‹ De la guerison de la surdimutite et de l'education des sourdsmuets expose de la discussion qui a eu lieu a l'Academie imperiale de Medicine; avec notes critiques, reflexions, additions, et un resume generalChapitre 11 sur 29 · SÉANCE DU 2S AVRIL · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 2S AVRIL

(Suile de la discussion du Rapport de M. Piorry. )

M. Guéneau de Mussy, membre de la commission, qu’un état de maladie empêclie d'assister à la séance, adresse la lettre suivante :

« Monsieur le président,

» J'ai appris hier que le rapport de la commission chargée d'examiner les prorédés du docteur Blanchel pnur le traitement de la surdi-mutité avait été lu mardi dernier, et que, dans la discussion qui a suivi, un membre avait exprimé le regret que je ne fusse pas présent pour communiquer à la Compagnie les observations que j'avais faites à la dernière réunion de ta commission, observations qui avaient eu l'assentiment de mes collègues, et dont je croyais que notre honorable rapporteur voudrait bien tenir compte. L'indisposition qui m’avait privé d’assister à la séanco me retenant encore chez moi. j'ai l'honneur de vous transmettre par écrit ce que j’aurais dit si j’eusse été présent, en vous priant de vouloir bien en faire part à la Compagnie.

> En entendant la lecture de ce rapport, je fus frappé de ce que, en rappelant les tentatives faites par llard pour réveiller le sens auditif chez quelques uns des enfants confiés à ses soins médicaux , il n’avait pas fait connaître Ie3 résultats auxquels il était parvenu: omission doublement regrettable, puisque ces résultats appartiennent a un collègue dont la mémoire nous est chère, quia bien mérité et des sourds-muets et de l'Académie (I), et que, de plus, ils ont été constatés par l’Académie qui, à cette occasion, a déjà répondu à la plus importante de toutes les questions qui lui sont de nouveau adressées par le ministre.

v Voici les faits qui se sont, en partie, passés sous mes yenx.

« Aussitôt qu’llard fut nommé médecin de I Institution des sourds-muets, en 1799, il s'appliqua à rechercher si l'infirmité qui tenait ces infortunés séquestrés de la société était également inrurablu chez tous. Il reconnut d'abord que la surdité n’était complète qne dans un très [tel il nombre, que chez les autres elle existait à des degrés très différents, et que parmi ceuxci il y en avait quelques uns dont l’audition s'améliorait assez rapidement en l’excitant méthodiquement par l’action des corps sonores. Celte observation lui fournil la base d’une éducation physiologique appliquée au développement des organes de l'ouïe et de la parole ; elle fut le point de départ

(t) llard par son testament a fondé un prix dans T Académie , et a doté l'institution des sourds-muets d’une classe de perfectionnement, où I on ne doit communiquer avec les élèves que par U parole et l'écriture.

DISCUSSION DU RAPPORT

des essais qu'il tenta dès lors sur quelques élèves choisis. Deux heures par jour, pendant trois ans. furent consacrées à cette expérience, dont le résultat combla ses vœux. Six enfants reçus sourds-muets à 1'lustitulion , trois surtout, furent rendus à leurs familles entendants et parlants, et présentés comme tels à la Société de la Faculté de médecine, qui consigna ce résultat dans un de ses bulletins ( 1 808, n" S).

» Encouragé par ce succès, Itard poursuivait ses essais ; il perfectionnait ses procédés. Tous les ans il soumettait les élèves nouvellement admis à un examen attentif, pour reconnaître ceux qui seraient susceptibles d'être tirés de .'a classe des sourds; il adressait au conseil d’administration, dont j'étais membre, une suite de rapports où, en exposant ses remarques, il lui soumettait des propositions tendant à régulariser ses essais , et insistait sur la nécessité de former une classe spéciale où les demi-sourds recevraient une éducation dirigée d après les principes qu'il exposait.

» Témoin des réiullats obtenus par Itard et en appréciant l'importance, le conseil n’hésita pas à demander au ministre les fonds nécessaires pour rétablissement de la classo demandée.

» L'Académie de médecine, consultée par le ministre, à l'occasion de cette demande, sur le degri de confiance que pouvaient inspirer les résultats annonces par le docteur Itard, nomma, pour suivre les travaux de ce praticien et lui en rendre compte, une commission de sept membres (Antoine Dubois, Coutanceau, Adelon, Guéneau de Mussv, Roux, Pariset et ilusson).

s Celle commission, après avoir suivi longtemps les travaux d'Ilard, et constaté les résultats qu'il obtenait, ht, par l'organe de notre regrettable collègue, M. Ilusson, un Rapport que l'Académie adopta le 6 mai 1828, et qui a été publié par son ordre [Mcm. de l' Acad, de méd., t. Il, p. 478).

» La commission regarde comme démontré qu'au moyen de l'éducation spéciale du sens auditif pratiquée par Itard on pourrait mettre un dixième ou un douzième des élèves admis comme sourds-muets en état, à leur sortie de ITnstitution. de communiquer par la parole avec leurs familles.

> Elle reconnaît la nécessité de la classe spéciale demandée par Itard et par le conseil d'administration, destinée à ces demi-sourds.

» Vers la mémo époque, le docteur Deleau s'appliquait aussi avec, beaucoup de persévérance à améliorer le sort des sourds-muets , et à développer le sens auditif chez ceux qui en étaient susceptibles. Il parvenait ainsi à rendre assez d'audition è plusieurs sourds-muets pour les mettre en état de communiquer par la paroie.

» Ces résultats ont été constatés :

a Par quatre rapports Tait* è l'Académie des sciences et adoptés par elle les 19 décembre 1822, 4 3 juin 4 828, 23 octobre 1826, et 7 décembre 1829 ;

• Par les procès- verbanx des séances, qui ont eu lieu è l'hospice des. Or-

so

DE LA GTÊBJSON tÆ LA SURDI-MUTITÉ.

pbelins les 1 6 janvier 1 828, 29 juin 1829,7 mai 1831, lesquels sont signés par les administrateurs et par les docteurs Bjflos et Kapeler, médecins de cet hospice.

s Tels sont les précédents que je ne fais qu'indiquer, et qui, à ce qu’il m'a semblé, devaient être pris en considération pour apprécier ce que le docteur Blanchet a pu y ajouter.

• Depuis vingt-cinq ans la voie était ouverte et tonte tracée. Le docteur Blanchet y est entré et y a marché avec un zélé et une constance dignes d éloges ; il n'y a pas apporté une méthode nouvelle, des princ pes nouveaux, comme il parait le croire (I). Ce qui lui appartient, c'est d'avoir mis en usage des instruments au moyen desquels il gradue d une manière plus exacte qu'on ne l'avait fait avant lui l'excitation portée sur le sens auditif, et mesure avec plus de précision les progrès de l'audition chez les élèves soumis a ses procédés. On ne peut mettre en doute qu à l'aide de ces moyens perfectionnés et de sa pci sévérance, il ne parvienne à égaler les résultats qui ont été obtenus par ses devanciers.

» Il est à remarquer qu'il n'a pas élé conduit à assigner pour le nombre des élèves susceptibles d élre instruits par l'ouïe une autre proportion que elle qui a élé indiquée par (tard et vérifiée par l'Académie.

> Recevez, monsieur le président, etc. »

— M. Piorry répond qu'il croyait avoir satisfait aux remarques de M. G uéneau de Mussy par les phrases de sou rapport qui rappellent les antécédents relatifs aux travaux d’itard, et il donne une seconde lecture de ce passage. 11 ajoute d'ailleurs qu’il ne s'agissait pas de résoudre une question de priorité, mais seulement d'apprécier les expériences de M Blanchet, et de préparer une réponse aux demandes adressées par l’autorité.

— M. le secrétaire perpétukl donne lecture d'une lettre de M. Delkau sur la discussion actuelle. La voici :

« Messieurs,

» Dans votre dernière séance, M. le professeur Piorry, d'après l'invitation de M. le ministro de l'intérieur, vous a fait un rapport sur le traitement et sur I éducation auriculaire et orale des sourds- muets.

» Depuis trente ans je m'occupe de ces sortes de travaux, et je me suis toujours empressé do vous envoyer mes ouvrages. M. Piorry n'en ayant pas fait mention, je crois devoir vous les adresser de nouveau. J'ose espé-

(1) Celte appréciation si ferme, si positive, qui a précédé jant d'assertions contraires, reste debout, victorieuse, sur ce champ de bataille où II vérité seule devait triompher. P. M.

DISCUSSION DU RAPPORT. 51

rer, messieurs, qu’ils vous mettront à même de résoudre les questions suivantes :

» 1° Quel est le médecin qui a fait Taire le plus de progrès au traitement des sourds-muets?

> i ù Quel est celui qui a la priorité des innovations?

» 3" Quelle est la méthode physiologique la plus rationnelle et la plus expédilivo* pour l'éducation de la parole chez les sourds-muets privés entièrement de l'miie?

> i" Quel est le médecin qui a fondé le premier une institution à Paris?

* 5" Et enfin .quel est le praticien qui , dans des expériences nouvelles,

établies comparativement , obtiendra les succès les plus remarquables ?

a Permettez -moi, messieurs, de faire quelques observations sur ces questions.

» Dans l’ouvrage n“ 4 , j'ai traité de l'état do l'oreille chez les sourdsmuets; j'ai démontré qu'il est facile d'explorer cet organe . même dits le bas-âge. Je rapporte des guérisons de surdi-mutité. Le dernier chapitre est intitulé : De la nécessite de fonder en France un etablissement destine au traitement et (i l'éducation des sourds-muets

Enfin, on y Ut quatre rapports faits à l'Académie des sciences par MM. l’ercy. Magendie. Geoffroy Saint- Hilaire et Savart.

Pièce n" 2. — Je joins à ce livre une observation manuscrite d’un jeuno sourd-muet, frère d'un sourd-muet guéri de son infirmité. Cet enfant était admis à l' Institution de Paris. Il m'a été confié par M, le ministre de la guerre ; il est fils d'un sous-officier vétéran.

Pièce n° 3. — Ici je prouve qu'en deux jours j'ai établi lo diagnostic des causes de surdi-mutité chez 60 enfants plus ou moins Agés.

Pièce n" i. — Dans cet ouvrage, intitulé . Nouvelles recherches physiologiques sur les éléments de la parole qui composent la langue française , et sur leur application à une nouvelle dactylologie pour l'éducation des sourdsmuets , je cilole nom de plusieurs do mes éleves ; je fais surtout connaître Benjamin Dubois, sourd-muet, qui a fondé à Paris, rue de Courcelles, n* 30, une institution qui renferme 40 élèves; ils parlent tous comme leur maître (I); 24 bourses sont données à Dubois depuis dix ans par M. le ministre de l'intérieur.

s Comment se fait-il donc que l'honorable rapporteur n'ait pas mentionné ces faits?

» Les documents sur lesquels ce professeur vous a fait un rapport ont été adressés à l'Académie des sciences. M. le professeur Geoffroy Saint- Hilaire a été nommé rapporteur.

f (4) Userait plus exact de dire que sur ces 40 éiéves, il n'y en a pas trois qui parlent bien. P. M,

» Pour bien remplir sa mission, il s'esl rendu à l'institution du jeune Dubois ; il a causé de vive voix avec ce professeur et avec ses élèves. C'eat là qu'il a appris que tous ces infortunés étaient instruits par ma méthode pour l'instruction de la parole Voici quelle a été sa réponse aux documents qui vous ont été envoyés par M. le ministre de l’intérieur : a L'institution

> pour instruire les sourds-muets par la parole est toute fondée. M. le mi- » nislrede l'iniérieur y a contribué en accordant î t bourses pour les p. u-

> vres, et M. Deleau en donnant les principes physiologiques sur lesquels a est basée sa méthode, a

a J ’ose espérer, messieurs, que vous prendrez mes communications en bonne part. J ’espère aussi que vous accueillerez la proposition suivante :

a Je propose que l'on choisisse 40 à 42 sourds-muets de l’âge de quatre à huit ans, à peu près aussi sourds les uns que les autres, et que le sort les confie aux médecins qui se proposeront de traiter l'organe de foule et de leur inculquer la parole.

» Après huit jours d’examen , les médecins qui entreront en lice feront un rapport sur l'état physiologique et pathologique de l'oreille moyenne des enfants qui leur auront été confiés. Une année après, on constatera leurs progrès dans l'art de parler.

» Dans la pièce n” 5, j’olîre un modèle d'examen qui a été fait par moi à l'hospice des Orphelins. On y lit les rapports de M. Baffos, votre confrère, et de M. Kapeler, médecin de cet hospice.

» J'ai l'honneur d'être, etc. a

— M. le docteur Bonnapont, correspondant de l’Académie, est appelé à la tribune :

Je commence par remercier l’Académie de la bienveillance avec laquelle elle u accueilli la proposition que j'ai eu l'honneur de lui soumettre à sa dernière séance, et de me permettre ainsi d'apporter le fruit de mon expérience à la solution de la question si d.fftcile qui s'agite en ce moment.

Je témoignerai aussi mes regrels au savant rapporteur de l’avoir mis dans l'obligation de reparaître h celte séance; mais M. le professeur Piorry est trop partisan de la vérité pour ne pas me savoir gré, je l'espère du moins, de soumettre que ques nouveaux faits à ses appréciations.

La question pendante aujourd'hui devant l’Académie est bien certainement une de celles dont la solution est des plus difficiles, si même elle peut être résolue; car la surdi- mutité est une infirmité très complexe qui n’intéresse pas seulement les organes qui composent les appareils de l’ouïe et de la parole; il y a aussi au-dessus

DISCUSSION DU RAPPORT. 33

de ces appareils un organe qui les domine tous et qui est trop souvent le point de départ.

Toutes les personnes qui ont vu et observé de près les sourdsmuets de naissance ont pu, comme nous, conslater que cette intirmité se trouve assez souvent liée à un état plus ou moins marqué de débilité dans les organes du cerveau. L’apathie des facultés intellectuelles, qui résulte alors de cette dernière circonstance, ne saurait être confondue avec les effets propres de la surdité et du mutisme.

Nous aurons, du reste, l'occasion de développer cette vérité dans un instant.

Tous les auteurs ont établi deux genres de surdi-mutité : l’une innée, et l’autre qui est la conséquence d'une maladie accidentelle survenue après la naissance. Cette distinction est d’une haute importance, puisque la première se complique presque toujours d'un affaiblissement des facultés intellectuelles et reste rebelle à tous les moyens curatifs, tandis que h seconde, bien qu’elle paraisse aussi grave que l’autre, peut n'avoir pour cause que la paralysie, plus ou moins complète, des nerfs labyrinthiques, ou toute autre affection de l'appareil de l’ouïe; mais généralement le cerveau n’ayant éprouvé aucune maladie organique, l'intelligence à sou tour n'aura subi d’autre altération que celle qu'a pu produire la perte d'un sens aussi nécessaire à son mécanisme ; bien que cette influence soit très grande, elle ne saurait jamais aller jusqu’à rendre le cerveau aussi rebelle que la surdité innée à tous les moyens d’éducation qui ont pour but le développement de l’intelligence.

Cette distinction faite des surdi-mutités innées et accidentelles, il reste à établir des catégories entre ces derniers individus, afin de juger ceux qui devront être rebelles à toute médication et ceux qui, moins affectés, pourront offrir quelques chances d'amélioration. Iturd, qui est toujours l'auteur qui nous donne les idées les plus précises sur la question que nous agitons en ce moment, avait établi cinq classes de sourds muets : 1" Ceux qui entendent la parole ; 2* ceux qui entendent la voix; 3” ceux qui entendent les sons; U° ceux qui entendent le bruit; 5“ enfin ceux qui n’entendent absolument rien. Eh bien, de ces cinq classes on doit rayer les deux premières, car il est bien démontré que tous les sourds qui entendent les modulations de la parole ainsi que celles de la voix, ne sont pas assez infirmes pour qu’ils ne puissent s'entendre parler, et par conséquent ne doivent pas être qualifiés de sourds-muets; ou bien si la parole chez eux, avec ce degré d'audition, est réfractaire à tout perfectionnement, ou doit les ranger plutôt parmi les idiots,

car alors l'intelligence seule fait défaut et refuse son concours si important

Nous n’avons jugéconvenabled’établir que trois classes de sourdsmuets, et le moyen que nous avons employé pour opérer ce classement consiste dans l'application du diapason, comme M. Blancbet ; seulement nous croyons devoir ici réclamer la priorité de l'emploi de cet instrument pour apprécier les divers degrés de sensibilité du nerf acoustique, en l'apposant sur les régions du crâne voisines de l’oreille. C'est à Alger, en 1834, que je commençai à faire usage du diapason, en faisant des expériences pour juger l'influence qu’exerce la musique sur les membranes du tympan. C’est depuis 1841 que je me suis servi de ce moyen pour diagnostiquer le degré d'altération du nerf acoustique; mais son usage, pour apprécier les divers degrés de surdité chez les sourds-muets, ne date que de 1849, pendant mon séjour à l’hospice d'Arras. J’ignore a quelle époque 11. Blancbet a commencé à se servir du diapason, mais je doute que cela remonte il une époque aussi éloignée. C'est là, du reste, un point qui intéresse peu l'Académie, et je vais passer tout de suite aux résultats des expériences faites par moi dans l'établissement des sourds muets d’Arras.

Sur 30 jeunes élèves, dont 20 garçons et 16 filles, soumis à l'action du diapason, 10 garçons et 7 filles furent sensibles à ces instruments représentant lesof, le fa et le du du médium, et le témoignèrent même par leur joie, tnndis que les autres élèves n’éprouvèrent aucune sensation pendant l’application du diapason sur les différentes régions du crâne.

Ces expériences furent renouvelées quelques jours après avec un nouveau diapason représentant le sol de la troisième octave, dont le son est très aigu et les vibrations par conséquent très limitées. Voici les résultats que j'obtins : sur les 10 garçons qui avaient été et étaient encore sensibles au diapason représentant le mi, le soi et le do du medium, 4 seulement témoignèrent par des signes non équivoques qu’ils percevaient le son dn petit diapason, tandis que les 6 autres restèrent totalement insensibles, quelle que lût la partie du crâne sur laquelle je répétai l'expérience.

Sur les 7 filles qui avaient perçu le sou des premiers diapasons, 3 seulement entendirent le sou du plus petit, appliqué sur toutes les régions du crâne.

Lesmémesexpériencesfurent répétées avec les mêmes instruments appliqués sur diverses parties dn corps, comme les côtes, le sternum et la colonne vertébrale ; ceux des jeunes élèves qui n 'avaient pas entendu les diapasons sur le crâne y lurent insensibles, tandis que

DISCUSSION DU RAPPORT. 35

tous ceux chez lesquels le son avait pénétré par la voûte crânienne donnèrent le même résultat à des degrés différents par le thorax, excepté par la colonne vertébrale, ce qui s'explique d'uilleurs par l’intersection des éléments qui la composent.

Les eûtes conduisaient mieux le son, puis venait le sternum, dans sa partie supérieure surtout, d'où le son est transmis avec une intensité au moins égale à toute la surface du crâne. Sur trois jeunes muets, le petit diapason , à 1a partie supérieure du sternum, produisit évidemment une impression bien plus forte que sur aucune des parties osseuses du crâne et de la face.

C'est en faisant ces expériences que j'eus occasion de vérifier un phénomène d'acoust que fort curieux, que personne n’avait eucore signalé, et que j'avais déjà observé chez des personnes affectées de surdité accidentelle : 3 sourds-muets qui entendaient bien le diapason d’un cûté du crâne ne l'entendaient pas du tout du cûlé opposé, preuve évidente : t°que les ondes sonores ne suivent pas toujours la courbe des os pour arriver au nerf acoustique, mais bien qu'elles traversent directement la substance osseuse ainsi que la masse cérébrale pour atteindre ces nerfs; 2° que les hémisphères cérébraux , considérés comme conducteurs des ondes sonores, ne transmettent le son qu'à l’oreille interne qui leur correspond , et jamais à celle du cûté opposé. C'est là uue observation essentielle pour l'étude des jeunes sourds-muets.

Pour revenir à ce que nous avons dit plus haut , il nous a été bien démontré que toute personne atteinte de cophosequi entend le son d'un diapason, soit du do de la première octave, et surtout du sol de la troisième, dont le son est Irès aigu à la distance de 0".05 de l’oreille, cette personne sera accessible aux intonations vocales, et, par conséquent . susceptible du parler elle-même avec le temps, pourvu, toutefois, que l'intelligence ne fasse pus défaut. (On sait qu'un grand nombre de crétins, qui entendent le bruit à certaines distances, sont cependant sourds-muets. )

Personne n’ignore qu’une condition essentielle pour produire les modulations si nombreuses et si délicates de la parole, est, comme on le dit vulgairement, que l'on s'entende parler ; sans cela, il sera impossible de suivre et de comprendre les diverses intonations non seulement d'une phrase, mais d'un seul mot.

Or, les faits nous ont appris qu'un sourd de naissance ne saurait entendre sa voix que lorsqu’il perçoit le son du diapason à la distance que nous avons déjà indiquée, et, tant que ce résultat ne sera pas obtenu , il faudra renoncer à l’espoir de le faire parler ; car ou ne peut uppeler ainsi quelques sons rauques, sans timbre et fort

36 DE LA GUERISON DE LA SL'RDl-ML'TITÉ.

désagréables, qui sortent de la gorge plutôt que de la bouche, et qu’on n’a pu obtenir que par des moyens purement mécaniques.

A ce propos, je demande la permission de citer à l'Académie un exemple assez curieux d'un sourd-muet auquel on avait cru rendre la parole, et dout la cure a fait un certain bruit dans le monde savant.

Au nombre des guérisons proclamées par un des médecins auristes le plus en renom , figure le jeune Lecomte, sourd-muet de naissance, qui fut présenté a l'Institut comme ayant recouvré l’ouïe et la parole.

Nous n'avons pu nous procurer l’exposé du rapport qui fut fait, afin de juger le degré de sensibilité des nerfs acoustiques, ainsi que celui de la perfectibilité donnée à la parole ; mais il fallait que ces deux facultés fussent ou parussent bien développées à notre confrère, si nous en jugeons par ces ligues que nous trouvons à la page 21 de l'introduction à ses Recherches pratiques sur tes maladies de l'oreille, et qu’il adressait à la commission de l’Institut : « Votre » commission connaît les jeunes gens (il s'agissait des nommés » Dussaux, Martin et Eugène Lecomte) ; mais il est bon qu'elle les » examine de nouveau depuis qu’ils sont livrés dans le monde à » des travaux manuels, et forcés de communiquer à l'aide de l'ouïe » et de la parole. Le premier à appris dans un atelier le métier de » dessinateur; le second est tourneur ; enfin le troisième est à Tou- » louse, où l'on continue son éducation. J’ai eu l’occasion de le » revoir : il entend bien et sa parole s'est perfectionnée. »

Frappé d'un pareil succès, alors que je m'occupais d’expériences physiologiques sur l'organe de l’ouïe, et que je me berçais, moi aussi , de l’espoir de rendre aux sourds-muets cet organe précieux, je fus curieux de constater ces beaux résultats.

Je n’eus aucune occasion de me mettre eu relation avec les nommés Dussaux et Martin; mais le hasard ayant conduit dans mon cabinet un client qui connaissait le père du jeune Lecomte, il me devint facile de voir ce jeune homme qui me fut conduit quelques jours après. Or voici dans quel état je le trouvai : Le diapason était entendu sur toute la surface du crâne, mais nullement a distance ; la parole, si élevée qu'elle fût, n’était point entendue. Si on lui parlait en face, il répétait quelques mots que ses yeux seuls lui faisaient deviner par le mouvement des lèvres, puisqu'il les répétait de même quand ou les prononçait à voix basse. Sa parole consistait à articuler quelques mots ou fragments de phrases, comme : Papa, maman, bonjour, comment vous portez-vous? mais tout cela peu franchement , et d'une voix rauque et caverneuse fort désagréable,

DISCUSSION DU RAPPORT

qui indiquait qu’elle sortait machinalement d'un tuyau inerte plutôt que d’un instrument dirigé par l’ouïe ; aussi , quand je lui demandai par écrit s’d s'entetiduit parler lorsqu'il prononçait papa et maman, il me r pondit , aussi par écrit , négativement. Telle était et telle est probablement encore aujourd’hui la condition de l'ouïe et de la parole chez cet élève. Il est vrai qu’à l’époque où nous vîmes ce jeuuo homme, quelques années nous séparaient du moment de son traitement, ce qui pouvait expliquer, à la rigueur, la différence qui existait dans son état actuel avec ce qu'on avait publié. Il faudrait toujours arriver à cette autre conclusion , peu consolante, c’est que les effets produits par la médication n’avaient été que momentanés; du reste ce jeune homme est très intelligent, et l’instruction qu’il a reçue à Toulouse lui permet d'occuper avec distinction un emploi d'écrivain dans les bureaux d’une grande administration.

J’ui cité ce fait avec quelques détails parce qu’il méritait de l’être et qu'il vient à l’appui de la théorie que j’ai émise plus haut, à savoir que, pour apprendre à parler à un sourd-muet, il faut commencer à lui développer le sens de l'ouïe à un degré qui lui permette de s'entendre lui-même. Tant qu’on n'amènera pas l'audition à ce degré de sensibilité, ou ne produira qu’un langage factice et machinal, très fatigant pour le parlant et plus encore pour ceux qui l’écoutent, sans attrait d'ailleurs pour le sourd, puisqu'il ne pourra eu apprécier la valeur; aussi l'oubliera t-il facilement pour reprendre l’usage du langage mimique, dont les yeux lui permettent de juger et de comprendre la signification.

Quelques personnes citent pourtant des exemples de sourdsmuets qui lisent très bien : M.Menière(l), entre autres, eu parlant de l'élève Eppner, âgé de seize ans, ajoute que ce jeune homme lisait d’une voix claire el harmonieuse tous les livres qu'on lui présentait, et qu'il possédait une telle facilité de lire sur les lèvres la parole bien nettement articulée, qu'on pouvait converser avec lui presque aussi facilement qu'avec une personne ordinaire.

C’est là un fait curieux, sans doute, mais qui ne détruit pas notre opinion.

Nous restons persuadé que cet enfant devait entendre le diapason à la distance que nous avons indiquée.

(t) Le fait que m'attribue M. Bonnafont est rapporté par SI. Kramer. voyez page 457 de ma traduction de l'œuvre du médecin aurisle de Berlin. L'élève Eppner appartient à l'institut des sourds-muets de celle capitale. P. U.

Parler et s’exprimer d'une voix harmonieuse, sans entendre ce qu'on dit, nous semble incompatible avec tous les principes de la physique et les lois de l’acoustique; la parole, en effet, représentant une série d’intonations, il nous parait impossible que chaque syllabe puisse éire prononcée avec sa valeur euphonique si l'audition n'eu dirige pas l'harmonie.

Nous avons parlé nu commencement de cette notice de l'influence qu'exerce le sens de l'ouïe sur l’intelligence: c’est une vérité sur laquelle tous les auteurs, tant philosophes que physiologistes, sont parfaitement d’accord. I.cs premiers, depuis Montaigne, procédant par induction seulement, n’apportent aucun fait à l'appui; tandis que les seconds, depuis les quelques résultats obtenus par l’abbé Sicnrd, ltnrd et M. Deleau, appuient leurs arguments du changement immense qui s’opère chez, un sourd-muet ayant recouvré l’ouïe. Mais pour compléter celte démonstration il fallait trouver un individu ayant déjà parlé et entendu, devenant complètement sourd par accident et retrouvant le sens do l'ouïe.

Le fait que je vais citer réunira ces conditions :

Un jeune caporal des zouaves, appartenant à une honorable famille, reçut dans les travaux qu’on exécutait en Algérie pour faire la route de In Cliiffa, un éclat de pierre qui lui fit une blessure sur la bosse pariétale gauche, avec fracture eomminulive de l’os ; des accidents graves du côté de l'encéphale se développèrent avec une dureté de l’ouïe qui allait toujours en augmentant. Après bien des soins donnés par M. Bonneau, chirurgien en chef de l'hôpital de Blidah, le blessé se rétablit ; mais il resta tellement sourd, que la détonation d'un pistolet tiré à côté de ses oreilles ne produisait sur lui aucune sensation. Cette épreuve, renouvelée plusieurs fois, eut toujours le même résultat négatif. M. Latil, chirurgien sous-aide, qui m’a donné les détails de ce fait, a consigné en outre dans son observation que l’intelligence de ce jeune homme avait insensiblement baissé, au point qu'à son départ pour la France il ressemblait presque à un idiot. Les sens de la vue, du goût et de I odorat avaient conservé leur intégrité, mais il y avait absence presque complète de mémoire. Il est inutile d’ajouter que, n entendant rien, il se servait, comme les sourds-muets, dune ardoise pour converser.

Ce jeune homme me fut présenté en consultation en 18!i6, dixhuit mois environ après l’accident, et la cophose me parut si complète, que je déclinai toute possibilité d'amélioration; mais les parents insistèrent tellement que je dus céder à leurs témoignages de confiance, et j’entrepris de le traiter.

DISCUSSION DU RAPPORT SO

Voici quel Mail son état :

Figure hébétée, yeux fixes ; prononciation tellement défectueuse qu’on n'aurait jamais supposé qu’il eût parlé ; la perte (le l’ouïe si complète, que les diapasons n’étaient nullement entendus sur la surface du crâne ; la mémoire si faible, que ce jeune homme ne pouvait se rappeler ce qu’il avait fait la veille môme. Quoiqu’il eût reçu une bonne éducation, il écrivait mal et oubliait un grand nombre de lettres; il le savait et s'en apercevait en lisant son écriture, mai* il lui était impossible de se corriger.

Pendant cinq mois, tous les moyens chirurgicaux que j’emploie ordinairement, et que je me propose de faire connaître à l’Académie, ayant été impuissants, je soumis lo malade à l'action du galvanisme avec l'appareil des frères Breton, mais dirigé d’une manière toute particulière sur le nerf acoustique. Ce mode consiste à introduire par la sonde d'argent, placéo dans les fosses nasales, un mandrin très fin de cuivre et isolé avec de la soie dans louté son étendue, excepté à ses extrémités. Ce mandrin est ainsi engagé dans la trompe d'Eustache jusqu'à 2 ou 3 millimètres de la caisse. & la étant lait, j'inimduis par le conduit auditif externe une longue aiguille a acupuncture jusqu'à la membrane du tympan, que je traverse à rété de la corde de ce nom. Cet appareil, mis en rap* port avec la pile, permet ainsi au fluide électrique d’exercer une action aussi directe que possible sur le nerf auditif. Enfin, après deux mois d’une application quotidienne de ce moyen énergique, je fus assez heureux pour obtenir un résultat inespéré. Je ne relaterai pas tous les incidents de cette guérison, quoique fort intéressants; je me bornprni a dire qu’au fur et à mesure de l’amélioration de l’ouïe, toutes les facultés affectives suivaient le même progrès. C'est ainsi que la parole reprit très viteson rhytlime et ses intonations normales, mais la mémoire fut plus lente a revenir (1).

Il y a maintenant sept ans que ce fait s'est accompli, et le temps n'a nullement affaibli ses résultats. Cette observation confirme pleinement, comme on voit, ce que j'ai déjà avancé, à savoir, que

(I) Il s’agit évidemment ici d'une lésion matérielle du crâne et du cerveau ayant pour résultat , non seulement une surdité complète . mais une altération plus ou moins grande des autres sens et de l'intelligence. L’abolition de la parole est-elle, en pareil cas, le résultat de la cophosef Je ne le pense pas. La maladie cérébrale s'est guérie lentement chez un homme jeune et robuste . les fonctions se sont rétablies peu à peu sous l'influença d’un traitement méthodique, mais comment comparer ce malade à un sourd-muet ordinaire? P. M.

f|0 DE LÀ GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITÉ.

le langage articulé exige, pour son fonctionnement, d’étre entendu de la personne qui parle, et que les facultés intellectuelles, qui s’affaiblissent par la perle de l'ouïe, reviennent avec le rétablissement de ce sens. A ce propos, voici ce que disait en 1831 un honorable membre de l'Académie, M. Bouvier, dans une note qu’il a eu l'obligeance de me remettre il y a quelques mois. Après avoir énuméré avec le talent que vous lui connaissez les ravages que la perte de l'ouïe exerce sur l'intelligence, M. Bouvier ajoute :

« Mais l'ouïe est-elle rendue ou plutôt donnée aux individus qui en étaient privés, tous les désordres que nous venons d’exposer disparaissent, et l’influence de ce sens reprend tous ses droits, etc. » On voit que M. Bouvier faisait allusion à quelques sourds-muets ayant recouvré l’ouïe plutôt qu'à des surdités accidentelles.

Nous allons passer maintenant à l'application que l'on peut faire des observations qui précèdent pour renseignement des sourdsmuets. Je serai aussi bref que possible, ne voulant pas trop abuser de l'attention de l’Académie; mais ce sujet est grave et mérite un sérieux examen.

L'instruction des sourds-muets comprend deux systèmes : l’un, qui consiste à faire apprendre quand même le langage oral, appartient plus particulièrement à l'école allemande; l'autre, au contraire, qui est basé de préférence sur le langage par signes, est représenté par l’école française et adopté presque exclusivement en Amérique.

Eli bien, nous pensons qu’appliqués d'une manière exclusive, ces deux systèmes peuvent être également vicieux, car il doit arriver bien fréquemment que les professeurs du langage oral viennent se heurter contre des sujets absolument réfractaires à ce langage, et perdent ainsi un temps qui eût été mieux employé à apprendre les signes; de même les professeurs du langage mimique n’ont souvent appris que ce langage à certains élèves qui auraient pu profiter de tous les avantages de la parole.

Disons toutefois que le langage des signes est malheureusement celui qui trouve une application plus générale, et c'est dans le but de taire passer quelques élèves dans la classe orale que tendent tous les efforts de ceux qui s'occupent de cette question si intéressante.

Nous nous plaisons à constater que de tous les établissements de sourds-muets c’est celui de Paris qui a tenté tous les essais avec le plus de persévérance. Mais, dépourvues de moyens suffisants pour établir un classement rationnel, ces expériences ont dû être faites d'une manière empirique, et il n’est pas étonnant, dès lors, que les

résultats en aient été peu satisfaisants. En serait-il de même avec la méthode que nous allons exposer? Les faits acquis et les principes qu'il est permis d’en déduire peuvent promettre peut-être des résultats moins décevants.

Voici donc comment nous procéderions si nous étions appelé à faire un classemement de sourds-muets.

Nous les soumettrions tous d’abord indistinctement à l'action du diapason appliqué sur le crâne ou à la partie supérieure du sternum, et bientôt nous verrions les sujets expérimentés se diviser en trois catégories bien tranchées :

1* Celle formée des individus qui ne peuvent entendre d’aucune manière ;

2" Celle représentée par les sourds qui perçoivent le son du diapason appliqué seulement et non à distance;

3° Celle comprenant probablement peu d'individus, des sourds qui entendront le diapason appliqué sur le crâne et à une certaine distance de l’oreille.

Ces catégories bien établies, tous les sujets devront-ils être soumis au même mode d’instruction? Non sans doute, et c’est ici que le système que je propose peut recevoir d’heureuses applications. Ainsi, les sourds de la première catégorie qui n’auraient rien entendu, je les considérerais comme rebelles à tout traitement chirurgical, et je les livrerais immédiatement à l’étude du langage mimique.

Pour ceux de la deuxième catégorie qui auraient été sensibles à l’application du diapason, je voudrais qu’on les mit en communication avec un instrument plus complet, le piano, par exemple, ou tout autre, à l’aide d’un appareil qui transmettrait les sons aux parties les plus propres à les recevoir, Il me semble qu’en donnant une valeur convenue à chaque son. il serait possible d’apprendre par cette voie bien des choses à l’élève.

Pendant qu’il serait soumis à ces épreuves, il va sans dire que l’on ne devrait pas négliger le traitement chirurgical , consistant dans le cathétérisme de la trompe d’Eustache, dans sa dilatation au moyen de petites bougies que nous employons depuis longtemps ; dans les insufflations plus ou moins excitantes ou balsamiques dans l’oreille moyenne, et enfin dans l’emploi de l’électricité selon le mode que j’ai déjà indiqué.

Nous ne nous dissimulons pas combien cette tâche présente de difficultés et combien les résultats en seront souvent négatifs. Mais, si petit que soit le nombre des succès obtenus, il suffira pour justifier tous les efforts tentés à ce sujet. Puis, comme il est difficile

d’apprécier à priori le degré de résistance qu'opposeront les nerfs auditifs aux moyens mis en usage pour exciter leur sensibilité, on doit, dès l'instant qu’ils ne sont pas complètement paralysés, tout essayer pour améliorer la position déjà si malheureuse de ces infortunés.

Ce traitement devra durer, selon nous, de quatre à six mois, et si après ce temps aucun résultat n’a été obtenu, il faudra y renoncer et renvoyer l’élève à la classe mimique, où il restera cependant soumis encore aux exercices de la transmission des sons.

Voici un fait curieux qui m’adonné l'idée des avantages que l'on pourrait tirer do l'emploi de ce moyen :

Il y a six ans, je donnai des soins à un accordeur de piano atteint de surdité, ce qui l’erapécliait depuis plusieurs mois d’exercer son état.

Après avoir vainement employé tous les moyens curatifs, cet homme, désolé, insistait encore pour que je le misse à même de reprendre ses occupations, menaçant de se détruire s’il devait rester inactif. Comme il entendait bien le diapason appliqué, et qu’il était doué d’une intelligence peu commune, l’idée me vint de chercher a mettre les sons ilu piano en communication avec le crâne. Pour cela je fis faire une tige de fer, de 6 millimètres d’épaisseur, recourliée et terminée à chaque extrémité par une plaque, dont une destinée à s’appuyer sur la partie la plus vibrante de l’instrument, comme la table d’harmonie, pendant que l’autre s’appliquait sur la tête. Ce moyen réussit, et l’accordeur put reprendre ses occupations.

Ce fait, du reste, n’est pas le seul : Itard, de Gérandoet M. Puybonnieux, professeur à l’Institution des sourds-muets, citent des élèves qui entendent les sons du piano en touchant seulement du bout du doigt la table d'harmonie.

Quant aux sourds-muets de la troisième catégorie, qui entendent le diapason à une distance quelconque de l’oreille, il ne peut y avoir aucune hésitation dans le choix du mode d'instruction qu'on devra leur appliquer.

Comme il nous est bien démontré que tout individu entendant le son d’un diapason, surtout celui donnant leso/ de la troisième octave, à la distance de O”, 02, seulement, doit avoir l'ouïe assez développée pour s’entendre parler, il est indispensable de le faire profiter de tous les bénéfices du langage oral. C'est aussi sur les sujets de celte catégorie que le traitement chirurgical dont nous avons parlé pourra être employé avec le plus de chance de succès.

Telles sont les observations que j’avais à soumettre à l'Académie

DISCUSSION DU RAPPORT

ÛJ

sur un sujet digne à tous égards de sa sollicitude. Pour moi, je m’estimernis heureux si je parvenais il jeter quelque lumière sur une question aussi délicate, et surtout si je contribuais à améliorer le sort des jeunes infortunés qui sont pour moi, depuis longtemps, l’objet de sérieuses préoccupations.

— M. Piorhy réplique que l'acoumètre de M. Bonnafont n'est pas le même que celui de M. Blanchet. Il met sous les yeux de l'Académie le diapnson et l'acoumètre dont se sert ce médecin et cherche à en faire ressortir les avantages. Relativement à la manière dont M. Bonnafont applique le diapason sur le crftrie, il lui parait que les sourds-muets doivent en éprouver une sensation, sans doute, mais une sensation à laquelle le nerf auditif reste étranger. Que ce moyen soit bon, il n'en doute pas, mais il lui parait insuffisant.

Établissant ensuite un parallèle entre la méthode de M. Deleau et celle de M. Blanchet, M. le rapporteur fait remarquer que ces deux médecins ont marché vers le même but, mais avec des moyens différents. Ce qui caractérise la méthode de M. Blanchet, c’est d’avoir cherché, par une gymnastique vocale, à faire passer graduellement l'organe auditif chez les sourds-muets de l’audition des sons graves à celle des sons de plus en plus aigus, et de les habituer à apprécier également le nombre et l'intensité des vibrations.

— M. Ferkus : Je déclare, en reprenant la parole, mettre entièrement hors de cause la méthode de M. Blanchet, m’en référant entièrement il cet égard à l’appréciation de la commission. C'est au sujet du travail de la commission queje désire présenter encore quelques observations.

Il y a deux buts dans le traitement des sourds-muets, et deux manières de l'envisager: le traitement médical et l'enseignement proprement dit. Il est évident que le ministre, en s’adressant à l'Académie, a désiré savoir ce qui avait été fait principalement au point de vue médical. Or, dans le rapport, il n’y a rien concernant les soins médicaux ; il n’y est question exclusivement que de l’enseignement. M. Blanchet ne serait donc, d'après la commission, qu’un éducateur, qu’on me passe l’expression. Mais si l'on voulait faire l’historique de la question, on verrait qu’il y a longtemps qu’on s'est occupé de l'éducation des sourds-muets par la parole. 1 æ sort des sourds-muets a été amélioré, sous ce rapport, par (tard ; il l’avait été avant lui par Sicard et par l’abbé de l'Épée.

L’enseignement par l’articulation se fait aujourd'hui dans plusieurs établissements. M. Blanchet a-il été plus loin que ses émules? C’est ce que je ne crois pas. J'ai vu plusieurs élèves formés dans

4/l DE LA GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITÉ.

d'autres établissements, et si je compare les résultats qu'on a obtenus chez quelques uns d'entre eux avec ceux annoncés par H. Blanchet, je ne vois pas qu’il soit plus avancé à cet égard.

Il ne me parait pas qu'on soit parvenu à fixer préalablement les conditions favorables de ce genre d'éducation ; on n'a pas tenu assez compte du degré d'intelligence des sourds-muets, ou plutôt on en a tenu compte, mais ce n'a été que pour faire l'éducation des plus intelligents. Il est évident que ce mode d’éducation restera toujours étranger au plus grand nombre, et si l'on compare les résultats de l'enseignement par l’articulation avec ceux de l'enseignement par signes et par l’écriture, on verra que le nombre de sourds à qui ce dernier est applicable est de beaucoup le plus grand.

En un mot, je reproche à la commission de n’avoir pas suffisamment distingué et catégorisé les sourds-muets, particulièrement par rapport R leur degré d'intelligence; de ne s'étre exclusivement occupée que du côté pédagogique de la question, et d'avoir entièrement négligé le point de vue médical, ces deux ordrrs de moyens devant s’enir’aider et ne pouvant même être séparés; et je |>ense que l'Académie devrait s'occuper de cette question sous le triple point de vue médical, psychologique et pédagogique.

— M. Piorry répond que la commission, pas plus que M. Blanchet, n’a voulu exclure la médecine de l'enseignement des sourds-muets; elle a voulu seulement insister sur l'utilité de donner plus d'extension à l'éducation de la parole.

— M. le docteur Cazeaux donne lecture de la lettre suivante :

• Monsieur,

» Au moment où l'Académie impériale de médecine discute la valeur des moyens employés par M. le docteur Blanchet pour rendre la parole aux sourds-muets, permettez-moi de vous retracer les efforts que depuis longtemps on a tentés dans celte partie de l'enseignement spécial.

> L'art d'enseigner la parole aux sourds-muets n'est pas une découverte moderne. Bien loin de là : si nous ouvrons l'histoire, nous voyons que vers le milieu du xvi* siècle, l'Espagnol Pedro de Ponce était parvenu à faire parler un de ces malheureux ; que vers 1750, un juif portugais (Pereire), avait fondé une école où ses élèves n'étaient instruits que par la parole ; qu'en Allemagne Conrad Amaran, et en Angleterre John Wallis et Bairdwood, s’étaient occupés de celte question.

» L'abbé de l'Epée faisait parler ses élèves ; l'abbé Sicard , son successeur, regardait l'enseignement de la parole comme un accessoire indispen-

DISCUSSION DU RAPPORT. 45

sable de l'instruction des sourds-muets, mais comme je le dis, ce n'était qu'un accessoire.

» Plus tard, en 1 828, le Conseil d'administration de l'Institution de Paris demanda à MM. Guyot, de Groningue, etWatson.de Londres, tous deux instituteurs de sourds-muets, des renseignements sur leurs procédés d'articulation. Ce fut 4 cette époque que l'on fonda le cours d’articulation ; la direction en fut confiée à M. Valade-Gabel, aujourd'hui directeur honoraire de l’Institution de Bordeaux, qui adressa au Conseil d'administration un mémoire sur cette question : « Quel rôle l'articulation et la lecture sur les lèvres doivent-elles jouer dans l'enseignement des sourds-muets? » Après M. Valade-Gabel, M. Puybonnieux fut appelé è diriger le cours et écrivit un petit volume intitulé: * La parole rendue aux sourds-muets tans le secourt de l'oreille. A celle époque (1832), le directeur de l'Institution , qui était M. Ordinaire, voulut introduire une réforme dans l'enseignement, et que l'instruction des sourds-muets fût donnée uniquement au moyen de la parole; cette tentative ne fut pas heureuse, elle tomba sous le poids même de son exagération et en présence des tristes résultats qui en furent la suite : en effet , les élèves se soulevèrent presque contre cette mesure et n'étudièrent qu'avec un profond dégoût.

» D'un excès on passa è un autre, on supprima le cours d'articulation ; il fut supprimé.

» Cet état de choses dura jusqu’après la mort de M. Itard, le testament de ce savant portant que, dans la classe qu'il fondait, l'instruction ne serait donnée que par la parole ou par l’écriture ; on voulut préparer les jeunes élèves à pouvoir être admis dans cette classe, et le cours d'articulation fut rétabli.

» M. Léon Va'isse, professeur à l'Institution, fut chargé de l’organisation de ce cours, qu'il dirigea jusqu'en 1 850, époque où. appelé à d'autres fonctions, il laissa l'articulation à M. Valade-Gabel, que je remplaçai quelque temps après; M. Valade Gis me remplaça moi-méine jusqu'au 25 avril dernier, jour où il me remit le cours entre les mains après l'avoir dirigé pendant dix-huit mois.

s Voilé, monsieur, l'historique de l'enseignement de la parole. Ainsi, vous le voyez, avant et depuis l 'abbé de I Épée, tous ceux qui se sont occupés des sourds-muets ont cherché è les faire parler, et depuis vingt ans, sauf une interruption momentanée, le cours d'articulation existe è l'Institution de Paris.

> Maintenant, permetlezmoi, monsieur, de vous donner quelques détails sur la manière dont ce cours est établi.

» Il est actuellement composé de 70 élèves, et il y en a 1 15 i l’Institution. Chaque année, il en arrive en moyenne de <7 à 20. Pendant la première année, tous suivent le cours; lorsque arrive la deuxième année,

on élimine les sujets chez lesquels on ne reconnaît aucune aptitude ; quant aux autres, ou leur continue l'enseignement de la parole pendant les cinq années qui suivent.

» Nous divisons les sourds-muets en deux catégories : l'une comprend les sourds de naissance, et l'autre les enfants qui ont perdu l'ouïe a un ige plus ou moins avancé ; ces deux catégories se divisent elles-mêmes en sujets complètement sourds et en demi-sourds

• La proportion des sourds de naissance par rapport à ceux qui ont perdu l'ouïe dans leur jeune âge est d'un tiers , soit sur 4 00 sourds-muets, 33 sourds de naissance.

• Aux sourds de naissance complètement sourds, la parole est enseignée par le moyen de la vue et du toucher. Les vibrations du gosier et du nez, les diverses positions des lèvres, de la langue et des dents sont autant d'agents d'enseignement.

» Avec les demi-sourds, les mêmes moyens sont employés, mais il n'est souvent besoin que de proférer les sons avec force auprès de leur oreille pour rectifier leur parole.

> Aux sourds de naissance on apprend à parler; aux enfants qui ont parlé et entendu jusqu'à un certain âge, on rend Ihabitude qu'ils ont perdue en devenant sourds, celle de se servir de la parole comme moyen de communication.

u Voilà ce qui existe aujourd'hui. El bien d'autres l'ont fait avant moi , je ne suis dans mon cours que les bonnes et saines traditions de mes devanciers

> Voulez-vous maintenant , monsieur, savoir l’utilité de cet enseignement spécial? Est-ce, comme quelques personnes le croient, pour instruire les sourds-muets uniquement par la parole! Non, ce ne serait pas possible : on pourrait tenter cette expérience avec un nombre infiniment petit d'élèves ; mais pour la plus grande partie, ce serait un mauvais moyen, et les résultats qu'on obtiendrait à l aide de celte méthode seraient fort au-dessous de ceux que nous constatons chaque jour et qui ne sont dus qu'au langage des signes.

> Le but du cours d'articulation est, comme l'a dit l'abbé Sicard, de rapprocher autant quo possible les sourds-muets de la grando famille des parlants, c'est de leur donner un moyen de plus de communiquer avec la société, sans nuire à leur instruction pédagogique et professionnelle

• Voilà le seul but do notre cours , et il est d'une utilité qui n'est conlostée par personne. Je pourrais, monsieur, vous montrer toute une catégorie de sourds de naissanco, élèves de l'Institution, qui ont appris par nos seuls soins à prononcer tous les mots de notre langue ; leur parole est mo.us agréable que celle des demi sourds, mais ils peuvent se faire comprendre.

DISCUSSION DO RAPPORT. 47

» Tels sont, monsieur, les faits que j'ai à vous signaler. Quant à ce qui a été lu à la dernière séance de l'Académie, je n'ai rien à y ajouter ; ce n'est pas, comme on a pu le croire, une question de personne, c'est une question de principe. On vous a parlé des résuliats obtenus par M. Blanche), qui aurait rendu la parole à des sourds-muets, on n a pas fait mention du cours d'articulation qui est bien pour quelque choso dans les progrès des élèves; comme chargé de ce cours, j'ai élevé la voix pour revendiquer les droits de mes devanciers, heureux, monsieur, si j'ai été entendu.

> Recevez, monsieur, l'assurance de ma respectueuse considération,

» Hector Volqüik ,

u chargé du cours d'articulation à l'Institution impériale des sourds-muets de Paris. »

séanck DO 3 mai 1853 .

( Suite de la discussion sur le rapport de M. Piorry. )

M. le docteur Meniêrk, médecin de l’Institution des .-ourds-muets de Paris, adresse & l'Académie la lettre suivante, qui est lue par M. Dubois, d’Amiens, secrétaire perpétuel.

« Monsieur le président,

» Mon litre de médecin de l’Institution impériale des sourds-muets de Paris me commandait peut-être de ne pas rester étranger au débat qui ('agite en ce momeut au sein de l'Académie ; cependant le respect des convenances m'avait retenu, croyant devoir laisser a l'illustre Compagnie le soin de répondre aux questions ministérielles eu l’absence de toute influence étrangère. Ce sentiment do déférence peur l'initiative du corps que vous présidez n’a pas été du goût de tout le moode, mais je me serais encore abstenu dans la crainte qu'on attribuât mon intervention à des intérêts personnels.

> Plusieurs honorables membres de l'Académie, ayant paru s’étonner de mou silence, n om pas voulu tenir compte des motifs que je viens d'indiquer ; ils m'uni engagé a ne pas rester ainsi a I écart, et à fournir le tribut dubservations que j ai pu recueillir en vertu de ma position particulière. J avais besoiu, je l'avoue, de cet encouragement, et je prie l Académie de m'accorder quelques minutes d'une attention bienveillante.

> Quinze années passées au milieu de l'Institut des sourds muets de Paris, une visite ( non otGcielle, il est vrai ) de la plupart des établissements de ce genre qui exisleul en France, en Italie, en Espagne, en Suisse,

fl 8 DE LA GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITE

en Angleterre et en Allemagne, l'élude attentive des meilleurs ouvrages écrits sur la surdi-mutité, la fréquentation habituelle des hommes les plus compétents sur cette matière, l'examen d'un grand nombre de sourdsmuets, enfants ou adultes, appartenant à toutes les classes de la société, m'autorisent peut-être à avoir une opinion sur ce genre d'infirmité, congéniale ou acquise, sur les conséquences qu'elle entraîne, et enfin sur sa curabilité. C'est cette opinion que je demande la faveur d'exposer en peu de mots.

t Nous sommes assez portés, parle sentiment orgueilleux de nos perfections, à plaindre beaucoup ceux qui n'en possèdent pas autant que nous. La pitié que les sourds-muets nous inspirent prend sa source dans une comparaison tacite, mais il faut savoir que ceux-ci sont peu disposés à l'accepter. II en est beaucoup et des plus instruits, des plus habiles, qui rejettent bien loin cette sympathie dont le motif les blesse. Les sourds-muets se croient nos égaux en tout point ; les ressources dont ils disposent pour communiquer entre eux et avec les parlants leur suffisent à tous égards, et ils ne se croient pas trop à plaindre, parce qu'ils n'entendent pas tout ce que nous disons. C'est une illusion que l'on comprend et qu'il serait généreux de ne pas détruire.

> Quoi qu'il en soit, comme la surdi-mutité est bien véritablement une infirmité, comme il s'agit d'une imperfection organique plaçant l'individu dans un rapport d'infériorité relative â l'égard des entendants, il est du devoir de la science d'intervenir et de chercher à réparer un mal plus ou moins fâcheux pour celui qui en est atteint. Mais que faire? Peut-on guérir, en pareil cas , ou sinon améliorer l'oreille défaillante au point de rendre la conversation possible?

> Si l'on pouvait résoudre ce beau problème, ce serait un grand bienfait; il faudrait élever des statues à l'heureux inventeur d’une méthode capable de remettre dans les conditions normales les infortunés sourds-muets. Personne assurément ne songera à désespérer de l'avenir. Ce n'est pas dans un siècle comme le oilre , où éclosent à chaque instant les merveilles de la science, que l'on pourrait renoncer à l’espoir d'un si grand service rendu â I humanité ; mais, il faut bien en convenir, jusqu'ici toutes les tentatives ont échoué.

> Ma position à l'Institution de Paris m'a procuré l'avantage de voir h l'œuvre un certain nombre de guérisseurs de la surdi-mutité. Un médecin anglais, patroné par deux membres de l'Académie, a essayé devant moi le pouvoir d'une eau distillée contenant, suivant toute apparence, une préparation d'aconitine; il joignait à ce spécifique des excitations mécaniques de l'oreille, une gymnastique de l'ouïe, à la grande admiration de nombreux spectateurs qui s'étonnaient de l'ébranlement auditif causé par ces manœuvres. Mais les enfants sourds-muets soumis à celte épreuve n'ont

DISCUSSION DU RAPPORT. US

pas cessé de figurer au nombre des élèves do la maison, en dépit des promesses de l'opérateur qui devait leur ouvrir les portes du monde parlant et entendant.

« Un autre personnage ayant obtenu (surpris, peut-être) l'honneur d'une commission de membres de l'Académie des sciences, a pratiqué pendant un mois, et sous mes yeux, des manœuvres destinées à réveiller la sensibilité de l'oreille d'un certain nombre de sourds-muets pris parmi ceux de l'Institution de Paris ; j'ai tenu note des faits et gestes du susdit personnage, des résultats obtenus à la fin de chaque séance ; ce procèsverbal, le plus scrupuleux, le plus circonstancié , a servi de base au travail du savant rapporteur , et il a été démontré de la manière la plus évidente que ce guérisseur enthousiaste n’avait produit aucun changement dans la situation des sourds-muets confiés à ses soins.

> Un autro, plus hardi ( n'est-ce que hardiesse ? ), a osé appliquer une couronne de trépan sur le crâne d’une jeune fille qui est en ce moment au nombre des élèves de notre maison. Par cette ouverture, l'enfant devait

percevoir les sons, l'enfant devait entendre L'enfant n'entend pas, ou

du moins elle est toujours sourde-muette, et nous faisons en sorte de protéger sa tête contre les chocs extérieurs qui pourraient facilement la tuer.

» Je pourrais grossir cette liste, monsieur le président, mais je craindrais de fatiguer l'attention de l'Académio.

> La tentative actuelle, celle sur la valeur de laquelle l'Académie est appelée h se prononcer aujourd'hui, a-t-elle enfin atteint le but. objet de tant d'efforts? Une épreuve qui dato de la fin de 1847, qui a été poursuivie avec une persévérance singulière, a. t-elle donné des résultats satisfaisants ?

» Parce que quelques sourds-muets incomplets sont arrivés à percevoir certains bruits, s'ensuit-il que ces pauvres enfants cessent d'appartenir â la catégorie des individus qui ne peuvent communiquer avec les entendants qu'au moyen de procédés artificiels? Quand, à l’aide d'un acoumètre, on parviendrait à savoir quel nombre de vibrations il faut pour ébranler bien moins l'oreille que le crâne d'un sourd-muet, faut-il en conclure que la voix articulée, la parole avec sa musique si délicate, si intellectuelle , sera perçue par un organeaffaibli, vicié ou nul?

» Il suffit d'avoir étudié ces petits prodiges pour se convaincre que les sourds-muets parlants n entendent pas, mais voient parler. Ceux qui n'ont aucun intérêt à feindre avouent ingénument que la main placée devant la bouche de leur interlocuteur, rompt à l’instant toute communication avec lui, de sorte que c'est toujours l'œil qui se substitue à l oreilte et cause au spectateur non prévenu l'étonnement naïf dont l'explosion ne se fait jamais attendre.

b Je pourrais en dire long, monsieur le président, sur le compte de ces

illusions médicales que partagent si facilement les gens du monde, et contre lesquelles l'expérience apprend à se roidir. Dirai-je que l'amour de la science et de l'humanité n'est pas toujours le noble but que les guérisseurs de sourds-muets se proposent d'atteindre? En s'adressant à cet insatiable désir de guérison qui couve au cccur des parents d'un enfant sourdmuet, on se trouve en présence de la plus vivace de toutes les crédulités : magnétiseurs, somnambnles , homceopathes , empiriques de tout genre, sont ardents à cette oeuvre. Le bienfait promis, non moins qu'espéré, se fait attendre longtemps, il n'arrive pas I .. Mais si l'enfant est intelligent, si sa surdité incomplète lui permet de dire quelques mots, si son œil rapide apprend à lire sur les lèvres des parlants, c’en est assez pour satisfaire les moins difficiles, et les guérisseurs enregistrent un nouveau triomphe.

» L'appréciateur sévère des faits de ce genre n'accueille pas si facilement l'idée d'un succès en pareil cas. L’Académie de médecine accorderat-elle sa haute sanction aux tentatives dont les résultats lui sont soumis? II est permis d’en douter, d autant plus que les moyens mis en usage n'ont évidemment, comme vous l a dit avec tant d'autorité l'honorable M. Guéneau de Mussy, rien de nouveau, rien de spécial. Qu’importe l'instrument sonore, quand il s'agit seulement de réveiller la sensibilité de l'oreille? L'orgue, l'acoumètre, le monocorde, ne possèdent pas de qualités spécifiques ; L ébranlement communiqué aux nerfs de l'audition par tous ces agents est un fait du même ordre, quel que soit son point de départ, son caractère : on n'a pas, que je sache, découvert dans les vibrations d'un corps quel qu'il soit une vertu occulte jusqu'ici, et l'art de faire do bruit au bénéfice des sourds-muets ne pourra jamais mériter l'honneur d'être appelé méthode,

• Quand, par le déplacement d'un cristallin opaque ou par l’ouverture d'une pupille urtificielle, une main habile livre passage à un rayon lumineux qui va tomber sur une rétine sensible, le phénomène de la vision se manifeste aussitôt, et il faut bien peu d'habitude pour que l’ex -aveugle prenne une connaissance exacte des objets. En sera-t-il de môme quand un son parviendra au nerf auditif? l'ébranlement éprouvé par l'appareil labyrinlique suffira-t-il pour donner au cerveau la faculté de comprendre la parole, et d'établir, à l'aide de cette communication nouvelle, les rapports intellectuels existant d'ordinaire entre les individus qui entendent? Vous le savez , monsieur le président, et l'Académie n'ignore pas , que (tard h démontré, il y a longtemps, l'impossibilité d’on rapprochement semblable, la différence absolue qui existe entre ces deux termes d une comparaison séduisante an premier aspect.

» Il ne suffit pas d'entendre un peu pour entendre assez; l'enfant qui naît arec une certaine faiblesse d’ouïe , ou qui devient sourd peu de temps

DISCUSSION DU RAPPORT

Si

après sa naissance, est irrévocablement condamnés rester dans une classe exceptionnelle ; il est par cela même sourd-muet , il lui faudra , de toute nécessité , user de moyens artificiels pour se faire comprendre des autres hommes, il est sonrd-muet, il restera sourd muet (t )... Aucun fait, garanti par une saine critique , n'est venu protester contre cet arrêt , et ce qui se passe de nos jours est loin de pouvoir servir de base à une opinion contraire.

» Réservons les droits de l'avenir , monsieur le président , je le veux bien, espérons qu'un jour l’isolement relatif du sourd-muet pourra cesser, mais en attendant, les hommes qui passent leur vie au milieu de ces infortunés, et qui tiennent compte de l'expérience acquise, songent à venir en aide d une manière efficace à ceux qu'atteint cette infirmité, et cherchent à résoudre le problème suivant : Un tourd-muet étant donné , «n tirer le meilleur parti possible. La question ainsi posée dans sa généralité , sans tenir compte des différences individuelles , sans s’attacher avec une prédilection peu charitable à quelques rares privilégiés capables d’articuler des sons , et de lire la parole sur les lèvres , eu remplissant le rôle de la Providence qui accueille toutes les misères et leur dispense également ses bienfaits , en suivant la marche qui est vraiment digne d'un gouvernement humain, il faudra faire ce qu’on fait en France, recevoir tous les sourds-muets, et mettre à leur service la somme entière des moyens de communication, à laquelle ils ont un droit égal. La lecture et l’écriture ordinaires, les signes alphabétiques, les signes de convention l’articulation des sons , et enfin la lecture sur les lèvres , tous ces moyens constituent le système d'éducation mis en pratique dans les deux grandes écoles de Paris et de Bordeaux, et dans la plupart des institutions départementales ou privées. Vouloir se borner à l’un de ces procédés, c’est manquer à son devoir, c’est abandonner sciemment è l’ignorance radicale tous les enfants qui n’ont pas beaucoup d'intelligence, tous ceux dont les organes vocaux sont essentiellement inhabiles, c'est faire ce que l’on fait dans certains pays où . par des éliminations successives , on arrive à réserver ses soins pour ceux qui peuvent le mieux en profiter, et qui, même à défaut de ces soins, trouveraient en eux assez de ressources pour se créor de toutes pièces des relations suffisantes avec leurs semblables.

s Jusqu'ici l’adminislralion publique en France a procédé plus généreusement, l’État a mieux compris ses devoirs, il a donné asile, dans les écoles impériales, à tous les sourds-muets non idiots, il a répandu à pleines mains l’instruction la plus variée sur tous ces malheureux enfants, il leora fourni, avec une profession manuelle capable d'assurcp leur existence, une somme

(I) Ce qui, dans celte assertion, peut paraitro trop absolu, trop affligeant, sera modifié dans la suite de ce travail. J’aurai l'occasion d’établir les divisions qui doivent servir de base au pronostic réel de la surdi-mutité. P. M.

de connaissances générales qui place nos sourds-muets bien au-dessus de la moyenne obtenue dans les pays où l'on suit une méthode opposée.

» Permeltez-moi, monsieur le président, de faire connaître à l'Académie un fait d'une haute portée dans l'examen de cette question délicate :

» En octobre <847, il y eut à Pforzheim, dans le grand-duché de Bade, une sorte do congrès des instituteurs des sourds-muets allemands. Des invitations avaient été adressées aux professeurs des pays voisins. M. Morel, actuellement directeur de l' Institut de Bordeaux, se rendit à cette convocation ; la langue allemande lui est familière, il prit une part sclive aux travaux de cette réunion , et il résulte des procès-verbaux recueillis par cet honorable maître que les élèves français instruits d'une manière générale par la méthode mimique, possèdent, après un même nombre d'années d'études, une instruction bien plus étendue que ceux à qui l'on s'est efforcé d'apprendre à parler.

» La raison do cette différence est bien simple : il faut beaucoup moins de temps pour apprendre un fait que pour l'exprimer en mots ; les idées valent mieux que les paroles : un enfant a bien plus d'intérêt ù savoir qu’à dire ; le bagage intellectuel est préférable cent fois à l’articulation de quelques sons; nos élèves de l'école de Paris savent beaucoup plus de choses qu’ils n'en peuvent exprimer oralement, enfin les nôtres pensent et savent beaucoup, tandis que les autres s'efforcent de dire un peu.

» Tel a été le résultat d'une conférence, dans laquelle le professeur français avait à lutter contre un système qui prévaut généralement à l'étranger, mais les maîtres allemands ont été amenés par l'évidence (1) à reconnaître que la méthode suivie en France convenait mieux à la pluralité des sourds-muets , leur donnait incontestablement une plus grande valeur intellectuelle, en faisait des hommes plus utiles, meilleurs, plus en rapport avec le milieu social où ils sont appelés a vivre.

a Nous reconnaîtrons volontiers, de notre côté, que la méthode orale est plus satisfaisante pour ceux qui vivent avec les sourds-muets ; mais, monsieur le président, permeltez-moi de le dire , entre deux égoïsmes , il est juste de donner la préférence à celui de la partie la plus intéressée. Les sourds-muets , l’Académie le comprendra, sont moins faits pour nous que nous pour eux ; c'est à nous , les riches , les favorisés , à venir vers eux ; nous devons faire les avances, et ne pas leur imposer la torture de prononcer à grand'peine quelques mots qu'iU n'entendent pas , et dont ils ne se servent plus, dès qu'ils sont loin de l'œil dn maître. En un mot, les sourds-muets forment , quoi qu'on puisse dire , une classe à part , ils ont besoin de procédés artificiels pour se mettre en rapport avec nous, c'est à

(!) Cette assertion , un peu trop générale, sera rectifiée par une lettre de M. Morel, dont je donne un extrait à la suite de celle-ci. P. M.

DISCUSSION DU «APPORT

nous à leur fournir le plus grand nombre possible de ces moyens de communication, et jusqu’ici la France n'a pas failli à son devoir envers ses enfants déshérités du sens de l’ouïe.

» L'institution de Paris est tout à la fois une école d'enseignement littéraire et un établissement industriel. On y donne à tous les sourds-muets une éducation pratique suffisante pour la généralité des élèves, et, de plus, on leur apprend une profession manuelle, qui les classe parmi les membres actifs et utiles de la société. Mais il y a des besoins intellectuels plus élevés. On a toujours compris que les sourds-muets les plus intelligents devaient recevoir une éducation plus complète ; aussi l'ancienne administration avait pour ceux-ci une sorte d'école normale qui se recrutait parmi les plus habiles. La haute philanthropie d'Itard a régularisé cette disposition, qui n'était qu'accidentelle et facultative, il l’a rendue obligatoire, permanente, il a doté d'une main généreuse la classe de perfectionnement où sont reçus , après un concours , les élèves les plus distingués de l'institution, et ceux-ci deviennent maîtres à leur tour.

» Ainsi, l’école de Paris s'efforce de faire de bons sourds-muets, des sourds-muets instruits, moraux, laborieux, des sourds-muets pourvus de tous les moyens de communication avec les hommes. Ils écrivent rapidement; s'ils n'ont sous la main ni plume ni crayon, ilsont recours à l'alphabet manuel ; h défaut do celui-ci, que ne comprennent pas les parlants, ils se servent des signes naturols si clairs, si expressifs, si rapides ; enfin, quand aucun de ces moyens ne peulfrapper l'espritengourdi d’un homme ordinaire, l'articulation des 60ns vient au secours de l'un et de l'autre , et quelques phrases, plus ou moins correctement débitées, brisent l'obstacle qui exis tait entre les deux interlocuteurs.

• Mais il faut noter , monsieur le président , et c'est là un point essen tiel, que cette opération n'est pas aussi simple qu'on pourrait le croire. Si le parlant prononce bien, s'il a soin de s'exprimer avec lenteur, en appuyant sur toutes les syllabes, si sa bouche est bien conformée, si elle n’est pas cachée par une longue barbe, et enfin, si son visage est suffisamment éclairé, alors le sourd-muet peut lire sur ses lèvres, et c'est un dernier moyen de s'entendre. Mais toutes ces conditions se rencontrent rarement ; trop souvent l'une ou l'autre fait défaut , et rend inutile ce dernier avantage, si laborieusement acquis.

i La lecture sur les lèvres est un art d'une délicatesse infinie ; il faut pour y exceller un oeil exercé, sans doute ; mais, en pareille affaire, l'ail est bien moins utile qu'une intelligence prompte et fine ; c'est une question de sagacité; il faut deviner une phrase à l'aide d’un mot saisi au vol, il faut mettre en jeu l'induction logique qui conduit tout d'un trait d'une parole à une idée, et cela est si vrai, qu'on ne trouve qu'un petit nombre d'individus capables de tirer un bon parti de cette faculté merveilleuse.

Ceux qui jusqu’ici ont atteint le plus haut degré de perrection appartiennent à des familles dans lesquelles tout a été mis en œuvre pour arriver a ce but; ce sont des miracles de l'amour maternel : il faut des prodiges de patience, et encore ne sont-ils efficaces que chez les enfants les plus heureusement doués sous le rapport de l'intelligence.

> Je crois, monsieur le président, et j'ose espérer que l’Académie partagera ce sentiment, je crois qu'il est impossible de faire de ces cas rares, exceptionnels, la règle uniforme d’un enseignement public; les trois quarts des sourds-muets soumis à ce système d'enseignement c'en tireraient aucun profil réel. C'est ce résultat d une expérience presque séculaire qui influe sur la direction des études de l'Institut de Paris. L'État, dans sa générosité active et éclairée, dispense l'instruction à tous ceux qui ne peuvent l’acquérir par les procédés ordinaires; aveugles et sourds-muets, il ouvre des écoles, dans lesquelles des maîtres habiles enseignent à ces déshérités de la nature les connaissances dont ils ont besoin pour remplir le rôle de citoyens utiles ; il ne cherche pas une perfection imaginaire, il se contente d'améliorer le mal, de diminuer les infortunes, de rapprocher autant que possible de la grande famille humaine ceux de ses membres que le malheur en a séparés.

» Kn résumé, monsieur le président, on n'a jamais guéri de sourdsmuets , la possibilité de celte guérison doit être reléguée au nombre des desiderata les plus incertains de la science (4).

» Les essais, renouvelés depuis 1817 à l'Institut de Paris, sont restés impuissants, et il en devait être ainsi, car ils ne diffèrent en rien d'essentiel de ceux qui les ont précédés ot qui avaient déjà échoué.

» L'éducation auriculaire des sourds muets doit être considérée comme impraticable ; elle ne pourrait réussir que chez un individu guéri de la surdi-mutité.

> Je suis avec respect, etc.

> P. UemsBE,

» agrégé de la Faculté. •

(4) Pendant tout le cours de cette discussion, le lecteur rencontrera une multitude d'assertions contraires ; à entendre certains oratours, les exemples de sourds muets guéris seraient nombreux, nous ferons voir ce qu'il y a de réel dans ces faits, qui ont besoin d'une appréciation rigoureuse pour prendre dans la science le rang qui leur appartient. P. M.

DISCUSSION DU RAPPORT- 55

Nous plaçons ici la lettre de M. Édouard Morel, qui sert en quelque sorte de complément à la nôtre.

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