pour les sourds-muets, des établissements où, reçus dès les premières années, ils commenceraient à recevoir les éléments de la mimique, qui est pour eux un langage si facile, si naturel, qui n’exige aucun effort d’attention. Pourquoi décrier ce simple moyen de communication dont une mère, un maître d’école de village, imiirraient tirer un si grand parti, afin de bâter l’éclosion intellectuelle de ces pauvres peliiscnfants? Ils nous viendraient alors, dans nos institutions spéciales, sachant tenir le crayon on la plume, et repro luisant les noms des choses usuelles delà vie, par l’écriture, la dactylologie et la parole, trois moyens de communication absolument les mêmes, et qu'ils ne peuvent conquérirsaiis le secours des signes. Ob! alors, notre route serait singulièrement abrégée, et nous ferions le reste, J)ieii aidant, sans décliner le moins du monde notre responsabilité de précepteurs et de pères adoptifs.

Mais patience et courage, ces améliorations si vivement désirées, elles s’accom|iliront en jour. Notre méthode est bonne, quoi (|u’on ait pu dire; déjà la société lui doit d’éminents artistes, la famille de laborieux ouvriers, la religion des chrétiens qui s’honorent de suivie ses préceptes. Eli bien, avant ipiece rayon d’en haut éclairât renseignement des sourds-muets, chrétiens, ouvriers, artistes, n’étaient ([ue des infortunés à charge aux autres comme à euxmêmes, nos pauvres mères avaient versé bien des larmes sur nos berceaux ; il n’y avait pas de place pour nous à ce banquet où l’humanité s’assied, mais l’abbé de l’Épée est venu, etc.

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