‹ De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muetsChapitre 8 sur 23 · SÉANCE DU 19 AVRIL · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 19 AVRIL

Le H décembre 1848, M. le Ministre de l’intérieur invitait le secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine à faire nommer une commission de trois membres pour apprécier les propositions de M. Blancliet, chirurgien de l’Institution des sourds-muets, relatives à la surdi-mutité.

Une mission dont ce médecin fut chargé par le gouvernement dans le but d’étudier l’enseignement de la parole dans les institutions belges et allemandes, et une affection des poumons dont il fut atteint à son retour, interrompirent momentanément les expériences nombreuses qui avaient lieu sous les yeux de la commission à rétablissement des sourds-muets de Paris.

Depuis, M. le Ministre a demandé à la commission de hâter son rapport, en l'autorisant à scinder son travail, si elle le jugeait nécessaire.

Nous rappellerons que déjà à une autre époque Dard avait émis, sur l’éducation physiologique du sens auditif chez le sourd-muet, des idées que lui avaient suggérées des expériences d’acoustique faites en 1802 à la même école.

Commençant en 1805 ses essais sur six élèves, Ilard expérimenta d’abord sur les sons les plus pénétrants, tels que ceux d'une grosse cloche, d'un tambour, d’un timbre de pendule et d’une flûte, etc. 11 passa ensuite à l’audition des voyelles, des consonnes et des mots articulés. Ces expériences tirent le sujet de deux mémoires qu’il lut en 1808 à l’ancienne Société de la Faculté de médecine.

Alors, comme aujourd’hui, le gouvernement soumit le travail d’Itard au jugement de l’Académie.

Une commission nommée pour l’examiner constata les succès que ce savant praticien avait obtenus sur quelques élèves de l’institution de Paris. Nous mentionnerons encore que, vers les années

iU DE LA GUÉRISON DK LA SDRDI-MÜTITÉ.

1827 et 1829, M. le docteur Deleau entreprit aussi le traitement de quelques sourds-muets, qui lui valut des encouragements de l’Académie des sciences.

La commission chargée d’examiner les travaux d’Itard établit dans son rapport du 6 mai 1828 :

1° Que l’éducation qui consiste dans la combinaison des signes avec la parole est possible chez un certain nombre des enfants admis dans l’établissement des sourds-muets (1 sur 10 ou 12);

2“ Que cette méthode doit nécessairement modifier d’une manière avantageuse le langage des signes, langage qui, en raison de ses imperfections, rend en général les idées des sourds-muets imparfaites et tronquées. (Rapport de l’Académie sur Itard, 18i8.) (Itard divisait les sourds-muets en 5 catégories, suivant leur degré de surdité.)

L’Académie recommanda en 1828 à M. le Ministre de l’intérieur la proposition, faite depuis longtemps par M. Itard à l’administration, de fonder dans l’institution une classe spéciale pour l’enseignement de la parole aux sourds-muets. Cette réclamation fut prise en sérieuse considération, et le gouvernement fournit,, peu de temps après ce rapport, les fonds nécessaires pour établir ces modifications.

Mais cette classe est insuffisante, et elle est loin d’atteindre son but, puisque tout s’y réduit à un seul professeur donnant cinq fois par semaine une leçon d’une heure d’articulation aux élèves des diverses classes réunies, et qu’en dehors de cette classe les demisourds-muets, les sourds parlants et ceux qui sont susceptibles d'une amélioration auditive, de même que les autres élèves, sont tous exclusivement instruits à Vaide des signes et de l’écriture, par des professeurs qui sont sourds-muets dans le rapport de U sur 6.

De plus, suivant le système de rotation en usage dans l’école de Paris, tous les élèves sont confiés indistinctement au même professeur, qu’il soit sourd-muet ou parlant; il continue leur éducation pendant six ans, c’est-à-dire jusqu’à leur sortie de l’établissement. Ajoutons à cela que tous les maîtres d’étude qui veillent sur les élèves le reste de la journée sont sourds-muets. M. Blanchet, par ses expériences et les faits qu’il a soumis à la commission, a démontré l’insuffisance des modifications apportées jusqu’ici au développement de l’ouïe et à l’enseignement de la parole pour en assurer le succès.

L’enseignement de la parole aux sourds-muets, pratiqué en Espagne dès le milieu du xvi' siècle, a été introduit par Heinick en Allemagne en l’année 1778; il est aujourd’hui étendu dans cette contrée a la plupart des sourds-muets intelligents; il les enlève à la misère, leur donne la possibilité de trouver facüemeiit des em-

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plois, tandis qu’en France le langage articulé est si négligé ou donné d’une manière si incomplète, que la plupart des élèves n’en retirent aucun profit, et que les enfants entrés demi-muets dans les écoles sont exposés à en sortir muets. Nous ne ferons pas ici un examen comparatif des méthodes employées par les divers auteurs ; nous nous bornerons à la constatation des faits qui doivent servir de réponse aux questions posées par M. le Ministre.

Les membres de la commission ont successivement passé en revue quatre séries d’élèves, faisant répéter ou répétant eux-mêmes la plupart des expériences afin de s’assurer de leur exactitude.

Ils ont remarqué, comme Itard en 1802 et 1826, que les sourdsmuets se font un point d’honneur de paraître entendre quand ils n’entendent pas. Pour éviter cette fraude, M. Blanchet, à l’exemple de ce médecin, après avoir isolé ses élèves, leur bande les yeux, ou use de moyens analogues, et leur prescrit de lever la main lorsqu’ils entendent un son.

La détermination du degré de perception tactile des diverses parties du corps, nos expériences faites chaque fois dans le même local, avec des instruments toujours semblables, la précision mathématique avec laquelle ces mêmes instruments ont servi à déterminer la perception auditive comme la perception tactile, nous permettent d’espérer que nous aurons réussi à éviter toute espèce d’erreurs.

Première série. — Examinant avec soin d’abord les élèves qui, récemment entrés dans l'Institution, nont encore subi aucun traitement, puis ceux qui reçoivent les soins de M. Blanchet depuis leur admission successive dans l’établissement, nous avons pu observer (procès-verbal n“ 1) que, parmi les seize nouveaux, quatre surtout présentaient des altérations organiques et fonctionnelles susceptibles de guérison ou d’amélioration ;

Que le premier entendait des sons donnant dans l’échelle diatonique de 132 vibrations à 312 ; il portait dans chaque oreille, depuis l’àge de deux à trois ans, un polype inséré sur le tympan, avec perforation de cette membrane (procès-verbal n” 1).

Chez le second, l’audition était de 86 à 500 ; son affection paraissait être le résultat d’accidents cérébi’aux dont il avait été atteint lors de sa première dentition (feuille de renseignements de l'Institution).

Le troisième entendait des sons de 172 à 300 vibrations, et il offrait une obstruction des trompes d’Eustache.

Le quatrième entendait à peine des sons de 86; il avait été atteint de surdité à la suite d’une méningite fort grave (feuille de renseignements de l’école). Ce dernier nous a été présenté comme à peu

DE LA GUÉKISOX DE LA SCRDI-5ICTITÉ.

près incurable sous le rapport de l’ouïe, mais digne d’intérêt par la possibilité d'articuler qu'il a conservée à cause de l’âge avancé auquel il était parvenu alors qu'il a cessé d'entendre, et par son aptitude à acquérir la faculté de lire la parole sur les lèvres. ( Voyez, pour tous ces faits, le procès-verbal n' 1 et les feuilles de renseignements de l’Institution.) La perception tactile de ces élèves, à laquelle donnaient lieu les sons divers, s’étendait de 80, 100 à 1,000 ou 1,100.

Suivant les documents fournis par M. Blanchet sur les autres élèves de la même série, il s’en trouvait encore, parmi les douze restants, qui présentaient des lésions organiques et fonctionnelles susceptibles d’être améliorées, quoique la perception tactile fût supérieure, pour le nombre des vibrations, à la perception auditive; elle s'élevait jusqu’à 1,000, et pour quelques uns à 1,100, et même 1,200.

En 18û9, à la fin de l’année scolaire, en procédant de nouveau à l’examen de ces élèves, nous avons observé en eux des améliorations sensibles (procès-verbaux n°* 1 et 2). Le n° 1, qui n’entendait pas, dans la séance précédente, au-dessous de 132 vibrations et au-dessus de 312, avait acquis un développement d’ouie qui lui permettait de percevoir des ondes sonores depuis 86 jusqu’à 2,000 vibrations. Son audition, mesurée à l’acoumèlre (instrument ingénieux dont se sert M. Blanchet pour apprécier les degrés d’aptitude à entendre), qui était seulement de2, s’élevait maintenant jusqu’à 8 (2' procès-verbal).

La perception auditive de l’élève n° 2, qui avait pour limite 86 et 500, s’était développée d’uiie manière si remarquable, qu’elle s’étendait maintenant depuis 66 jusqu’à 6,000 vibrations, et que cet élève entendait le chiffre 10 de l’acoumèlre. Le n° 3, dont l’audition s’arrêtait aux sons de 172 à 300 et au n° 1 de l’acoumètre, avait obtenu, sous l’influence du traitement des altérations organiques et fonctionnelles, une amélioration auditive qui lui permettait d'entendre des ondes sonores depuis 66 jusqu’à 1,052, et de l’acoumèlre les n°* 7 et même 8 (l" procès-verbal'.

L’élève 11 ° 6, qui, avant le traitement, n’entendait que des sons de 86, et encore très faiblement, et qui, pour l’acoumèlrc, ne dépassait pas le n° 1, percevait maintenant des sons de 86 à 526 vibrations, et le n° 6 de l’acouraètre (1" et 2" procès-verbaux).

La commission a également observé que, sous l’influence des exercices de chant (gymnastique vocale et auditive), le n° 2 accordait sa voix aux sons de l’orgue qui étaient dans le registre de son appareil vocal, et que l’élève n“ 1, n’ayant pu être encore suffisara-

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ment exercé, ne présentait pas, sous ce rapport, des résultats aussi complets.

L’élève 11 ° 1 ne répétait que certains mots, et ne pouvait, faute d’exercice, en prononcer beaucoup d’autres qu’il entendait.

L’élève n”2 était parvenu à répéter très bien et presque indistinctement tous les mots (2° procès-verbal}.

L’élève 11 ° k, grâce aux exercices auxquels l’a soumis M. Blancliet, a acquis la faculté de lire la parole sur les lèvres; quoique son audition se soit notablement développée en s’élevant de 86 à 526, il ne pouvait entendre les mots prononcés par une voix ordinaire. Nous avons réussi à lui faire percevoir par l’oreille quelques sons articulés, en les prononçant sur un ton grave en rapport avec les chitfres de son audition.

En 1852, à notre dernier examen , nouvelle amélioration sensible dans l’état organique et fonctionnel (â' procès-verbal).

L’élève n° 1, qui n entendait rien à son entrée dans [‘établissement , et auquel M. Blancliet avait extirpé deux polypes insérés sur le tympan et sur le pourtour du conduit auditif, était parvenu, sous riiifluence du traitement et des exercices de gymnastique vocale et auditive, à percevoir les sons articulés qu’on proférait à haute voix près de l’oreille, et même les mots iirononcés à voix basse « l’aide d'un cornet acoustique (è' procès-verbal).

L’élève n" 2 entendait jusqu’à 4,600 vibrations, mettait sa voix à runisson avec l’harmonium, percevait les mots à 2 mètres de distance de son oreille et les répétait (4' procès-verbal).

Le n" 3, qui précédemment ne percevait que des sons de 172 à 30ü, entendait maintenant jusqu’à 2,500 vibrations; il répétait les mots à la distance de un mètre; il exécutait les ordres qu’on lui donnait. Ainsi, si on lui demandait l’heure qu’il était, il allait regarder riiorloge, etc., etc.

Le 11 ° 4 était parvenu à parler assez bien (4' procès-verbal). Son audition, ainsi que l’avait annoncé M. Blancliet, ne paraissait pas susceptible d’une amélioration bien supérieure au chiffre de 526 vibrations.

En revanche, sa facilité à lire la parole sur les lèvres s’était notablement développée depuis notre dernier examen ; et, si l’on n’avait pas été prévenu de son altération de l’ouïe par le timbre de sa voix et sa conversation un peu monotone, on se serait à peine douté de son infirmité. M. Blancliet n’avait, du reste, présenté cet élève à la commission que pour montrer ce qu’on peut faire, en pared cas, pour des enfants qui ont conservé la faculté de parler quoique atteints d‘une surdité à peupn'ès incurable.

18 DE LA GUÉRISON DE L\ SCRDI-MCTITÉ.

Deuxième série. — Nous avons procédé en 1869 à l’examen d’autres élèves traités par M. Blancliet avant que la commission eût commencé ses travaux, et dont elle a établi le point de départ sur les reiiseigneuieiits fournis par ce praticien et par les feudles de l’iiistntition.

L’élève II” 1, âgé de quatorze ans, a un frère et un cousin atteints de surdi-mutité congéniale (1); son audition qui, au moment de son entrée, était seu emenl de 3ô0 a droite et de nOO a gautlie, s étendail maintenant aux sons de 66 a 6,028 vibrations. Su perception tactile était de 9u à I,ü0u environ. Sa langue, très courte et très épaisse, se prêtait dillicilement aux exercices d’articulation. C’était pour remedier aux vices organiques de son appareil vocal, en même temps que pour développer son unie, que ce méilecin l’avait soumis a de nombreux exercices d'audition et de vocalisation. La commission a constate, en juillet 1869, que non seulement il répétait les mots, mais qu’il commençait «causer assez bien, et qu’il mettait parfaitement sa voix d’accord avec les sons de l’orgue et eliaiitail quelques a.rs varies avec facilité (2' procès-verbal).

L’élève 11 ° 2 (suivant le même médecin et ks feuilles de renseignements de l’écotej avait deux sœurs et deux frères alleiiits, comme lui, de surdi-mutile congéniale (2). Son audition qui, avant le traitement, s’arrêtait a ôOü vibrations, s'étitil étendue aux sons de 8ü à 3,000 vibrations, et sa perception tactile était de 120 a 958. La coiuniission a constaté que, comme le précédent et plusieurs antres eièves qu’elle a examinés ayant lui, il répétait bim tous les mots.

Le premier de ces enfiints, examiné de nouveau par la commission en août 1852, lui a paru fort avancé, à un tel point qu’il était eu état d’aider à l’éducation de son jeune frère, récemment entré dans l’institution , et à l’exercei' à la gymnastique vocale et auditive. Il cliaiitait des airs variés en s’accompagnant lui-méme sur le piano. Il a récité devant les membres de la commission la fable du Ménard et du Corbeau. Quand il parle, sa voix est rude, profonde; mais cependant sa parole est très distincte (6' procès-verbal).

Nous ajouterons qu’il ré|K)ndait aux diverses questions qu’on lui adressait a une assez grande distance de son oreille, et que la manière dont il a imité devant la commission le commandement militaire, les inflexions de voix dont il s’est servi en chantant ou en récitant des fables, ont montré tout le développement qu’avaient

(4) Certi6cat du médecin et feuille de l’établissement.

(2) Une de ses sœurs est, depuis deux ans, élève de l’institution.

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acquis, sous l’influence des moyens employés, ses organes et leurs fonctions.

La commission a regretté de ne pouvoir examiner l’élève n* 2 de cette série et un autre élève qui venaient de partir pour les vacances. Il semble qu’il ne manque à beaucoup de ces enfants qu’une édu-^ cation spéciale, donnée par des professeurs parlants, pour développer leur audition et acquérir complètement l’usage de la parole.

Tî'oüièmesérie. — Dans ses dernières séances des 5 et 7 août 1852, la commission a passé en revue deux autres .séries d'élèves, entrés dans l’école en 1850 et 4851, dont l’examen lui a paru utile pour répondre aux questions posées par .M. le ministre (procès-verbaux n°* 3 et h).

Les enfants entrésen 1850 et 1851 au nombre de 17, traités depuis deux ans, avaient été divisés, par M, Biancbet, en deux classes. La première était formée de k élèves, dont la perception auditive était supérieure à la perception tactile, et s’étendait, par suite du traitement, jusqu’à 4,000 vibrations.

L’élève ir 1 (a la feuille de renseignements duquel se trouve joint le certificat exigé pour son admission à l'Institution impériale des sourds-muets, qui le déclare atteint d'une surdité incurable) était parvenu, sous l’influence du traitement que .11. Biancbet lui a fait suivre, à entendre jusqu'à 4,000 vibrations, et répétait les mots qu’on lui disait à une distance de 30 ou 40 centimètres de son oreille (4'procès-verbal). Leir2, élève d’une physionomie très intelligente, entendait également jusqu’à 4,000 vibrations; il percevait facilement la parole par l’oreille, et répondait sans plus de difficulté aux qufstions qu’on lui adressait (4' procès-verbal). Les n-“ 3 et 4 offraient les mêmes chiffres d’audition que les deux premiers élèves (4,000 vibrations); comme eux ils entendaient la voix, la parole à 30 ou 40 centimètres, et répétaient avec la même facilité les mots qu’on leur disait (procès-verbal n° 4).

Quatrième série. — Enfin, la dernière série d’élèves entrés en 1851 et 1852, plus nombreuse que les précédentes, comprenait31 élèves. M. Biancbet, après huit mois de traitement, les avait divisés en deux classes que nous indiquerons ici, pour montrer l’utilité qu’il y aurait à établir chaque année une classification des élèves entrants, d’après ses principes. La 1" classe se composait de 6 élèves, dont 5 seulement ont été examinés par la commission.

Chez les trois premiers l’audition commençait a 90 et s’élevait aux sons de 2,000 vibrations; chez le quatrième elle s’étendait de 8ff à 2,048. Tous ces élèves entendaient la parole et répétaient les mots que l’on proférait à une distance de leur oreille.

La faciillé auditive du cinquième était encore plus prande : il percevait des ondes sonores depuis 66 jusqu’à 4.087 vibrations; il entendait la voix, la paro'e a plus de 1 mètre tie distance, et répétait tous les mots qu’on lui disait (4' procès-verbal). Cet élève suit un traitement pour ses altérations organiques et fonctionnelles depuis dix mois; la feuille de l’iiistilution et le certificat du médecin portent qu’il a un frère et un cousin sourds-muets, que son alfection est congéniale, et qu’il ne savait prononcer que les mots papa et maman.

La deuxième classe était formée de 25 élèves dont l’audition était inférieure, suivant M. Bianchet, au chiffre de la perception tactile. La commission en a examiné 16 pris au hasard, et a observé que les vibrations entendues par l’oreille variaient de 128 à 512, et celles perçues par le tact (lors de la production des sons) de 912 à 1,200.

Voici le tableau des vibrations perçues par l’oreille et parle tact (1).

Toutes ces expériences ont été faites sous les yeux de la commission , le jrlus grand nombre répétées par ses membres plusieurs fuis et avec le plus grand soin.

Parmi les élèves de ces deux dernières séries, de même que parmi ceux des deux précédentes, il s’est constamment trouvé, comme on l’a vu, des sujets, les uns susceptibles de recouvrer l’ouïe et la parole (1 sur 4 ou 5), les autres, atteints de surdité plusieurs années après la naissance, ayant conservé la faculté de parler, et pouvant acquérir celle de lire le langage articulé sur les lèvres.

A ces élèves il ne faudrait qu’une éducation spéciale, des professeurs parlants, radmi.ssion dans une division particulière, pour développer cette aptitude et les soustraire au mutisme.

(1) Ces chiffres ne représentent que le degré supérieur de ces perceptions, le degré inférieur varie de 80 à 200.

EAPPOitT A l’académie DE MÉDECINE. 21

Ces observations démontrent que la plupart des sourds muets différant sous le rapport de la nature et du degré de leur infirmité, on ne saurait leur appliipier à tous les mêmes moyens thérapeutiques et le même mode d'éducation.

En conséquence, il paraît important de classer tous les enfants, et cela dès leur entrée dans l’école, d'après l’état de leur audition et leur degré de mutisme; on empêcherait ainsi que, suivant le système de rotation actuellement suivi, ils ne fussent tous uniformément et sans distinction instruits de la même façon pendant la durée de leur enseignement et à l’aide de la mimiipie. Bien plus, les professeurs sourds-muets sont au nombre de quatre sursis, et les maîtres d’étude sont tous privés de l’ouïe et de la parole. Les professeurs parlants se servant aussi exclusivement de la inimiipie et de l’écrituie a l’égard de tous les élèves et pendant toute la rlurée de rnistruciion de ceux-ci, on comprendra que, p'ongés toute la journée dans une sorte d’atmosphère inuvtle, où rien ne parle qu’aux yeux, où ils ne voient que des signes et n’entendent pas de sons (hors les cinq heures consacrées chaque semaine à l’enseignement de l’arliculalion par un seul professeur chargé des élèves de toutes les classes réunies), il serait impossible a ces iid'ortunés, quelque heureuses dispositions rju’ils présentassent, d’ac(|uérir ou même de conserver la faculté de parier. Une pareille méthode rendra toujoni-s stériles les efforts qne l’on entreprendra pour guérir ou améliorer l’affection des enfants qui se montrent susceptibles de ce bienfait. Elle n’est jiropre qu’a faire perdre l’usage de la parole aux demi-sourds muets et aux sourds parlants. Il résulte encore de ces faits et du quelques autres, ainsi que de l’examen des élèves :

Que le sourd-muet entend d’autant mieux qu’il perçoit des sons composés d’un piusg- and nombre de vibrations.

Que, toutes les fois qu’il reçoit une amélioration auditive, il perçoit des ondes souores composées d’un plus grand nombre de vibrations;

Qu’il est utile, lorsqu’on examine un élève, de tenir compte non seulement du chiffre de son aud.tion, mais encore de son degré d’intelligence et de mutisme;

Qu’avec ces règles il e.st possible de déterminer quand le degré d’audition de l’élève lui permet d’entendre des sons composés d’un nombre de vibrations égal à celui ([ue son larynx peut former, et de se livrer avec profit a des exercices de gymnastique vocale et auditive propres à développer sou ouïe et à lui donner uue bonne articulation ;

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Qu’à l’aide des mêmes principes on pourra connaître quand il géra capable d’entendre la voix, la parole, celle de l’homme (qui s’étend, d’après Savart, de 192 à 633), celle de la lémme(qui a pour limites en moyenne 576 et 1620), celle de l’enfant et de la plupart des sourds-muets dont les sons rendus par l’appareil vocal s’élèvent quelquefois, d’après les observations de M. Blanchet, jusqu’à 2,000 et au delà ;

Que ces connaissances démontrent pourquoi le sourd-muet entend telle voix plutôt que telle autre, pourquoi il perçoit mieux les sons qui se rapprochent du médium de la voix humaine, pourquoi il entend des sons vocaux, des mots sans pouvoir les reproduire, ce qui aura donné quelquefois à penser que le mutisme tenait à une autre cause que la perte de l’ouïe, et se rattachait à un vice de l’appareil vocal ;

Que c’est encore à l’aide de ces moyens que les élèves soumis à notre examen ont été classés, et que nous avons pu suivre avec une précision mathématique les résultats obtenus;

Que la parole étant formée du même nombre de vibrations que le chant, nous parlons toujours sur une des notes de notre gamme diatonique, et nous produisons des modulations auxquelles l’habitude nous empêche seule de faire attention.

• C’est d’après cette idée, exposée devant la commission avec des expériences à l’appui, que M. Blanchet a été conduit à employer le chant et la gymnastique vocale et auditive conjoirdement avec le traitement local et général des lésions organiques , comme étant un moyen propre à développer graduellement l’audition et l’appareil vocal du sourd-muet;

Que les sourds-muets sont susceptibles de percevoir par les nerfs sensitifs un certain nombre de vibrations, et que cette faculté est d’autant plus développée qu’elle s’étend à un plus grand nombre de vibrations;

Que, chez la plujiart, la perception tactile commence à 80, 90, 100, et s’élève jusqu’à 1,000 et 1,100, et même 1,200 vibrations (procès-verbaux 3 et 4);

Que les mains et les pieds sont les parties du corps où la perception tactile est la plus développée, et que cette propriété, dont jouit le premier de ces organes, peut servir aux sourds-muets à apprécier les vibrations de l’appareil vocal, comme le second lui permet d’éviter les voilures et d’être prévenu de l’approche de quelqu’un presque aussitôt que l’entendant.

C’est encore d’après la connaissance de ces faits, constatés par le docteur Blanchet, que les sourds-muets ont remplacé les rubans qui

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leur tenaient lieu de sonnette, par un morceau de bois ou de métal suspendu à une poulie, lequel, en tombant, produit sur le parquet un ébranlement qui se communique à leurs pieds et sert à les avertir. Toutes ces observations démontrent que l’éducation physiologique des nerfs sensitifs est propre à faciliter à ces infortunés la vié de relation, et qu’elle peut prêter quelque secours à leur enseignement;

Qu’on ne saurait enfin trop cultiver, chez les sujets atteints d’une surdité incurable, tous les moyens capables d’allégeP leur infirmité et de suppléer, en partie, au sens qui leur manque;

Que, pour constater l’état des élèves et développer leurs appareils auditif et vocal, M. Blanchet se sert de divers instruments, tels que l’orgue, ses acoumètres, la sirène, le monocorde, etc. L’orgue offre, entre autres avantages, celui dé produire les sons les ])!us variés quant au nombre et au timbre, ses sons se rapprochant de la voik humaine et étant suscef.tibles de se prolonger à volonté. L’orgue est également très utile pour apprécier la perception et pour la développer.

Il résulte des observations de la commission et des faits consignés dans ses procès verbaux :

Que la plupart des élèves traités par .M. le docteur Blanchet ont éprouvé une amélioration notable dans l’état de leurs appareils auditif et vocal;

Que, relativement à ceux de la première série, le n” 1, qui n’entendait, au moment de son entrée dans l’école 'quatrième procèsverbal, page 14), aucun son articulé et pas d’ondes sonores audessus de 312 vibrations, percevait, après le traitement, des sons de 2,000 vibrations, ta parole à voix haute près de son oreille, et, à l’aide d’un cornet acoustique, les mots prononcés à voix basse.

Chez le u° 2, qui n’entendait que 512, l’audiiion s’était développée au point de percevoir 4.600 vibrations et de pouvoir mettre sa voix d’accord avec tous les sons de l’harrnonium qui se trouvaient dans le registre de son appareil vocal, d’entendre les mots prononcés à environ 2 mètres de distance de son oreille et de pouvoir les répéter. (Procès-verbaux 1, 2, 4 )

Le n 3, qui précédemment né pérce'vait que des Sons de 172 à 300, entendait maintenant ju-qu’a 2,500 vibrations, répétait tes mots proférés à la distance de 1 mètre et exécutait les ordres qu’on lui donnait à l’aide delà parole. (Procès-verbaux 1, 2, 4.)

Le n' 4 était parvenu à acquérir la parole et la faculté de la liré facilement sur les lèvres, bien que son audition ne se lut élevée que de 86 à 526.

2^t DE LA GUÉRISON DE LA SÜRDi-MUTlTÉ.

Que, relativement aux élèves de la deuxième série, le n° 1 était parvenu à causer facilement I procès-verbaux 2 et 4), à chanter des airs variés, à réciter des fables;sa voix avait ac(iuis un notable dévelopiiement, et sa parole, quoique un peu rude, était très distincte. Ses progrès pour l’audition et la parole étaient si avancés, que la commission l’a vu exerçant très bien son jeune frère à la gymnastique vocale et auditive. (Procès-verbal 4.)

Le II” 2, comme le précédent, atteint de surdité congéniale, entendait tous les mois à une certaine distance de son oreille et pouvait facilement les reproduire. (Procès-verbaux 2 et 4 )

Que parmi les élèves de la troisième série, il s’en trouvait quatre dont l’audition s’était étendue jusqu’à 4,000 vibrations, et qui percevaient la voix, la parole à 30 ou 40 centimètres de distance, répétaient aisément les mots qu’on leur disait, et répondaient, pour la plupart, aux diverses questions qu’on leur adressait. (Procèsverbal 4, page 1, 2 et 3.)

Que, relativement aux élèves de la quatrième série, la commission en a observé cinc] dont l’audition s’étendait pour 4 à 2,000, • t chez un cinquième à 4,087 vibrations. Tous entendaient les mots, les répétaient distinctement; le cinquième percevait même la parole à plus de 1 mètre de distance. (Procès-verbal 4, page 12. )

D’après tout ce qui précède, la commission ()ense que l’on peut répondre aux cinq questions posées par .11. le ministre.

1° Que, d’après l’examen des élèves auquel elle a procédé, i7 s’en est trouvé constamment dans chaque série un certain nombre {I sur 3, U ou 5), dont Voffcction s'est montrée susceptible d’être guérie ou améliorée, et qui, soumis « une éducation et à un traitement convenables, pourraient arriver à saisir directement la parole par l’oreille ou par l’intermédiaire d'instruments d'acoustique;

Que l’appréciation des altérations de l’ouïe, de l’appareil vocal et des résultats du traitement, faite à l’aide des acoumètres et du nombre des vibrations perçues, a paru à la commission un moyen d’une grande exactitude, et non moins utile que l’emploi de l’orgue appliqué aux exercices de gymnastique vocale et auditive;

Que, relativement aux sourds-muets rfe la perte de l'ouïe

à un âge avancé, mais possédant encore, à un degré plus ou moins pai'fait, l'usage du langage articulé, ils peuvent, quoique affectés d'une surdité à peu près incurable, non seulement conserver, mais encore développer la faculté de parler et acquérir celle de lire la parole sur les lèvres;

2" Que les sourds-muets de cette dernière catégorie, ainsi que le constatent les expériences nombreuses que les membres de la com-

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mission ont répétées eux-mêmes, peuvent percevoir/)®' les nerfs de sensibilité générale des vibrations, depuis 80, 90, lOü jusqu'à 1,000 et niême 1,200, et recevoir ainsi l'impression tactile d'un certain nombre d'ondes sonores, et que la culture et le développement de cette faculté devront nécessairement leur faciliter la vie de relation et alléger leur infirmité }

U’ Qu'il est indispensable que les élèves des deux catégories que nous venons de signaler, les uiis pour retirer plus de bénéfice du traitement, les outres pour conserver ou développer leur faculté de parler et d’entendre ; d'autres, enfin, pour acquérir celle de lire la parole sur les lèvres et ne pas perdre l'usage du langage articulé, reçoivent une éducation spéciale donnée exclusivement par des professeurs parlants chargés de les exercer suffisamment à l'articulation.

Qu'il est encore nécessaire, pour assurer et hâter le progrès de la parole et le développement de l'audition, de les placer dans une division spéciale, de les isoler dans tous les instants de la journée des autres enfants qui n’otfrent pas les mêmes dispositions à acquérir le langage articulé ou à recouvrer l’ouïe;

Que pour pouvoir établir cette division et empêcher que d’après le système de rotation en usage à l’école de Paris, les sourds parlants, les demi-sourds-muets, les sujets susceptibles de recouvrer l’ouïe et la parole, ne restent entièrement confondus avec ceux qui sont tout à fait sourds-muets, qu'ils ne soient indistinctement instruits comme eux pendant toute la durée de leurs études, presque exclusivement à l'aide des signes par des professeurs sourds-muets ou parlants, qu’ils perdent par conséquent l'usage de la parole et sortent des écoles avec une aggravation de leur infirmité, il faut classer tous ces enfants dès leur entrée dans l'institution ;

5° Qu’enfin , en observant ces règles, il y a toutlieu d’espérer que les élèves des deux catégories mentionnées pourront rentrer à la fin de leurs études dans leurs familles et dans la société avec la faculté de communiquer et de converser plus ou moins complètement à l’aide du langage articulé.

PiORRY, rapporteur.

DISCUSSION DU RAPPORT

M. VitLEBMÉ fait refflafquer que les fenseignemeiits obtenus, soit des parents, soit des professeurs. Soit des personnes diverses qui ont eu l’occasioH de fréquenter des sourdS-muets, sembleraient faire craindre que les prétendus succès annoncés ne fussent qu’éphémères, et que, peu après la cessation des exercices, les élèves ne perdissent bientôt cette faculté d’entendre et de parler qu’ils semblaient avoir recouvrée.

— M. Boüsqüet ajoute qu’il est, pour ainsi dire, de notoriété publique que l’on n’à jamais pti obtenir que les sourds-muets revinssent aux conditions de l’audition ordinaire, en sorte que ceux-là mêmes qu’à l’aide d'exérêices assidus on avait dressés à entendre lés allocutions directes et à y répondre ne tardent pas, quand ils sont abandonnés <à eux-mêmes, à retomber dans leurs habitudes de mimique, seule forme de conversation qu’ils poissent adopter pour la pratique usuelle et journalière.

— M. Ferros, qui a fàit partie dé plusieurs commissions scientifiques, pense qu’on a obtenu, en effet, des résultats avantageux chez les sourds-muets doués de quelque intelligence par tes divers Systèmes d'éducation tentés soit en France, soit en Allemagne, mais que le plus ordinairement on a de la peine à obtenir des inventeurs l’explication des procédés qü’ils emploient, et que dans les cas où l’on fait intervenir, comme M. Blanctiet, les impressions tactiles pour venir en aide à l’audition', cé n’est, le plus souvent, que comme moyen d’appeler et de fixer Tattention du sourd-muet. 11 insiste d’ailleurs avec le rapporteur sur la nécessité de séparer les sourdsmuets eh diverses classés, et notamment de mettre à part les idiots, qui sont assez nombreux dans les établissements consacrés aux sourds-muets.

— M. Fonde demande quel est le procédé employé par M. Blanchet pour rétablir l’audition.

— M. le rapportedr répond qu’il emploie l’orgue, et qu’à l’aide d’un instrument appelé acoumètre M. Blanchet mesure exactement le nombre de vibrations du tou apprécié par chaque élève.

DISCDSSION DU RAPPORT.

Il répond ensuite aux objections de MM. Bousquet 'et Villermé, qu’il n’y a pas de doute que les organes ne doivent continuer à être longtemps exercés pour que l’audition puisse se soutenir, et qu’il importe surtout de maintenir les sujets en rapport avec les personnes qui parlent, et de les séparerdes élèves qui n’ont point les mêmes facultés acquises.

M. Baillarger, membre de la commission, rappelle qu’il y a vingt ans l’Académie a déjà entendu un rapport de M. Husson (1) sur le même sujet, avec des conclusions fort analogues à celles du rapport actuel. Il regrette que M. Guéneau de Mussy ne puisse communiquer à l’Académie les remarques qu’il avait présentées à la commission lorsqu’elle s’est réunie pour voter les conclusions du rapport.

— 31. Bérard présente quelques remarques physiques et physiologiques sur les procédés signalés dans le rapport ; il in.siste sur la distinction à établir entre la sensation tactile commune et la sensation d’élection de chaque sens qui paraissent avoir été confondues par M. Blanchet. L’idée d’aider l’éducation de l’audition par le concours des impressions tactiles est d’ailleurs fort ancienne. Quant à la mesure d’appréciation propre à M. Blanchet, et qui indique comme règle le nombre des vibrations, ce n’est là qu’un des éléments du son. Naturellement il faut tenir grand compte aussi de l’intensité du sou, qui ne paraît avoir été prise en considération que dans les expériences de la commission.

— M Bodillald déclare que dès les premières séances de la commission il a protesté contre cette hérpsie physiologique, signalée par M. Bérard, et qui consiste à attribuer aux nerfs de la sensibilité générale la perception des ondes sonores.

— Après quelques nouvelles réflexions de 3IM. H. Gaultier de Claubry sur ce point, et les répliques deM. le rapporteur, M. Bonnafont, membre correspondant, ayant demandé à présenter des observations propres à élucider le sujet, mais que l’heure avancée de la séance ne lui permettait pas de développer, la discussion est ajournée, et la séance est levée à cinq heures moins un quart.

(<) De l’éducation physiologique du sens auditif chez les sourds-muets , question soumise par le gouvernement au jugement de l’Académie, par M. Husson. [Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1833, t. Ili p. 178 et suiv.)

DE LA GUÉRISON DE LA SUROr-MUTITI

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