SÉANCE DU 10 MAI
(Suite de la discussion sur le rapport de M. Piorry. )
M. J. Gubrin : En reprenant la parole pour compléter les observations que l’heure trop avancée m'a forcé d’interrompre dans la dernière séance, j’ai surtout à cœur que l'Académie veuille bien se rendre compte des motifs de mon intervention dans ce débat. Il ne s’agit pour moi que de l'intérêt de l’Académie, do la science et des sourds-muets. Si j'ai cru devoir donner quelque développement à
mission ministérielle chargée de la surveillance de l'Institution de M. Dubois. P. M.
DE LA GHtHlSOS DK LA StHm-MCTITÉ.
mes observations, c'est qu'elles m’ont paru utiles pour sauvegarder ces trois ordres d'intérêts réunis. L’autorité a demandé à l’Académie son opinion motivée sur certaines innovations relatives à l’éducation physique et intellectuelle des sourds-muets et sur l'utilité qu’il pouvait y avoir à introduire ces innovations dans les écoles du gouvernement. J’ai dit que le rapport, lait au nom de la commission , ne m'avait point paru répondre à son objet; qu’il était insuffisant , manquait de preuves et d'autorité. J’ai motivé ce reproche par divers ordres de considérations, dont l’Académie a pu apprécier la valeur. Le rapport dont il s’agit n'est pas un simple rapport scientifique sur les travaux de M. Blanchet, mais un rapport officiel destiné à éclairer l’administration sur l'utilité de certaines améliorations à introduire dans l’étahlissemenldes sourds-muets de Paris; et j'ai ajouté que ces changements, venant à l'encontre d'habitudes établies, d'anciennes routines, rencontreront nécessairement des adversaires qui les jugeront avec sévérité : d’où j’ai conclu que, pour sauvegarder tous les intérêts, il fallait que le rapport fût aussi complet et démonstratif que possible. Cependant, j’ai eu le regret de montrer qu’au lieu de satisfaire à ces conditions, le rapport était extrêmement incomplet et ne répondait en aucune façon au but de l’Académie : en premier lieu , parce qu’ayant à se prononcer sur la valeur comparative do certains procédés, de certaines innovations, il avait négligé de faire connaître d’une manière explicite ces procédés et ces innovations en regard de ce qui avait clé tenté jusque-là dans la même voie; en second lieu , parce que ces procédés et ces innovations n étant eux-mêmes que des dépendances ou des applications da méthodes générales déjà expérimentées dans d’autres pays, et à Paris même, il était indispensable de connaître et d’apprécier la valeur de ces méthodes, atin de profiter de l’expérience acquise à leur endroit; et enfin, parce que les innovations soumises à l’examen de l’Académie étant destinées à faire subir des changements considérables dans renseignement et la discipline des écoles du gouvernement, il importait de préciser les avantages qui pouvaient en résulter, en regard des inconvénients à faire disparaître. Voilà les motifs et en quelque façon la matière de mon opposition au rapport. A cette manière d’envisager la question, on a opposé, et on oppose encore les termes restreints en apparence des questions posées par le ministre. Mais cette interprétation est aussi contraire a lu lettre qu’au sens de ces questions. Le ministre parle d’un traitement imaginé par M Blanchet; il demande à l’Académie de dire si , dans sa pensée, il y a avantage a luire ce que propose ce chirurgien , et à opérer dans le classement et l'éducation des
DISCUSSION DU BAPPOHT.
sourds-muets de l'école de Paris des changements en rapport avec ses idées. Il ne s'agit doue pas la de faits particuliers, d’appréciations particulières, mais de méthodes, d'appréciations et de mesures générales. Une interprétation contraire aurait l’air d'esquiver le vrai débat. Pour mon compte, je pense que si les moyens, les méthodes et les mesures que l'on propose sont bous, et s'il y a, suivant l’expression du ministre , avantage à les adopter de préférence a ce qui existe, il faut le dire franchement, ouvertement, et surtout le motiver de manière à no craindre aucune contradiction. Si j’avais besoin d’ajouter a ce qui précède un dernier et irrécusable 'argument , je prierais l'Académie de supposer un instant qu'à la place d'une méthode et de procédés propres à perfectionner l'éducation physique des sourds-inuets , il s'agisse d'une méthode curative présentée comme nouvelle pur le ministre, et soumise à l'approbation de l'Académie connue devantétre introduite dans les hôpitaux ou ailleurs; l'Académie se bornerait-elle a examiner quelques applications de la méthode et a donner son avis d’après ces simples expériences? Non , sans doute : elle s’euquerrait du véritable caractère de nouveauté et de généralité de la méthode; elle profiterait des renseignements et des expériences qui lui viennent d'ailleurs; elle voudrait informer aussi complètement que possible l'autorité sur la valeur du moyen comparé a ceux qui existent, et ne voudrait pas sanctionner ni couvrir de sa responsabilité des mesures sans en avoir apprécié les avantages et l'opportunité. Eh bien , ce que l’Académie ferait pour une méthode curative ordinaire, pour un remède, elle jugera sans doute nécessaire île le faire pour une nouvelle méthode d'éducation physique et morale des sourds-muets.
Voilà donc comment et pourquoi j'ai envisagé comme je l'ai fait la question soumise a l’Académie. Les développements dans lesquels j’ai été obligé d'entrer, et ceux que j'ai l'intention d’y ajouter aujourd’hui, m’ont mis dans la nécessité de rappeler le but que je me suis proposé, de montrer d'où je suis parti et où je ine propose d'arriver.
Après avoir rapporté tous les efforts, tous les systèmes tentés jusqu’ici dans l'éducation physique et intellectuelle des sourds-muets a deux écoles principales, l'école française et l’école allemande, j'ai exposé et discuté dans la dernière séance les grandes différences qui caractérisent ces deux écoles, dont la première est surtout en honneur dans les établissements de l'Etat, et la seconde appliquée presque universellement dans les différents pays du Nord. J'ai ainsi discuté successivement les avantages et les inconvénients de la méthode mimique et de la méthode orale, considérées dans les différents
éléments qui les constituent. J'en émis arrivé à V éducation de rouie, qui Forme avec la lecture sur les lèvres et V articulation le complément de la méthode allemande, lorsque I heure m'a forcé d'interrompre. Je vais donc reprendre la discussiuu au point ou je l’ai laissée mardi dernier.
V éducation de l'ouie chez, les sourds muets constitue l'élément le plus notiv. au, sinon le plus important de la méthode orale: c'est le terrain physiologique et médical proprement dit ; et la méthode pourrait a bon droit être qualifiée «le française, puisqu'elle a été instituée, développée et perfectionnée par trois médecins français : lin n I . M. Drlcau et AI. Blanchet.
C'est en effet a ltanl que l'on doit la première idée de développer l'ouïe chez certains sourds-muets. la; rapport l'a indiqué ; il n mémo rappelé sommairement les moyens employés par notre célèbre collègue. ses tentatives de classement et les résultats qu'il avait obtenus. Mais ce qu'il a omis, c’est de discuter comparativement la valeur des procédés et des méthodes propres à chacun des trois auteurs, nliu de préciser la part de chacun dans le progrès, et aussi alin de montrer, s’il est possible, la où est le véritable progrès. Pour justifier cette critique cl aussi pour montrer l'importance de cette lacune, il sul'lit presque de rappeler les laits, de les mettre en regard du problème à résoudre.
L’éducation de l'ouïe chez les sourds-muets comprend l'idée de cette méthode, le classement des sujets, les instruments et moyens, et les résultats produits.
L'idée de lu méthode appartient incontestablement à Itard. Ses successeurs n'ont fait qu’en confirmer la justesse en l'adoptant.
Le classement proposé par Itard, comme celui de Al. Deleau, comme celui de M. Blanchet, repose toutentier sur le degré d'audition existant à l'époque de l'admission du sujet et . de sa mise en traitement. La manière de faire de ce3 trois médecins est la mémo en principe; ils ne diffèrent que par les moyens qu’ils emploient pour apprécier le degré d’audition au point de départ. Mais avant d'examiner lequel des trois fait le mieux, il importait peut-être de se demander si ce que tous les trois ont fait est bien; si celte méthode de classement qui consiste à se baser exclusivement sur le degré d’audition, n'est pas une méthode incomplète, artificielle, arbitraire, et incapable de conduire à des appréciations certaines, tant sous le rapport du pronostic, c’est-à-dire des résultats à espérer, que sous le rapport de la valeur des moyens employés, c’est-à-dire de leur part d'efficacité respective dans les résultats obtenus. Or, je n’hésite pas à le déclarer, le mode de classement admis par Itard,
DISCUSSION DU RAPPORT
M. Deleau cl M. Blnncliet, et sanctionne par le rapport, est complètement subversif «les véritables principes de la science, «le ceux «|ue l'Académie est habituée à patronner; et do la part de l'honorable rapporteur, dont tout le monde connaît l'aptitude à analyser les différents états morbides constitutifs de cltaipie maladie, cette sanction m’a paru difficile à comprendre. Il suffit, en effet, de poser lits bases d'un classement métltodi«|ue des sourds-muets éducables par l’ouïe, pour faire ressortir le vice du classement admis par le rapport.
Séparer d'abord les surdi-mutités dépendantes d’une maladie existante, et comme symptômes ou effets de cette maladie (1), des surdi-mutités établies , persistantes à l'état d'infirmités, résultant d’une maladie qui n’est plus;
Puis diviser les surdi -mutilés : 1" en celles qui dépendent d’une lésion ou oblitération de l’oreille externe, avec intégrité de l'oreille moyenne et du nerf acoustique; 2" eu relies qui tiennent à une lésion des puissances nerveuses; 3" en celles «pii dépendent «le cette lésion, paralysie ou autre, «lu nerf acoustique, saut a combiner ces divisions entre elles On conçoit qu'a ces différentes catégories puissent se rapporter des sujets ayant au point de départ le même degré d'audition, quoique les résultats de leur éducation auditive ne soient pas en raison de leur degré d’audition, quoique les résultats de leur éducation auditive ne soient pas en raison de leur degré de perception initiale, mais en raison des conditions où ils se trouvaient quant au caractère étiologique de leur infirmité. Ainsi donc, maladie ou infirmité, lésion de l'oreille externe, de l'oreille moyenne et du nerf acoustique , voilà, si je ne me trompe, ce que chacun de nous, jugeant les faits en médecin, aurait préféré au classement purement acoustique d'Ilanl, de MM. Deleau et Blanchet (2).
Prenant le classement acoustique de ces auteurs pour ce qu'il est, et avec les réserves qui précèdent, quelles différences réelles exis-
(t) Les lésions de l'oreille externe, et même de l'oreille moyenne, ne donnent jamais lieu à la surdi-mutité, même quand elles se développent dans les premières années de la vie. Il faut une lésion plus profonde pour produire ce résultat, en conséquence la classification proposée par J. Guérin n'est pas admissible. P. M.
(J) On n'admet dans l'institution de Paris que les élèves déclarés sourds-muels par certificat authentique d'un docteur en médecine, c'est une condition réglementaire essentielle, et de plus , celle pièce, soumise à mon contrôle, ne devient valable que quand elle a été confirmée par mon visa qui n’est accordé qu’après un ample examen. P. M,
lent entre Itard, M. Deleau et M. Blanchet? quels motifs de préférence existe-t-il entre chacun d’eux?
On sait, et la commission l’a rappelé, qu'ltard classait ses sujets en ceux qui entendent la parole, la voix, le son, le bruit, et en ceux dont l’audition est complètement nulle. Ce classement est vague et n’a rien de précis; sous ce rapport, M. Blanchet a lait un progrès réel sur Itard, en substituant aux appréciations vagues et indéterminées de ce médecin la mesure physique, les acoumètres, le monocorde, réducteurs de tous les sons, de tous les bruits — quelles que soient leurs différences de ton, de timbre et d’intensité, — à un seul élément fixe : le nombre des vibrations. Au point de vue de la science physique, c’est une substitution heureuse, ingénieuse, et qui offre le caractère du progrès scientifique ; mais au point de vue absolu, au point de vue physiologique, en est-il de même? N’y a-t-il dans la voix que îles vibrations et du timbre, dans lu parole que des sons? Pour moi, je ne le crois pas. La parole, avec ses sons articulés, interrompus, saccadés, placés dans certains rapports de succession, ne saurait être réduite, par rapport à la mesure de ses effets sur l’ouïe, à un nombre déterminé de vibrations; et l’ouïe, organe si délicat, instrument si parfait, est un appréciateur beaucoup plus complet, beaucoup plus fin que tous les instruments acoustiques possibles, des éléments du son et de la voix humaine. Je pense donc que certaines réserves à cet égard n’eussent pas été inutiles dans le rapport, d’autant plus que M. Deleau avait fait quelques pas dans la voie ouverte par Itard, dont il eût été juste, sans doute, de tenir compte.
M. Deleau, eu effet, décomposant la parole humaine dans ses principaux éléments physiologiques, avait distingué l'articulation, le son et le mouvement de la bouche; de plus, étudiant chacun de ces éléments dans ses origines, les lettres, les syllabes, les mots, il avait tout à la fois tiré de cette analyse ingénieuse et vraie un moyen de classement des sourds-muets et une méthode d 'éducation de l’ouïe. Je ne saurais dire jusqu’où l’expérience a sanctionné la valeur des distinctions et des pratiques de M. Deleau; mais je les rappelle parce qu’elles sont ingénieuses, et parce qu'elles forment une espèce d’intermédiaire entre Itard et M. Blanchet, et enfin parce qu’elles sont peut-être de nature à inspirer quelques réserves quant a la préférence nbsolueà accorder, dans le diagnostic et le traitement de la surdi-mutité, aux instruments de physique et d’acoustique sur les ressources mieux connues de la voix et de l’ouïe.
Quoi qu’il en soit de ces différences et de ces réserves, il est un dernier reproche à adresser au rapport : c’est de n’avoir pas mieux
DISCUSSION DU RAPPORT
fait connaître les moyens employés par M. Blancliet pour développer, mieux que ne le faisaient Itard et M. Dclrau , l'ouïe des sourdsmuets. Je ne prétends pas refaire ici tout ce que le rapport laisse à désirer; mais, pour ne citer qu'un exemple, pourquoi le rapport ne menlionne-l-il pas les remarques judicieuses de M. Blancliet sur la concordance de la parole avec l'ouïe, et sur l'utilité qu'il va , dans les exercices vocaux et auriculaires, chez les sourds-muets, à mettre constamment d'accord la voix avec l'ouïe, le son parlé avec le son perçu? C'est là une des conditions du succès. M. Blanchet eu a su tirer un grand parti dans ses exercices vocaux avec l'orgue. Cela valait la peine d'être exposé et apprécié. Le rapport ue le mentionne même pas d'une manière explicite ; on n'en trouve que des indications vagues, occasionnelles, dans le récit de quelques expériences particulières : il faut presque deviner pour comprendre.
Mais j’arrive à la dernière partie de mon analyse, à la question de la transmission du son par les nerfs de la sensibilité général*. C'est la partie la plus neuve, la plus originale et vraiment originale des recherches de M. Blanchet. Ch bien, c'est celle que le rapport a traitée le plus incomplètement. A peine en est-il dit quelques mots, et ce qui en est dit est fort loin de donner une idée de l'importance des faits et des conséquences pratiques qu’on en peut espérer. Cependant la question du ministre est cette fois fort explicite; mais au lieu d'une déclaration claire, ouverte, le rapport n'a donné qu’une réponse évasive, pleine de réticeuces, comme s'il avait eu peur d'aborder la discussion sur ce point. Pourquoi cela? Je ne suis ; mais il n'était pas difficile de donner une solution scientifique à celte question : exposer les idées de M. Blanchet, les discuter, les compléter par un examen plus approfondi des faits. Il eût suffi pour cela de causer avec les sourds-muets, de leur demander compte do leurs impressions, de leurs observations. Mais n'anticipons pas.
La question, examinée méthodiquement, comprend l'énoncé des faits, puis la théorie de ces laits, savoir si , comme le pense M. Blanchet, les impressions sonores arrivent au cerveau par les nerfs de la sensibilité tactile, ou bien si, comme le soutient notre honorable président M. Bcrurd, et après lui M. Bounafont , c’est par les solides du corps humain, les membres, la colonne vertébrale, le sternum et le cr&nc que cette transmission a lieu ; enfin l'application de ces faits a l'éducation des sourds muets.
Quant aux faits établissant que les sourds-muets complètement sourds perçoivent les vibrutious par la sensibilité tactile, ils sont
vulgaires. On sait, et le rapport en fait mention, que les sourdsmuets sont avertis dans la rue de la présence des voitures, qu'ils se servent de ces impressions pour se diriger. C'est la ce que tout le monde connaît, et la n'est pas la science. La science commence à l’étude des faits d'audition tactile, considérés dans leurs différences, dans leurs conditions, dans l’appréciation de leur origine et de leur portée, et finalement dans la connaissance de leur mécanisme et de leur vraie signification physiologique. De tous ces points, le rapport lie dit mot. Cependant il eût sulli , comme je le disais tout à l'heure, de causer avec des sourds muets pour apprendre quelque chose sur ces divers points. Ainsi MM. Bcrlhicr, Pélissier et Dubois m'ont affirmé qu'ils pouvaient , à l'aide des seules impressions tactiles, distinguer le bruit d'une voilure, d'un tambour, d'un chien qui aboie (1), d’une porte qui se ferme, d’une cloche, en un mot de toutes sortes de bruits. M. Dubois, dont l’esprit d'observation et d'analyse est des plus remarquables, m'a fait d'autres et plus précises révélations : « Que pouvez-vous sentir et distinguer, lui demandai-je, nu contact des vibrations des instruments de musique? — Je sens, m'at-il dit , les sons qui montent et qui descendent ; je puis distinguer les Ions les uns des autres. — Et quant il l'essence du son , à la musique, vous en faites-vous une idée? en éprouvez-vous quelque jouissance? — Aucune. » Et il ajouta que tous les bruits en général procurent quelque sensation agréable au sourd-muet, — ce qui explique pourquoi les sourds-muets sont généralement tapageurs , — mais ils n'éprouvent rien au delà. Les sourds- muets constatent donc certaines différences à l’aide de sensibilité tactile; ce qu’ils ne distinguent pas, ce qui leur manque, c’est la notion essentielle du son, celle qui n'appartient qu a l'ouïe.
Quant au véritable mécanisme de la transmission des ondes sonores au cerveau, je 11 e veux pas en faire ici l'objet d'une discussion approfondie; je me bornerai à citer quelques faits qui me paraissent de nature à prouver d'une manière irrécusable que cette transmission a lieu, non pas, comme le pensent notre honorable président et M. Honnafont, par les solides du corps, mais par les nerfs eux- mêmes.
M. Blancliet a constaté, sur un assez grand nombre de sujets atteints de paralysie du sentiment , qu’ils ne perçoivent aucuue im-
(1) A propos du chien, je demandais à M. Dubois de quelle utilité pouvait lui être un chien de garde. On sait, me dit-il, dans le voisinage, que je suis sourd : mais on ne sait pas qu'a travers les autres bruits , je sens et distingue très bien mon chien quand il aboie.
DISCUSSION DU RAPPOHT.
pression fies corps vibrants du cdlé paralysé, tandis qu'ils les perçoivent très bien du côté sain. Celte observation a été répétée sur une série de malades de Bicétre, dont je possède la liste dans mon dossier. Ce premier fait m'a paru sans réplique; mais il en est deux autres qui ne manquent pas non plus d'autorité. Les sourds-muets que j'ai interrogés à cet égard m'ont tous aflirmé que la perception du bruit leur vient par la plante des pieds, surtout la paume des mains, puis en quelques parties du corps très pourvues de nerfs, comme l’épigastre ; enfin, d'après les nombreuses expériences de M. Blanehet , il est établi que bon nombre de sourds-muets perçoivent beaucoup mieux les sons par les mains et les pieds que par l'ouïe; qu'ils perçoivent par les voies tactiles des sons composés d'un nombre de vibrations qui ne leur produisent aucune impression appréciable par l'ouïe. Il n’y aurait aucune raison pour que les ondes sonores n’arrivassent pas aussi aisément et aussi complètement pur les solides du tronc et du crâne que par les surfaces tactiles du pied et de la main. La transmission des ondes sonores par les nerfs de la sensibilité générale me parait donc un fait acquis à la science; il mu reste à dire sou utilité dans l'éducation des sourds-muets.
Et d'abord n'v eût-il que les usages vulgaires que font les sourdsmuets de celte porte supplémentaire ouverte aux impressions vibratoires, pour en attester l’utilité, que cela suffirait. Mais il y a d’autres applications d'un ordre plus élevé dont on n’a tiré jusqu’ici qu’un parti très secondaire. Ainsi chez les sourds-muets complètement sourds, la main placée au devant du larynx peut les aider h distinguer les sons et les mots. Chez les sourds-muets qui sont en même temps aveugles, les perceptions tactiles acquièrent un degré d'utilité très élevé. Or il n’est pas absolument rare de rencontrer de ces cas. M. l'abbé Carton , auquel l’art d’instruire les sourdsmuets doit tant, est parvenu ainsi a développer à un degré remarquable I intelligence d'une pauvre lillc sourde-muette et aveugle couliée à ses soins (1).
Le fait de la transmission d’une partie du son par les nerfs de la sensibilité tactile n'est donc pas douteux , pas plus que son utilité n'est contestable dans la constitution de la méthode générale a employer pour l'éducation physique et morale des sourds-muets.
Je ne voudrais pas agrandir démesurément la tâche que le rap-
(l) Voyez YHistoire d'Anna ou l'Âvevgle sourde-muette de l'Institut des sourds-muets de llruges , par M. l'abbé Carton , directeur de l'Institut des sourds-muets de Bruges, ln-8, 1343.
port de la commission aurait dû remplir. Cependant il est impossible qu’avant à apprécier comparativement les éléments de cette méthode, il ne dût pas chercher à déterminer la relation naturelle de chacun de ces éléments entra eux pour les rapprocher et en déduire la méthode la plus générale, la plus complète et je dirai la plus naturelle qu’on puisse appliquer à l’éducation des sourdsmuets. Ce complément me parait d’autant plus indispensable qu’il est plus simple et j'oserai dire plus facile. Celte méthode, telle que nous la concevons, c’est la réunion de la mimique naturelle avec la lecture sur les lèvres , X articulation , X éducation de l'ouïe et des sensations tactiles. Or, qu'est-ce que la mimique naturelle, sinon une partie de notre langage à tous, celle à l’aide de laquelle nous complétons nos paroles, qui nous sert à mieux ligurer les objets, à mieux rendre nos idées, nos sentiments, celle par laquelle notre éducation maternelle a commencé? Qu’est ce ensuite que la lecture sur les lèvres, sinon un élément presque indispensable et le complément de l’audition chez ceux- là mêmes qui entendent le mieux? Qu’est ce enfin que l’éducation de la parole et de l'ouïe chez ceux qui ne parlent ni u 'entendent , sinon des elforts pour développer chez de malheureux infirmes les rudiments de deux fonctions communes aux autres hommes? De sorte que dans chacune de ses parties comme dans son ensemble, la méthode allemande, ou orale, complétée par les informations de la sensibilité tactile, n’est autre chose que la méthode du langage et de l'éducation de tous les hommes, dans ce quelle a de possible et de praticable chez les sourdsmuets: spécialisée sans doute par le développement de certaines parties en rapport avec les sens qui leur restent, sans cesser d’ôtre la méthode naturelle, c’est-à-dire celle qui est à l’usage de l’homme muni de tous ses sens. Tout ce qui peut rendre cette méthode accessible aux sourds-muets est donc un progrès, et tout ce qui tend à leur en rétrécir l'usage agit donc eu sens contraire.
Telles sont les remarques générales et particulières que j’avais à soumettre à l’Académie sur le rapport et à l'occasion du rapport. Je lui laisse le soin d'apprécier l'usage quelle pourra en faire pour mieux répondre à la mission quelle a reçue du gouvernement.
— M. le Rapporteur réplique que la commission n’a point eu à s’occuper de la question générale de l’éducation et de la cure des sourds-muets, mais de l’appréciation expérimentale des procédés de M. Blancliet, et que c'est volontairement quelle a circonscrit son travail , de manière à répondre avec précision aux questions du ministre. Si l’on veut bien enfin en venir à la discussion de?
DISCÜSSION DO RAPPORT
conclusions, la commission est prête à accepter les modifications qui pourront être jugées utiles et convenables.
Nous plaçons ici la lettre de M. Duricu, parce qu’elle a trait directement à quelques assertions de M. Guérin. C'est une pièce officielle, ayant une importance qui justifie amplement la place que nous lui donnons en quelque sorte par anticipation.
A Monsieur le Président de l'Académie de Médecine, t Monsieur le président.
> Dans la séance du 3 do ce mois, M. le docteur J. Guérin, en appelant l'attention de l'Académie de médecine sur la maison de M. Dubois, où des enfants sourds-muets sont exclusivement instruits par l'articulation et la la lecture sur les lèvres , a annoncé que : ■ Depuis une dizaine d’années , » M. Dubois avait rendu à la société une cinquantaine de sujets , qui tous • conservent les avantages de leur éducation » M. le docteur Guérin demande que l’Académie provoque une enquête spéciale sur ce que sont devenus ces sujets ; enquête • qui serait d'autant plus favorable è la méthode
> de M. Dubois que les commissaires chargés de cette appréciation sont » deux anciens professeurs de l'Institution de Paris. Or, ajoute M. Guérin, i malgré la confiance que peut inspirer leur caractère, on peut, sans leur » faire injure, croire qu’ils no pêcheront pas par un excès de zèle en faveur
> de méthodes opposées à celles qu'ils ont pratiquées toute leur vie, et avec » lesquelles ils se sont faits ce qu'ils sont. »
* Je respecte trop l'Académie , et j'ai une trop juste appréciation de moi-même pour me permettre de me mêler aux savantes théories qui se produisent dans son sein , heureux et honoré de les suivre puur en faire mon profit.
s Mais l'Académie apporte dans cette discussion un tel désir de la vérité, qu'il m a semblé que c'était un devoir pour tous ceux qui, à différents litres , s'occupent des sourds-muets , d'apporter leur témoignage sur les faits . et de rectifier ceux qui pourraient être l'objet d'assertions plus ou moins inexactes.
» Au moment où les propositions de M. le docteur Blanche! et le rapport de la commission de l'Académie appellent la formation d'un établissement spécial chargé d élever des enfants sourds-muets exclusivement par l’articulation et la lecture sur les lèvres , M. le docteur Guérin a observé avec raison que ce qu'on demandait se pratiquait dans la maison de M. Dubois, sous la surveillance même du gouvernement , et que les résultats de cette expérience pouvaient être un des éléments utiles de la question dont s'oc-
cupait l'Académie. La première condition , quand on propose une innovation, est de s'assurer si ce qu'on demande n existe pas déjà.
» Mais peut-être M. le docteur Guérin n'a-t-il pas vu d’assez près et depuis assez longtemps la maison de M. Dubois, pour être bien au courant du tous les détails.
» Ainsi , M. le docteur Guérin est dans l'erreur quand il avance que le soin de surveiller l'expérience qui se Tait dans cet établissement est confiée è deux anciens professeurs de l'Institution de Paris nécessairement contraires en principe à l'articulation et b la lecture sur les lèvres.
» Comme président de la commission gratuite de surveillance de la maison de M. Dubois depuis sa création, je demande à I Académie de médecine la permission de protester auprès d'elle contre une assertion inexactoen fait cl qui, malgré toute l'urbanité de la forme que s'est efforcé d'y apporter M. Guérin, n'en va pas moins à mettre en état de suspicion deux hommes que leur expérience et leurs travaux spéciaux , leur esprit philosophique cl très progressif, placent au premier rang des instituteurs de sourds-muets.
> La commission de surveillance de la maison Dubois , dans laquelle se poursuit depuis plusieurs années, aux frais de l'État, l'expérience d'une éducation de sourds-muets faite exclusivement par l’articulation et la lecture sur les lèvres , est composée de manière qu'il serait difficile de lui supposer peu d'intérêt et de bienveillance pour la maison qu'elle surveille- Elle a pour président le signataire de celle lettre qui, lorsqu'il était chef de service au ministère de l'intérieur, prit l'initiative de la proposition à la suite de laquelle des enfants furent confiés à Al. Dubois. Elle se compose , en outre , do M . Blanche , aujourd'hui secrétaire général du ministère d'Êlat, ctqui, autrefois, secrétaire général du ministère de l'intérieur, a montré pour cet établissement un intérêt particulier; de M. Ilamelin, avocat du barreBu de Paris , qui s'est spécialement occupé des questions d’éducation de sourds-muets.
s Quant aux deux professeurs auxquels il a été fait allusion , l'un et l'autre sont de ceux qui se sont le plus occupés dans leurs écrits et dans leur enseignement de l'articulation et de la lecture sur les lèvres. M. Vaïsse, encore professeur à l'Institution de Paris, a été chargé précisément assez longtemps de la classe d'articulation ; M. Valade, directeur I onoraire de l'Institution de Bordeaux , a particulièrement formé plus d'un élève à l'usage de la parole cl de la lecture sur les lèvres. Il étair difficile, ce me semble, de choisir des professeurs plus compétents et plus favorables è l'expéricnco.
» Enfin , la commission estimant que des appréciations médicales pouvaient se rencontrer dans les questions qu'elle était appelée a étudier, et ne voulant se prononcer qu'après l'examen le plus sérieux, avait sollicité du mi-
uislre l'adjonction do M. le docteur Ferrus, à la science duquel l'Académie ne s'étonne pas que nous ayons rendu cet hommage.
• Je vous demande pardon do ces longs détails, monsieur le président ; mais la commission que j'ai l'honneur de présider a été, dans la personne de deux de ses membres, l'objet d'une insinuation qu'elle ne peut accepter, et l'Académie voudra bien comprendre l'importance que j'attache à ce que cette rectification lui soit présentée. M. le docieur Guérin, lui-même, m'excusera, j'en suis assuré. Dans les questions soumises par le ministre à l'examen de l'Académie, ne figurait pas, que je sache, celle d'apprécier le personnel et lesservices de la commission de surveillance de la maison Dubois ; et, puisque M. Guérin a pris sur lui de la mettre en cause , il sera bien aise d'étre mis au courant de détails qu'il paralti gnorer.
» Cela dit, je demanderai la permission d'ajouter un mot sur la situation des jeunes élèves que M. Dubois a annoncé à Al. Guérin avoir été rendus à la société au nombre d'environ cinquante.
• Je crains qu'il n'y ait quelque exagération dans ce chiffre.
s Mis, par position, en présence de plusieurs systèmes, j'ai toujours eu à me défendre contre une tendance, assez naturelle d'ailleurs, aux hommes dévoués et convaincus qui s'étaient consacrés à l'étude et A la pratique de ces méthodes, de vouloir enfanter des prodiges. La prétention était de fairo parler ou de faire entendre Ions les sourds-muets indistinctement Mais, depuis Itard, plus d'une déception a donné des démentis malheureusement trop réels à ces prévisions.
> Les faits déjà acquis, même sur uno échelle restreinte, sont cependant d une importance extrême, et suffisent bien sans qu’on les exagère.
> Il est certain, pour ce qui concerne l’articulation et la lecture sur les lèvres, que de nombreux exemples démontrent aujourd'hui la possibilité d'instruire par cetlo méthode des enfants qui pourront entrer ainsi d’une manière assez satisfaisante en communication directe avec les parlants. La maison Dubois en produit, et l'on peut y en voir plusieurs qui sont déjà , ou seront bientôt, dans celte heureuse condition. L'Institution impériale de Paris, et d'autres Institutions en France, bien que l'expérieuce n'y soit pas faite d'une façon aussi exclusive que dans la maison Dubois, offrent également des sujets remarquables sous le rapport de 1 articulation et de la lecture sur les lèvres.
i> Mais ces résultats favorables ne se sont guère remarqués , il faut lo reconnaître, que chez les enfants qui ont entendu et parlé pendant quelques années de leur vie, ou bien chez de rares sujets très intelligents, et chez qui cetlo intelligence même supplée au défaut de l'organe.
» Sjus ce rapport, des progrès réels paraissent accomplis, et l'éluda que fait aujourd hui avec tant de soin l'Académie de médeciue, les rendra plus sensibles en les constatant scientifiquement.
DE LA GUÉRISON bK LA SL'RDI-MUTItÊ.
» Il serait surtout bien R désirer que les recherches auxquelles se livre l’Académie sur la question des sourds-muets pussent avancer la solution du problème cherché dans ces derniers temps par M. Blanchct, comme par !U. le docteur Baudelocque , sur le traitement et la guérison de la maladie tle l'organe auditif, qui est là cause la plus générale du mutisme.
» Mais en attendant que ces diverses méthodes aient été Complètement expérimentées, et alors même que des résultats favorables auront été obtenus sur un certain nombro de sourds-muets , il est & Croire que , pour beaucoup d'entre eux, le système mimique introduit par l’abbé de l'Épée, aidé de l'écriture, sera encore le mieux approprié R la moyenne de l'intelligence et a ta condition du plus grand nombre des sourds-muets. Une administration sage , en favorisant l'étude et la pratique de l'articulation et de la lecture sur les lèvres, en encourageant les efforts tentés pour la guérison ou l'amélioration de l'ouïe chez tous les enfants qu'un classement raisonné aura montrés aptes à ce gehre d'épreuves , gardera une grande place pour lo langage des signes.
• Quoiqu'il en soit, on peut bien augurer de l'avenir d'une question qui intéresse à un si haut degré l'humanité et la science, quand Ort voit tant d'hommes éminents , au sein de l'Académie de médecine, ÿ consacrer tant d’ardeur et de dévouement
» Agréex, monsieur le président, l'assurance de ma liante considération.
> E. DcniF.o,
» Président de la commission gratuite de surveillance de la maison de sourde-muets dirigée par M. Dubois, dis. »
*^-M. Bégin : Messieurs, la question qui nous occupe s'étend et acquiert plus d’importance, fl mesure que ltt discussion met en relief ses différents aspects. Limitée d’abord à quelques réponses assez simples à adresser à M. le ministre de l’intérieur, de l’agriculture et du cuinmerce, concernant les travaux individuels que vous avez chargé une commission d’exnlniner, elle a pris graduellement la proportion d'un grand problème d'enseignement à résoudre. Derrière les faits particuliers, sur Ih valeur et les Conséquences desquels l'Académie ‘td invitée à se prononcer, s’est glissé le débat, déjà plusieurs lois reproduit , de la supériorité relali ve des méthodes employées pour l’instruction des sourds-muets. On a vu , ou on a cru voir, qu'il s'agissait d'un changement profond, d’une sorte de révolution à opérer dans le système et dans les procédés traditionnellement suivis, en France, pour développer les facultés intellectuelles et morales de ces infortunés, et pour les mettre en rapport avec les autres parties de la société.
btscrssioK bu rappohî.
sa
Bien qu’au premier abord le jugement qu’elle va porter, pouvant n’étre que provisoire et susceptible de modifications ultérieures, semble ne pas l'engager définitivement, l’Académie comprend cependant toute son importance, et ne se dissimule pas que si l’avis qui lui est demandé par M. le ministre ne doit pas rester une lettre morte, la responsabilité des dispositions d’application auxquelles il donnera lieu lui appartiendra en très grande partie.
Cette préoccupation très naturelle, quoique mal définie peut-être, me semble la cause principale de l’hésitation qui suspend , depuis trois ou quatre séances, notre vote sur les Conclusions du rapport. La question, selon moi, n’est pas nettement posée, ou plutôt n’a pas été parfaitement saisie par quelques uns de nos collègues qui l’ont discutée, et de cette confusion est résultée une incertitude correspondante concernant la portée réelle de l’avis que nous allons exprimer. C’est en vue de la ramener il ce que je crois être ses véritables termes, et de préparer, si je suis assez heureux pour y parvenir, la conviction éclairée de l’Académie, que Je lui demande quelques instants d’allenlion. Elle me permettra de reprendre les faits d’un pet! haut.
Depuis les premières années de la seconde moitié du dernier siècle, l’instruction des sourds-muets, inventée par l’abbé de l’Épée, et perfectionnée par son illustre successeur l’abbé Sicard , a pour base fondamentale une mimique soumise a des règles spéciales, et servant tout à la fois aux maîtres pour enseigner, et, en grande partie, aux élèves pour exprimer leur pensée et communiquer avec les autres hommes.
Avant l’abbé de l'Épée, l’instruction des sourds muets, S peine ébauchée, rarement entreprise, et ne produisant que des résultats très incomplets, était donnée principalement à l'aide de la lecture, si je puis ainsi dire, de la parole sur les lèvres du maître, parole qu’on exerçait l’élève è imiter, et qui devenait pour lui l’instrument de ses communications extérieures.
Dans plusieurs contrées de l’Europe, les instituteurs des sourdsmuets sont restés fidèles à celte seconde méthode, et lui attribuent une supériorité que notre enseignement officiel , dans les deux écoles impériales de Paris et de Bordeaux , lui conteste è son tour.
D serait hors de propos de revenir sur la discussion des avantages et des inconvénients attachés à chacune des deux méthodes indiquées, que quelques personnes prétendent susceptibles d’être associées, mais (pii sont formellement exclusives dans la pratique ; les élèves s'attachent toujours, par la suite, a l'un on à l’autre des deux langages mimique ou parlé, qui leur a été spécialement enseigné,
mais revenant plus volontiers au premier, qui leur est plus naturel et plus facile.
La médecine n'a participé en rien à l'institution de l'une ni de l’autre de ces méthodes, et reste encore à peu près étrangère à leur emploi. On comprend qu’il dut en être ainsi, alors que la surdimutité était considérée comme le résultat d’une imperfection originelle d’organisation , ou d’une atteinte postérieurement portée aux organes de la perception auditive ; en d'autres termes, un état morbide toujours identique à lui-méme et de sa nature irrémédiable. Mais aujourd’hui , les conquêtes modernes de la science, l’étude qu’elle a faite des variétés nombreuses des lésions dont la surdimutité, cougéuialeou acquise, peut être la conséquence, cette confusion ne saurait plus être maintenue. Il faut absolument établir entre les sourds-muets, d’après des procédés de diagnostic précis, déjà employés avec succès et que le temps perfectionnera, des catégories qui permettent de les soumettre au mode de traitement ou d’instruction indiqués pour chacune d’elles. Continuer a les soumettre tous, indistinctement, à un même système d'éducation quel qu'il soit, et surtout à relui qui a pour effet d'achever de mutiler ceux qui ne le sont qu a demi , en eir.içaut chez eux les restes de sensibilité qu’on pourrait développer, serait persister aveuglément dans des idées surannées, aussi contraires aux intérêts de l'humanité, qu’injustifiables, scientifiquement , dans l’état actuel de nos connaissances (1).
Le problème aujourd’hui posé est donc complexe. D’une part , au point de vue de l'éducation générale des sourds-muets, la supériorité de la méthode mimique telle que l’appliquent en France Ifs écoles de l’État, est remise en question, comparativement a la méthode vocale, prédominante à l’étranger, et adoptée chez nous dans plusieurs institutions particulières. D’autre part, on se demande si tous les sourds-muets sont définitivement incurables, et si quelques uns d'entre eux ne pourraient pas être guéris de leur surdité,
(I) Ce paragraphe tout entier semble l'expression de la raison ellemême. Personne ne s'inscrira contre de tels sentiments, et cependant il y a là plutôt une utopie qu’une réalité. S'il s'agissait d’autre chose que do sourds-muets, rien ne serait plus simple , plus facile , plus régulier. Mais appliquez ccs principes à nos entants , reçus dans l'institution après la preuve certaine de l’abolition de l’ouïe, quand la surdi-mutité est dûment constatée, cela n’a plus la même valeur , la même portée. L'infirmité qui produit le mutisme plus ou moins complet n'est plus curable dans le sens vulgaire des maladies habituelles. P. M.
DISCTSSION DO RAPrORT. 85
et ramenés, par suite, aux conditions des enfants entendants et parlants.
F.n ce qui concerne la première question, celle de la meilleure méthode a suivre pour instruire des sourds en leur conservant leur surdité, je tue réruse complètement, non que je ne sois porté à croire que la méthode orale ne soit préférable à l’autre, quant au moyen de communication qu’elle donne au sourd-muet, sans lui être inférieure (à raison des améliorations qu’elle a reçues) comme instrument de développement intellectuel, mais parce qu’il me manque, pour me décider et m’autoriser à donner un avis au mim&lre, une connaissance pratique suffisante du mécanisme des procédés employés, et surtout de la valeur tles résultats obtenus. J'ai parcouru, en grande partie du moins, ce qui a été publié des deux côtés; mais, sans exagérer ce sentiment, je me défie des éloges que les intéressés se prodiguent si facilement, et je n’accepte leurs panégyriques que sous le bénéfice d’une vérification exacte (1).
Je ne ferai, au sujet de nos écoles, qu’une réflexion, c’est que je crois y apercevoir un esprit intérieur de routine et une sorte d'arbitraire nuisible à leurs progrès. J ai lu avec une surprise douloureuse, dans une lettre qui nous a été distribuée mardi dernier, que la classe d articulation, fondée par liant, avait pu êire instituée, délaissée ensuite, et enfin reprise ; qu'un directeur avait, à une certaine époque, substitué à la méthode mimique la méthode vocale, abandonnée à son tour peu de temps après, à raison des difficultés que souleva son application, et, dit-on, de la faiblesse de ses résultats. J'apprends, d’autre part, que le gymnase, si utile pour des enfants dont la poitrine est souvent resserrée, après avoir été installé, n'existe plus par l'effet de la vétusté, et faute d'entretien (2). Je me demande enfin si certains procédés d'instruction, employés dans des institutions particulières avec des avantages qui paraissent con-
(I) Cette réserve de bon goût est loin de convenir à tout le monde. Li, en effet , se trouve ce point obscur , la chose cachée aux personnes qui n'onl pas fait une étude spéciale de ces matières difficiles, mais la aussi se rencontre le plus puissant stimulant de la curiosité des amateurs de choses nouvelles. Or , comment résister à cet attrait , quel moyen de renoncer h explorer ces régions inconnues? La suite de cette discussion prouvera surabondamment combien il était difficile do résistera celte tentation. P. M.
(3) Il y a la quelques inexactitudes de fait. M Bégin connaît trop bien l'administration, les exigences du budget, pour s'étonner de ces choses. Le gymnase est remis à neuf et en pleine activité. P. M.
86 DE LA Gl’BBlSOX DE LA S0BDI-MIT1TÉ.
States, ont été sérieusement examinés, et sont écartés en parfaite
connaissance de cause.
Ces faits me suggèrent la pensée d'émettre le vœu qu’un conseil de perfectionnement soit créé pour les deux institutions de sourdsmuets qui dépendent du gouvernement, à l'instar de celui qui a élevé ut qui maintient notre Ecole polytechnique au premier rang parmi les établissements d'instruction. Ce conseil, composé d’éléments puisés dans l'Académie des sciences morales et politiques, remplaçant ici l'Académie des sciences, dans la médecine et dans le professorat, imprimerait à l'enseignement des sourds-muets, dans toutes ses parties, une direction progressive, toujours eu rapport avec i'état de la science. C’est, a mou sens, le seul moyen de donner à nos deux écoles officielles le caractère qui semble leur appartenir de droit, d'écoles modèles pouvant et devant servir d’exemple aux autres établissements du même genre, par la conservation et le perfectionnement des saines traditions comme par la pratique des procédés nouveaux, avec toutes les conditions susceptibles d'en constater certainement la valeur et d’en assurer le succès (1).
. Je reviens à la seconde partie de la question telle que je l’ai posée, la seule, selon moi, qui ail un caractère réellement médical et pour la solution de laquelle cette Académie soit parfaitement compétente : à savoir la guérison de la surdi-mutité et les moyens à employer pour l'obtenir. Itard a ouvert la route à suivre et signalé tout à la fuis les principales difficultés qu'elle présente, et les moyens de les surmonter-, il n’a pas été moins créateur que l’abbi de l’Épée, et l'histoire associera son nom à celui de ce premier bienfaiteur des sourds-muets. Ce que voulut Itard, ce qu'il obtint sur une petite échelle, sans autres secours que sa merveilleuse sagacité,
(I) Tout le monde , même à 1 Institut impérial de Paris . applaudira à celte mesure, dont l'initiative fera honneur à M. Bégin. Il y a bien dans notre Institut, un» commission administrative chargée de soins analogues, s'occupant non seulement des intérêts matériels de la maison , mais do la matière de l'enseignement, présidant aux examens, donnant des brevets de capacité dans l'enseignement mimique, et répondant aux demandes de l'administration supérieure à propos de méthodes nouvelles ; ce conseil a déjà donné des avis motivés sur les prétendues inventions de M. Blanchot, et, chose à noter, ses conclusions ne diluèrent pus de celles que I Académie a votées dans la dernière séance consacrée à ce débat, mais enfin , une réunion d'hommes plus spéciaux no pourra qu'ajouter à I aplorité des décisions à intervenir sur les méthodes dïuetruclion les plus utiles aux sourdsmuets. I*. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
sa persévérance infatigable et son dévouement à l’humanité, d’habiles successeurs, parmi lesquels je me plais à citer notre honorable confrère M. Deleau, l’ont poursuivi avec un succès qui ne permet plus l’indifférence ou le doute.
La question pour nous, la véritable question médicalo, n’est pas, je le répète, de faire parler de* sourds, en leur conservant leur surdité. Quelque opinion que l’on adopte, concernant les avantages ou l’inutilité de cette addition à la mimique, la médecine n’a presque rien à y voir, si ce n’est au point de vue de l'hygiène et de l’action salutaire que l’exercice de la parole peut produire sur l’ap ■ pareil respiratoire, chez des sujets qui ont généralement le thorax étroit, l’haleine courte, et de manifestes dispositions aux affections tuberculeuses (1).
Ce que nous avons à examiner, c'est la possibilité de rétablir le sens de l’ouïe à un degré suffisant pour que le sourd entende parler les autres, s'entende lui-môme, et puisse, par suite, entrer en communication orale parfaite avec la société.
Ici se présente, dès lè début, une difficulté assez sérieuse : c’est tout simplement qu'on a nié la possibilité de cette guérison de la surdi-mutité, ou du moins ses résultats utiles pour l'infortuné sur qui elle a été opérée. Cette fin de non-recevoir est fondée sur deux motifs : 1“ l'étal des organes du sourd-ipuet, non pas tant en ce qui concerne l’oreille et le larynx, qu’en ce qu'il a perdu l'aptitude intellectuelle à se servir de la parole; 7° le fait d’expérience qui constate, assure-t-on, que l'audition et l’expression vocale ne sont aux sourds-muets de presque aucune utilité, les plus avancés d’entre eux, sous ce double rapport, n'arrivant jamais qu’à soutenir des conversations sur les idées les plus simples et les plus matérielles, et redevenant à l'instant sourds-muets dès qu’on arrive à se servir d’expressions qui ne leur sont plus aussi familières (2).
Ces observations doivent être examinées d'autant plus sérieusement que, si elles étaient fondées, il n’y aurait pas lieu à passer outre.
On doit se demander d’abord si cette prétendue perte de la faculté instinctive de faire usage de la parole n’est pas une simple supposi-
(1) Ces assertions nu sont pas fondées, les sourds-muets £;us tous ces
rapports, ne diffèrent pas des autres enfants ; quinze ann&ç de pratique médicale au milieu d’eux m'ont convaincu que ces idées théoriques n'ont aucun fondement réel. P. M.
(2) Magendie, Complet reniât Je l'Academie Jet sciencet, premier sanies Ire t8H , p. 1 071 .
lion. Pourquoi l'instinct d’imitation serait-il plus affaibli chez le sourd-muet que chez les autres enfants du même âge? Il n’est pas douteux que lorsque la surdi- mutité, eongéniale ou survenue pendant la première enfance, est produite par des lésions iutra crâniennes, certaines facultés ne puissent recevoir, et ne reçoivent fréquemment , en effet, des atteintes qui peuvent aller jusqu’à l'idmtie (1); mais lorsque l’altération est bornée àdifférenles parties de l’appareil auditif proprement dit, rien ne saurait justifier cette assertion que, la maladie étant guérie, les conséquences de la guérison ne pourront être obtenues (2).
Si l’expérience parait affirmer qu'il n’en est pas ainsi, c’est qu’elle n’est pas exactement interprétée, et que les personnes qui l’invoquent négligent de tenir compte des conditions les plus essentielles des faits observés.
Lorsqu'un sens n’a jamais fonctionné, ou lorsque ses fonctions ont été abolies avant qu'il ait fourni des notions durables, il est toujours fort difficile de rétablir son action et de déshabituer le sujet de se servit des autres sens et des instruments supplémentaires d'activité qu'il employait, et qui jusque là ont suffi à ses besoins. Ce phénomène ne se produit pas seulement pour l'oreille et la parole, mais pour l’œil et les conséquences de la vision, dont le mécanisme est bien plus simple. Dupuytren rapporte le fait d'une jeune fille de six ans, nveuglcde naissance, qui remplaçait avec une admirable perfection la vue qui lui manquait par l’odorat, l’ouïe et surtout par le toucher. Opérée avec succès de la cataracte, elle semblait, sinon immédiatement, du moins en assez peu de temps, devoir se servir spontanément de l'organe qui lui était rendu. Il n'en fut rien : elle continuait obstinément à ne se guider qu a l’aide des sens qu'elle avait l'habitude d'employer. Il fallut, pour l'obliger à regarder, lui lier d'abord les mains derrière le dos, puis lui fermer les oreilles; et ce n’est qu'après plusieurs mois qu elle put mesurer les distances, distinguer les formes, se guider sans se heuter. Elle avait la manie de ne pas nommer les objets qu’on lui montrait, bien qu'elle connût leur usage et qu'elle répétât même
(t) Sans aller jusque-là, le sourd-muet devient le plus souvent inhabile à celte imitation, et c'est là ce qui caractérise plus spécialement son inGr-
miié. P- M.
(i) Sans doute , mais cette maladie ne se se guérit pas , ou du moins le peu de changement favorable obtenu ne suffit pas pour rendre à I instant la précieuse faculté de saisir la parole, d'en comprendre la valeur, et du pouvoir s'en servir. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
leurs noms lorsqu’elle était seule. Pour corriger cette sorte de paresse intellectuelle, Dupuytren ordonna de ne lui donner d’aliments ou d'autres choses nécessaires ou agréables, que lorsqu’elle les demanderait par leurs noms. Des cas du môme genre se sont reproduits plusieurs ibis à la clinique de ce grand maître.
Même à l’état normal , chez les enfants bien organisés, l’éducation des sens, l’instruction donnée par leur intermédiaire, aussi bien que les différents modes d’expression des idées, loin d’ôtre choses aussi faciles, aussi naturelles, pour ainsi dire, que l'affirment certaines personnes, exigent, chez ceux qui enseignent, beaucoup de patience et d'habileté, et ne s’achètent, pour ceux qui apprennent, qu'au prix de beaucoup de fatigues et d’ennuis. Comment s’étonner qu’une pareille tâche soit diflicile, lorsqu’elle doit s'accomplir sur des enfants ou même des adolescents dont il s’agit de réformer toutes les habitudes , et que leur infirmité même rend moins aptes , soit à comprendre les leçons qui leur sont données, soit à sentir l’importance d’organes et de moyens d'expression dont ils se sont fort bien passés jusque-là?
Les sceptiques obstinés qui poursuivent de leur incrédulité le traitement curatif des sourds-muets, s’appuient incessamment, sans vouloir les expliquer, sur les insuccès ou sur le peu d’importance des résultats obtenus. Mais, malgré l'insuffisance et le complet oubli des soins consécutifs indispensables pour assurer les conséquences de la guérison, n’existe l-il donc aucun exemple de progrès rapides et de facultés définitivement reconquises à la suite de celle-ci? Indépendamment du fait authentique, quoique embelli probablement dans ses détails, rapporté par Félibien, et consigné dans l 'Histoire de l' Academie des Sciences, pour 17U2, d’un jeune homme de Chartres, dont la surdité s'étant guérie spontanément à la suite d'écoulements d'oreilles, se mit tout à coup à parler, après trois ou quatre mois d’audition et d’exercices solitaires de la voix , et ne cessa depuis de se servir de la parole; indépendamment de ce fait, n’en est-il pas un assez grand nombre d’autres, publiés par des praticiens dignes de foi? Itard rapporte l'histoire d’une jeune tille de seize ans, devenue sourde (rendant sa première enfance, et dès lors muette, laquelle ayant recouvré l’ouïe à l'Institution de Bordeaux , par l’effet d’un traitement local externe, oublia, ou plutôt ne voulut plus employer les signes usuels des sourds-muets, et apprit , en moins de six mois, à faire usage de la parole, qu’elle conserva ensuite. Un jeune garçon , de huit a neuf ans, de la même institution , dont l’audition , quoique restée imparfaite, devint cependant suffisante pour qu’il apprit à parler, est resté également en possession
de celle faculté. Ces deux faits ont été vérifiés, d'après Itard , par Coutnuceau, plusieurs années après l'époque où on les avait observés. Les cas qui appartiennent à Itard lui-même, celui entre autres du jeune Dieu, sur qui lut pratiquée, pour la première fois, la perforation delà membrane du tympan; ceux de oes enfants qu’il avait amenés, à force de soins persévérants, et à l'aide de procédés si ingénieux, à entendre, à reproduire les sons, et enfin à faire usage de la parole; ces faits, constatés par des commissaires de cette Académie, aussi bien que d'autres publiés et vérifiés depuis, ne sont-ils pas plus que suffisants pour démontrer, non pas seulement la possibilité de la guérison de certaines surdi-mutités, mais la certitude d’en obtenir des effets durables?
Ou a beaucoup parlé de découragement duns lequel était tombé Itard vers la fin de sa laborieuse carrière; mais que l’on no s'y trompe pas, ce sentiment était bien moins chez lui l'effet du doute ou de la conviction de l’inanitc de ses efforts, que le résultat de l'indifférence avec laquelle ces efforts étaient accueillis , de l'isole- . ment duns lequel on le laissait, et de l'absence du concours qu’il sollicitait comme indispensable pour réussir (1).
Arrivé à ce point de notre délibération , unu dernière considération se présepte à mon esprit : c'est celle du nombre des sourdsmuets à qui pourraient être profitables les bienfaits du traitement difficile et nécessairement prolongé de leur infirmité. Bien que l’administration ne paraisse pus avoir procédé, jusqu’à présent, à un recensement authentique des sourds-muets, on s’accorde généralement à porfer leur nombre à 22 ou à 24,000 environ pour toute la France. D'après les recherches de plusieurs statisticiens modernes, ce chiffre pourrait s'élever même, en France, à 30,000, et à 300,000 pour l'Europe entière. D’autre part, Itard avait établi que la proportion des sourds-muets, susceptibles d’être soumis avec avantage au traitement curatif, et formant les trois premières de ses cinq catégories, pouvait être du dixième approximativement. M. Blanclmt, dont notre honorable et savant rapporteur vous a fait connaîtra les travaux, élève cette proportion au cinquième et môme au quart. En se bornant au nombre le plus faible, ce serait donc pour la France
(t) Cette explication n'est pas tout à fait juste. Itard, devenu un peu hypochondriaque par suite de ses souffrances habituelles et par la dure expérience des choses et des hommes avait abandonné des illusions chères à sa jeunesse. Il voyait mieux à mesure qu'il regardait davantage, il renonçait à des croyances que la réalité venait détruire, il faisait comme nous faisons tous quand l'àgenopsa suffisamment instruits. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
12 à 1,500 individus au moins, que l'arl aurait l’espoir de rendre à la plénitude dn la vie sociale : et si le succès répondait aux espérances que font naître les faits déjà acquis, ce n’est pas à moins de 30,000 pour toute l’Europe que cot admirable résultat pourrait s’étendre.
Une remarque affligeante doit trouver pince ici; o'est que sur les nombres indiqués de sourds-muets qui paraissent exister en France, répartis eu égale proportion à peu près, entre los deux sexes, les deux Institutions de Paris et de Bordeaux n'en reçoivent, d'après un relevé publié par M. Blanclieleu 1852, que 265, dont 187 garçons et 77 tilles. Ce même relevé ne porte pas au delà do 1,621 (953 garçons et 679 filles) le uombre total des sourds-muets admis dans 56 institutions, à recevoir les bénéfices d’une instruc-i tion qui, a tant de litres, serait nécessaire à tous. Il ne faut pas oublier que les deux écoles de l’État sont les plus aptes à recevoir les sourds-muets indigents, et que la surdi-mutilé est eu proportion plus grande dans les classes pauvres que dans les autres.
I.e sy.-tème a mettre eu pratique pour rendre l'audition et l’usage de la parole aux sourds muets, qui sont susceptibles de recevoir ce double bienfait, n'a rien d’exclusif, et peut, sans perturbation considérable, être introduit dans les écoles de l'État. Mais c'est manifestement l'État qui peut, au début, l'appliquef avec le plus d'uvantage, et lui faire produire tout ce qu’il est possible d'en attendre, d'abord, parce qu’il possède le plqs de ressources, et ensuite, par cette autre raison que, pouvant faire appel, ainsi que je l’ai déjà indiqué, au concours des hommes les plus éclairés, sa marche sera plus fcrino, et les progrès devront être plus certains et plus complets.
Il y a certainement dans cette voie nouvelle, si largement ouverte par Itard, une palme de gloire à cueillir, que la Francce pourrait regretter plus tard d'avoir abandonnée à des rivaux, qui viendraient, ainsi qu’on l'a vu tant de fois, la réimporter chez nous, comme étant leur conquête.
Je ne dirai ici de l'enseignement et des soins auxquels devraient, scion moi, être soumis les sourds-muets susceptibles de recouvrer l'ouïe et la parole, que ce qui me semble indispensable pour corroborer ce qui précède, et montrer la simplicité et la facilité d'application des moyens à employer pour atteindre le but.
D'abord, (ous les sourds-muets, admis dans les institutions de l'État, seraient soumis, lors de leur entrée, à un examen minutieux, ayant pour objet : 1 de vérifier, autant que possible, les indications pqrtées sur la fiche de renseignements dont ils sont porteurs,
DE L.\ GUÉRISON DE Li. SURDI-MUTITÉ.
et dont les détails pourront être complétés; 2° de constater leur état physique actuel tant sous le rapport de la constitution et de la sauté générale, que sous celui des dispositions appréciables des différentes parties de l'appareil auditif et vocal; 3° de reconnaître, à l’aide d’épreuves déterminées et combinées à cet effet, leur degré d’aptitude à percevoir les sons, à les produire par la voix, et, approximativement au moins, le développement de l'intelligence ( I).
De ce premier examen, médical et psychologique, dont les détails seraient consignés immédiatement sur un registre, résulterait un premier classement des.ëlèves, dont les uns suivraient la direction générale de renseignement adopté pour les sourds, et les autres seraient, en outre, soumis , selon les cas, aux traitements reconnus applicables à des lésions consistées de l'appareil auditif, ainsi qu'aux exercices méthodiques et gradués de l’audition de la voix.
Les élèves, arrivés à pouvoir entendre la parole et à la reproduire, seraient definitivement séparés des autres et placés dans un quartier distinct, n'ayant plus de communication avec les sourds. Là, ils continueraient les gymnastiques auriculaire et vocale ; la parole serait le moyen de communication exclusivement en usage ; aucune chose, de quelque nature qu’elle puisse être, ne serait donnée pour satisfaction de besoins ou pour tout autre motif, qu'autant quelle serait demandée par son nom ; on pourrait même, s'il était nécessaire, empêcher l’usage de la mimique en attachant les bras, ou en couvrant en partie les yeux avec des bandeaux.
Pendant les exercices d'instruction, pour faciliter les rapports du maître avec certains élèves, ou avec des classes entières, et ceux des élèves entre eux, il serait possible d’armer le premier d'instruments de renforcement de la voix, et de munir les secondes de cornets propres à réunir et à concentrer les vibrations sonores. Bien entendu que ces instruments devraient être affaiblis et enfin supprimés, à mesure que l'audition ferait des progrès.
Pour compléter ces indications très succinctes, j’ajouterai que,
(!) Une grande partie de ce programme s'exécute chaque année à la rentrée des élèves. Les nouveaux sont examinés avec soin, on constate tout ce qu'il est possible de constater de prime abord, mais il fautdu temps pour apprécier la plupart des conditions essentielles qui constituent la manière dètre de ces enfants; plusieurs de ces particularités ne sont saisissables que par le professeur chargé de la première classe ou par les maîtres d études auxquels est confiée la surveillance permanente des élèves.