‹ De la guerison de la surdimutite et de l'education des sourdsmuets expose de la discussion qui a eu lieu a l'Academie imperiale de Medicine; avec notes critiques, reflexions, additions, et un resume generalChapitre 14 sur 29 · PM · texte numérisé non relu

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DISCUSSION DU RAPPORT

dans l'intérêt des élèves, il pourrait être avantageux, dès que l’audition et la parole seront suffisamment développées, de les placer dans quelque établissement affecté à l’instruction des enfants parlants , soit lycée de l'Etat, soit institution religieuse ou privée, dout les 'chefs seraient honorés, et s’empresseraient de les recevoir sans aucune vue de bénéfice à faire sur eux.

Je ne présente ces idées que pour donner un aperçu de la route qu’il serait possible de suivre, et, par conséquent, pour appuyer les conclusions du rapport que vous avez entendu, avec cette restriction toutefois que, sans indiquer au ministre aucun procédé à adopter de préférence, l’Académie se bornera à poser le principe de la nécessité de pourvoir au traitement curatif des sourds-muets, en l’invitant à charger une commission de coordonner les moyens qu’elle jugera les plus efficaces pour y réussir, et de réglementer leur emploi dont la surveillance et la direction lui resteront confiées (1).

— U. Bousquet : S’il est vrai, et qui en pourrait douter? que le sourd-muet ne parle pas parce qu’il u’entend pas, il est clair que, pour le faire parler, il faut le faire entendre ; tout est là : et tout ce qu’on fera en dehors de celte vue si simple n'aura que des résultats insignifiants ou incomplets.

Si vous lui rendez l’ouïe, ne vous inquiétez pas du reste; il rentre par cela même dans la vie commune, il parlera de lui-même, et il n’a que faire de la pédagogie ; mais si vous le laissez avec son infirmité, il faut lui donner au plus vite un maître, un précepteur qui l’élève et lui enseigne à se passer du sens que la nature lui a refusé.

11 y a trois enseignements, trois systèmes d’éducation pour les sourds-muets.

En France, le langage des signes avait prévalu sur tous les autres jusqu'au commencement de ce siècle.

L'abbé de l’Épée, et son digne continuateur, l’abhé Sicard, convaincus que le sourd-muet devait trouver dans le signe mimique

(tj Ainsi que nous l'avons déjà dit, il y a dans cette allocution de l'honorable M. Bégin des sentiments qui peignent tout à la fois sa philanthropie et sa sagacité : mais on y trouve aussi la preuve d'une illusion qui, pour être généreuse, n'cn est pas plus applicable. M. Bégin s'appuie toujours sur un fait plus que douteux, la possibilité de guérir la surdité des enfants reçus comme sourds-muets dans notre maison; or, c’est là ce qu'il faudrait démontrer, c'est U que glt la difficulté capitale, c'est là le point essentiel. L'expérience a trop prouvé qu'on n'arrive à rien par cette voie, et que les sourds-muets guéris nélaienl pas des sourds-muets. P. M.

tons les secours que le parlant trouve dans le signe vocal, avaient peu d'intérêt à le faire parler; ils n'avaient qu’un but dans leur enseignement, c'était de suppléer la parole par le langage des signes ; et il est vrai de dire que cette éducation avait produit d'assez bons résultats entre leurs mains pour perpétuer l'illusion.

Néanmoins leurs successeurs ne s’en contentent plus: ils croient qu’on peut mieux faire pour les sourds-muets et les rapprocher des parlants. Leur prétention ne va pas encore à les Cuire entendre* mais à les faire parler, sans les faire entendre, par l’imitation mécanique des mouvements des organes vocaux. La vue vient, dans ce cas, au secours de l’ouïe, et aspire sinon à la remplacer, du moins à la suppléer jusqu'à un certain point : c’est un appel de l’oreille à tous les autres sens.

C’est cette méthode , c'est l’art d’imiter l’articulation et de lire sur les lèvres qu’enseignaient nu xv* siècle les instituteurs espagnols , nos premiers maitres dans l’art d’élever les sourds-muets ; mais on dit qu’ils n’en comprirent pas toute l’iBI portail ce, puisqu’elle a été abandonnée pendant si longtemps; il faut bien croire qu’cllene fut pas trouvée aussi utile qu’elle le parait aujourd'hui, qu’on veut y revenir. D’ordinaire les bonnes pratiques ne se perdent pas , surtout quand on n'n rien de mieux à leur substituer. Pour moi, je vois de grandes difficultés dans l’exécution.

Premièrement, il s’en faut de beaucoup que tous les sourds-muets se prêtent également à ces pénibles exercices. Ceux-là mêmes qui y réussissent, et ils sont en petit nombre, se font comprendre difficilement. C’est que, comme l’a fort bien ditM. Itonnafont, pour parler il faut s’entendre : la voix ne peut pas se passer du contrôle de l'oreille. Et d’autre part, pour lire sur les lèvres , il ne suffit pas à l'œil de suivre les mouvements apparents des organes vocaux , il faudrait voir aussi ce qui se passe dans l'intérieur de la bouche : or comment la vue pourrait-elle pénétrer jusque-là? Aussi la méthode de l’articulation, dont ou est si épris aujourd'hui en Belgique et en Allemagne, ne donne-t-cllcquc des succès fort imparfaits et en petit nombre. Sur trente-trois élèves dont se compose i institution de Cmuml , mademoiselle Morel n’en a trouvé que deux ou trois qui parlaient bien ; tous les autres étaient inintelligibles ou articulaient si péniblement et avec de telles contorsions, que c'était un spectacle horrible à voir. Et M. l’abbé Carton, l'habile directeur de Bruges, affirme que ci s proportions sont celles qu’il a trouvées dans les autres institutions, une seule exceptée, où l'on n'admet que des élèves de choix.

Enfin on a voulu aller encore plus loin. Ou a compris que toutes

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ces inventions ne sont , après tout , que des moyens détournés , des ruses de l'art pour donner le change à la nature; et d’essai en essai, d'espérance en espérance , on a fini par se persuader qu’il n’était pas impossible de réintégrer le sourd-muet dans la plénitude do ses sens.

Cette idée appartient il M. Itard. Conduit par l'analogie, il se persuada que, de môme qu’on fortifie les membres par le mouvement, de même aussi on fortifierait l’oreille par l’exercice de l’audition.’ CVst ce qu'il a appelé l 'éducation physiologique de l'oreillè.

M. Itard entra dans cette nouvelle voie dès 1805 : ici les dates sont importantes à noter pour lui conserver une gloire qu'on a voulu lui ravir. Et ce notait pas une de ces idées vagues et fugitives comme il en passe taut par la tête des esprits inventifs ; il a travaillé trente ans à faire introduire la culture île l’oreille parmi lessourdsinuets ; et pour perpétuer sa méthode après lui, il a fondé, par son testament, une dusse particulière toute consacrée à l’instruction des sourds-muets par Ih parole et par l’écriture.

M. Blancltet s'est associé à M. Itard en marchant sur ses traces : c est là son mérite : son erreur serait de croire que, pour avoir substitué des bruits à d'autres bruits, l’usage de la cloche ou du tambour à l’usage des acoumètres, du monocorde, il a créé une nouvelle méthode, il a posé de nouveaux principes. Ce sont là, si l’on veut, des modifications heureuses, mais c’est toujours le môme enseignement au fond. A cet égard je partage en tout point l’opinion deM. Guéneau deMussy, si bon juge en pareille matière et en beaucoup d’autres.

A la différence près des instruments employés à exciter le sens auditif et à mesurer les progrès de l’audition, la conformité est parlaite. De même que M. Dard, M. Manchet ne croit pas que tous les sourds-muets soient appelés à profiter des bienfaits de la méthode. Le nombre des élus est le plus petit, et, chose digne de remarque, la proportion qu’il indique est justement celle qu’avait trouvée M. Itard avec des instruments plus imparfaits. La sagacité de l’artiste avait suppléé à l'impcrli-ction des procédés. On exclut d’abord tous les sourds-muets dont l’oreille est fermée à tous les bruits. Ceux-là la méthode ne s'en occupe que pour les condamner et leur éter toute espérance ; elle ne cousent à s’exercer que sur ceux auxquels il reste encore quelque degré d’audition, et plus il en reste plus elle espère.

Au surplus, en restituant à M. Itard une méthodoqui lui appartient, je ne m'en dissimule pas les défaut». Il est trop clair que, pour rendre l’ouïe aux sourds-muets, il faudrait atteindre aux cau-

ses qui les en ont privés. l)e même que ia cécité, la copliose n'est que le signe apparent d'une lésion cachée et profonde, et cette lésion lie varie pas moins daus la surdité de naissance que dans la surdité accidentelle. Une des plus communes est, a ce qu'il paraît, le tubercule; et comme, suivant la judicieuse remarque de M. Louis, quand il y a des tubercules dans un organe quelconque, il est bien rare qu'il n y en ait pas dans le poumon, on comprend pourquoi tant de sourds-muets meurent de phthisie.

Il ne peut entrer dans le dessein de cette note de parcourir toutes les lésions congénitales ou acquises qui peuvent entraîner la surdité et l'abolition de la parole ; nous remarquerons seulement que quoiqu'elles contiennent le secret de cette double infirmité, personne ne s'en est occupé, ni M. Itard, ni M. Deleau, ni M. Blancliet. L’art a désespéré d'atteindre jusque-là ; mais alors, qu’il se console de ses défaites. Quand on se résout a ne s'attaquer qu a l'effet, tout ce qu’on peut espérer, c’est de soulager, c'est d’améliorer; mais de guérir, jamais! Et cependant, veuillez le remarquer encore, on ne court qu’après les victoires les plus faciles. Le sourd qui n’entend rien est abandonné sans pitié ; on n’a de sollicitude que pour le demi-sourd. On s’empare de ce qui lui reste d'audition, et pour l'améliorer, on n'a rien imaginé de mieux que d’assaillir l'oreille des bruits les plus répétés.

Tout ce que l’oreille peut gagner à cet exercice, elle l’obtient bientôt, mais elle le perd avec la même facilité. Les premiers effets de cette éducation sont généralement heureux cl prompts. Les parents, faciles à s’abuser, y voient d'abord le présage d’une guérison complète et prochaine. On dit même qu'une société illustre y a été trompée ! Mais bientôt cette amélioration s'arrête, et comme l’oreille ne parvient jamais à saisir les intonations, les modulations de la voix, la parole reste toujours bornée, rude, sans expression. Les demi-sourds sont toujours des demi-muets; ils parlent, mais ils ne conversent pas : la conversation est une musique trop délicate pour des organes si grossiers.

Tels étaient les élèves de M. Itard, et il ne s’en cachait pas. Ceux de M. Blanchet seraient-ils plus heureux? Il n’y a pas d’apparence. S’ils le sont, c’est qu’ils ont été mieux choisis, c'est qu'ils entendaient mieux, quand on a commencé leur éducation, de sorte qu'en réalité l'art avait moins à faire. Hors de celte hypothèse, je ne vois qu'illusiou.

Vous parlez sans cesse de rapprocher le sourd-muet des parlants, et vous avez raison ; mais souvenez vous qu’il u'y a qu’un moyen d’opérer ce rapprochement, c’est de lui rendre l'ouïe, assez du

DISCUSSION DU RAPPORT

moins pour qu’il entende la parole sur le ton de la conversation. S’il entend sans trop de difficulté, il parlera sans effort, et il ne lu en coûtera pas de se rapprocher de ceux à qui il pourra se communiquer. Mais si, après tous vos exercices, l'oreille reste toujours plus ou moins dure, s'il n'entend que confusément, avec peine, et de près, n'espérez pas l’attirer dans une société qui n'esl pas la tienne. Plus juste appréciateur de sa position que vous-méme, il s’élo;gneru peu a peu, et retournera de lui -même a ses compagnons d'infortune avec lesquels du moins il se sent plus a l’aise et où son amour-propre n'a rien a souffrir de la comparaison.

Ou a souvent admiré la facilité qu'ont les enfants à apprendre à parler; c'est en effet quelque chose de merveilleux. Et cependant, ils n'ont pas de maître, ou, si l'on veut, ils eu ont autant qu'il y a de parlants. Je veux dire que les paroles à leur adresse ne sont rien en comparaison de celles qui flottent à leurs oreilles; mais ils les saisissent au vol, et les répètent dans l'occasion de manière à vous confondre. S'ils étaient contraints à un nouvel effort d’attention e d'audition à chaque mot nouveau, croyez-vous que leur éducation marcherait si vite? Détrompez-vous. Quand il faut se donner tant de mal pour entendre, on cesse bientôt d'écouter, et la peine d'écouter éteint en conséquence jusqu’au désir de parier.

Et il n’est pas nécessaire pour tomber dans le mutisme d’étre né sans oreilles. L’histoire ne manque pas d’exemples d’enfants doués de tous leurs sens, et qui, ayant perdu tout à coup, et par accident, la faculté d'entendre, se sont promptement déshabitués de la parole, dont cependant ils avaient joui jusqu'à cinq, six et même sept ans.

C’est ici le lieu de placer une réllexiou que je livre à la physiologie. Il n’en est pas de l'ouïe comme des autres sens. Considérez la vue, par exemple : sans doute ses services sont en proportion do son étendue ; mais quelque faible qu’elle soit, elle est encore fort utile. Si elle ne distingue pas les petits objets, elle distingue les gros; si elle ne vous permet pas de lire, elle sert à vous conduire. Et de môme pour l’odorut, le goût, le touche' Mais l’oreille se trouve dans une position toute particulière, et cela a cause de sa liaison avec la parole. Placée à la porte de l’intelligence, elle transmet la parole que la voix répète comme un écho; il y a là un admirable concert, et pour y jouer son rôle, pour y tenir son rang, ellea besoin de toute sa finesse, de toute sa perfection, sinon elle ne sert presque de rien, elle est perdue pour la parole. Comment la bouche pourraitelle répéter ce que l’oreille n’entend pas?

Encore une fois, les élèves de M. Blanchel ont-ils acquis, sous cet habile maître, la faculté d’enlendre au degré dont je parle? Si vous

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répondez par l'affirmative, je vous en félicite; mais croyez-moi. ne tous pressez pns «le conclure; ntteiulez encore; et rappelez-vous que d'ordinaire l'amélioration de l’ouïe ne dure pns. Combien do malheureux sourds-muets, qu'on croyait «voir tendus à lu société parlante, s’en sont retirés d eux-mêmes par la difficulté d'y tenir leur place?

Parlerai-je des précautions ft prendre pour s’assurer dû degré d’audition île vos élèves? Il est trop évident que S’ils sont exercés à lire la parole sur les lèvres, vous ne pouvez éprouver leurs Oreilles qu'a l'insu de leurs yeux t autrement, Vous êtes exposé i prendre lé change. Le sourd lui-tnéme s’y trompe;

Ma remarque paraîtra d'autant plus naturelle tjue, si je suis bien informé, tous les élèves «pli ont passé soUs lés yeux de la commission s'exercent ft la parole dans la classe ti'hriicuMion de la ru# Saint Jacques. Tous apprennent aux leçons d'un maître habile la lecture sur les lèvres. D où l'on voit que, les succès qu'ils Ont obtenus fussent-ils tout ce qu'on dit, il se trouverait deux instituteurs pour se les disputer «»t pour se les partager. Et eh eflH , à cétô de ces élèves; il y en a d'autres qui n'entendent rien, tnai9 ils suivent aussi la classe d’articulation, et l’on assure qu’ils parlent, très mal, jé le suppose; mais enfui, cela suflit pour prouver qu’il n’est pas absolument nécessaire d'entendre pour émettre quelques sons et aèticuler quelques mois.

Par toutes ces considérations, et par d'autres que nous omettons; nous supplions l'Académie de mettre la plus grande réserve dans sa ré|mnse à l'autorité supérieure; ses jugements sont trop graves, ses décisions ont trop de poids pour s’engager légèrement. Qu'elle se rappelle l’exemple de l'Institut, Il y a déjà longtemps, bu médecin, qui a fait une élude particulière des maladies de l’oreille, l’honorable M. Deleau, annonça aussi qu’il faisait entendre les sourds, qu’il faisait parler les muets «le naissance. Il était si sûr de lui et de ses procédés, qu'il feu éei ivil à l'Académie «Ica sciences, s'engageant à la rendre juge et témoin ries prodiges qu’il lui préparait, si elle en voulait faire les frais. L’Académie, riche et généreuse, accepta le dél) tel qu’il lui fut proposé. Cinq sourds-muets furent Choisis et mis en expérience. Elle employa, dit-on, èlhOtlO francs à celte éducation ; et ce ne serait pas trop pour un si grand bienfait I Cependant que sont devenus ees malheureux? Entendent-ils? parlent-ils? S'ils parlent, comment parlent-ils? M. Deleau le sait et nous le dira. Pour moi, tout ce que je sais, c'est qu’un rapport devait être fait, et qu’il ne l’a pas été. La chose en vulHit pourtant bien la peine. Quoi qu’il en soit, cette affaire, dont on Ht grand

btscossrbx do tt.iproRT. 9$

bruit dans le tertips, était tombée dans l'oubli: je ne la rnppellé qu'à regret et pour la Taire Servir d’avertissement; car je prie M. DelcaU de cl-diré qu'il n’y a dans rheS observations rien de per- Sdnitel, rleil d'offensant pour lili ; il a sans doute beaucoup trop présumé de là puissance de son art ; mais cela même lui mérite nos éloges plutôt que notre blfttne.

Après Al. IteléaU est venu M. Dnpolet. Celtli-ci , le nom dit assez , fondait toutes ses espérances sur le magnétisme animal ; toutefois , comme il avait plüs à cœur l'intérét des sourds-muets qtlé le triomphe de ses doctrines, il né dédaigna pris d’en seconder l'elfet par les excitations rie l'ouïe, à la manière d'Itrird et de M. Blnuchet. Il s’essaya sur huit Sou l'ris- muets de son choix. Ou cria d’abord au miracle; c'est toujours ainsi que cela commence; mais l’amélioration s’évanouit encore plus vite qu'elle n 'était venue : c'est toujours ainsi que cela finit. Et pour le coup l’impuissance du magnétisme Tut officiellement constatée dans un rapport de la docte compagnie:

Ainsi, messieurs, tout ce que l'on n essayé, tout ce que Ton ri fait jusqu'ici pour rendre l’oüie aux sourds-muets a échoué. M. BlarO cliet ne s'ëst pas laissé rebuter par l'exemple de ses prédécesseurs, il faut le louer dé son courage et de sa persévérance ; il Tout encourager ses efTorts, mais je ne crois pas que le moment soit Venu de proclamer son triomphe (1).

SÉANCE DC 17 BAI 1853- { Suite de la discussion du rapport de il. Piorry.)

M. Bot'virR : Un de nos honorables collègues, qtie nous vénérons tous, pour lequel nous professons tous In plus baille estime, M. Bégin , a dit que ce qui a trait ft la guérison de la surdité était la seule partie réellement médicale de la question tpti nous Occupe. Je ne puis partager cette manière de voir. D'abord j ait point tle rua physiologique, il est clair que le mode d'instruction des sourds-

(t ) L’opinion de M. Bousquet , exprimée avec tant de netteté , do franchise et de talent, rious parait un résumé excellent de tout ce qu'a pri fournirde plus clair l'expérience des hommes les plus compétents en matière d'éducation des sourds-muets. M Bousquet , qui a vécu dans l'intimité d ’ ! lard, de M. llusson, de M. Guéneau de Mussy et des plus habiles professeurs de notre tnaison, exprime avec une parfaite connaissance do cause la seule opinion qui doive prévaloir dans ce débat P. M.

muets est un problème entièrement du ressort de la physiologie; et cela est si vrai , que les professeurs éminents, les savants distingués, qui ont traité ce sujet, ont été forcément conduits, avant tout, à acquérir les connaissances physiologiques qui leur manquaient, et que tout médecin doit posséder. Mais il n'est pas moins évident , au point de vue pathologique et thérapeutique, qu’il n’y a rien de plus médical que les suites de la surdité congéniale, de la surdité de la première enfance, et les moyens d’en prévenir où d’en coriiger les effets funestes par rapport a l’intelligence et a toute l’existence physique et morale des individus ainsi mutilés. A qui donc, je le demande, à qui les malheureuses mères de ces enfants s'adresserontelles, sinon a leur médecin, non seulement poursolliciter la guérison de celle infirmité, mais encore pour en conjurer les suites, si elle est reconnue incurable? Ne perdons pas de vue notre rôle dans la question qui s’agite. Nous sommes réunis en ce moment pour une grande consultation médicale. La mère qui nous invoque, c'est l'administration , mère née des pauvres et des affligés. Les êtres qui éveillent sa sollicitude, ce sont les vingt ou trente mille sourdsmuets de la France, sur le sort desquels elle nous interroge. Heureux si nous nous élevons à la hauteur de cette noble missiou I

Je rappelle les faits.

Le rapport de la commission , dont notre honorable collègue, M. le professeur Piorry, a été l’organe, avait pour objet de répondre à des questions adressées à l'Académie par M. le ministre de l'intérieur. Ces questions portent sur deux points :

1* Sur la possibilité de procurer à certains sourds-muets un degré quelconque d'audition, au moyen du traitement indiqué par M. le docteur Blanchet ;

2* Sur l'avantage qu'il pourrait y avoir à développer plus spécialement, comme le propose M. Blanchet, la faculté d'articuler et, au besoin, de lire la parole sur les lèvres, chez les élèves qui seraient admis au traitement, ainsi que chez d'autres définitivement privés de l’ouïe, mais n’ayanl pas entièrement perdu l’usage de la parole.

I/es conclusions de la commission sont favorables au traitement de M. le docteur Blanchet; elles sont également favorables à sa proposition de modifier le mode d'instruction de l’Institution des sourds-muets, pour les deux catégories d'élèves que je viens de désigner. C'est sur ces conclusions que nous sommes appelés à voter.

Permettez-moi , dans l'examen des motifs qui peuvent éclairer noire vole, de renverser l’ordre des questions, de commencer par

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la question pédagogique, sur laquelle je désire surtout fixer votre attention.

En effet, c’est la question de l’instruction des sourds-muets qui nous est le moins familière; c'est surtout à son sujet que nous avons besoin de nous éclairer mutuellement, et qu’il était difficile à la commission de nous faire partager sur-le-cliamp toutes ses convictions.

Afin de répondre à M. le ministre, sur cette question, avec connaissance de cause, je crois nécessaire, malgré ce qui a été dit jusqu’ici, et peut-être aussi à cause de ce qui a été dit, de se faire d'abord une idée nette de ce qu’est, en général, l'éducation des sourds-muets, de ce qu'elle doit être, et de la valeur des principales variantes qu’elle présente dans la pratique.

L’éducation , au point de vue moral et intellectuel , pourrait être définie, dans le langage figuré des élèves de l’abbé Sicard, la culture de l'esprit et du cœur. Pour le physiologiste, c'est l'art de faire acquérir à l'enfant toutes les notions, tous les sentiments moraux les plus capables de préparer son bonheur à venir.

If éducation, pour atteindre ce but, dispose de trois moyens, qui sont :

1* L’exercice de l'intelligence et des facultés affectives, ou de la pensée et du sentiment moral de l'enfant;

2“ Sa contemplation du monde extérieur, l'intuition directe, par ses sens, de tout ce qui existe ou se passe autour de lui;

3" Sa communication avec ses semblables, et la connaissance qu’elle lui donne de leurs pensées, de leur notions, de leurs sentiments.

Le premier moyen, l'exercice des facultés morales et intellectuelles, ne peut être employé que par l’intermédiaire des deux autres; car, en nous renfermant dans le cercle de la pédagogie, nous n'avons pas de moyen direct d'exciter faction cérébrale.

La contemplation du monde extérieur est provoquée, chez le sourd-muet, de la même manière que chez l'entendant; elle ne diffère, dans le premier, qu’en ce qu’il a un sens de moins pour l’exercer, et qu’il se trouve dans la nécessité d'y suppléer par ceux qui lui restent.

La difficulté de la communication du sourd-muet avec ses semblables, et réciproquement, est ce qui le distingue essentiellement de l'enfant qui entend, et ce qui donne à son éducation son caractère spécial.

Les communications de cette nature ont lieu de deux manières .

par les signps ou le langage graphiques, et par les signes que j'appellerai organiques, par ce qu'ils sont le produit immédiat de l'action des organes.

La communication graphique, applicable au sourd-muet, comme à celui qui unleiql, se l'ait à l’aide de la lecture, de l'écriture et du dessin. ,

La représentation graphique des mots constitue le principal moyen (1 éducation, dans la surdi-ipptilé. Le squrtl-muel qqj sait lire et écrire est en état, non seulement de eonyerscr, par cette voie, avec tous les hommes t)e son pays qui possèdent les mêmes notions, mais encore de comprendre scs maîtres, il étudier sep| sans maill e, et de parcourir |p vaste champ i]es connaissances humaines, même les plus élevées. Qu so rappelle çe jeune de Vigan, sourdmuet, qui, en 1843, étonna une commission académique, dont M. Cauchy était rapporteur, par ses connaissances étendues, ac- quises presque sans maître, en physique, en chimie, en astronomie, eq botanique, en mathématiques, y compris le calcul différentiel et iqlégral.

On peut dire que les autres procédés d’éducation du sourd-muet ont pour premier Lut de l'amener à lire et à écrire facilement et correctement sa langue; que la mesure de In perfection qu’il a acquise dans ses exercices est aussi celle du ilegré (l'instruction qu’il a atleint; que le sourd-mpet qui p’y réussit que très imparfaitement doit être, par cela seul, peu éclairé, s| ce p'pst dans les arts manuels, où les notions acquises par l'intuition pi l'imitation qui un dérive, ainsi qqe par le langage organique, peuvent lui suffire.

Les signes du langage organique s’adressent à l’ouïe, à la vue, aq toucher, qu à plusieurs de ces sens à la fuis.

Le sourd-muet np peut faire usage des signes qqi p’affcctent que l’ouïe. Ccpemlapt il est rare que le nerf acoustique spit insensible à toute espèce flp vibration , surtout lorsqu'elle est transmise par les parois du 0rê"ft> corpipe le montrent les recherches, de U. Bopnafont, auquel je laisse |e soin (le faire connaître scs nouvelles observations sur ce point et les applications qu’on en peqf faire au sujet qui nous occupe ; |>ipn que notre collègue u'ait peut-être pas asspf distingué les sensations réellement acoustiques, produites par le diapason , de celles qui ne dérivent que de ta $e»sibj|ité générale.

On n'igiiorp pas que |p son et le bruit s'accompagnent, eu elfet, de mouvements pepceptililes à la yue pu au toucher , d'ébranlements partagés par nos organes et faisant impression sur la settsiftjiité générale, (fe manière à manifester leur présence par. pas sensations

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diverses, à défaut de celle qu'ils produisent sur le sens de l’ouïe. Il n’est pas moins connu que l'on peut tirer un certain parti de ces sensations, pour la vie de reluiion des sourds muets, et votre comr mission vous a rendu compte des fuits curieux observés à cet égard psr M. Blanchet.

il existe trois sortes de langage organique applicables à l'éducation des sourds-muets : la ductylologie, le langage oral et la mimique.

La dactylologie est, comme le dit l'ablié de l'Epée : «ce que font » les écoliers de nos collèges pour converser d'une extrémité de leur i classe à l’autre (1). > Elle consiste à placer successivement les doigts d'une seule main, ou les deux mains, dans une position qui représente plus ou moins exactement la forme de chaque lettre. Tout le monde devine qu’on ligure aisément de celte façon un O, un C, un I, nn L, un V, nn D, etc.; et quant aux lettres plus difficiles à rendre, les conventions y supputent. Au moyen de cet alphabet manuel, on peut épeler tous les mots d'une langue et les rendre sensibles à la vue, comme s’ils étaient écrits sur le papier, avec la différence qu’on n’a jamais devant les yeux que la lettre que l'on figure, la (race des autres ayant disparu à mesure qu'elle s’est produite.

Ce langage manuel, A peine plus rapide que l’écriture, est beaucoup plus lent que la parole, et. par cela même, peu applicable aux communications des sourds-muets entre eux et avec les parlants. 6n a bien tenté de le perfectionner sous ce rapport en attribuant à certaines positions des doigts la valeur de syllabes ou de mots entiers ; mais il en est résulté une telle multiplicité de signes n'ayant plus rien da commun avec l'écriture, que ce procédé ne s’est jamais généralisé. Depuis longtemps la dactylologie n'est plus guère en usage que dans deux circonstances : 1* lorsqu'on veut indiquer à un glève qui ne connaît pas le langage oral la manière d'écrire un mot sans l'écrire soi-même; 2' pour les noms propres qui se rencontrent dans la conversation mimique, quand iis ne sont pas remplacés par une désignation tirée du langage d’expression

Le langage oral doit nous arrêter quelques instants. Son caractère essentiel n’a pas toujours été bien compris. Nous sommes si habitués à ne voir dans la parole que les sons qui frappent notre oreille, que nous ne pouvons facilement en isoler l'action et les mouvements des organes qui les produisent. Or, pour le sourd-

(I) Institution des sourds et muets par la voie des signes méthodiques. Paris. 4776, 4" partie, p. Î6.

muet, c'est uniquement cette action qui constitue le langage oral, soit qu'il la constate chez les autres par la vue et le toucher, soit qu'il la sente eu lui-même au moment où il l'exerce. Lesditférenles positions des lèvres, des arcades dentaires, de la langue, des joues, de la paroi inférieure de la bouche, du larynx, etc. , dans la prononciation de chaque son, positions reconnues par le sourd-muet chez son interlocuteur, perçues par lui au sein de ses propres organes, forment un alphabet labial, ou plutôt oral, une véritable chéilologie ou slomatolugie tout à fait comparable à l’alphabet manuel, à la dactylologie, qui résulte des différentes positions des doigts. Seulement cet alphabet oral frappe moins la vue et offre plus de complication dans les mouvements propres à chaque signe, il est tout à fuit conventionnel et il u'a pas, comme la dactylologie, l'avantage de reproduire les signes de l'écriture. N’oublions pas toutefois que c’est la même langue, que le langage oral n’est qu'une autre manière de représenter les mots, et, jusqu'à un certain point, les mêmes lettres, quand notre orthographe bizarre ne détruit pas l’accord des langues écrite et parlée.

J’ai fait abstraction jusqu’ici du son émis par le larynx dans la voix ordinaire, du souffle de la voix basse fourni par l’appareil respiratoire; mais il va sans dire que la parole n'est obtenue qu’à la condition que l'action des parois thoraciques, dans un cas, l'action de ces parois et des muscles du larynx, dans l’autre, s'ajoutent aux mouvements des diverses parties de l’appareil buccal. Il faut même y joindre l'action du voile du palais, qui détermine la direction du son ou du souffle laryngien vers l'une ou l’autre ouverture extérieure du tuyau vocal.

C'est encore par la vue. le toucher et la perception intérieure de ses propres modifications organiques, que le sou d -muet reconnaît et apprend a exéc ter lui même fous les mouvements des organes respiratoires et vocaux qui coïncident avec ceux de la bouche, pour produire toutes les articulations de la parole. L'cffr t de ces orgHiies sc traduit, en effet, par leurs changements de volume et de situation, par les vibrations dont ils sont le siège, ou qu'ils déterminent dans les parois du tuyau vocal, par l'écoulement de l'air à travers les ouvertures du nez ou de la bouche, écoulement perceptible au tact pour la main placée au devant de ces ouvertures.

Ce sont ces différents indices qui mettent le sourd-muet en état de produire des sons qu’il n'entend pas, mais qu’il sent vibrer dans sa poitrine, et d’acquérir ainsi la voix de la parole articulée, dont il semblait à jamais privé. On est même parvenu à régler ses intonations, si souvent imparfaites, en lui faisant apprécier par le tou-

DISCUSSION DU BâPPOBT. • 105

cher la différence des vibrations de la paroi inférieure de la bouche suivant le ton «tessons vocaux.

On comprend néanmoins quelles difficultés il faut surmonter pour obtenir une grande précision dans ces exercices, avec quelle facilité les articulations qui exigent plus d’effort seront omises dans la prononciation des mots, ou remplacées par d'autres, produites par des mouvements peu differents, et, d’un autre côté, quels obstacles la rapidité de la parole, la profondeur d’une partie de ses organes, apportent à la perception visuelle du langage oral, ou, comme on dit, à la lecture sur les lèvres.

L’habileté du sourd-muet à se servir du langage oral est en rapport :

1* Avec son degré d’intelligence;

2* Avec les rudiments d’audition qu’il conserve;

3° Avec l’état plus ou moins parfait de la vision, et surtout des organes de la parole, sous le rapport de leur conformation et de l'agilité de leurs mouvements ;

4“ Avec l’ancienneté de la surdité, lorsqu’elle n’est pas congéniale, avec l’usage que l’enfant a pu faire de la parole avant de perdre l’ouïe, ainsi qu'avec l'espace de temps pendant lequel il a cessé de parler ;

5° Avec l’âge auquel on a commencé à exercer l’enfant à l’articulation des sons;

6" Avec le temps et les soins consacrés ?> cet exercice, l’attention et la bonne volonté qu'y a apportées l'élève, l’étendue et la fréquence de ses relations avec les parlants, et le plus ou moins de difficultés qu'il a rencontrées à employer un autre langage;

7° Enfin , avec le degré de connaissance qu'a le sourd-muet des mots et de la langue qu'il doit lire sur la bouche ou qu'il doit luimême articuler.

Chacune de ces influences mériterait d'étre appréciée en particulier; mais leur examen m'entraînerait trop loin dans ce moment. Je dirai seulement (|n'à part l’idiotisme, une mnuvaise conformation ou l'impossibilité d'assouplir dans un âge avancé les organes de la parole; à part l’opiniâtreté de l’élève à se refuser à celle étude, l'existence de lésions pulmonaires ou autres qui l'empêcheraient de supporter les efforts quelle exige, aucune antre circonstance ne s’oppose d'une manière absolue à l'emploi du langage oral. Je n’en excepte pas l’insensibilité presque complète des neris acoustiques, qui, d'après les recherches de notre collègue, M. Bonuafonl, priverait les sourds-muets de la parole, en les empêchant de s'entendre

parler, parce que j'ai vu des sujets placés dans cette condition défavorable, qui n'en possédaient pas moins le langage oral.

Au reste, ce serait une erreur de croire que la perfection soit indispensable A la pratique du langage oral. De ce que eette perfection est rare, de ce qu'un grand nombre de sourds-muets, éduqués au moyen de l'articulation , parlant mal , on ne saurait conclure au peu d'utilité de ce procédé. Assurément , si nous nous trouvions dans Un pays où personne ne parlerait notre langue, nous nous estimerions tous très heureux , et notre honorable collègue M. Bousquet comme les autres, de comprendre et de parler la langue de ce pays, comme les sourds-muets les moins habiles comprennent et parlent notre langage oral. Ne voyons-nous pas journellement des étrangers, des Français même, se faire parfaitement comprendre de nous malgré des vices de prononciation dont ils ne peuvent se défaire? Ne voyons- nous pas des lésions graves des organes de la parole, telles que l’imperlection de la voûte et du voile du palais, altérer la prononciation à un tel point quelle devient par moments inintelligible, et personne s'est-il jamais avisé de dire que le langage de ces individus soit inutile, et qu’il faille les condamner à parler par signes, parce qu’ils parlent mal? Pour quelques embarras momentanés û s’entendre, pour quelques équivoques sérieuses ou plaisantes, qui donc voudrait sacrifier ainsi , mé ce dans son état imparfait, un des premiers attributs de l'homme, celui qui , après l'intelligence, l'élève le plug au-dessus de la brûle?

Au lieu de nous rebuter des imperfections de langage des sourdsmuets, travaillons plutôt â les restreindre, à les faire disparaître, s'il se peut, et puisque certains d'entre eux, non moins sourds que les autres, atteignent pourtant, sous ce rapport, è une perfection comparable à celle des entendants, recherchons quelles sont les conditions spéciales auxquelles ils ont dû ce précieux avantage, et faisons tous nos cflôrls pour étendre ces conditions» un plus grand nombre de leurs pareils, soit en cultivant à temps et sans relâche leurs facultés orales, soit en perfectionnant les procédés d'enseignement de signes vocaux.

Ce langage, d'ailleurs, qui nous parait si souvent insuffisant quand nous voulons converser avec un sourd-muet parlant, est beaucoup mieux compris de ses compagnons d’infortune, de scs maîtres, dé ses parents, de tous ceux , en un mot, qu’il fréquente le plus habituellement, et qui , tous aussi , savent mieux que nous sé faire entendre à ses regards. La suppression, l'altération ou l'articulation imparfaite d’une partie des lettres, des syllabes ou même des mots,

DISCUSSION DU RAPPORT

iô7

leuF perception incomplète par l’intuitipn de in bouche, nuisent alors à peine à réclpipgp vécjprpqufl des idées, parce que les interiocuieprs devinent ce qui n'esl point exprimé par ce langage ubréÿè, réduit, par la même raison que reniant qui bégaie les premiers mots de la langue converse déjà avec sa nourrice, tandis que nous pe pouvons |e comprendre; que nous-mêmes nous sommes en état de saisir à t lemi-mot une conservation un peu éloignée, qui parvient tronquée a pps oreilles, de lire une écriture mal formée , chargée d'abréviations, sur des sujets qui nous sont familiers, de déchiffrer la stéuogràpbje, malgré la suppression de tonies les voyelles, elc. Remarquons, pp mitre, que |c sourd-muet qui parle mal se cour tente souvent d'indiquer le signe oral par la positiqu des différentes parties de Ig bouche, sans émettre réellement le son, et que ce mouvement, perdu pour celui qui ne sait pas lire sur les lèvres, est parfaitement compris d'un interlocuteur également sourd-muet, ou possédant la p|réi|ologie ; c'est ce que l'on appelle parler sans i&ix, langage muet, qui ti’esl pas la même chose que parler a voix basse.

Ces considérations permettent d'expliquer pourquoi le sourdmuet parlant lit moins facilement sur la bouche c( reproduit aussi moins jjdclement, lorsqu'il ne les voit pas écrits, les mots d'que langue qui lui est étrangère; pourquoi on éprouve plus de difficulté à l'entendre et a $’en faire entendre dans une langue que l’an ne possède pas parfaitement soi-même, ce qui, soit dit en passant, q’est peut-être pas une des moindres causes qui ont entraîné quelques savants français à apprécier au-dessous de leur valeur réelle les résultats qu’ils étaient allés observer dans les écoles d'Aller magne (1).

Des deux actes du langage oral, lire sur les lèvres et articuler, les sourds-muets accomplissent plus aisément le premier que le Second, dé ntème que nous parvenons plus facilement à comprendre pne langue étrangère qu’a la parler correctement. « On réussit beau- » coup mieux dans la lecture sur les lèvres, dit l’abbé Carton, et le

{•) Si cette phrase se rapporte à H. Édouard Morel, qui a rendu compte du congrès do Pfurzheim, elle n'est pas fondée, car cet honorable professeur sait très bien I allemand. Mais elle ne convient pas mieux à beaucoup d autres instituteurs étrangers qui ont parcouru les écoles de sourds-mqels de toute I Europe , et qui ne possédaient pas toutes les langues (tes nattons qu ils ont violées Eq pareil cas la position de ces étrangers est la même k I égard de e©j établissements , et par conséquent les résultats de leurs recherches ne perdent rien de leur valeur P. y

ï succès est à peu près général (1). • Cet auteur estimable disait, en 18fi5, qu’il n'avait pu obtenir, pour l’articulation, des résultats aussi avantageux que ceux qui étaient annoncés par les instituteurs allemands (2), et 81 . Bousquet a produit cette citation à l'appui de son opinion sur l’usage de la parole. Mais, depuis celte époque, l’abbé Carton aurait entrevu, d’après le témoignage de 81 . le docteur Blanchet, la possibilité d’étendre encore le domaine de la parole. « Si les ressources de son établissement, disait-il en 1852. lui » permettaient d'avoir un maître et une maîtresse de plus pour cet » enseignement, il obtiendrait de plus brillants succès sur un plus » grand nombre d’élèves (8). » C'est qu’en effet, là glt la cause principale de la différence des résultats. Pouvoir consacrer à chaque élève tout le temps nécessaire est, toutes choses égales d'ailleurs, le premier élément du succès. « Apprendre à des sourds-muets à «parler, disait l'abbé de l’Épée en 1785, n’est point une œuvrequi «demande de grands talents; elle exigu seulement beaucoup de

» patience. Tout père ou mère, maître ou maîtresse peut espérer

» de réussir dans cette entreprise, pourvu qu’il ne se rebute pas des » premières difficultés, etc. (6). »

Les faits que je viens de faire connaître à l'Académie sur la pratique du langage oral chez les sourds-muets sont le corollaire, non pas seulement de ce que j’ai lu, mais encore de ce que j'ai vu, soit dans la classe d'articulation fondée aux Sourds-8luets de Paris, vers 1828, d'après le vœu de l’Académie de médecine, supprimée peu d’années après, rétablie plus tard, et confiée actuellement au zèle de 81. Volquin, soit sur des enfants de la même institution traités, et en partie exercés par 81. Blanchet, soit enfin, et surtout, dans l’institution Dubois, dont on vous a déjà parlé, et où l’usage de la parole est le seul moyeu de communication organique des élèves entre eux et avec leurs professeurs.

Il résulte de ces laits que le langage oral peut être employé avec avantage dans l’éducation des sourds-muets, quoiqu'il ne doive pas réussir également chez tous; que son usage offre toutefois une certaine difficulté et réclame une étude persévérante et assidue; qu’il peut, à la rigueur, suffire aux communications habituelles ries sourds-muets entre eux; que le rapport des mots articulés avec la

(t) Mémoire couronné en 1815, p. 103.

(2) Ibid. p. <02.

(3) Blanchet. premier rapport à M. le minitire de {'intérieur, 1852.

(4) La véritable manière. d instruire tel lourds et muets. Paris, 1784. p. 4 55.

DISCUSSION DU «APPORT

langue écrite fournit une base utile, sur laquelle peut s'appuyer renseignement de la lecture et de l’écriture. Parlerai-je de l'avantage inappréciable que la langue orale procure au sourd-muet, en facilitant ses rapports avec les parlants, et en adoucissant du moins, si elle ne peut y mettre un terme, la rigueur de son isolement dans la grande société humaine? Qu'il me sufli.se de rappeler encore ici les paroles du vénérable abbé de l’Epée, qui disait en 1776: a L'unique moyen de les rendre (les sourds-muets) totalement à la «société est de leur apprendre à entendre des yeux et à s'exprimer » de vive voix ; » et il ajoute : « Nous y réussissons en grande partie » avec les nôtres, quoique nous ne vivions pas avec eux, et qu'ils » ne viennent à nos leçons que deux fois par semaine. Il n’est rien, » absolument rien, qu’ils ne puissent écrire sous la dictée de vive » voix, et sans leur faire aucun signe. » Voilà pour la lecture sur les lèvres ; voici pour l’articulation : « Une de nos sourdes-muettes récite «son office de vive voix avec sa maîtresse. Elle a aussi récité de » vive voix les vingt-huit chapitres de l’Évangile selon saint iMat- « lliieu. Toutes les plus grandes répondent de vive voix aux questions qui ne demandent qu'une réponse aflirmative ou négative... s Elles ajoutent en cas de besoin des phrases courtes, comme,/? ne » sais pas, je ne pourrai pas, jene l'ai pas vu. Un jeune sourd-muet me « répond seul publiquement à la messe... Il a soutenu, en 1773, une n dispute latine de vive voix en toute règle sur la définition de la » philosophie, etc. (1). » Assurément les prétentions de l’école allemande paraîtront bien modestes, à côté de semblables récits d'un hommequi passe pour lechefdesadversairesde la parole. Remarquons toutefois que ces succès de l'abbé de l'Épée ont trait bien plutôt à l’acte mécanique du langage oral et à l’exercice de la mémoire, qu’à un véritable développement de l’intelligence par la parole ; il a soin d’avertir lui-même, en parlant de son jeune philosophe, que « les i> arguments étaient communiqués.»

La troisième espèce de langage, applicable à l’instruction des sourds-muets, est la mimique. Elle asa source dans le langage d’expression qui nous est commun avec les animaux, mais que relèvent et ennoblissent les formes humaines et le rellet de l’àme sur la physionomie, et jusque dans le geste. Borné à un rôle accessoire dans son association avec la parole, ce langage exprime à lui seul nos idées et surtout nos sentiments, quand le langage oral nous manque pour les rendre. Il était naturel que le sourd-muet l’appelât tout d’abord à son aide. Mais les gestes spontanés étant insuffisants pour

(t ) Institution des sourds et muets, p. 1 55.

1 1 fl DE LA üUÉRISOÏl DE Li Sl’RDI-MUTITÉ.

traduire toutes ses pensées, il en invente pour étendre son langage, comme ces religieux condamnés par leur règle au silence, qui, diton, composèrent uii Üictiortnairt des signes, tt Nos itluets, (lit Mon- » taigne, disputent, argumentent et content des histoires par signes: » j'en dy veu de si souples, et formez à cela , qu'il la Vérité il ne » leur manquait rien à la perfection de se sçavoit' faire entendre. S Essais , I. Il, ch. xti.

L'abbé de l’Épée crut ne pouvoir mieux fains , pour Instruire le* Sourds-muets, que de régulariser , d'agrandir ehcore leur langage par signes, et de lui faire exprimer toutes les idées dü langage or* dinaire. C'est de cette mimique de convention, perfectionnée pat 1 i’abbé Sicard, Bébian et beaucoup d’autresf que l'on fait encoro usage dans l'édUcation des sourds-rhuets.

C'est une langue à part , une langue toute d'imagés , qui détache de chaque idée un Ou plusieurs de ses attributs pour en faire sa rb* présentation extérieure, aü moyen des mouvements, des attitudes, du jeu de la lace lé plus en rapport avec ce que l’on veut peindre. Ici plüs de mots, de syllabes, de lettres ; c'est b peine si l'on recon* natt les parties dn discours. La phrase n’est qü'ütie suite de des** sins ahitnés. qui rappelle, ert quelque façon, la langue hiérogly-* phiqué, OU certains rébds, moins l’obscurité de l’urte ét les équivoques des attires. Il n'est personne qui n’ait eu occasion de sè servir, sans s’en doüter, de quelque signe de ce langage mimique, de faire, par exemple, le simulacre de coucher en joue pour désigner un fusil, de passer un anneau au doigt pour indiquer le mariage, de promener titie tUaid de haut en bas sur l'épigastre pour exprimer le besoin de la faim, etc. La pantomime de nos théâtres, quoique moins variée, moins méthodique, moins prédise, et beaucoup moins complète, peut pourtant en donner, jusqu’à un certain point, l’idée.

Les éléments de ce langage, où les signes, sont nécessairement infiniment plus nombreux que dans le langage ordinaire, puisqu'il yen a presque autant que d'idées distinctes, tandis que les mots dont nous nous Servons se ramènent tous & Un petit nombre de signes élémentaires, dont l'association et l’arrangement, deux I deux, trois à trois, quatre à quatre, et ainsi do suite, les constituent.

Cependant il n'v a pas, à beaucoup près, autant de signes mimiques que de mots : 1* d'abord, parce que les Synonymes sont rendus par un seul et môme signe, ce qui, à la vérité, est en partie compensé par la nécessité d'avoir plusieurs signes pour les mots qui expriment plusieurs idées différentes ; 2* en second lieu, parce que

biscussicm do rapport.

le* idées composées étant rendues par les idées simples qu'elles renferment, un certain nombre de signes élémentaires, diversement combinés, ont pu remplacer un plus grand nombre de mots; 3' paice que le même signe désigne le verbe et le substantif quand ils expriment la même action ; ù" en quatrième lieu, par suite de la manière même dont cette langue fonctionne, et que je vais essayer d’expliquer.

Le mécanisme en est simple, point de déclinaison, point de conjugaison. L'idée radicale qu’expriment le substantif, l’adjectif, le verbe, suffit. Des signes particuliers, marquant le genre, le nombre, trois signes pour le présent, le passé, l’avenir, s’ajoutent au signe de l'idée fondamentale, et lui impriment les différents sens que nous rendons par le singulier, le pluriel, le féminin, le masculin, et tous les temps des verbes. Supposons, par exemple, qu'on veuille dire en langage mimique : Tu nous as ennuyât, je ne veux pat t'icouter, je m'en vais. On fera le signe de toi, de ennui ou ennuyer de nous, puis le signe du passé, et l'on continuera de la même façon pour le reste de la phrase, qui se trouvera rendue à peu près comme il suit : Toi ennuyer nous le temps passé, moi vouloir écouter toi pasi moi partir. Mais on conçoit que la rapidité du geste, son expression, qui substitue la peinture à la parole, donneraient aux idées une vivacité, une couleur, une éuergie, que cette pâle traduction ne saurait rendre.

Voilà, en peu de mots, voilà, si je les ai compris, les principes les plus généraux de la langue mimique. Je demande pardon à l'Académie, et surtout aux adeptes en ce langage, de ce qu'il peut y avoir d’inexact dans mes paroles. Je ne connaissais pas ces principes il y a huit jours (1); j'ai cru nécessaire de les étudier, de les exposer iei pour ceux de mes collègues qui pouvaient les ignorer comme moi, parce qu’ils font évidemment partie des éléments sur lesquels doit se baser noire jugement. Le peu de temps que j'ai pu leur consacrer, le motif qui m'a conduit, seront mon excuse.

La mimique est, comme on le voit, une sorte dé langue primitive; ses tours se rapprochent du premier langage de l'entant, de

(I) Nous devons enregistrer cet sved. L'orateur, en nous faisant celte confidence , aura démontré deux choses , savoir : l'extrême faeilité de son travail , la rapidité avee laquelle il pénètre , Sinon au fond i du (noms au delà de lécoree d'un sujet plein d obscurité, et , en scond lien, l'ardeur d’un xéle qui ne lui a pas permis de choisir, parmi tant dé malériaéa, les meilleurs , même les bons , qu'un peu plus de calme lui eât permis de disceruer. P. M.

celui (les peuples peu avancés en civilisation, particulièrement de certaines langues d'Orieut, du chinois, auquel on l’a comparé (1), du langage du nègre créole, et de tous les hommes qui s'essaient dans une langue étrangère, sans en connaître encore les formes grammaticales Mais, bàtons-nous de le dire, elle diffère de toutes ces langues de mots par sa forme pilloresque, qui met sous les yeux les actes, les laits, dont les mots ne sont que le récit. La langue poétique, qui nous fait oublier un instant les mots qu'elle emploie |>our les images qu’ils retracent, et dont elle est prodigue, peut seule lui être plus exactement comparée, et, sous ce rapport, j'appellerais volontiers la langue mimique une véritable poésie primitive.

On comprend tout l'attrait que présente à l’enfant sourd-muet ce langage d'actiou. simple, naïf, comme son âme, et pourtant si précis. si expressif, si rapide, si bien fait pour frapper les seuls sens qu’il conserve; ce langage pour lequel il semble né, qu’il sait, pour ainsi dire, avant de l’avoir appris, et qui, à peine enseigné, lui devient aussitôt un facile moyen de communiquer avec ses semblables. On comprend tout ce qu’il y avait de saisissant dans ces espèces de représentations scéniques que donnaient Sicard et l’abbé de l'Épée, dans ces pantomimes spirituelles de Massieu, Clerc, et tant d'autres, dans ces tableaux mouvants et intelligents, qui passaient sous les yeux du spectateur, dans ces traductions de la langue poétique, si animées, si pittoresques, et en même temps si fidèles, qu'hommes et femmes en étaient pénétrés , cmus jusqu'aux larmes (2). On comprend toute l'ardeur des apôtres de la mimique à défendre aujourd'hui cette arche sainte , tout leur amour [tour un idiome qui est leur ouvrage, leur conquête, qui est leur langue maternelle, s'ils sont en même temps sourds-muets, et leur répugnance invincible i lui substituer notre langue orale.

Cette répugnance ne peut mieux se comparer qu’à celle de c es

(4) Bébian, Etiai lur las sourds-muett et tur le langage naturel, 48(7, p. 434.

(2) Il y aurait bien des choses à dire sur ces séances si émouvantes, si peu utiles à ceux qui y jouaient le premier rôle, vain spectacle pour les curieux désoeuvrés qui semblaient considérer les sourds-muets comme une troupe d'animaux savants. Un plus juste sentiment des convenances a fait supprimer ces représentations, pour le moins inutiles. M. Vaïsse, dans son discours de fin d'année pour 4 847, a su apprécier, avec, la netteté de son esprit pratique, les vrais motifs des succès obtenus dans co genre par l'abbé Sicard. I’ M.

DISCISSION DD RAPPORT. 113

provinces que les événements de la guerre ou les traités font changer de domination, pour la langue qui leur est imposée par leurs nouveaux maîtres. Elle se transmet d'une génération de sourdsmuets à l'autre, comme celle-ci se perpétue dans les familles pendant des siècles. J'ai vu moi-même, ces jours derniers, les élèves du savant Berthier, interrogés par lui sur leur désir d’apprendre le langage de la parole, répondre presque unanimement, et sans hésiter, par un signe négatif, quoique presque tous eussent déjà acquis une notion de la langue orale par le cours d’articulation qu’on leur fait suivre. La faible minorité qui se prononça pour l’affirmative me parut se composer surtout de demi-sourds, ou d’enfants ayant parlé avant d’avoir perdu l’audition. M. le docteur Menièrc (1 ) vous a rappelé un essai malheureux de suppression de la mimique, tenté autrefois, vers 1832, dans l’Institution de Paris. Cet exemple, je dois le dire d’avance, ne prouve pas ce que notre honorable confrère a voulu en déduire, l’impossibilité d'un emploi général de la méthode de l'articulation. L'Académie va en juger. Il fut rendu, à cette époque, un arrêté qui prescrivait aux élèves le langage oral, et leur défendait d’employer les signes pour la prière et pour s’entretenir entre eux. C’était, comme on l’a dit, décréter la parole. Qu’en arriva-t-il? Les élèves se révoltèrent contre le directeur d’alors, M. Ordinaire. Les professeurs, dont plusieurs étaient sourdsmuets, ne continuèrent pas trois jours l’enseignement de l’articulation et de la lecture sur les lèvres, qui leur était ordonné; quelques uns ne firent pa3 même une seule fois cet essai (Bébian, Examen critique de la nouvelle organisation, etc., 1 8 3 A , p. 38). Ce fuit, qui n’a évidemment aucune valeur relativement au choix à faire entre les deux méthodes, est seulement une nouvelle preuve de l’éloignement des élèves des classes de mimique pour l’emploi de la parole.

Mais que l’on ne croie pas que cette répulsion soit générale, naturelle au sourd-muet, indépendante des impressions qu’il a reçues. Loin de là; l’abbé de l'Epée lui-même nous apprendra que « les

> sourds-muets étant curieux, comme le reste des hommes, de

i savoir ce que l’on dit, surtout lorsqu'ils supposent qu’on parle » d’eux ou de quelque chose qui les intéresse, ils nous dévorent des » yeux, celte expression n’est pas trop forte, et devinent très aisé- » ment tout ce que nous disons, lorsqu'on parlant nous ne prenons

(t) Il y a évidemment ici une erreur de nom. M. Bousquet, M. Volquin, ont rappelé celle particularité que je connaissais , mais dont je n'ai fait mention nulle part. P. M.

114 DE LA UUBB1SU.N DB LA SUBUI-MLTITE.

» pas la précaution de nous soustraire à leur vue (1). » Or, il est clair qu’il n’y a qu’un pas de cette excessive curiosité, signalée par l'abbé de l’Épée (2), au désir d’apprendre et de pratiquer le langage oral. Aussi ai-je vu tous les élèves de l’institution Dubois, où la mimique est inconnue, manifester le plus vif empressement pour un art dont ils sentent tout le prix. « Chère maltresse, écrivait une » ancienne élève des dames Dubois, je désire beaucoup avoir votre a portrait afin quand je serai à travailler dans nia petite chambre » en lovant les yeux que je vous vois comme une bienfaitrice car » je peux aller partout, on me comprend bien. J’ai vu A (élève qui » sortait de l’Institution des sourds-muets de Nancy), elle est comme » une hébreu dans le monde au lieu que je peux parler et raisonner » avec mes parents de ce que je sais et ce que je vois, etc. »

A cûté des avantages inappréciables que je viens de reconnaître à la mimique, se placent des inconvénients que je ne dois pas omettre.

D’abord, il est manifeste que cette langue spéciale ne servira au sourd-muet rendu à la société, que dans des limites très restreintes, que le temps qu’il aura passé à l’apprendre n’aura été employé qu’à le mettre en rapport avec ses maîtres, ses compagnons, et plus tard avec le petit nombre de membres de sa famille ou de personnes étrangères , qui auront appris son langage, a N’est-il » pas plus logique, dit M. Blanchet (2' Rapport sur les élablisse- » ments d'Allemagne), que l’enfant sourd-muet apprenne à se servir,

» par exemple, du mot pain, à le pronuncer pour le désigner quand » il en a besoin, certain d’étre compris des 36 millions d’habitants i> de la France (3), plutôt que d’avoir appris à désigner la chose pain » par un signe conventionné), plus ou moins uaturel, que personne » ne comprendra? a

(I ) La véritable manière d'instruire lef sourds et muet s, p. 21 | .

(2) L’interprétation, donnée par 21. Bouvier, n'est ni la plus juste, ni la

plus naturelle. Les sourds-muets dévorent du regard les parlants , cela est « vrai , mais ce n'est pas la bouche seule qu'ils examinent. Le visage tout entier est pour eux un livre où ils lisent couramment. La plupart des personnes qui parlent avec un peu d'animation expriment leur pensée avant de la traduire en paroles ; l'œil dit ce qu'il y a dans l ime avant que les mots frappent l’oreille des entendants : c'est là ce que regardent les sourdsmuets, et jamais l'abbé de l'Épée n'eûlcommis la méprise que je laisse à la charge de M. Bouvier. P. M.

(3) N'est-il pas plus logique que l'enfant sourd-muet apprenne à se servir plutôt que d'uroir appris J'en demande bien pardon à l'auteur

DISCUSSION DU RAPPORT

Un second inconvénient de la mimique, c'est qu’elle n’est point uniforme, c’est qu’elle varie d’un lieu à un autre, dans le même pays, que dis-jp! dans la môme institution, à peu près comme ce patois de nos paysans, qui fait que, d’un département, d’un village a l’autre, on peut avoir de la peine à se comprendre. L’honorable M. Puybonnjeux, professeur parlant aux Sourds-Muets de Paris, raconte, & la vérité, qu’il a pu s'entretenir longuement, par signes, avec un professeur américain, qui ne savait pas le français, et dont lui-même ne parlait pas la langue (1). Mais ce n’est là qu'un fait, et quelque témoignage qu’il rende en faveur de la ressemblance du langage (faction dans ce cas particulier, il ne saurait détruire une foule d’autres faits contraires (2).

Mais le plus grand reproche que l’on puisse adresser à la mimique, est une conséquence de sa nature même. Sans doute personne lie lui refuse d’étrc propre au développement de l’intelligence, de faire penser le sourd- muet, d’agrandir le cercle de ses idées comme toute autre langue, peut-être même, à certains égards, mieux que toute autre langue moins bien appropriée à la vie de relation de celte classe d'êtres. Mais il ne faut pas oublier que, dans l'éducation, tout langage n’est qu'qu moyen d'étude, que, dans celle du sourdmuet, en particulier, lu jecture et l’écriture, la connaissance de la langue de son pays, sont les premières notions qu’il lui importe de posséder, celles qui le conduisent à acquérir toutes les autres. Or, voyez quelle complication va résulter du défaut de rapport, de la dissemblance complète, de l'opposition même, qui se trouvent entre sa langue organique, celle des signes, et sa langue écrite, Ig langue des livres, la seule qui puisse l'instruire hors de la présence et des entretiens de son professeur, de même qu’aprèsson retour à la vie commuue ! Qui ne sent que notre langue sera pour lui une langue morte, ce qu’est le latin, ce qu’est le grec dans nos collèges; qu'il se trouvera dans la position où serait placé un écolier ne sachant parler que le français, et à qui on imposerait l’obli-

de celte phrase et à l'orq leur qui la cite, maison la croirait écrite par l’élève de mademoiselle Dubois , dont le style brille dans le paragraphe précédent. P. M.

(t) Puybonnieux, Mutisme et surdité. Paris. <846, p. 210.

(2) M. Bouvier a fait bon marché de celte petite difficulté. Un sourdmuet, avec la mimique , ne mourra jamais de faim nulle part , en quelque pays qu’il se trouve , il saura se faire comprendre , tandis qu'un élève de M. Dubois, qui dirait bien le mot pain, pourrait jeéner longtemps s'il s’adressait R un Anglais, à un Busse, à un Arabe P, M.

galion, tant au collège que pour le reste de ses jours, de ne lire, de n'écrire que du latin ou du grec, qu'il serait libre seulement de traduire dans sa langue maternelle, et vice versa? Que l’on ne croie pas, en effet, que, même avec le secours de l'écriture et de la dactylologie, les signes ou gestes mimiques soient, pour le sourd-muet, représentatifs des mots; non, la première chose qu'ils lui rappellent, la seule qui fixe son attention, quand il ne fait pas l’effort de penser à la langue écrite, de se traduire lui-méme, ce sont les images, ce sont les choses, les idées, qu'elles expriment. Cela est si vrai que les sourds-muets habituellement mimes ne pensent que par signes, sans se représenter aucunement les mots, comme nous pensons à l’aide de notre langue maternelle, et non au moyen du grec ou du latin qu’on nous a appris. C’est là un fait proclamé par tous les hommes compétents qui ont écrit sur la matière. « Il est de toute importance » a dit Itard dans son testament (1) à la suite de la clause dans laquelle il exclut l’emploi du langage mimique pour sa classe d'instruction complémentaire, « il est de toute importance que le sourd- » muet, arrivé à ce dernier degré de l'enseignement, cesse de penser n dam sa langue, naturellement impnrfaite et tronquée, pour tra- » duire, comme il le fait, ses idées dans la nôtre; mais qu'il pense » et s’exprime d'emblée dans la langue de la grande société parlante, » soit par la voix, soit par l'écriture. » Ce vœu d'Itard, qu’il fondait sans doute sur la possibilité de penser dans une langue étrangère, une fois qu'elle nous est devenue très familière, ce voeu n’a pu être rempli et ne pouvait l’être par sa méthode mixte. Le professeur sourd-muet, autrefois élève d’Itard pour la parole, qu’il possède en effet, quoique imparfaitement, M. Allibert, me disait encore ces jours passés : «Je pense par les signes. »

C'est donc une difficulté de plus, et une difficulté sérieuse, que l’on crée au sourd-muet, lorsqu’on lui apprend ainsi deux langues différentes, l’une pour converser, l'autre pour se livrer à l’étude ; ses progrès doivent inévitablement en souffrir : ils doivent être plus lents que lorsqu'on l'instruit par la parole, à moins d'admettre que, toute compensation faite, il lui faille plus de temps et de travail, somme toute, pour étudier à l’aide de la parole, pour apprendre et cultiver la langue orale, concordant mieux, mais non complètement, il ne faut pas l’oublier, avec la langue écrite, que pour apprendre les signes et effectuer incessamment leur traduction en mots écrits, et réciproquement.

Là est, en effet, le nœud de la question. Sa solution, au point de

(t) Bulletin de l'Académie de médecine, t. îtl, p. 921,

DISCUSSION DU RAPPORT

vue pédagogique, sc trouve tout entière dans ce fait, à savoir, le temps nécessaire, la somme de travail à produire pour atteindre un résultat identique par l’une ou l’autre méthode, ou, ce qui revient au même, la nature du résultat obtenu par l’emploi d’un temps et d’une somme de travail semblables. Ajoutez à cela l’autre face de la question , le degré d’utilité de la parole, au point de vue social , telle que le sourd-muet peut l’obtenir, et vous aurez tous les éléments du problème à résoudre. ,

Une solution complète de ce problème ne nous est pas demandée, et j’en félicite l’Académie. Voici soixante-quinze ans que la lutte des deux camps est engagée, à partir de la querelle de Heinicke et de l'abbé de l'Épée, et il est permis de douter que nous y eussions mis un terme.

Cependant la question même qui nous est posée , quoique partielle, exige que nous abordions quelque peu l'examen de ce grand problème.

On nous demande s’il convient de placer une partie des sourdsmuets de l’Institution de Paris dans une classe a part, où ils seraient élevés spécialement au moyen de l'articulation. Ces sourdsmuets sont, à la vérité, dans des conditions particulières; mais ils ont été confondus jusqu’ici avec les autres sourds-muets et instruits, comme ceux-ci, par la mimique. Itard vous a même déclaré, en 1828, qu'il y avait toujours avantage à placer ces enfants (ceux qui ne sont pas complètement sourds, mais qui le sont assez pour ne pouvoir jouir de l'audition indirecte) dans une école de sourds-muets, l’éducation par signes auxquels on soumet ceux-ci profitant à ceux-là et remplaçant chez eux l’influence de la conversation orale. Votre commission d’alors vous exposa, de son côté, par l’organe de M. Husson (1), qu’ayant comparé deux sourds-muets rendus en partie à la faculté d’entendre et de parler, élevés, l’un dans une famille de personnes entendant, l'autre au milieu de sourds-muets, elle avait reconnu la supériorité intellectuelle du second sur le premier, parce qu'il avait joui des avantages de la conversation , à l’aide du langage des signes, et tout en proposant, suivant le vœu d’itard, la fondation d'une classe destinée à ap-

(4) On voit par cette citation importante que l'opinion que j'ai émise dans ma lettre à l'Académie, et qui m'a é'.é si vivement reprochée par plusieurs orateurs, a été proclamée par la commission dont M. Husson était rapporteur. Ce rapprochement dont je m'honore prouve que je n’ai pas exprimé légèrement une manière de voir qui est le résultat légitime d'uno longue expérience. P. M.

118 DE LA UCÉKIS0N DE LA S1ÎRDI-MLT1TÉ.

prendre aux sourds-muets h pnrlef, tout en recommandant, pour une petite fraction des enfants admis aux sourds-muets, une éducation consistant dans ia combinaison des signes arec la parole, ia commission répète dans ses conclusions , que « toute surdité con- » géniale ou de bas Age, quelque téqbre qu'elle suit, rend l’éducation

mimique indispensable , par conséquent, rejette l'enfant dans la » classe des sourds-muets (1) ».

Ce que l’on vous propose aujourd'hui est donc, Sous ce rapport, lé contraire de ce que vous avez adopté en 1828. Devez-vous y souscrire? Les nouveaux faits produits depuis celte époqüe sont-ils de nature a couvrir la responsabilité que votre nouvelle décision fera peser sur vous? Allez vous, en adoptant les conclusions de la commission actuelle, conseiller le bouleversement, la désorganisation de l’Institution des sourds-muets, comme a paru le craindre notre honorable collègue, M. FerrusîSi l’on suivait votre avis, en supposant qu’il soit conforme au vœu de la commission , risquerait-on d'entraver l’éducation d'une partie des élèves de l'Institution de Paris, et de les rendre à la société dans un état d’infériorité relative, comme votre commission de 1 828 était convaincue que cela devait arriver? Telles sont les questions que je ne puis me dispenser d’examiner.

Et d’abord, il est des éclectiques, on en trouve partout , qui ont dit : Rien de plus simple, la mimique est bonne, mais l’articulation a bien son mérite; unissons-lesdans un doux embrassement, et tout sera dit; enseignez à la fois l’articulation et la mimique. Ces esprits conciliants ne proposent rien de nouveau. C’est, je viens de le rappeler, la Conclusion formelle du rapport de M. ftusson à l’égard de certains sourds-muets. C’était la pensée d'Itard lui-même, quand il demanda, a plusieurs reprises, ce cours d'articulation qtie vous connaissez, quand il conseilla, dans son testament, d'exercer continuellement à l'articulation les élèves de sa classe dé perfectionnement (2). Mais hélas, chimère! l’accord est impossible, l'honorable M. Bégin vous l’a dit : « Les deux méthodes sont formellement ex- » cltisives (3). » Ai-je besoin de vous dire pourquoi, de irous rappeler

(t) Mémoires de l'Académie de médecine, t. Il, p. 178.

(2) Bulletin de l'Académie de médecine, U III. p. 9ïi.

(3) Cette manière d'interpréter la pensée de St. Bégin rte me parait pas

juste. Ce ne sont pas les méthodes qui sont exclusives, mais bien les hommes qui les appliquent, il y a un antagonisme complet entre les chefs d’école, je le crois, avec M. Bégin , mais cette opposition n'est pas nécessairement dans les choses Itard, Husson, et bien d'aubes ont cru, et croient encore qu'on poul los appliquer concurremment. P. M.

DISCUSSION Dl' RAPPORT.

JH.

l 'éloignement des élèves mimes pour la parole, la nécessité de ne pas détourner d’un travail opiniâtre, d’une pratique assidue, constante, de l’articulation , ceux que vous destinez à conquérir l’usage de la langue orale? Que, dans des cas particuliers, un sourd-muet, élevé par la mimique, ait assez d'empire sur lui-même pour y joindre l’étude de la parole; qu’un autre, habitué à ne se servir que de la parole, apprenne plus tard la langue des signes, sans inconvénient pour son langage oral, je suis loin de le contester; mais, en thèse générale, une méthode mixte ne me parait point applicable.

Ainsi, point d’association, point de moyen terme, car je n'appelle de ce nom , ni la conservation de la mimique expresshe spontanée, commune à tous les hommes, dans les manifestations de la pensée d’un sourd-muet instruit par la parole, ni l’introduction de quelques gestes naturels ( mimique naturelle des Allemands), pour montrer les objets, figurer les actes que l'on nomme, dont on apprend les mots à l’enfant au début de l’éducation par le langage oral. Il est impossible de s’entendre, si l’on ne veut s’astreindre à ces distinctions, si l’on partage la méprise de ceux qui confondent la mimique ou la langue des signes avec la dactylologie, les gestes naturels d’expression avec les signes mimiques de la langue conventionnelle des sourds-muets. Que quelques-uns de ces gestes aient trouvé un heureux emploi dans ce langage, c’est ce que l’on no saurait nier; mais ils forment, à beaucoup près, le plus petit nombre des signes employés. S’il était possible qu’il en fût autrement, les parlants éprouveraient moins de difficulté à apprendre la langue mimique ; on n’aurait pas vu (tard , dans sa longue carrière, Tester presque entièrement étranger à ce langage; on ne verrait pas, dans nos institutions, tant de fonctionnaires dans le même cas, ni, dans les familles mêmes, beaucoup de leurs membres rester â jamais privés de ce moyen de communication avec des enfants sourds-muets qu’ils chéri-sent. Quand j’insiste sur l’incompatibilité de l'usage de la mimique avec la parole dans l’éducation des sourds-muets, il est clair que je n’entends parier que de la mimique enseignée et formant véritablement un langage à part.

Pour fixer votre choix , puisqu’il faut enfin se prononcer sur le mérite comparatif des deux méthodes dans la circonstance particulière qui vous est soumise; pour Vous aider à sortir d’embarras au milieu d’adversaires également convaincus, également ardents, il me suffira de laisser parler les faits. '

Ce jeune Paul de Vigan, dont j’ai déjà parlé, s'est exprimé comme il suit, devant la commission de l’Académie des sciences :

« Je crois utile, dans cet historique, de faire connaître l’inconvé-

» nient des pantomimes dont les sourds-muets se servent irrésisti- » bieinent pour causer entre eux. Elles les empêchent de bien » apprendre la langue française, et aussi de sentir l'utilité de la » lecture, ce qui fait qu’ils se trouvent souvent fort embarrassés » quand il faut parler par écriture à ceux qui ne connaissent pas s les signes ni les pantomimes, et (ce qui fait) qu’ils se hasardent à » écrire des phrases et des mots de la signification desquels ils ne » sont pas sûrs, ou une suite de mots qui ne présente aucun sens,

» ou qui n'est pas française (1). »

Ai-je besoin de faire remarquer que M. de Vigan ne peut parler ici que d'après sa propre expérience, d’après ce qu'il avait dû observer nombre de fois sur lui-méme et sur ses camarades?

Beaucoup d’autres témoignages, en partie puisés dans les ouvrages mêmes des partisans déclarés du langage d’action, établissent formellement l’insuffisance de l’éducation des sourds-muets par cette méthode. Je sais bien qu'il ne faut pas se montrer trop exigeant en pareil cas, qu'il n’est donné à aucune méthode de faire que le jeune sourd- muet ne soit pas un enfant arriéré(2), et plus tard un homme retardé, non qu’il ait moins d'intelligence que les parlants, mais parce qu'il manque forcément de cette éducation que j'appellerai spontanée, résultant de la société continuelle de l'enfant avec tous ceux qui l’entourent, et qui, à leur propre insu, concourent incessamment à l'exercice et nu développement de ses facultés morales et intellectuelles. En un mot, pour me servir d’une expression de M. le docteur Monière , je ne pense pas plus que notre honorable confrère que l’on puisse, par aucun moyen, faire des miracles en fait de surdi-mutisme. Mais on a exalté les résultats intellectuels obtenus par l'école de Paris, on les a déclarés supérieurs à ceux que l'on obtient ailleurs. Il faut donc montrer ce qu’ils sont réellement, comparativement aux résultats des autres méthodes.

a Nous devons le dire sans détour, dit M. de Gérando(î), il est » connu que les élèves de l'abbé de l'Épée ne pouvaient d'eux-

(t) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1 843, t. XVII, p. 4 274.

(2) Pour le coup M. Bouvier est dans le vrai : il est amené, par la force

dos choses, à proclamer un principe que lui reprocheront, sans doute, comme une hérésie, ceux dont if soutient la cause. La sagacité de l'honorable académicien lui a fait saisir , en quelque sorte à son insu , certaines vérités, qui dominent son discours, et protestent d'avance contre scs conclusions si absolues, si radicales. P. M.

(3) De l'éducation des sourds-muels. Paris, 4 827, I. I", p. 479.

DISCUSSION DU RAPPORT

» mêmes exprimer une de leurs pensées, rendre compte d’une de » leurs actions, dans une phrase écrite de leur composition. Le resu pectablc instituteur s’était persuadé qu’un semblable résultat était

» absolument impossible à obtenir N'espérez pas, écrivait-il

» à l’abbé Sicard en 1783, que vos élèves puissent jamais rendre » par écrit leurs idées. Notre langue n'est pas leur langue ; c’est » celle des signes. Qu'il vous suffise qu’ils sachent traduire la s nôtre avec la leur, comme nous traduisons nous-mêmes les lan- 9 gués étrangères, sans savoir ni penser, ni nous exprimer dans ces 9 langues. »

Et en effet, l’abbé Sicard cite l’exemple d’un élève de l’abbé de l'Épée, qui, renvoyé à ses parents après plusieurs années d’une instruction regardée comme complète, écrivait : Caudéran, paquet, porter mon oncle, pour dire : Je vais à Caudéran porter un paquet à mon oncle.

Je conviens que les choses n’en sont pas restées à ce point entre les mains des successeurs de l’abbé de l’Épée. Continuons donc, afin de juger des progrès ultérieurs.

M. dcGérando dit encore, mais cette fois en parlant des sourdsmuets instruits par l’abbé Sicard lui-même, ou selon ses principes: « Voyez, en edet, combien les élèves formés par la voie des signes » méthodiques se trouvent encore gênés dans la langue de leur » pays : c’est toujours avec une sorte de fatigue qu’ils mettent par » écrit leurs réflexions et les réponses aux questions qu’on leur » adresse; ils conservent certaines locutions qui leur sont propres; » ils manquent fréquemment à certaines des formes de la langue; » ils ne se familiarisent point avec ces tours qui donnent au stylo

» sa physionomie et son empreinte Mais, ce qu’il y a de plus

u fâcheux, ils s’accoutument peu à la lecture; ils prennent peu de b goût pour cet exercice, qui devrait être cependant leur principal n moyen d’instruction, qui devrait les mettre en état d’en achever » par eux-mêmes la partie la plus essentielle. Un grand nombre b d’entre eux ne sont pas en état de lire couramment un livrequcl- 9 conque; presque tous montrent de l’éloignement pour les livres, 9 quand ils sont abandonnés à eux-mêmes (1). a

Ceci était écrit en 1827; poursuivons dans l’ordre chronologique.

« Lorsque j’entrai à l'Institution royale, dit Bébian (2), je troub vai un système de signes grossiers et obscurs Aussi, toute

(t) Ouvrage cité, t. II, p. 503.

(J) Examen critique de la nouvelle organisation, etc. Paris, 4 834, p. 35.

» la littérature était-elle lettre close pour les pauvres sourds muets. » Bien heureux quand une traduction en signes n'était qu’un non- » sens. C’était le plus souvent un contre-sens continu. Aussi, Dieu » sait de quelles erreurs les esprits de ces pauvres enfants étaient a farcis! C’est ce que les élèves de cette époque peuvent encore » attester. Le fameux sourd-muet Massieu, ce grand improvisateur » de réponses aux exercices publics de l’àblré Sicard, ne comprenait » pas l'Ami des enfants de Berquifl. a

ltard, en créant, par son testament, eh 1837, une classe d’instruction complémentaire à l'Institution des Sourds-Muets de Paris, ajoute les réflexions suivantes :

« Le conseil d'administration, tous les professeurs consultés, a aura à décider quelles seront les études à suivre dans la classe t> d’instruction complémentaire. Toutefois, si mes observations et a des expériences tentées sous ce point de vue, pendant quarante a ans, peuvent être de quelque poids dans celte détermination, il a faudra la déduire de ce fait remarquable, qui a pour moi tous les » caractères d’une vérité démontrée, que presque tous nos sourd s s muets , au bout de six années qui leur sont accordées pour leur » instruction, se trouvent hors d'étal de tire, avec une parfaite intela ligence, la plupart des ouvrages de notre langue. Il résulte de là que » le sourd-muet, sorti de l’Institut, reste toute sa vie au même » degré d’instruction où l'a laissé renseignement de ses maîtres, et a qu'en conséquence de ce fait, l'étude la plus fructueuse pour lui » serait incontestablement celle qui l’amènerait à lire intelligiblc- » ment et sans fatigue toutes les productions importantes de notre » langue (1). » ltard donne ensuite le conseil dont j’ai déjà parlé, d’exclure, dans Cette classe de perfectionnement, l’emploi du langage mimique, mesure à peu près impraticable, comme l'expérience l’a démontré, à l’égard d’élèves habitués, depuis nombre d’années, à se servir presque exclusivement de la langue des signes.

On trouve, dans un discours de M. Laurent de Jussieu, prononcé dans la séance solennelle de 1843, pour la distribution des prix des sourds muets, la phrase que voici :

« Nous ne saurions trop le répéter (M. de Jussieu l’avait, en eflet, • déjà dit l’année précédente), c’est la connaissance parfaite et » l'usage facile de la langue française qui peuvent seuls rendre a complètement les sourds muets à la société; et c'est là, il faut le a dire, le côté faible de toutes les classes, a

(t) Testament (I l lard ( Bulletin île l’Acdd. de médecine, I. III. p 92*).

BISCÜSMO.N in, HAPI'OBT. 42S

Ail rapport dfe M. A 1 pli . Esquiros (1), auteur d’une série d'articles sur les sourds-muets, dnrtè la /tevue de Parts. « Un ancien profes- » seur de l’Institutioli de Paris, qui a rempli, durant ces dernières » année*, le rôle gratuit d’écrivain public ries Sourds-muets, assure n que sur plus do Cent il n’en a pas rencontré cinq, parmi les » élèves Sorti* de l’École royale, qui pussent se passer de ses Ser- # vices (2). *

Cet ancien professeur, que M. EsqUiros ne nomme pas, est M. Gnravdc Monglaveipii, plus lard, en 18K5, adressa h la chambré des pairs, en faveur des soUrds-muets, Une pétition contenant ce passage :

« Membre ile la Commission consultative près de l'Inslitntion des » sourds-muets; délégué pour Inspecter l’enseigiienieut de l'Insti- » tution de BordeaUx et dé diverses écoles particulières de sottrds- » muets; ayant comparé ce que j’ai recueilli dans ces différentes » inspections avec ce qui se fait en France et è l'étranger, et ayant » appliqué à cet examen consciencieux le résultat de plus de vingt » ans d’expérience et d’étude; j’ai cru que je manquerais à tduS

I) mes devoirs si je ne m'empressais pas de déclarer 1° que les

» sacrifices onéreux que l'Etat s'impose annuellement pour subrentt donner généreusement les deux écoles royales, et pour aider » quelques écoles départementales isolées s'épuisent en jjure perte » et ne profitent à personne comparativement à ce que l'on est en » droit d'en attendre; 2* que cet enseignement.. . est aujourd'hui si » incomplet, si morcelé, que. .. sur cinquante qui sortent nimuclle- » ment destretite-cinq institutions françaises, il s’en trouve rarement » deux en état de s’exprimer passablement dans notre langue écrite, b

Le directeur des Annules des sourds-muets, M Ed. Morel, en reproduisant l'analyse de cette pétition par M. de Tascher, s'élève, à la vérité, contre ce qu'il appelle les exagérations de M. de Monglave ; mais il convient que « la plupart des élèves, arrivés au » terme de leur cours d’instruction , éprouvent encore de l’embarras

(I) On comprend que, pour les besoins de la cause qu'il soutient, M. Bouvier aille chercher partout des arguments . et se montre d'autant moins difficile que ceux-ci lui paraissent plus explicites. Cependant, qu'il noussoit permis de le dire, avec on peu plus d'esprit de critique, l'honorable avocat de Cette cause pour laquelle il s'est si récemment passionné, aurait dû comprendre que les attaques de M. Esquiros contre notre maisoh rt étaient ni justes ni désintéressées Tout le monde sait quel but se proposait ce violent adversaire de f Institut des sourds-muets de l’avis. P. M.

(îj Arrive de Paris. 1814, p. 584

» à exprimer correctement leurs idées, » et il se borne à soutenir que « leur intelligence est du moins cultivée (!). »

M Puybonnieux , professeur aux Sourds-Muets, confirme, dans une brochure de date récente, ce fait de l'instruction incomplète des élèves sous le rapport de la langue écrite. « On ne manquera pas » de m'objecter, dit ce savant , que si quelques sourds-muets ac- » quièrent une instruction parfaite, ils sont du moins peu nombreux, » et que le plus grand nombre parait sortir des écoles sans avoir » une connaissance assez parfaite de la langue pour pouvoir s'en b servir dans ses rapports avec le reste de la société. Cela est s vrai (2). »

« Ce à quoi il nous faut tendre, disait, en 1847, uti autre prod fesseur de l'Institution impériale, M. Vaïsse, c'est à élever le ni- » veau moyen des classes , à augmenter le nombre des sourds- » muets qui emportent, comme fruit de leur séjour dans nos » instituts, une instruction suffisante pour les circonstances dans » lesquelles ils se trouveront. On ne peut pas se le dissimuler, h b l'époque des plus brillants succès de l’abbé Sicard , ces résultats » utiles étaient /' exception . Efforçons-nous d’obtenir qu'ils soient » la règle, etc. (3). »

On a dit que les instituteurs allemands, réunis à Pforzheim , en 1847, avaient fini par reconnaître que la méthode dite française donnait aux sourds-muets une plus grande valeur intellectuelle que l'enseignement par la parole. Il est bien vrai que l'un d'eux , M. Haug, jugeant, avec une candeur germanique, de la force de nos élèves par la matière de nos programmes, frappé d'ailleurs des opinions favorables à notre enseignement, exprimées par deux professeurs venus d’Amérique , MM. Day et Weld .ainsi que par des professeurs français qui avaient visité les institutions d'Allemagne, en vient à douter, « pour ne pas dire davantage, » ajoute-t-il, si les sourds-muets de son pays arrivent au même point que les nôtres dans l’éducation intellectuelle et morale (4j. Mais depuis celte époque, deux autres professeurs, MM. llillet Saegert, dont le nom fait autorité enAllemagne,sesont prononcés dans un tout autre sens, après avoir visité plusieurs de nos écoles (5).

(1) Annales de l'éducation des sourds-muets, t. II, p. 125.

(2j J. -B. Puybonnieux, Droits des sourds-muets tt l'assistance publique. Paris, 1849, p. <7.

(3) Annales de l’éducation des sourds-muets, t. V, p. 69.

(4) Annales des sourds -muets, t. V, p. 168.

(5J Toutes ces assertions contradictoires émanées d'hommes également

DISCUSSION DU RAPPORT

M. Hill n'a point visité l’Institution de Paris, mais il assure « n’avoir point observé, dans les aulres institutions françaises où » il a été admis, un développement intellectuel supérieur à celui » des élèves qui lui sont conliés. » Il s'attache d’ailleurs à repousser quelques imputations de M. Morel , tendant à déprécier les succès des écoles allemandes, et il explique comment l'enseignement de l’articulation , longtemps restreint, même en Allemagne, ne fournit pas d’abord les résultats que l’on en obtient aujourd'hui , grâce au grand développement qu’on lui a donné cl à des perfectionnements successifs dans l’application de la méthode (I).

M. Saegert, directeur de l’Institution des sourds-muets de Berlin et inspecteur général des institutions de sourds-muets en Prusse, ayant visité l’établissement de Paris, a transmis ses impressions à M. le ministre de l’Intérieur, dans une lettre dont je vais donner un extrait :

«J’ai éprouvé une impression pénible, ditM. Saegert, en obser- » vaut que l’éducation des sourds-muets h Paris est dans un état de » décadence et languit en dehors de tout progrès depuis le temps

» des abbés de l’Épée et Sicard , et de Bébian Les élèves qui

» font partie de la classe complémentaire ou supérieure, et qui sont » les plus instruits de la maison , ne sont pas , sous le rapport de » la parole, après sept, huit ans d’étude, aussi avancés que la » plupart de mes enfants de deuxième et de troisième année, et leur

» instruction ressemble à celle de nos sujets de quatrième année

» En Prusse tous nos élèves apprennent à parler, et à la fin de leurs » études ils sont en état de converser. L’enseignement.... est très

» étendu et aussi complet que possible A voir ce qui se passe à

» Paris, il semble qu’on élève à grands frais les sourds-muets pour » les mettre seulement en étal de vivre dans une colonie de sourds- » muets. En Allemagne , au contraire, on forme le sourd-muet » pour vivre avec la société parlante, et on s’occupe, par tous les » moyens possibles, d'effacer les traces de son infirmité. »

M. Saegert termine sa lettre par des avis sur les moyens de re-

compétenls en celte matière , prouvent que les meilleurs esprits doivent conserver des doutes sur la prééminence réelle d’une méthode quelconque d'enseignement des sourds-muets. C’est la conclusion légitime à tirer de ces débats si animés, et l'on a lieu de s’étonner devoir M. Bouvier prendre si chaudement parti pour l’une de ces méthodes. P. M.

(t ) Blanchet, Deuxième rapport à il. te ministre de l'intérieur sur les établissements de sourds-muets allemands, 1 853.

126 bft la lU.'ÉàlSON UE LA SttRiiI-MCTITÉ.

r né, her à ce qu’il nomme les vices de l'enseignement dans l'Institution de Paris.

Assurément je ne me porte point garant de toutes les assertions de SIM. les professeurs d’Allemagne. Je rends hautement justice aux travaux de l'école française, à l’esprit de progrès de l’Institution de Paris, aux services quelle a rendus et quelle rend journellement encore , à ses louables efforts , depuis plus d'un demi-siècle, pour améliorer le sort des sourds-muets et les instruire, aux perfectionnements nombreux qu'elle a successivement introduits dans son enseignement, au zèle, à la capacité, à l'intelligence de ses professeurs. Mais l’appréciation rigoureuse des faits, quelle que soit leur source, n'est elle pas notre premier devoir? Faut-il mettre la lumière sous le boisseau ? Ne devons-nous pas, avant tout, éclairer M. le ministre et le mettre à même de réaliser, s’il se peut, de nouvelles améliorations? N'est-ce pas servir l’Institution de Paris elleinéme ? N’est-ce pas se conformer à tous ses antécédents , à l’esprit de progrès qui l’anime? Je ne pense pas que personne m’accuse d’attaquer celte honorable Institution, de vouloir rabaisser son enseignement par la mimique au-dessous de sa valeur réelle. Je n'ai aucun motif de participer aux passions (1) qui se sont trop souvent mêlées aux débats des deux écoles. J’ai simplement cherché la vérité et je l'ai dite quand j’ai cru l’avoir trouvée, dans l’intérét de cette classe d'enfants infortunés que nous nous efforçons d'élever à la dignité d'hommes.

Je n’ai pu constater par moi-méme le degré d'instruction des sourds-muets allemands , et le comparer à l’instruction des élèves de l’Institution de Paris. Mais In méthode dite allemande est , vous le savez, pratiquée depuis longtemps en France. Sans remonter jusqu’à Péreire, prédécesseur et rival de l'abbé de l'Épée, dont les remarquables succès frappèrent l'académie dus Sciences, Lecat et Buflon, dont plusieurs anciens élèves, parlants et instruits, ont encoreété vus dans cesiècle par divers témoins ; sans parler de l’abbé Deschamps, autre contemporain de l'abbé de l'Épée, qui prit le médecin Amman pour guide , et resta obscur malgré le succès de sa méthode, l'enseignement des sourds-muets par la parole a été par-

(t) Ceux qui ont entendu M. Bouvier parlant à l’Académie , ont pu se faire une juste idée de sa modération. Nous ne voulons pas lui en faire un reproche , peetns est quod disertos facil : n’a pas qui veut du sang froid et du talent ; mais enfin nous rappelons ce passage qui a subi , à l’impression, des changements si remarquables. P. M.

DISCUSSION DU RAPPORT

ticulièrement propagé de nos jours par notre confrère M. le docteur Deleau , et l’un de ses jeunes élèves , M. Benjamin Dubois , est depuis plusieurs années, à la tâte de cette institution parlante, dont j’ai entretenu plus haut l’Académie. Il m'a donc été facile d'examiner les résultats intellectuels de cette méthode, comparativement à ce que nous savons déjà de l’Institution impériale , et à ce que je pouvais apprendre encore par moi-même des résultats du langage des signes. Or , cette sorte d’enquête ne m’a nullement fait recoinnaitre dans les élèves de la mimique cette supériorité qu'on leur a attribuée. Sans doute il faudrait plus de temps et des occasions plus nombreuses, pour multiplier les termes de comparaison, pouf établir des distinctions peut-être indispensables , et arriver enfin à une détermination exacte de la valeur comparative des deux méthodes. Mais tout incomplets qu’ils sont, les documents que j'ai recueillis m'ont paru plusque suffisants pour prouver qu’en moyenne l'instruction des sourds-muets élevés sans l’emploi des signes n’esl point inférieure à polie des sourds-muets enseignés par le langage mimique.

J’ai rappelé plus haut les différences de formes de ce langage et de la plupart des langues écrites, de la nôtre en particulier, LêS ellipses constantes , les inversions fréquentes de la mimique , son manque absolu de syntaxe, l'extrême difficulté de rendre en signes les nuances de signification d’une quantité de mots, en fout un langage fort éloigné du nôtre , et dont la traduction littérale donne liqu à qn jargon plus barbare encore que le mot à mot de nos écoliers en latin de la sixième.

« Le langage naturel des signes, dit M. Valade-Gabel (1),

» supprime nombre d'articles et de conjonctions , rend explicites » des rapports indiqués chez pous par une simple désinence , en » exprime d’autres implicitement par un arrangement particulier »des parties de la phrase, et dans son allure toujours libre, se

> trouve presque constamment en opposition avec la marche de

> la phrase française.

» La mimique met Ip signe d’un, rapport après les deux termes, qnand il lui plaît de (exprimer :

• a Les cheveux sont sur la tête. — Tète cheveux sur.

» Ma table de marbre. — Marbre table.

» Je viens de Paris. — Paris quitté, moi venir.

» Paul boude : il n’est pas sage. — Paul boude : Paul sage non. •

(t) Mémoire sur cette question : Quel rôle l'articulation, etc. Bordeaux, 1839 ,'

il résulte de cette forme de langage, pour nous étrange, naturelle pour le sourd-muet instruit par la mimique , qu’il a beaucoup de peine à se plier aux exigences grammaticales , et plusieurs lettres d'anciens élèves des écoles du gouvernement, que j'ai sous les yeux, se distinguent par de nombreuses incorrections , en grande partie causées par la reproduction des tournures de la langue mimique, par le manque d’habitude des règles, qui n'existent pas dans ce langage. Les sourds-muets les plus instruits eux-mêmes n'échappent pas toujours à cette incorrection de langage qui se lie à la pratique constante de la mimique, et qui résulte de ce qu’on peut appeler des mimittnes, comme on dit des germanismes, des gasconismes, etc. Si on ne la retrouve pas dans les écrits de plusieurs professeurs sourdsmuets, il faut l'attribuer à une pratique assidue de la lecture et de l’écriture, il une longue habitude dans l'enseignement de la langue française, et surtout, bien plutôt, assure M. de Monglave, « à un travail isolé, persévérant, après leur entrée dans le professorat, aux conseils généreux d'amis étrangers à l'enseignement , qu'aux méthodes des écoles d’où ils sont sortis. » Il ne faudrait pas ranger parmi ces exceptions les ouvrages de Paulmter, qui était un professeur entendant et parlant , et non un sourd-muet , comme on l’a imprimé quelque part par erreur.

Le défaut que je viens de signaler est moins commun dans le style des sourds-muets parlants, et l’orthographe m’y a paru aussi mieux observée.

On jugera de ces faits par les spécimens suivants, que je prends au hasard (1), et dont je reproduis scrupuleusement le style et l’orthographe.

Lettre d'un ancien élève de l'Institution imjxriale de Paris à M. le docteur X.

« Monsieur le docteur,

» Je m’empresse à vous écrire quelques lignes : je vous annonce tristement que ma pauvre amie est malade au lit depuis 3 jours ; elle a mal au talon enfle gauche; elle souffre horriblement; je vous prie bien de venir chez moi pour visiter à ma pauvre fidèle amie demain du matin ; car elle a

(t) Ceci est une nouvelle preuve à l'appui du mot connu : Le hasard est intelligent. Comment , dans un travail aussi soigné , M. Bouvier aurait renoncé au droit de choisir lui-même les pièces dont il se servait pour appuyer sa thèse? En tout cas le hasard lui aurait été singulièrement favorable. P. M.

DISCUSSION Dl RAPPORT .

besoin de prendre à la remède pour guérir bien à son talon enfle maintenant je la soigne bien maigre je suis bien inquiété qu'elle devient du mal.

s Adieu, monsieur, etc. >

Ce jeune homme était sorti en 1845 de la classe de perfectionnement. La lettre est de 1852.

Lettre d'un élève de l' Institution impériale de Paris.

« Mon cher frère,

» Avant-hier, je n’ai pas pu aller chez toi parce que M'. D. s'est bien amusé avec moi jusqu'à 9 heures et demie du soir. Donc, je suis rapidement allé à l'école à <0 et t/2. J 'ai oublié prendre mes deux chemises blanchies et mon pantalon blancs que tu m’apporteras demain 10 heures du malin parce que je sortirai avec mes camarades et M. V. pour aller à la campagne de C. pour nous amuser à dtner chez M r . V. Je te prie de ne pas oublier et de m'apporter mes deux chemises et mon pantalon pour avoir à me préparer demain à tO h. M. D. m'ayant demandé quand je partirai pour mon pays, je lui ai répondu que ce sera samedi prochain II m'a paru fâché que je sois privé du plaisir d assister à la grande fête de la naissance du prince président de la république. Il désire beaucoup que je reste avec lui pour me divertir et il in'a offert son lit et sa lablo pendant quelques jours et j'ai accepté cette si aimable ofTre. Je demande donc mes bons parents s’il leur plaît que je remette à un autre jour. M r . D. et moi nous irons bientôt ensemble leur presser dans nos bras. Je te prie de m'apporter deux chemises et mon pantalon pour les avoir besoin, et tu reviendras ici à 9 heures du matin parce que je partirai avec mes camarades et mon professeur V. 1 0 heures du malin pour nous rendre vers do la campagne de C. Je te prie de me revenir demain 9 heures du matin et après demain, pour me conduire chez M'. D. Je te souhaite le boDjour ainsi que la femme. Ton très dévoué. »

Cette lettre est du mois d'août 1852. Son auteur était un des meilleurs élèves de la classe de perfectionnement (1). Il avait passé

(1) Comment M. Bouvier peut-il s'avancer ainsi? sur quel renseignement établit-il cette allégation ? qui lui a dit que cet élève était un des meilleurs delà classe de perfectionnement? En vérité, n'est-ce pas donner une faible opinion de sa critique , et quelle confiance peut-on avoir en un auteur qui se montre aussi facile dans l'admission des preuves sur lesquelles repose un édifice si laborieusement, si légèrement construit? P. M.

dix nus dans l'Institution, d'où il devait sortir après la distribution des prix.

Lettre d'un ancien élève de l’Institution Dubois à M. D.

« Mon cher ancien maître,

> M. R..., bijoutier, mon maître, m a dit qu'il ira à Taris; il a bien voulu se charger de ma présente et celle de mon père. J espère qu'il ira vous Taire une visite avec plaisir, il vous parlera de mon travail. Je suis fort Irirle qu'on me dit rien depuis le mois de septembre dernier, je vous prie de dire à mes anciens camarades, de nu pas m'nutilirr Car je les aime fort et je pense toujours à eux. Si vous et les camarades m'aimez bien, vous devrez bien écrire à volro ex-élève qui leur était fort bon. J'ai beaucoup de goût dans mon état, jo sais assez bien graver, mats pas encore ciseler, etc.. >

La lettre a encore près de trois pages ; je n’en ai pris que le commencement ; le reste est dans le même style.

Lettre d'un ancien élève de l’Institution impériale d M. X.

< Mon cher camarade,

« Je vous annonce que le 26 juillet prochain je me marierai avec mademoiselle V ... pour la cérémonie de Ste-Croix. Je vous prie bien de vous inviter à la noce. Je veux bien que samedi prochain vous arriverez ici avant la noce cela nie fera grand plaisir. Ma mère et mon Trère viendront d'A. (nom rie ville ) et ils arrivent aussi ici pour mon mariage. Combien y a-t-il de souscriptions s. -muets à la statue du grand bienfaiteur? Je vous prie de ne pas oublier les nouvelles des sourds muets de M B .., de M. les administrateurs pour que vous les me racontez avec plaisir. J'ai donne gros papier lettres è M. le ministre et administrateurs. Jo le vous prie de me rendre papier lettres. Dictionnaire des difficultés de la langue française, par M. Laveau. Je vous prie d'avoir la boule d'aller chercher à M. Q... tailleur rue *** n. 6 prenez sur le pierre de lithographie d'alphabet des s. -muets et boite.

» Votre tout dévoué, s

Ann de mieux juger de l'instruction ncquiso dans l'enseignement par la parole, j'ai pi ié plusieurs anciens élèves de M. Dubois de m’écrire sous mes yeux, dans mou cabinet. Voici l'une de ces lettres

DISCUSSION DI* RAPPORT

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