SÉANCE DD 25 AVRIL
(Suite de la discussion du Rapport de M. Piorry. )
M. Gdêkeaü DE Mdsst, membre de la commission, qu’un état de maladie empêche d’assister à la séance, adresse la lettre suivante :
« Monsieur le président,
» J'ai appris hier que le rapport de la commission chargée d’examiner les procédés du docteur Blanchet pour le traitement de la surdi-mutité avait été In mardi dernier, et que, dans la discussion qui a suivi, un membre avait exprimé le regret que je ne fusse pas présent pour communiquer à la Compagnie les observations que j'avais faites à la dernière réunion de la commission, observations qui avaient eu l’assentiment de mes collègues, et dont je croyais que noire honorable rapporteur voudrait bien tenir compte. L’indisposition qui m’avait privé d’assister à la séance me retenant encore chez moi. j’ai l’honneur de vous transmettre par écrit ce que j’aurais dit si j'eusse été présent, en vous priant de vouloir bien en faire part à la Compagnie.
» En entendant la lecture de ce rapport, je fus frappé dece que, en rappelant les tentatives faites par Itard pour réveiller le sens auditif chez quelques uns des enfants confiés à ses soins médicaux , il n’avait pas fait connaître les résultats auxquels il était parvenu : omission doublement regrettable, puisque ces résultats appartiennent à un collègue dont la mémoire nousestrhère, quia bien mérité et des sourds-muets et de l’Académie (I), et que, de plus, ils ont été constatés par l’Académie qui, à cette occasion, a déjà répondu à la plus importante de toutes les questions qui lui sont de nouveau adressées par le ministre.
» Voici les faits qui se sont, en partie, passés sous mes yeux.
« Aussitôt qu’l tard fut nommé médecin de l’Institution des sourds-muets, en 1799, il s’appliqua à rechercher si l’infirmité qui tenait ces infortunés séquestrés de la société était également incurable chez tous. Il reconnut d’abord que la surdité n’était complète que dans un très petit nombre, que chez les autres elle existait à des degrés très différents, et que parmi ceuxci il y en avait quelques uns dont l’audition s’améliorait assez rapidement en l’excitant méthodiquement par l’action des corps sonores. Celte observation lui fournit la base d’une éducation physiologique appliquée au développement des organes de l’ouïe et de la parole -, elle fut le point de départ
(1 ] Itard par son testament a fondé un prix dans l’Âcadémie , et a doté l’institution des sourds-muets d’une classe de perfectionnement, où l'on ne doit communiquer avec les élèves que par la parole et l’écriture.
UISCÜSSION Dü RAPPORT.
des essais qu'il tenta dès lors sur quelques élèves choisis. Deux heures par jour, pendant trois ans, furent consacrées à cette expérience, dont le résultat combla ses vœux. Si.x enfants reçus sourds-muets à l'Institution , trois surtout, furent rendus à leurs familles entendants et parlants, et présentés comme tels à la Société de la Faculté de médecine, qui consigna ce résultat dans un de ses bulletins (1808, n" S).
» Encouragé par ce succès, Iiard poursuivait ses essais ; il perfectionnait ses procédés. Tous les ans il soumettait tes élèves nouvellement admis à un examen attentif, pour reconnaître ceux qui seraient susceptibles d'être tirés de la classe des sourds; il adressait au conseil d'administration, dont j'étais membre, une suite de rapports où, en exposant ses remarques, il lui soumettait des propositions tendant à régulariser ses e-sais , et insistait sur la nécessité de former une classe spéciale où les demi-sourds recevraient une éducation dirigée d'après les principes qu'il exposait.
» Témoin des résultats obtenus par Itard et en appréciant l'i-mportance, le conseil n’hésita pas à demander au ministre les fonds nécessaires pour l'établissement de la classe demandée.
ï L’Académie de médecine, consultée par le ministre, à l’occasion de cette demande, sur le degré de conlianee que pouvaient inspirer les résultats annoncés par le docteur Itard, nomma, pour suivre les travaux de ce praticien et lui en rendre compte, une commission de sept membres (Antoine Dubois, Coutanceau, Adeion, Guéneau de Mussy, Roux, Pariset et Husson).
» Cette commission, après avoir suivi longtemps les travaux d'itard, et constaté les résultats qu'il obtenait, fit, par l’organe de notre regrettable collègue, M. Husson, un Rapport que l’Académie adopta le 6 mai 1828, et qui a été publié par son ordre [Mém. de l'Acad, de méd., t. Il, p. 178).
» La commission regarde comme démontré qu’au moyen de l’éducation spéciale du sens auditif pratiquée par Itard on pourrait mettre un dixième ou un douzième des élèves admis comme sourds-muets en état, à leur sortie de l’Institution, de communiquer par la parole avec leurs familles.
» Elle reconnaît la nécessité de la classe spéciale demandée par Itard et par le conseil d'administration, destinée à ces demi-sourds.
» Vers la même époque, le docteur Deleau s'appliquait aussi avec, beaucoup de persévérance à améliorer le sort des sourds-muets, et à développer le sens auditif chez ceux qui en étaient susceptibles. 11 parvenait ainsi à rendre assez d'audition à plusieurs sourds-muets pour les mettre en état de communiquer par la paroie.
» Ces résultats ont été constatés :
D Par quatre rapports faits à l’Académie des sciences et adoptés par elle les 19 décembre 1822, 13 juin 1823, 23 octobre 1826, et 7 décembre 1829 ;
» Par les procès-verbaux des séances, qui ont eu lieu à l'hospice des Or-
phelins les 16 janvier 1828, 29 juin 1829,7 mai 1831, lesquels sont signés par les administrateurs et par les docteurs Baffos et Kapeler, médecins de cet hospice.
» Tels sont les précédents que je ne fais qu’indiquer, et qui, à ce qu’il m’a semblé, devaient être pris en considération pour apprécier ce que le docteur Blanchet a pu y ajouter.
» Depuis vingt-cinq ans la voie était ouverte et toute tracée. Le docteur Blanchet y est entré et y a marché avec un zèle et une constance dignes d éloges ; il n y a pas ap()orlé une méthode nouvelle, des princ pes nouveaux, comme il paraît le croire (1). Ce qui lui appartient, c'est d’avoir mis en usage des instruments au moyen desquels il gradue d’une manière plus exacte qu’on ne l’avait fait avant lui l’excitation portée sur le sens auditif, et mesure avec plus de précision les progrès de l’audition chez les élèves soumis à ses procédés. On ne peut mettre en doute qu’à l’aide de’ ces moyens perfectionnés et de sa persévérance, il ne parvienne à égaler les résultats qui ont été obtenus par ses devanciers.
» Il est à remarquer qu’il n’a pas été conduit à assigner pour le nombre dés élèves susceptibles d’être instruits par l’ouïe une autre proportion que elle qui a été indiquée par Itard et vérifiée par. l’Académie.
- » Recevez, monsieur le président, etc. »
— M. PiORRY répond qu’il croyait avoir satisfait aux remarques de M. Guéneau de Mussy par les phrases de sou rapport qui rappellent les antécédents relatifs aux travaux d’itard, et il donne une seconde lecture de ce passage. 11 ajoute d’ailleurs qu’il ne s’agissait pas de résoudre une question de priorité, mais seulement d’apprécier les expériences de M. Blanchet, et de préparer une réponse aux demandes adressées par l’autorité.
— II. LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL donue lecturc d’une lettre de M. Deleaü sur la discussion actuelle. La voici :
« Messieurs,
» Dans votre dernière séance, M. le professeur Piorry, d’après l’invitation de M. le ministre de l’intérieur, vous a fait un rapport sur le traitement et sur l’éducation auriculaire et orale des sourds- muets.
* Depuis trente ans je m’occupe de ces sortes de travaux, et je me suis toujours empressé de vous envoyer mes ouvrages. M. Piorry n’en ayant pas fait mention, je crois devoir vous les adresser de nouveau. J’ose espé-
( 4 ) Cette appréciation si ferme, si positive, qui a précédé tant d’assertions contraires, reste debout, victorieuse, sur ce champ de bataille où la vérité seule devait triompher. P. M.
DISCUSSION pu RAPPORT. 31
rer, messieurs, qu’ils vous mettront à même de résoudre les questions sui-
» 1“ Quel est le médecin qui a fait faire le plus de progrès au traitement des sourds-muets?
1 2° Quel est celui qui a la priorité des innovations?
> 3" Quelle est la méthode physiologique la plus rationnelle et la plus espéditive pour l'éducation de la parole chez les sourds-muets privés entièrement de l’ouïe?
» i° Quel est le médecin qui a fondé le premier une institution à Paris?
» 5" Et enfin , quel est le praticien qui, dans des expériences nouvelles, établies comparativement, obtiendra les succès les plus remarquables ?
» Permettez-moi, messieurs, de faire quelques observations sur ces questions.
» Dans l'ouvrage n" I , j’ai traité de l’état de l’oreille chez les sourdsmuets ; j’ai démontré qu’il est facile d’explorer cet organe . même dès le bas-âge. Je rapporte des guérisons de surdi-mutilé. Le dernier chapitre est intitulé : De la nécessité de fonder en France un élablissetneiU destiné au traitement et à l'éducation des sourds-muets
Enfin, on y lit quatre rapports faits à l’Académie des sciences par MM.Percy, Magendie, Geoffroy SaintTHilaire et Savart.
Pièce n“ 2. — Je joins à ce livre une observation manuscrite d’on jeune sourd-muet, frère d’un sourd muet guéri de son infirmité. Cet enfant était admis à l’Institution de Paris. Il m’a été confié par II. le ministre de la guerre ; il est fils d’un sous-officier vétéran.
Pièce n® 3.-T- Ici je prouve qu’en deux jours j’ai établi le diagnostic des causes de surdi-mutité chez 60 enfants plus ou moins âgés.
Pièce n° 4. — Dans cet ouvrage, intitulé ; Nouvelles recherches physiologiques sur les éléments de la parole qui composent la langue française , et sur leur application à une nouvelle dactylologie pour l'éducation des sourdsmuets , je cite le nom de plusieurs de mes élèves; je fais surtout connaître Benjamin Dubois, sourd-muet, qui a fondé à Paris, rue de Courcelles, n" 30, une institution qui renferme 40 élèves; ils parlent tous comme leur maître (1); 24 bourses sont données à Dubois depuis dix ans par M. le ministre de l’intérieur.
> Comment se fait-il donc que l’honorable rapporteur n’ait pas mentionné ces faits?
» Les documents sur lesquels ce professeur vous a fait un rapport ont été adressés à l’Académie des sciences. M. le professeur Geoffroy Saint- Hilaire a été nommé rapporteur.
( (4) Userait plus exact de dire que sur ces 40 élèves, il n’y en a pas trois qui parlent bien. P. M.
B Pour bien remplir sa mission, il s’esl rendu à l’institution du jeune Dubois ; il a causé de vive voix avec ce professeur et avec ses élèves. C’est là qu'il a appris que tous ces infortunés étaient instruits par ma méthode pour l'instruction de la parole Voici quelle a été sa réponse aux documents qui vous ont été envoyés par M. le ministre de l'intérieur : « L'institution » pour instruire les sourds-muets parla parole est toute fondée. M. le mii> nistrede l'intérieur y a contribué en accordant 21 bourses pour les p. u- » vres, et M. Deleau en donnant les principes physiologiques sur lesquels » est basée sa méthode. »
» J’ose espérer, messieurs, que vous prendrez mes communications en bonne part. J'espère aussi que vous accueillerez la proposition suivante ;
« Je propose que l’on choisisse 10 à 42 sourds-muets de l'âge de quatre à huit ans, à peu près aussi sourds les uns que les autres, et que le sort les confie aux médecins qui se proposeront de traiter l’organe de l’ouïe et de leur inculquer la parole.
» Après huit jours d'examen , les médecins qui entreront en lice feront un rapport sur l’état physiologique et pathologique de l’oreille moyenne des enfants qui leur auront été confiés. Une année après, on constatera leurs progrès dans l’art de parler.
» Dans la pièce n° 5, j'offre un modèle d’examen qui a été fait par moi à l’hospice des Orphelins. On y lit les rapports de M. Baffos, votre confrère, et de M. Kapeler, médecin de cet hospice.
» J’ai l’honneur d’être, etc. »
— M. le docteur Bonnafost, correspondant de l’Académie, est appelé à la tribune :
Je commence par remercier l’Académie de la bienveillance avec laquelle elle a accueilli la proposition que j’ai eu l’iionneur de lui soumettre à sa dernière séance, et de me permettre ainsi d’apporter le l'ruit de mon expérience à la solution de la question si d.f’ficile qui s’agite en ce moment.
Je témoignerai aussi mes regrets au savant rapporteur de l’avoir mis dans l’obligation de reparaître à celte Séance; mais M. le professeur Piorry est trop partisan de la vérité pour ne pas me savoir gré, je l’espère du moins, de soumettre que.ques nouveaux faits à ses appréciations.
La question pendante aujourd’hui devant l’Académie est bien certainement une de celles dont la solution est des plus difticiles, si même elle peut être résolue; car la surdi-mutité est une infirmité très complexe qui n’intéresse pas seulement les organes qui composent les appareils de l’ou'ie et de la parole ; il y a aussi au-dessus
DISCUSSION DD BAPPORT. 33
de ces appareils un organe qui les domine tous et qui est trop souvent le point de départ.
Toutes les personnes qui ont vu et observé de près les sourdsmuets de naissance ont pu, comme nous, constater que cette intirmité se trouve assez souvent liée à un état plus ou moins marqué de débilité dans les organes du cerveau. L’apatliie des facultés intellectuelles, qui résulte alors de cette dernière circonstance, ne saurait être confondue avec les effets propres de la surdité et du mutisme.
Nous aurons, du reste, l’occasion de développer cette vérité dans un instant.
Tous les auteurs ont établi deux genres de surdi-mutité : l’une innée, et l’autre qui est la conséquence d’une maladie accidentelle survenue après la naissance. Cette distinction est d’une haute importance, puisque la première se complique presque toujours d’un affaiblissement des facultés intellectuelles et reste rebelle à tous les moyens curatifs, tandis que la seconde, bien qu’elle paraisse aussi grave que l’autre, peut n’avoir pour cause que la paralysie, plus ou moins complète, des nerfs labyrinthiques, ou toute autre affection de l’appareil de l’ouïe; mais généralement le cerveau n’ayant éprouvé aucune maladie organique, l’intelligence à sou tour n’aura subi d'autre altération que celle qu’a pu produire la perle d’un sens aussi nécessaire à son mécanisme ; bien que cette influence soit très grande, elle ne saurait jamais aller jusqu’à rendre le cerveau aussi rebelle que la surdité innée à tous les moyens d’éducation qui ont pour but le développement de l’intelligence.
Cette distinction faite des surdi-mutités innées et accidentelles, il reste à établir des catégories entre ces derniers individus, afin de juger ceux qui devront être rebelles à toute médication et ceux qui, moins affectés, pourront offrir quelques chances d’amélioration. Itard, qui est toujours l’auteur qui nous donne les idées les plus précises sur la question que nous agitons en ce moment, avait établi cinq classes de sourds muets : 1“ Ceux qui entendent la parole ; 2° ceux qui entendent la voix; 3° ceux qui entendent les sons; 4° ceux qui entendent le bruit; 5“ enfin ceux qui n’entendent absolument rien. Eh bien, de ces cinq classes on doit rayer les deux premières, car il est bien démontré que tous les sourds qui entendent les moilulations de la parole ainsi que celles de la voix, ne sont pas assez infirmes pour qu’ils ne puissent s’enïewdre por/er, et par conséquent ne doivent pas être qualifiés de sourds-muets; ou bien si la parole chez eux, avec ce degré d’audition, est réfractaire à tout perfectionnement, on doit les ranger plutôt parmi les idiots,
34 DE LA GDÉRISON DE LA SCRDI-lICTITÉ.
car alors l’intelligence seule fait défaut et refuse son concours si
important.
Nous n’avons jugé convenabled’établir que trois classes de sourdsmuets, et le moyen que nous avons employé pour opérer ce classement consiste dans l’application du diapason, comme M. Blanchet; seulement nous croyons devoir ici réclamer la priorité de l’emploi de cet instrument pour apprécier les divers degrés de sensibilité du nerf acoustique, en l’apposant sur les régions du crâne voisines de l’oreille. C’est à Alger, en 1834, que je commençai à faire usage du diapason, en faisant des expériences pour juger l’influence qu’exerce la musique sur les membranes du tympan. C’est depuis 1841 que je me suis servi de ce moyen pour diagnostiquer le degré d’altération du nerf acoustique; mais son usage, pour apprécier les divers degrés de surdité chez les sourds-muets, ne date que de 1849, pendant mon séjour à l’hospice d’Arras. J’ignore à quelle époque M. Blanchet a commencé à se servir du diapason, mais je doute que cela remonte à une époque aussi éloignée. C’est là, du reste, un point qui intéresse peu l’Académie, et je vais passer tout de suite aux résultats des expériences faites par moi dans l’établissement des sourds-muets d’Arras.
Sur 36 jeunes élèves, dont 20 garçons et 16 filles, soumis à l’action du diapason, 10 garçons et 7 filles furent sensibles à ces instruments représentant le sol, le /o et le do du médium, et le témoignèrent même par leur joie, tandis que les autres élèves n’éprouvèrent aucune sensation pendant l’application du diapason sur les différentes régions du crâne.
Ces expériences furent renouvelées quelques jours après avec un nouveau diapason représentant le sol de la troisième octave, dont le son est très aigu et les vibrations par conséquent très limitées. Voici les résultats que j’obtins : sur les 10 garçons qui avaient été et étaient encore sensibles au diapason représentant le mi, le sol et le do du médium, 4 seulement témoignèrent par des signes non équivoques qu’ils percevaient le son dit petit diapason, tandis que les 6 autres restèrent totalement insensibles, quelle que fût la partie du crâne sur laquelle je répétai l’expérience.
Sur les 7 filles qui avaient perçu le son des premiers diapasons, 3 seulement entendirent le son du plus petit, appliqué sur toutes les régions du crâne.
Les mêmes expériences furent répétées avec les mêmes instruments appliqués sur diverses parties du corps, comme les côtes, le sternum et la colonne vertébrale ; ceux des jeunes élèves qui n’avaient pas entendu les diapasons sur le crâne y furent insensibles, tandis que
DISCDSSIOS Dü RAPPORT. S?
tous ceux chez lesquels le son avait pénétré par la voûte crânienne donnèrent le même résultat à des degrés dilférents par le thorax» excepté par la colonne vertébrale, ce qui s’explique d’ailleurs .par l’intersection des éléments qui la composent.
Les côtes conduisaient mieux le son, puis venait le sternum, dans sa partie supérieure surtout, d’où le son est transmis aveç une intensité au moins égale à toute la surface du crâne. Sur trois jeunes muets, le petit diapason, à la partie supérieure du sternum j produisit évidemment une impression bien plus forte que sur aucune des parties osseuses du crâne et de la face.
C'est en faisant ces expériences que j’eus occasion de vérifier ;un phénomène d’acoust'que fort curieux, que personne n’avait encore signalé, et que j’avais déjà observé chez des personnes affectées de surdité accidentelle : 3 sourds-muets qui entendaient bien le diapason d’un côté du crâne ne l’entendaient pas du tout du côté opposé, preuve évidente : l°que les ondes sonores ne suivent pas toujours la courbe des os pour arriver au nerf acoustique, mais bien qu’elles traversent directement la substance osseuse ainsi que la masse cérébrale pour atteindre ces ner.'s; 2° que les hémisphères cérébraux, considérés comn e conducteurs des ondes sonores, ne transmettent le son qu’à l’oreille interne qui leur correspond, et jamais à celle du côté opposé. C’est 1à une observation essentielle pour l’étude des jeunes sourds-muets.
Pour revenir à ce que nous avons dit plus haut, il nous a été bien démontré que toute personne atteinte de cophosequi entend le son d’un diapason, soit du do de la première octave, et surtout du sol de la troisième, dont le son est très aigu à la distance de O^.üS de l’oreille, cette personne sera accessible aux intonations vocales, et, par conséquent. susceptible de parler elle-même avec le temps, pourvu, toutefois, que l’intelligence ne fasse pas défaut. (On sait qu’un grand nombre de crétins, qui entendent le bruit à certaines distances, sont cependant sourds-muets.)
Personne n’ignore qu’une condition essentielle pour produire les modulations si nombreuses et si délicates delà parole, est, comme on le dit vulgairement, que l’on s'entende parler; sans cela, il sera impossible de suivre et de comprendre les diverses intonations non seulement d’une phrase, mais d’un seul mot.
• Or, les faits nous ont appris qu’un sourd de naissance ne saurait entendre sa voix que lorsqu’il perçoit le son du diapason à la distance que nous avons déjà indiquée, et, tant que ce résultat ne sera pas obtenu, il faudra renoncer à l’espoir de le faire parler; car on ne peut appeler ainsi quelques sons rauques, sans timbre et fort.
36 DE la GÜÉllISO:S DE LA SÜRDI-MLmTÉ.
désagréables, qui sortent de la gorge plutôt que de la bouche, et qu’on n’a pu obtenir que par des moyens purement mécaniques.
A ce propos, je demande la permission de citer à l’Académie un exemple assez curieux d’un sourd-muet auquel on avait cru rendre la parole, et dont la cure a fait un certain bruit dans le monde savant.
Au nombre des guérisons proclamées par un des médecins aurisles le plus en renom, figure le jeune Lecomte, sourd-muet de naissance, qui fut présenté à l’Institut comme ayant recouvré l’ouïe et la parole.
Nous n’avons pu nous procurer l’exposé du rapport qui fut fait, afin de juger le degré de sensibilité des nerfs acoustiques, ainsi que celui de la perfectibilité donnée à la parole ; mais il fallait que ces deux facultés fussent ou parassent bien développées à notre confrère, si nous en jugeons par ces lignes que nous trouvons à la page 21 de l’introduction à ses Recherches pratiques sn7' les maladies de l’oreille, et qu’il adressait à la commission de l’Institut : « Votre » commission connaît les jeunes gens (il s’agissait des nommés » Dussoux, Martin et Eugène Lecomte) ; mais il est bon qu’elle les » examine de nouveau depuis qu’ils sont livrés dans le monde à » des travaux manuels, et forcés de communiquer à l'aide de l'ouïe » et de la parole. Le premier à appris dans un atelier le métier de » dessinateur; le second est tourneur; eidin le troisième est à Tou- » louse, où l’on continue sou éducation. J’ai eu l’occasion de le » revoir : il entend bien et sa parole s'est perfectiomiée. »
Frappé d’un pareil succès, alors que je m’occupais d’expériences pliysiülo,;i(lues sur l’organe de l’ouïe, et que je me berçais, moi aussi, de l’espoir de rendre aux sourds-muets cet organe précieux, je fus curieux de constater ces beaux résultats.
Je n’eus aucune occasion de me mettre en relation avec les nommés Dussaux et Martin; mais le hasard ayant conduit dans mon cabinet un client qui connaissait le père du jeune Lecomte, il me devint facile de voir ce jeune homme qui me fut conduit (quelques jours après. Or voici dans quel état je le trouvai : Le diapason était entendu sur toute la surface du crâne, mais nullement a distance; la parole, si élevée (|u'elle fût, n’était point entendue. Si on lui parlait en face, il répétait quelques mots que ses yeux seuls lui faisnient deviner par le mouvement des lèvres, piii.squ’il les répétait de même quand on les prononçait à voix basse. Sa parole consistait à articuler quelques mots ou fragments de phrases, comme : Papa, maman, bonjour, comment vous portez-vous? mais tout cela peu franchement, et d’une voix rauque et caverneuse fort désagréable.
DISCCSSIOS DC RAPPORT.
qui indiquait qu’elle sortait machinalement d’un tuyau inerte plutôt que d’un instrument dirigé par l’ouïe ; aussi, quand je lui demandai par écrit s’d s’entendait parler lorsqu’il prononçait papa et maman, il me r pondit, aussi par écrit, négativement. Telle était et telle est probablement encore aujourd’hui la condition de l’ouïe et de la parole chez cet élève. Il est vrai qu’à l’époque où nous vîmes ce jeune homme, quelques années nous séparaient du moment de son traitement, ce qui pouvait expliquer, à la rigueur, la différence qui existait dans son état actuel avec ce qu’on avait publié. Il faudrait toujours arriver à cette autre conclusion, peu consolante, c’est que les effets produits par la médication n’avaient été que momentanés: du reste ce jeune homme est très intelligent, et l’instruction qu’il a reçue à Toulouse lui permet d’occuper avec distinction un emploi d’écrivain dans les bureaux d’une grande administration.
J’ai cité ce fait avec quelques détails parce qu’il méritait de l’être et qu’il vient à l’appui de la théorie que j’ai émise plus haut, à savoir que, pour apprendre à parler à un sourd-muet, il faut commencer à lui développer le sens de l’ouïe à un degré qui lui permette de s'entendre lui-même. Tant qu’on n’amènera pas l’audition à ce degré de sensibilité, on ne produira qu’un langage factice et machinai, très fatigant pour le parlant et plus encore pour ceux qui l’écoutent, sans attrait d’ailleurs pour le sourd, puisqu’il ne pourra en apprécier la valeur ; aussi l’oubliera t-il facilement pour reprendre l’usage du langage mimique, dont les yeux lui permettent de juger et de comprendre la signification.
Quelques personnes citent pourtant des exemples de sourdsmuetsqui lisent très bien : M.Menière(l), entre autres, en parlant de l’élève Eppner, âgé de seize ans, ajoute que ce jeune homme lisait d’une voix claire et harmonieuse tous les livres qu’on lui présentait, et qu’il possédait une telle facilité de lire sur les lèvres la parole bien nettement articulée, qu’on pouvait convei'ser avec lui presque aussi facilement qu’avec une personne ordinaire.
C’est là un fait curieux, sans doute, mais qui ne détruit pas notre opinion.
Nous restons persuadé que cet enfant devait entendre le diapason à la distance que nous avons indiquée.
(4) Le fait que m’attribue M. Bonnafont est rapporté par AI. Kramer, voyez page 437 de ma traduction de l’oeuvre du médecin auriste de Berlin. L’élève Eppner appartient à l’institut des sourds-muets de cette capitale. P. M.
Parler et s’exprimer d’une voix harmonieuse, sans entendre ce qu’on dit, nous semble incompatible avec tous les principes de là physique et les lois de l’acoustique; la parole, en effet, représentant une série d’intonations, il nous paraît impossible que chaque syllabe puisse être prononcée avec sa valeur euphonique si l’audition n’en dirige pas l’harmonie.
Nous avons parlé au commencement de cette notice de l’influence qu’exerce le sens de l’ouïs sur l’intelligence: c’est une vérité sur laquelle tous tes auteurs, tant philosophes que physiologistes, sont parfaitement d’accord. Les premiers, depuis Montaigne, procédant par induction seulement, n’apportent aucun fait à l’appui ; tandis que les seconds, depuis les quelques résultats obtenus par l’abbé Sicard, Itard et M. Deleau, appuient leurs arguments du changement immense quis’opère chez un sourd-muet ayant recouvré l’ouïe. Mais pour compléter cette démonstration il fallait trouver un individu ayant déjà parlé et entendu, devenant complètement sourd par accident et retrouvant le sens de l’ouïe.
Le fait que je vais citer réunira ces conditions :
Un jeune caporal des zouaves, appartenant à une honorable famille, reçut dans les travaux qu’on exécutait en Algérie pour faire la route de la Chiffa, un éclat de pierre qui lui fit une blessure sur la bosse pariétale gauche, avec fracture comminutive de l’os ; des accidents graves du côté de l’encéphale se développèrent avec une dureté de l’ouïe qui allait toujours en augmentant. Après bien des soins donnés par M. Bonneau, chirurgien en chef de riiôpital de Blidah, le blessé se rétablit ; mais il resta tellement sourd, que la détonation d’un pistolet tiré à côté de ses oreilles ne produisait sur lui aucune sensation. Cette épreuve, renouvelée plusieurs fois, eut toujours le même résultat négatif. M. Latil, chirurgien sous-aide, qui m’a donné les détails de ce fait, a consigné en outre dans son observation que l’intelligence de ce jeune homme avait insensiblement baissé, au point qu’à son départ pour la France il ressemblait presque à un idiot. Les sens de la vue, du goût et de l’odorat avaient conservé leur intégrité, mais il y avait absence presque complète de mémoire. Il est inutile d’ajouter que, n’entendant rien, il se servait, comme les sourds-muets, d’une ardoise pour converser.
Ce jeune homme me fut présenté en consultation en 1816, dixhuit mois environ après l’accident, et la cophose me parut si complète, que je déclinai toute possibilité d’amélioration; mais les parents insistèrent tellement que je dus céder à leurs témoignages de confiance, et j’entrepris de le traiter.
DISCOSSION DU RAPPORT.
Voici quel était son étal :
Figure hébétée, yeux fixes ; prononciation tellement défectueuse qu’on n'aurait jamais supposé qu’il eût parlé; la perte de l’ouïe si Complète, que les diapasons n’étaient nullement entendus sur la surface du crâne ; la mémoire si faible, que ce jeune homme ne pouvait se rappeler ce qu’il avait tait la veille même. Quoiqu’il eût reçu une bonne éducation, il écrivait mal et oubliait un grand nombre de lettres ; il le savait et s’en apercevait en lisant son écriture, mais il lui était impossible de se corriger.
Pendant cinq mois, tous les moyens chirurgicaux que j’emploie ordinairement, et que je me propose de faire connaître à l’Académie, ayant été impuissants, je soumis le malade à l’action du galvanisme avec l’appareil des frères Breton, mais dirigé d’une manière toute particulière sur le nerf acoustique. Ce mode consiste à introduire par la sonde d’argent, placée dans les fosses nasales, un mandrin très fin de cuivre et isolé avec de la soie dans toute son étendue, excepté à ses extrémités. Ce mandrin est ainsi engagé dans la trompe d’Eustache jusqu’à 2 ou 3 millimètres de la Caisse. Ct la étant fait, j’introduis par le conduit auditif externe une longue aiguille à acupuncture jusqu’à la membrane du tympan, que je traverse à côté de la corde de ce nom. Cet appareil, mis en rapport avec la pile, permet ainsi au fluide électrique d’exercer une action aussi directe que possible sur le nerf auditif. Enfin, après deux mois d’une application quotidienne de ce moyen énergique, je fus assez heureux pour obtenir un résultat inespéré. Je ne relaterai pas tous les incidents de cette guérison, quoi(iue fort intéressants; je me bornerai à dire qu’au fur et à mesure de l’amélioration de l’ouïe, toutes les facultés affectives suivaient le même progrès. C’est ainsi que la parole reprit très viteson rhyllime et ses intonations normales, mais la mémoire fut plus lente à revenir (1).
Il y a maintenant sept ans que ce fait s’est accompli, et le temps n’a nullement affaibli ses résultats. Cette observation confirmé pleinement, comme on voit, ce que j’ai déjà avancé, à savoir, que
(1) Il s’agit évidemment ici d’une lésion matérielle du crâne et du cerveau ayant pour résultat, non seulement une surdité complète , mais une altération plus ou moins grande des autres sens et de l’intelligence. L’abolition de la parole est-elle, en pareil cas, le résultat de la cophose? Je ne le pense pas. L.t m.aladie cérébrale s’est guérie lentement chez un homme jeune et robuste , les fonctions se sont rétablies peu à peu sous l’influence d’un traitement méthodique, mais comment comparer ce malade à un sourd-muet ordinaire ? P. M.
le langage articulé exige, pour son fonctionnement, d’être entendu de la personne qui parle, et que les facultés intellectuelles, qui s’affaiblissent par la perte de l’ouïe, reviennent avec le rétablissement de ce sens. A ce propos, voici ce que disait en 1831 un honorable membre de l’Académie, M. Bouvier, dans une note qu’il a eu l’obligeance de me remettre il y a quelques mois. Après avoir énuméré avec le talent que vous lui connaissez les ravages que la perte de l’ouïe exerce sur l’intelligence, M. Bouvier ajoute : « Mais l’ouïe est-elle rendue ou plutôt donnée aux individus qui en étaient privés, tous les désordres que nous venons d’exposer disparaissent, et l’influence de ce sens reprend tous ses droits, etc. » On voit que M. Bouvier faisait allusion à quelques sourds-muets ayant recouvré l’ouïe plutôt qu’à des surdités accidentelles.
Nous allons passer maintenant à l’application que l’on peut faire des observations qui précèdent pour l’enseignement des sourdsmuets. Je serai aussi bref que possible, ne voulant pas trop abuser de l’attention de l’Académie ; mais ce sujet est grave et mérite un sérieux examen.
L’instruction des sourds-muets comprend deux systèmes : l’un, qui consiste à faire apprendre quand même le langage oral, appartient plus particulièrement à l’école allemande; l’autre, au contraire, qui est basé de préférence sur le langage par signes, est représenté par l’école française et adopté presque exclusivement en Amérique.
Eli bien, nous pensons qu’appliqués d’une manière exclusive, ces deux systèmes peuvent être également vicieux, car il doit arriver bien fréquemment que les professeurs du langage oral viennent se heurter contre des sujets absolument réfractaires à ce langage, et perdent ainsi un temps qui eût été mieux employé à apprendre les signes; de même les professeurs du langage mimique n’ont souvent appris que ce langage à certains élèves qui auraient pu profiter de tous les avantages de la parole.
Disons toutefois que le langage des signes est malheureusement celui qui trouve une application plus générale, et c’est dans le but de faire passer quelques élèves dans la classe orale que tendent tous les efforts de ceux qui s’occupent de cette question si intécessante.
Nous nous plaisons à constater que de tous les établissements de sourds-muets c’est celui de Paris qui a tenté tous les essais avec le plus de persévérance. 3Iais, dépourvues de moyens suffisants pour établir un classement rationnel, ces expériences ont dû être faites d’une manière empirique, et il n’est pas étonnant, dès lore, que les
DISCÜSSIOX DU RAPPORT. 41
résultats en aient été peu satisfaisants. En serait-il de même avec la méthode que nous allons exposer? Les faits acquis et les principes qu’il est permis d’en déduire peuvent promettre peut-être des résultats moins décevants.
Voici donc comment nous procéderions si nous étions appelé à faire un classemement de sourds-muets.
Nous les soumettrions tous d’abord indistinctement à l’action du diapason appliqué sur le cr<âne ou à la partie supérieure du sternum, et bientôt nous verrions les sujets expérimentés se diviser en trois catégories bien tranchées :
1° Celle formée des individus qui ne peuvent entendre d’aucune manière ;
2“ Celle représentée par les sourds qui perçoivent le son du diapason appliqué seulement et non à distance;
3° Celle comprenant probablement peu d’individus, des sourds qui entendront le diapason appliqué sur le crâne et à une certaine distance de l’oreille.
Ces catégories bien établies, tous tes sujets devront-ils être soumis au même mode d’instruction? Non sans doute, et c’est ici que le système que je propose peut recevoir d’heureuses applications. Ainsi, les sourds de la première catégorie qui n’auraient rien entendu, je les considérerais comme rebelles à tout traitement chirurgical, et je les livreiais immédiatement à l’étude du langage mimique.
Pour ceux de la deuxième catégorie qui auraient été sensibles à l’application du diapason, je voudrais qu’on les mît en communication avec un instrument plus complet, le piano, par exemple, ou tout autre, à l’aide d’un appareil qui transmettrait les sons aux parties les plus propres à les recevoir, Il me semble qu’en donnant une valeur convenue à chaque son. il serait possible d’apprendre par cette voie bien des choses à l’élève.
Pendant qu’il serait soumis à ces épreuves, il va sans dire que l’on ne devrait pas négliger le traitement chirurgical, consistant dans le cathétérisme de la trompe d’Eustache, dans sa dilatation au moyen de petites bougies que nous employons depuis longtemps ; dans les insufflations plus ou moins excitantes ou balsamiques dans l’oreille moyenne, et enfin dans l’emploi de l’électricité selon le mode que j’ai déjà indiqué.
Nous ne nous dissimulons pas combien cette tâche présente de difficultés et combien les résultats en seront souvent négatifs. Mais, si petit que soit le nombre des succès obtenus, il suffira pour justifier tous les elforts tentés à ce sujet. Puis, comme il est difficile
kl de la guérison de la SURDI-MUTITÉ,
d’âpprécier à priori le degré de résistance qu’opposeront les nerfs auHitifs aux moyens mis en usage pour exciter leur sensibilité, on doit, dès l’instant qu’ils ne sont pas complètement paralysés, tout essayer pour améliorer la position déjà si malheureuse de ces infortunés.
Ce traitement devra durer, selon nous, de quatre à six mois, et si après ce temps aucun résultat n’a été obtenu, il faudra y renoncér et renvoyer l’élève à la classe mimique, où il restera cependant soumis encore aux exercices de la transmission des sons.
Voici un fait curieux qui m’a donné l’idée des avantages que l’on pourrait tirer de l’emploi de ce moyen :
Il y a six ans, je donnai des soins à un accordeur de piano atteint de surdité, ce qui l’empêchait depuis plusieurs mois d’exercer son état.
Après avoir vainement employé tous les moyens curatifs, cet homme, désolé, insistait encore pour que je le misse à même de reprendre ses occupations, menaçant de se détruire s’il devait rester inactif. Comme il entendait bien le diapason appliqué, et qu’il était doué d’une intelligence peu commune, l’idée me vint de chercher à mettre les sons du piano en communication avec le crâne. Pour cela je fis faire une tige de fer, de 6 millimètres d’épaisseur, recourbée et terminée à chaque extrémité par une plaque, dont une destinée à s’appuyer sur la partie la plus vibrante de l’instrument, comme la table d’harmonie, pendant que l’autre s’appliquait sur la tête. Ce moyen réussit, et l’accordeur put reprendre ses occupations.
Ce fait, du reste, n’est pas le seul : Itard, de Gérando et M. Puybonnieux, professeur à l’Institution des sourds-muets, citent deS élèves qui entendent les sons du piano en touchant seulement du bout du doigt la table d’harmonie.
Quant aux sourds-muets de la troisième catégorie, qui entendent le diapason à une distance quelconque de l’oreille, il ne peut y avoir aucune hésitation dans le choix du mode d’instruction qu’on devra leur appliquer.
Comme il nous est bien démontré que tout individu entendant le son d’un diapason, surtout celui donnant le sol de la troisième octave, à la distance de 0",02, seulement, doit avoir l’onîe assez développée pour s'entendre parler, il est indispensable de le faire profiter de tous les bénéfices du langage oral. C’est aussi sur les sujets de cette catégorie que le traitement chirurgical dont nous avons parlé pourra être employé avec le plus de chance de succès.
Telles sont les observations que j’avais à soumettre à l’Académie
DISCUSSION DU RAPPORT. Û3
sur un sujet digne à tous égards de sa sollicitude. Pour moi, jé m’estimerais heureux si je parvenais à jeter quelque lumière sur une question aussi délicate, et surtout si je contribuais à améliorer le sort des jeunes infortunés qui sont pour moi, depuis longtemps, l’objet de sérieuses préoccupations.
— M. PiORRT réplique que l’acoumètre de M. Bonnafont n’est pas le même que celui de M. Blanchet. II met sous les yeux dé l’Académie le diapason et l’acoumètre dont se sert ce médecin et cherche à en faire ressortir les avantages. Relativement à la manière dont M. Bonnafont applique le diapason sur le crâne, il lui paraît que les sourds-muets doivent en éprouver une sensation, sans doute, mais une sensation à laquelle le nerf auditif reste étranger. Que ce moyen soit bon, il n’en doute pas, mais il lui paraît insuffisant.
Établissant ensuite un parallèle entre la méthode de M. Deleau et celle de M. Blanchet, M. le rapporteur fait remarquer que ces deux médecins ont marché vers le même but, mais avec des moyens différents. Ce qui caractérise la méthode de M. Bianchet, c’est d’avoir cherché, par une gymnastique vocale, à faire passer graduellement l’organe auditif chez les sourds-muets de l’audition des sons graves à celle des sons de plus en plus aigus, et de les habituér à apprécier également le nombre et l’intensité des vibrations.
— M. Ferrus : Je déclare, en reprenant la parole, mettre entièrement hors de cause la méthode de M. Blanchet, m’en référant entièrement à cet égard à l’appréciation de la commission. C’est au sujet du travail de la commission que je désire présenter encore quelques observations.
Il y a deux buts dans le traitement des sourds-muets, et deux manières de l’envisager ; le traitement médical et l’enseignement proprement dit. 11 est évident que le ministre, en s’adressant à l’Académie, a désiré savoir ce qui avait été fait principalement au point de vue médical. Or, dans le rapport, il n’y a rien concernant les soins médicaux ; il n’y est question exclusivement que de l’enseignement. M. Blanchet ne serait donc, d’après la commission, qu’un éducateur, qu’on me passe l’expression. Mais si l’on voulait faire l’historique de la question, on verrait qu’il y a longtemps qu’on s’est occupé de l’éducation des sourds-muets par la parole. Le sort des sourds-muets a été amélioré, sous ce rapport, par Itard ; il l’avait été avant lui par Sicard et par l’abbé de l’Épée.
L’en.seignement par l’articulation se fait aujourd’hui dans plusieurs établissements. M. Blanchet a-il été plus loin que ses émules? C’est ce que je ne crois pas. J’ai vu plusieurs élèves formés dans
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d’autres établissements, et si je compare les résultats qu’on a obtenus chez quelques uns d’entre eux avec ceux annoncés parM. Blanchet, je ne vois pas qu’il soit plus avancé à cet égard.
11 ne me paraît pas qu’on soit parvenu à fixer préalablement les conditions favorables de ce genre d’éducation ; on n’a pas tenu assez compte du degré d’intelligence des sourds-muets, ou plutôt on en a tenu compte, mais ce n’a été que pour faire l’éducation des plus intelligents. 11 est évident que ce mode d’éducation restera toujouis étranger au plus grand nombre, et si l’on compare les résultats de l’enseignement par l’articulation avec ceux de l’enseignement par signes et par l’écriture, on verra que le nombre de sourds à qui ce dernier est applicable est de beaucoup le plus grand.
En un mot, je reproche à la commission de n’avoir pas suffisamment distingué et catégorisé les sourds-muets, particulièrement par rapport à leur degré d’intelligence; de ne s’être exclusivement occupée que du côté pédagogique de la question, et d'avoir entièrement négligé le point de vue médical, ces deux ordres de moyens devant s’entr’aider et ne pouvant même être séparés; et je pense que l’Académie devrait s’occuper de cette question sous le triple point de vue médical, psychologique et pédagogique.
— M. PiORiiY répond que la commission, pas plus que M. Blanchet, n’a voulu exclure la médecine de l’enseignement des sourds-muets; elle a voulu seulement insister sur l’utilité de donner plus d’extension à l’éducation de la parole.
— M. le docteur Cazeacx donne lecture de la lettre suivante :
* Monsieur,
» An moment où l'Académie impériale de médecine discute la valeur des moyens employés par M. le docteur Blanchet pour rendre la parole aux sourds-muets, permetlez-moi de vous retracer les efforts que depuis longtemps on a tentés dans cette partie de l’enseignement spécial.
» L’art d’enseigner la parole aux sourds-muels n’est pas une découverte moderne. Bien loin de là : si nous ouvrons l’histoire, nous voyons que vers le milieu du xvi' siècle, l’Espagnol Pedro de Ponce était parvenu à faire parler un de ces malheureux ; que vers 1730, un juif portugais (Pereire), avait fondé une école où ses élèves n’étaient instruits que par la parole; qu’en Allemagne Conrad Amaran, et en Angleterre John Wallis et Baird- ■wood, s’étaient occupés de celte question.
» L’abbé de l’Epée faisait parler ses élèves ; l’abbé Sicard , son successeur, regardait l’enseignement de la parole comme un accessoire indispen-
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Sable de l'instruclion des sourds-muets, mais comme je le dis, ce n’était qu’un accessoire.
» Plus tard, en 1828, le Conseil d’administration de l’Institution de Paris demanda à MM. Guyot, de Groningue, etWatson, de Londres, tous deux instituteurs de sourds-rauels, des renseignements sur leurs procédés d’articulation. Ce fut à cette époque que l'on fonda le cours d’articulation ; la direction en fut confiée à M. Valade-Gabel, aujourd’hui directeur honoraire de l’Institution de Bordeaux, qui adressa au Conseil d’administration un mémoire sur cette question : « Quel rôle l’articulation et la lecture sur les lèvres doivent-elles jouer dans l’enseignement des sourds-muets? » Après M. Valade-Gabel, M. Puybonnieux fut appelé à diriger le cours et écrivit un petit volume intitulé: « La parole rendue aux sourds-muets sans le secours de l’oreille. A cette époque (1832), le directeur de l’Institution , qui était M. Ordinaire, voulut introduire une réforme dans l’enseignement, et que l’instruction des sourds-muets fût donnée uniquement au moyen de la parole ; cette tentative ne fut pas heureuse, elle tomba sous le poids même de son exagération et en présence des tristes résultats qui en furent la suite : en effet, les élèves se soulevèrent presque contre cette mesure et n’étudièrent qu’avec un profond dégoût.
a D’un excès on passa à un autre, on supprima le cours d’articulation ; il fut supprimé.
I Cet état de choses dora jusqu’après la mort de M. Itard, le testament de ce savant portant que, dans la classe qu’il fondait, l’instruction ne serait donnée que par la parole ou par l’écriture ; on voulut préparer les jeunes élèves à [louvoir être admis dans cette classe, et le cours d’articulation fut rétabli.
» M. Léon Vaïsse, professeur à l lnstitution, fut chargé de l’organisation de recours, qu’il dirigea jusqu’en 1850, époque où. appelé à d’autres fonctions, il laissa l’articulation à M. Valade-Gabel, que je remplaçai quelque temps après ; M. Valade fils me remplaça moi-même jusqu’au 25 avril dernier, jour où il me remit le cours entre les mains après l’avoir dirigé pendant dix-huit mois.
» Voilà, monsieur, l’hisioriquede l’enseignement de la parole. Ainsi, vous le voyez, avant et depuis 1 ’abbé de l'Épée, tous ceux qui se sont occupés des sourds-muets ont cherché à les faire parler, et depuis vingt ans, sauf une interruption momentanée, le cours d’articulation existe à l’Institution de Paris.
» Maintenant, permettez moi, monsieur, de vous donner quelques détails sur la manière dont ce cours est établi.
a 11 est actuellement composé de 70 élèves, et il y en a 115 à l’Institution. Chaque année, il en arrive en moyenne de 17 à 20. Pendant la première année, tous suivent le cours : lorsque arrive la deuxième année,
46 DE LA GUÉRISON DE LA SÜRDl-MÜTITÉ.
on élimine les sujets chez lesquels on ne reconnaît aucune aptitude ; quant aux autres, on leur continue l’enseignement de la parole pendant les cinq années qui suivent.
ï Nous divisons les sourds-muets en deux catégories : l’une comprend les sourds de naissance, et l'autre les enfants qui ont perdu l’ouïe à un âge plus ou moins avancé ; ce.s deux catégories se divisent elles-mêmes en sujets complètement sourds et en demi-sourds
» La proportion des sourds de naissance par rapport à ceux qui ont perdu l’ouïe dans leur jeune âge est d’un tiers, soit sur 100 sourds-muets, 33 sourds de naissance.
» Aux sourds de naissance complètement sourds, la parole est enseignée par le moyen de la vue et du toucher. Les vibrations du gosier et du nez, les diverses positions des lèvres, de la langue et des dents sont autant d'agents d’enseignement.
» Avec les demi-sourds, les mêmes moyens sont employés, mais il n’est souvent besoin que de proférer les sons avec force auprès de leur oreille pour rectiSer leur parole.
» Aux sourds de naissance on apprend à parler ; aux enfants qui ont parlé et entendu jusqu’à un certain âge, on rend l'habitude qu'ils ont perdue en devenant sourds, celle de se servir de la parole comme moyen de communication.
>3 'Voilà ce qui existe aujourd'hui. Et bien d'autres l'ont fait avant moi, je ne suis dans mon cours que les bonnes et saines traditions de mes devanciers,
* 'Voulez-vous maintenant, monsieur, savoir l’ntilité de cet enseignement spécial? Est-ce, comme quelques personnes le croient, pour instruire les sourds-muets uniquement parla parole! Non, ce ne serait pas possible : on pourrait tenter cette expérience avec un nombre infiniment petit d'élèves ; mais pour la plus grande partie, ce serait un mauvais moyen, et les résultats qu'on obtiendrait à l'aide de cette méthode seraient fort au-dessous de ceux que nous constatons chaque jour et qui ne sont dus qu'au langage des signes.
» Le but du cours d'articulation est, comme l'a dit l’abbé Sicard, de rapprocher autant que possible les sourds-muets de la grande famille des parlants, c’est de leur donner un moyen de plus de communiquer avec la société, sans nuire à leur instruction pédagogique et professionnelle.
» Voilà le seul but de notre cours, et il est d’une utilité qui n'est contestée par personne. Je pourrais, monsieur, vous montrer toute une catégorie de sourds de naissance, élèves de l’Institution, qui ont appris par nos seuls soins à prononcer tous les mots de notre langue ; leur parole est moins agréable que celle des demi sourds, mais ils peuvent se faire comprendre.
DISCUSSION DD RAPPORT. 47
» Tels sont, monsieur, les faits qne j’ai à vous signaler. Quant à ce qui a été lu à la dernière séance de TAcadémie, je n’ai rien à y ajouter ; ce n’est pas, comme on a pu le croire, une question de personne, c’est une question de principe. On vous a parlé des résultats obtenus par M. Blanchet, qui aurait rendu la parole à des sourds-muets, on n'a pas fait mention du cours d’articulation qui est bien pour quelque chose dans les progrès des élèves ; comme chargé de ce cours, j’ai élevé la voix pour revendiquer les droits de mes devanciers, lieureux, monsieur, si j’ai été entendu.
> Recevez, monsieur, l’assurance de ma respectueuse considération,
» THector ’Volqüin ,
» chargé du cours d’articulation à l’Institution impériale des sourds-muets de Paris. »