SÉANCE DU 15 JUIN
La lettre suivante, adressée à l’Académie par 51. Ferdinand Bertliicr, a été renvoyée à la commission de la surdi-mutité. Nous l'insérons dans son ordre de présentation et d'autant plus volontiers, que ce travail , venant d’un professeur dont la compétence en pareille matière a la plus éclatante notoriété , forme un des documents originaux les plus dignes d'attirer l'attention des personnes qui voudront étudier la question de l'éducation des sourds-muets.
A monsieur le Président et à messieurs les Membres de l'Académie impériale de médecine.
» Messieurs ,
« Paris, le 1 3 juin 1853.
a J'ai l'honneur de mettre sous vos yeux un mémoire dans lequel j'ai cru, fidèle à l'intérêt que j'ai toujours porté aux écoles de sourds-muets, devoir me livrer 5 quelques développements sur le grave sujet qui attire aujourd'hui toute votre, attention. J'ai tâché, non seulement d'y faire ressortir les avantages réels de la mimique et futilité tout à fait secondaire de l'articulation, mais de vous faire apprécier surtout les conséquences funestes qui découleraient immanquablement de la proscription do celle belle langue naturelle, seule base solide de l'enseignement de mes (rires, et avant tout, et par-dessus tout , l’élément le plus décisif de la prospérité croissante et de l'éternelle gloire de notre Institution impériale.
> Je crains seulement d’arriver trop tard, mais des circonstances indépendantes de ma volonté en sont seules cause.
» L’Académie impériale de médecine s’étonnera-t-elle de voir on professeur sourd-muet intervenir un instant dans la discussion beaucoup
(1) La suite a prouvé qu'en l'absence d'une rédaction faite en commun, et dont les termes précis fussent arrèlés, il y a encore eu ici des irrégularités fâcheuses qui ont soulevé de vifs débats entro le rapporteur et Ie 3 membres de la commission. Nous signalerons ces différences â mesure qu’elles se présenteront. P. M.
258 DE LA GUÉHISON UE LA SI' Il DI-MUTITÉ.
trop prolongée entre la mimique el la parole artificielle, à laquelle a donné naissance une letlre qui lui a été adressée par M le ministre de l'intérieur dans le but de connaître son opinion sur les résultats possibles du traitement de la surdi-mutité par M. le docteur Blancliel, chirurgien de 1 Institution impériale des sourds-muets de Paris ; discussion qui semblait, dès le premier jour, devoir se terminer à la satisfaction générale?
> L'Académie impériale devra s'en étonner d'autant moins, à notre avis, que , jusqu'à présent , la langue des gestes n'a pas encore trouvé d'avocat sérieux dans cette discossion.
» J'aborde donc hardiment, consciencieusement, la question de l'importance de ce dernier instrument de communication , en l'envisageant (abstraction faite de ma position exceptionnelle de sourd-muet, qui pourrait me rendre suspect de partialité) dans ses rapports avec T éducation de mes jeunes frères d'infortune , et je proteste d avance contre toute tendance qu'on me supposerait de repousser les elfbrls tentés dans des vues louables, si ce n'est pour guérir une si cruelle infirmité, du moins pour en prévenir ou en atténuer les résultats funestes.
> Il y a, dans le sujet qui vous occupe, messieurs, plus qu'une question médicale ordinaire. Il y a surtout une haute question d'humanité el de civilisation , qui réclame toute l'attention, non seulement des médecins, mais des instituteurs, des philosophes, des savants, comme elle préoccupe dans celte démarche celui qu'on veut bien regarder comme le père el le conseil de ses frères,
» En d'autres termes , il s'agit de conquérir à la société des hommes, et non des perroquets.
» Fort de l'opinion dont je suis redevable à la carrière d'un long et consciencieux professorat, je tâcherai de vous convaincre que, hors de la méthode que je suis, et qui n'est autre que celle de l'abbé de l'Épée, de l'abbé Sicard, de Bébian, méthode rationnelle, et philosophique avant tout, il n'y a point de perfectionnement intellectuel possible pour nos pauvres sourdsmuets , tandis que le maintien de la méthode française est la plus sûre garantie du succès des élèves , el la condition sine qnd non de la prééminence el de la gloire de notre Institution impériale.
» Presque tous ceux à qui de jeunes sourds-muets ont été confiés, à diverses époqnes et dans différents pays, ont essayé de leur rendre l'usage mécanique de la parole, s'imaginant, par je no sais quelle étrange aberration d'esprit , que seule elle avait le privilège de les mettre infailliblement en pleine possession du domaine des connaissances humaines , et en communauté de devoirs et de droits avec le reste de la société. Je ne suis que l'écho modeste do juges plus compétents que moi dans la matière , en me permettant de vous faire remarquer que les tentatives de ces instituteurs, quel que fût d'ailleurs leur mérite, n'ont pas été généralement heureuses. Mais le
DISCUSSION DU RAPPORT
succès eût-il, au contraire, pleinement justifié leurs espérances, qu'en faudrait-il conclure'? Rien certainement en faveur de la supériorité de la prononciation artificielle sur la mimique, si ce n’est que le sourd parleur serait arrivé, jo le veux bien, à reproduire fidèlement, admirablement même les mouvements physiologiques de la langue, mais sans pouvoir saisir nettement la valeur des mots qu’on lui adresse, faute d'un fil qui le dirige sûrement dans cet obscur dédale, faute de signes naturels explicatifs.
s Jusqu'à l'abbé de l'Épéo, la base fondamentale do l’éducation du sourdmuet avait effectivement échappé aux recherches de ceux qui l'avaient précédé dans la carrière , à l'exception toutefois d'un petit nombre de privilégiés. en tête desquels je citerai le savant Wallis, professeur à ( université d'Oxford , auteur du Traité de la parole ou de la formation des sons. Eh bien ! malgré la pleine réussite de ces tentatives , que déclare Wallis au docteur Beverly? Il lui déclare (t) d une manière absolue qu'il donne la préférence à la mimique , et qu'il persiste à la considérer comme le véritable point de départ du développement moral et intellectuel des sourdsmuets.
» Toutefois, c’est surtout à l'abbé de l'Épée, à cet humble apôtre qui fut en même lemp3 un sublime philosophe, qu'il était réservé, non seulement do découvrir dans la langue naturelle de ses fils d'adoption , jusqu'alors dédaignée comme une pauvre recluse, l'heureuse compensation de la porte des deux plus précieuses facultés de l'homme, l'ouïe et l’articulation, mais de tracer encore d’une main puissante une ligne de démarcation entre la mimique naturelle et la parole artificielle.
» En dépit des attaques intéressées de ses antagonistes, cette découverte fut accueillie comme un rayon de lumière céleste par la très grande majorité des instituteurs, qui n'ont cessé, depuis sa mort, de perfectionner à lenvi sa véritable manière d'instruire les sourds-muets, confirmée par une longue expérience, œuvre d'un si grand maître. Elle est divisée en deux parties tout à fait distinctes. Dans la première, s'aidant de la mimique, il s'attache spécialement à former l'esprit et le cœur du jeune sourd-muet. Dans la seconde, il aborde, de concert avec l'enseignement de la lecture sur les lèvres, celui de l'articulation qui, d'après cet homme de génie, ne peut être qu'un instrument secokdaire d’éducation. Cette dernière partie est, au jugement d'un de ses disciples les plus distingués, ancien censeur des éludes de notre Institution , Bébian , que nous ne saurions trop citer, un petit chef-d'œuvre de précision et de clarté que doit consulter avec soin quiconque se sent le courage d'entreprendre la même tâche.
» Qu il me soit permis, messieurs, de vous soumettre, en passaut, une
(l) Transactions philosophiques de Londres, octobre 1698.
doulbe observation de l'abbé de l'Épée et de son successeur immédiat, l'abbé Sicard, au sujet de l'éducation de Poule et de la parole :
• Apprendre à des sourds-muets à parler, dit le premier, ce net I pas une œuvre qui demande de grands latents : elle exige seulement beaucoup de patience de la part de iinstituteur, et beaucoup de patience aussi et de persévérance de la part de l'élève.
s Un jour de séance publique , le second s’étant aperçu qu'un assistant a’ntasiait à la vue des résultats obtenus par la parole , s'écria en s'adressant il son auditoire : Messieurs, si la maison pouvait payer des manœuvres pour celte besogne, il n’en sortirait pas un seul élève qui ne sill parler.
> Ainsi, de ces deux grands hommes, l'un considère l’articulation artificielle comme un jeu de patience ; l'autre commo un labeur de manœuvre. Que dire de plus, sinon qu'il y aurait, non seulement maladresse, mais barbarie, mais crime, à vouloir dépouiller le sourd-muet du seul dédommagement que lui a laissé la nature compatissante, de la source la plus féconde, pour lui, d’épanchements et de consolations, de sa langue mimique, dont il a apporté l’instinct en naissant, quand l'expérience, cette souveraine mattresse des sciences et des arts, vous prouve que, par celte horrible mutila tion, vous coupez sans pitié les ailes à son intelligence souvent si précoce, si ardente et si active ?
» Oh I quel beau, quel immense, quel intarissable sujet d'études (t) dans cette mimique qui, en dépit de la différence des langues parlées, unit par une seule langue commune, idéologique, tous les sourds-muets du globe, at n'est pas néanmoins appréciée, tant s’en faut, à sa juste valeur, par un trop grand nombre d'esprits superficiels ou prévenus?
» Le temps et l'espace me manqueraient, messieurs, pour dérouler ici à vos regards le tableau séduisant des merveilles que racontent Quinlilien et plusieurs adirés auteurs de l’antiquité, de cette langue muette admirée dans tous les temps, par tous les peuples, mais qui constituait surtout une des branches importantes de l'éducation romaine ; de cette langue muette enfin,
(I) J'ai eu occasion de traiter les questions suivantes, proposées en 1839 par le Congrès historique de France : Déterminer le rôle important qu'a joué la mimique chez les peuples anciens , et celui auquel elle pourrait être appelée chez les modernes. — Envisager la pantomime dans ses rapports, soit avec i enseignement des sourds-muets , soit avec les connaissances humaines.
J'ai tâché, en outre, de dévoiler les avanlnges de la mimique, en ce. qui concerne l'éducation de nos frères d'infortune , dans mon Mémoire sur les sourds-muets avant et depuis l'abbé de l'Epée, couronné en 4 840 par la Société des sciences morales, lettres et arts de Seine-et-Oise ; et dans mon dernier ouvrage intitulé : L'abbé de l'Épée, etc., etc., Histoire des monuments élevés à sa mémoire à Paris et à Versailles (1852).
DISCUSSION DU RAPPORT. 261
comprise do nord au midi, du levant au couchant, parce qu’elle porte avec elle l'empreinte de l'organisation humaine qui ne varie pas.
> Faudra-t-il vous rappeler que les savants de tous les pays ont vainement poursuivi durant des siècles le problème d'une langue universelle , et que Descaries et Leibnitz, eux-mêmes, ont échoué dans leurs recherches, après avoir longtemps berce le monde de l'espoir de celle découverte? Eh bien I celle langue universelle si laborieusement, si infructueusement cherchée, si solennellement promise, elle existe, messieurs, sous vos yeux, tout autour de vous, c'est l'humble mimique des sourds-muets. Pourquoi, sans la connaître, la rejeter dans un coin, d’une main dédaigneuse, comme un instrument inutile? Pourquoi ne pas l'étudier plutôt ? Pourquoi ne pas la cultiver, si ce n'est avec amour, du moins sans prévention? Ah! croyez-le bien, seule elle vous donnera la clef de toutes les langues, car elle n'est pas, tant s'en faut, ainsi que se l'imaginent certains esprits qui l'ignorent, circonscrite dans l'étroite sphère des objets sensibles ; elle se prête encore merveilleusement aux peintures les plus exactes , les plus minutieuses du monde intellectuel et moral.
» Aussi, grèce à ce précieux instrument, aidé de l'étude philosophique de la langue, il n’est pas de science si abstraite que l'intelligence du jeune sourd muet n'aborde, et dont il ne se joue; il n'est même pas d'écrivain, poêle ou prosateur, qu'il ne puisse traduire avec autant de facilité que de bonheur. Qu'on le remarque bien, la langue des gestes, cette fillo atnée de la pensée, loin de s'assujettir aux lois capricieuses de nos langues artificielles, ne fait que suivre la marche régulière et même les contours logiques de l’esprit humain. El que d9 secrets admirables ne révèle-l-elle pas au regard attentif de celui qui veut l'étudier sérieusement I
iA ce propos, je ne puis résister à la tentation de reproduire ici les propres expressions d'un estimable auteur du dernier siècle, de Marmontel : > La pantomime, dit-il, parle aux yeux un langage plus passionné que » la parole, elle est plus véhémente que l'éloquence même; et aucune langue » n’est en état d'en égaler la force ot la chaleur. »
• Marmonte! a raison, messieurs, le langage naturel seul , cet idiome national du sourd-muet, peut permettre à ceux qui entreprennent son éducation de porter la lumière dans son esprit avide de savoir. Faute de l'avoir étudié à fond , on aura beau étaler dans sa chaire une érudition pédantesque , on y perdra son latin (qu'on me passe l'expression ). Possédez-le donc avant tout , vous qui voulez consacrer votre vie entière et toutes les puissances de votre âme à poursuivre la belle œuvre de l'abbé de l'Epée. C'est l'unique moyen d'épargner bien des méprises graves à votre élève, et de vous épargner à vous-même bien des tâtonnements inutiles. La forme ordinaire de la pensée du sourd-muet, si vous avez le courage de l'étudier, vous convaincra surabondamment de cette nécessité. Lè surtout se trouve
engagée, il faut le dire publiquement, la plus grande responsabilité morale du maître.
» Mais, m’objecteront les partisans exclusifs de la prononciation, la méthode allemande , c'est le progrès , c’est l'avenir , tandis que la méthode française stationnaire ou même rétrograde, c'est la routine, c'est le passé, c'est la barbarie.
» Voilà ce quo j’appelle, moi, des phrases creuses qui ne prouvent rien et ne peuvent servir qu’à embrouiller une question fort simple et naturellement fort claire, car elle se réduit uniquement à rechercher de bonne foi sur quelle base doit reposer l’édifice intellectuel du sourd-muet.
» Or, comme l'ont prouvé les instituteurs du premier ordre, l'association des idées et des sons ne s'opère pas d’une manière plus intime que celle des idées et des mois. La mimique (t ) , à leur avis encore , exerce , avec des caractères même bien plus saisissants, sur l'esprit du jeune sourd-muet, autant d influence que la parole sur celui de l'enfant qui en est doué, c’est-à-dire que l'une et l’aulre servent également d'intermédiaire pour y faire jaillir la clarté.
» Donc , il est incontestablement avantageux d'instruire les sourdsmuets par des caractères écrits, toujours accompagnés de signes sensibles, comme on instruit les autres hommes par la parole et par les gestes qui l’interprèlenl.
• J'accorde que vous réussissiez à faire parler les sourds-muets, mais jamais celte parole artificielle ne sera aussi claire, aussi intelligible que eellodont la nature a doué les autres hommes. Elle aura, en outre, l'inconvénient grave de ne pouvoir être obtenue, tout imparfaite qu'elle sera , qu'aux dépens de l'instrument intellectuel qu’elle faussera. Agir de la sorte est aussi absurde que de vouloir , à tout prix , faire d'un sourd-muet un Barroilhet ou un Liszt, un ténor ou un pianiste.
> Quels fruits l'articulation (2) a-t-elle portés dans notre Institution impériale depuis qu’elle y a été introduite et en dépit des réclamations incessantes dont elle a été l'objet ? A-t-elle mieux répondu aux espérances qu’on en avait d'abord conçues? J'invoque avec confiance les expériences réitérées auxquelles se sont livrés les membres du Conseil supérieur et de la Commission consultative de l'établissement.
> Aujourd’hui que tout le monde a éprouvé depuis longtemps la valeur et la portée réelle de cette articulation si vantée comme une manne intellectuelle, comme une langue de feu descendue sur la tête du sourd-muet, il faudrait être fou, sinon charlatan, pour s'opiniâtrer à lui assigner le premier rôle dans l’éducalion de cet infortuné ! Chaque jour vient nous appor-
(4 ) Voyez la note A.
(î) Voyez la note B
DISCUSSION DU RAPPORT
ter de nouveaux faits qui corroborent cette opinion , à l'heure qu'il est, généralement admise, que désormais la parolo no peut plus être sérieusement enseignée chez nous avec quelques chances de succès qu’su moyen de la mimique, cet admirable instrument de communication dont la nature bienfaisante a dolé nos frères, et qui seul a le pouvoir de leur faire supporter avec courage et résignation la privation douloureuse des deux plus puissants organes de la pensée humaine.
> Tout considéré, à quoi bon s'obstiner sans cesse à vouloir mettre aux prises la parole artificielle et la mimique quand le peuple sourd-muet, cette portion si intéressante de la grande famille humaine, secoue à peine les langes du berceau et ouvre il peine les yeux aux premières lueurs de son émancipation morale? Pourquoi, au lieu de compromettre ainsi, par de brutales innovations, les destinées d'un établissement qui jouit depuis longues années d'une réputation si justement acquise, ne pas se borner k y conserver pieusement ces saines traditions des abbés de l’Épée et Sicard, auxquelles une main téméraire ne saurait loucher sans amener la ruine totale de l'avenir intellectuel des sourds-muets?
» Est-ce qu’on pense , par hasard , pouvoir impunément démolir k son gré un bel édifice sous le prétexte ambitieux qu’on se croit plus habile que le grand architecte qui l'a élevé?
» Il est aujourd'hui généralement reconnu par tout le monde, sauf par quelques gens superficiels ou malintentionnés , que l'articulation ne saurait être, dans l'enseignement du sourd-muet, que d'une utilité tout à fait secondaire , et seulement dans les cas qui deviennent de plus en plus rares avec le progrès croissant des lumières, où il y a nécessité de se faire entendre d'un parlant qui ne tait ni lire ni écrire.
» Mais qu'on s'attache opinifttrémenl à en faire l'application exclusive k tout un enseignement régulier et complet, c'est lit, je le répéterai sans cesse, delà folie ; plus quede la folio, c'est de la cruauté, c’est de la tyrannie. Contemplez, en effet, un instant avec moi, cet instituteur à l'esprit étroit, réunissant, de gaieté do coeur, tous scs efforts de vandale pour dépouiller son élève des avantages qu’offre, à son intelligence active, la nature seule, si ce tt'esl une autre méthode, et pour le réduire sans merci à torturer des journées entières sa langue, à fatiguer sans relâche ses poumons et son gosier, afin d’arriver à pousser des accents rauques, sauvages, inintelligibles presque toujours ; voyez le professeur enseigner gravement à l'enfant l'art admirable de lire la parole sur les lèvres d'un interlocuteur , comme s'il était toujours facile de démêler des mouvements si rapides , si fugitifs , comme si , enfin, trop souvent deux mots prononcés d'une manière identique n'avaient pas deux sens diamétralement opposés. Arrière ! arrière uno bonne fois pour toutes, ces impitoyables expérimentateurs ! Car tel est l'ennui, je dirai même la répugnance, le dégoût que nos jeunes sourds-muets
éprouvent également pour cet exercice , qui leur parait bizarre et dont ils ne comprennent pas le but, qu'on les voit toujours revenir 4 leur langage favori, au langage des gestes, malgré la persistance des matires spéciaux qui se sont faits les champions de la méthode allemande, méthode qui, disons-le en passant, a été condamnée dans le dernier siècle, aux applaudissements unanimes d'un public éclairé, par l'Académie de Zurich au jugement de laquelle la méthode de l'abbé de l'Êpée avait été soumise à l'occasion de son procès littéraire avec Heinicke, directeur de l'école des sourds-muets de Leipsick.
s D'ailleurs, à considérer la lecture de la parolo (t)au point de vue pédagogique, cet exercice suppose nécessairement chez l'élève la connaissance préalable de la langue dans laquelle les mots sont articulés. Qui, dès lors, osera nous affirmer, la main sur la conscienco, qu'il est possible de procé- Céder à ce genre d'enseignement sans jamais appeler la mimique à son secours? Personne, assurément, à moins que le charlatanisme ou l'intérêt n'y entre puur quelque chose.
s Cela pose, qu'en conclure, sinon qu’il est bien et dûment avéré que, dans l'instruction du jeune sourd-muet, la langue des gestes doit être la compagne inséparable de la parole, comme elle l'est presque toujours, à leur insu, dans le langage des parlants?
9 Sans avoir besoin de citer, à l'appui démon raisonnement, le témoignage do Fénelon, qui pensait que. dons le* éclaircissements qu'on donnait aux en [unit ordinaire s , il fallait que les paroles fussent aidées des Ions et des gestes , je Depuis que m associer avec bonheur aux raisons irrésistibles par lesquelles un de vos premiers orateurs, M. Jules Guérin, a prouvé le fait nécessaire de l'intervention de la mimique naturelle dans une foule de circonstances.
9 L’exclusion de la mimique est donc une absurdité, une barbarie, un crime de lèse-humanilé.
9 Veut-on apprécier comparativement la portée de la langue des gestes et celle do l'articulation dans l'enseignement du jeune sourd-muet?
9 C’est ici surtout qu'il importe que la religion du juge no puisse pas être mise en défaut ; car, à entendre tel ou toi maître do prononciation allemande, l'accès do son école est sévèrement interdite à la langue des gestes. El cependant, on le surprend sans cesse recourant, malgré lui, 4 cet instrument indispensable pour sc faire mieux comprendre de scs élèves.
t 11 est superflu, sans doute, d'insister sur ce point important, que ce n 'est qu à contre-cœur que presque tous nos enfants acceptent de paredles leçons, et qu'à peine se voient-ils hors do la classe, qu'ils recommencent à s'entretenir de préférence en langage mimique.
9 On veut, ne cessent-ils do répéter dans leur énergique pantomime,
(t) Voyez la note C.
DISCUSSION BU RAPPOBT.
nous montrer au public comme des bêles curieuses ; c'est une humiliation à laquelle nous sommes Tort sensibles, et pourtant il nous faut donner à nos condisciples l'exemple de l’obéissance, sauf à fouler aux pieds celle maudite articulation à la première lueur de liberté que nous pourrons reconquérir.
» Préoccupé que je suis d'une foule de considérations que soulève le problème qui se débat parmi vous, je me contenterai de faire un appel aux lumières et à la conscience de quiconque s’est livré à l'élude approfondie des diverses méthodes qui se partagent l’éducation des sourds-muets. Qu’il me suffise d'appeler votre examen attentif sur les citations qui terminent ce mémoire.
i Est-ce que par hasard on aurait la prétention d'imputer exclusivement à l'emploi journalier de la mimique les défauts que l'on peut remarquer dans le style des élèves actuels de nos institutions spéciales?
» Mais ai-je donc besoin de m'évertuer à vous faire loucher du doigt le peu de solidité d'une pareille objection ?
s Comme je crois l'avoir démontré plus que suffisamment dans ma ttéfalalion de l'opinion de (en le docteur (lard, relative a ux facultés intellectuelles et aux qualités morales des sourds-muets , les défauts signalés tiennent, selon moi, à deux principales causes : 1° à ce que nos enfants ne sont admissibles que beaucoup trop tard dans notre école, c'est-à-dire à 10, 1 2 et même 1 6 ans ; 2* à ce que la durée de leur séjour dans l'établissement est inliniment trop limitée (tous ceux qui se sont occupés de la matière leconfessenti, comparativement aux exigences particulières de leur triste position , toute I habileté des professeurs échouant contre cet obstacle. Ajoutons enfin, pour rendre un dernier hommage à la vérité, que les progrès des élèves dépendent autant du parti que le maître sait tirer de leurs dispositions que de la sagesse des vues qui dirigent en général la marche de l'enseignement. ,
0 II nous reste à purger notre école d'une accusation lancée sur elle un peu trop à la légère, pour ne rien dire de plus, du haut de la tribune de votre Académie.
» On lui a reproché de sacrifier en grande partie les facultés rudimentaires do l'ouïe et de la parole, au lieu de leur imprimer, comme ce serait pour elle un devoir, tout le développement dont elles sont susceptibles.
1 L'historique de notre enseignement oral depuis l'abbé de lÉpéejusqu'à nos jours répond péremptoirement à une imputation aussi peu fondée. A Dieu ne plaise cependant que nous prétendions que l'on ait également réussi avec tous les sujets qui fréquentent notre cours d'articulation. Mais ce qui se passe journellement sous nos yeux, doit suffire pour nous donner la juste mesure des brillants résultats que l'on attribue à la méthode allemande.
> La meilleure présomption que je puis invoquer en faveur de la mi-
inique, indépendamment des raisons générales qu'il ne m'a été donné de déduire qu'à la hâte, résulte de ce fait évident que l'instruction d priori du sourd-muet par l'articulation ressemblera toujours à celle du perroquet , tant que l'on n'y aura pas fait intervenir sa langue naturelle ; et que tout ce qu'on livrera aux procédés vocaux sera autant d'enlevé à son intelligence.
» Pourquoi donc remettre tout aujourd'hui en question quand une expérience de plus d'un demi-siècle a donné gain de cause à la langue que Dieu a donnée à nos frères ? A quoi, dès lors, nous ont servi les efforts héroïques que le génie, secondé par le plus admirable dévouement, s'était imposés pour faire triompher la cause sainte de la vérité ? Oui , je le déclare avec une amère douleur, l'avenir intellectuel de nos pauvres enfants me semblerait sinon perdu , du moins fort compromis si les partisans du langage artificiel l'emportaient dans cette question décisive.
• Contlution. — Dans le double intérêt de la tendance spontanée des facultés des jeunes sourds-muets à l'analogie et de leur instruction proprement dite, il importe que la mimique reste éternellement debout dans nos écoles, non pas, à Dieu ne plaise, comme but spécial de l'éducation de nos enfants, mais comme son instrument indispensable, unique, bien entendu toutefoisque l'instituteur devra s'appliquer avec un soin constant à entretenir chez eux l'habitude de la langue écrite.
s L'articulation et la lecture sur les lèvres ne sont que des moyens kcosdaihes dont il ne convient d user, disent les instituteurs du premier ordre, qu'avec beaucoup do ménagement, n'y exerçant que les élèves qui y sont jugés aptes, se gardant bien de l’imposer à tous et de contraindre particulièrement à l'essayer ceux qui montrent pour cette spécialité une aversion invincible.
» Veuillez bien, messieurs, le remarquer, la vie ou la mort de notre institution et de ses sœurs dépend de votre décision. Vous ne voudrez point exposer à des chances certaines de dépérissement et do dissolution une écolo modèle (car c'est de ce titre que toutes les écoles françaises et même étrangères saluent encore celle de Paris), qui, grâce au génie puissant de son vénérable fondateur, était, jusqu'à ce jour, sortie victorieuse de tous les obstacles que lui avaient suscités i'iricrédulito et l’envie, compagnes ordinaires des préjugés et de l'ignorance, et d'où est parti le signal de I émancipation morale et intellectuelle de nos frères d'infortune.
» C’est intimement convaincu de la supériorité de la méthode française sur la méthode allemande que je inhonoro do me dire avec la plus haute considération, messieurs, voire bien dévoué servi’eur,
» Ferdinand Bf.stbif.»,
• Doyen des professeurs de 1 Institution impériale des sourds-muets de Paris. »
DISCUSSION DU RAPPORT
NOTES
(A) Mimique.
• Quand il s'agit de faire sentir aux sourds-muets les nuances lé-
gères qu'une expression heureuse ou un tour ingénieux donne à la pensée, l'analyse grammaticale est impuissante , et toutes les délicatesses du stylo se noient et disparaissent dans les périphrases explicatives Mais la richesse, la flexibilité du langage mimique peuvent rendre sensibles aux yeux toute l'énergie comme toute la finesse de la pensée, toutes les grâces, toute l'élégance des tours et des expressions.
n Par le simple langage des gestes, on peut donner au sourd -muet toutes les connaissances dont il a besoin , avant même qu'il ait appris la langue écrite.
» Par la parole, vous ne pouvez lui rien enseigner, qu'il ne sache préa» lablement la langue, qui est votre instrument d'instruction. Or, de toutes les connaissances, c’est, pour le sourd-muet, la plus longue et la plusdifficile à acquérir; et continu pour interpréter la parole, vous n'avez guère que la parole, il arrivera que nombre de vos élèves, après cinq ans d'étude, n'ayant pu apprendre suffisamment la langue, n'auront pu, par conséquent, rien apprendre. »
(Examen critique de la nouvelle organisation de l'enseignement dam ilnstitution royale des sourds muets de Paris, par Bébian, ancien censeur des études de cet établissement )
< Les gestes sont le langage naturel du sourd-muet, celui à l'aide du^ quel il manifeste ses premières pensées , ses premiers sentiments, celui auquel il recourt le plus volontiers. C'est par là que l'instituteur est le plus intimement en communication avec son élève. Ce sera donc le pivot autour duquel tournera tout l'enseignement , et ce serait gratuitement se priver du plus puissant moyen d’éducation , que de chercher à le comprimer. Aucun autre moyen ne saurait remplacer ce langage, ni donner à l'instituteur une action aussi puissante sur l'âme du sourd -muet. Mais pour laisser à ce langage toute sa puissance, il faut en respecter le génie. et le manier avec facilité, il faut surtout s’élre mêlé aux jeux, aux récréalion3 des sourds-muets, avoir vécu de leur vie, avoir surpris leurs gestes dans leur intimité. >
(Annales de I éducation des sourds-muets et des aveugles, par M. fùl . Morel , directeur de l'Institution impériale des sourds-muets do Bordeaux, 7* vol. , if ?, page 92)
« Il faut, pour apprendre plus vite une langue quelconque, s'at-
der de celle que l'on possède déjà. Le sourd-muet, lorsqu'il arrive à l'école, en parle une ; à la vérité elle est peu développée, mais telle qu’elle est, elle doit donc l’aider à acquérir l'intelligence de celle qui est en usage autour de lui.
» La conversation et la lecture sont les seuls moyens d'acquérir uns langue par l'usage. Puisque le premier moyen n'est guère facile au sourdmuet , il faut le mettre en possession du second le plus promptement possible. »
( Extrait d'un court d'instruction, par M. l’abbé Chazoltes, directeur de l'Institution des sourds-muets de Toulouse.)
(B) Articulation.
» Personne ne s'est attaché plus que moi, dit Bébian dans 6on
Examen critique de la nouvelle organisation de l'enseignement dont /'Institution des sourds-muets de Paris, à démontrer par des preuves plus décisives combien il est absurde , ridicule , tyrannique de vouloir baser renseignement des sourds-muets sur la parole , de choisir directement la faculté qui leur manque pour principal instrument de leur instruction, faculté que l'art ne peut rendre qu’à la moitié d'entro eux, et toujours d’une manière incomplète.
> Dans toutes les séances publiques, on fait paraître un certain
nombro d'élèves qui viennent hurler en présence de l'assemblée quelques cris sauvages , rauques ou glapissants qu’on décore du nom de parole , et que le maître est obligé de traduire en langage humain pour les rendre intelligibles.
» Mais à quoi lui servira la parole que vous lui aurez apprise si péniblement, s’il est destiné à aller vivro dans les montagnes do l'Auvergne, dans les campagnes du Languedoc, de l'Alsace ou de la Bretagne? Il finira peut-être par prononcer quelques mots du patois de sa province. C'est bien quelque chose, j'en conviens ; mais ce serait acheter trop cher un si faible avantage que de le payer de cinq ou dix ans d'étude, et d’un temps qui aurait pu être bien plus fructueusement employé.
» Faire parler les muets, dit-on souvent encore, n'est-ce pas une sorte de prodige? Ce prétendu prodige n’a rien cependant qui soit si digne d'admiration. Les organes de la parole ne sont pas autrement conformés dans le sourd-muet que dans les autres hommes : il ne parle point parce qu'il
DISCUSSION DU RAPPORT
n'a pas entendu, et que sa langue no peut imiter des sons qui ne sont point parvenus jusqu'à l'oreille. Mais vous pouvez lui Taire voir la position et le mouvement qu’il faut donner à la langue, aux lèvres et à la gorge : ces organes, une fois convenablement disposés, la voix qui les traverse en sortant du poumon produit le son désiré, que celui qui le profère s'entende ou ne s'entende pas : c'est un instrument de musique qui répond fidèlement aux doigts de l’artiste. >
( Eloge de Cltarles-Michd de VEpée, par Bébian.)
« J'ai assez démontré, dit cet instituteur éminent dans V Essai sur
les tourds-muels et sur le langage naturel (4817) cl dans le Journal des sourds-muets, combien pareille tentative est insensée et tyrannique; mais aussi, par compensation, combien elle est impuissante. Entrez dans une école de sourds-muets ; quelle expression dans leur physionomie, quols gestes rapides , quelle vivacité, quelle énergie dans leur pantomime I Ces enfants si vifs, si gais, si pétulants, figurez-vous-les tout à coup droits, roides, immobiles comme des statues, rangés en rond , tablettes en main, l'œil fixe, cherchant péniblement les traces d'une pensée sur les lèvres grimaçantes d'un do leurs camarades, qui se consume en stériles efforts pour exprimer par la parole ou sur sa tablette quelques idées qu'un geste eût fait jaillir comme un éclair à tous les yeux.
> Est il autorité humaine qui puisse obtenir pareille victoire sur la nature et exercer si horrible violence sur la pensée? Autant vaudrait essayer de pétrifier l'intelligence et de solidifier la pensée. »
■ On apprend bien à parler à des perroquets ; on parait même réussir à faire comprendre la parole à des chiens : que dis-je? il n’v a pas jusqu'à des machines parlantes qui n'aient été inventées. Les écoles de tous les temps cl de tous les pays ont d’ailleurs mis au monde des sourds-muets parlants ; mais toujours et pour cause, on a omis de constater régulièrement l’état antérieur.
» La vraie, la grande méthode pour faire parler des sourds-muets de naissance consiste à pénétrer jusque dans leur âme à l'aide des signes parfaits qu'on leur fait toucher et voir, et à inoculer en eux une parole toujours en rapport avec le talent de l'instituteur, la situation anlérieure des sujets, leurs dispositions. C’est un fait, que les plus beaux succès ont toujours été dus au meilleur emploi des signes s'effaçant à mesure que la parole arrive »
( Opinion de if. Piroux, directeur de l'Institution des sourds-muets de Nancy, sur i établissement de il. Dubois d Paris.)
Lecture sur les lèvres.
• Quel est l'inslituleur île sourds-muets, quel est l'homme de sens qui ne sache par expérience, qui ne reconnaisse par le plus simple raisonnement, que le sourd-muet, même le plus habile à lire la parole sur les lèvres, ne peut la comprendre quaulant qu'elle lui est adressée directement, ed face, de près, en courtes phrases familières, lentement, distinctement articulées ? Il n'est point de sourd-muet , quelque habile qu’on le suppose, qui puisse suivre sur les lèvres un discours d'une page.
» Accordons que le sourd-muet puisse démêler et saisir S3ns hési-
tation dans les mouvements fugitifs des lèvres tous les sons et toutes les articulations. Il faudra encore qu'il affecte à chacun de ces sons l'orthographe qui lui convient par rapport au mot dont il fait partio. Chaque son, dans notre langue, s'écrit de plusieurs manières, et le sourd-muet ne comprend quo les mots correctement écrits.»
( fjomen critique de Bébian.)
On lit ce qui suit dans une brochure intéressante que vient de publier M. Ilambnsson , ancien directeur de l'Institution des sourds-muets de Chambéry, sous le litrede : Langue universelle, langage mimique, mime et écrit, etc.:
« .... Co qui a fini, dit-il, par nous dégoûter de l'enseignement de la parole, c'est la visite que nous avons faite à un établissement si fort vanté par les feuilles publiques . que nous pensions presque que l'habile professeur avait le don de dire, liphpliela, et d'être obéi. Mais, hélas! quel désappointement! sur une dizaine d'enfants, à peine un ou deux étaient intelligibles ; les autres, avec des contorsions affreuses et qui faisaient mal à voir, ne produisaient que des sons rauques et indé- chiffrables. Nous ne nommons pas cet établissement, de crainte de nuire au dévoué directeur qui nous l'a ouvert avec bienveillance et dont les efforts ne peuvent que perfectionner l’art pour le petit nombre d'élèves capables de la parole. «
— M. Piorry donne lecture de la seconde conclusion du rapport:
Deuxième demande ministérielle. « Le ministre demande sid’autres sourds-tnuels n’ont pas conservé l'usage de la parole, et ne seraient pas susceptibles d'acquérir la faculté de la lire sur les lèvres, quoiqu’ils soient atteints d'une surdité incurable.
M. Piorry lit la réponse de la commission, dans laquelle il a modifié quelques mots (I) ; la voici :
(l) Ces modifications faites, personne n'en doute, dans un but de con-
Discussion dc rapport.
« La possibilité de lire sur les lèvres est une faculté commune à un très grand nombre de sourds-muels (la commission a dit tous), et sert de fondement à l'instruction de ces infortunés dans les écoles allemandes et à Paris dans l'institution dc M. Dubois.
» Quant à l’articulai ion de lu parole, elle peut, toutes choses égales D’ailleurs relativement à l’intelligence de ces élèves, être obtenue à un degré d'autant moins imparfait que l’action de parler était primitivement moins complètement abolie. »
— M. Maloaigni réclame la rédaction exacte de la commission ; il n’y avait point « faculté commune à un très grand nombre, mais à tons les sourds-muets. »
— M. J. Guérin combat encore ces conclusions comme entachées d’inexactitude et d'injustice envers M. Blanchet.
— M. I -on dk demande qu'on retranche la mention qui est faite d’une institution particulière.
— M. Cazeaux, au contraire, tient à cette mention nominale, pour montrer que la méthode de M. Blanchet n’existe pas, et que renseignement oral ne lui appartient pas.
Après un débat assez animé, auquel prennent part plusieurs orateurs, notamment M. Baillarger, membre de la commission, les amendements sont mis .aux voix et rejetés, et la rédaction adoptée ainsi en remplaçant le mot très grand nombre par le mot tous (I), et par le mot diverses institutions la mention spéciale de l'institution Dubois.
Troisième question ministérielle « La commission sera priée d'examiner si les élèves de cette dernière catégorie ne pourraient pas recevoir quelque notion du son par les nerfs de sensibilité générale, comme l'indique le docteur blanchet. »
/(é/ionse. « Les mouvements vibratoires des corps qui constituent la condition physique de la notion du son, chez les sujets possédant le sens de l’ouïe, ne peuvent jamais donner une telle notion aux sujets privés de ce sens.
» Mais , ainsi qu'il est généralement connu en physiologie et en
ciliation, ont rendu celle partie de la séanre très agitée ; il a été fort difficile de s'entendre sur la portion du texte appartenant au rapporteur on & la commission mixte dont M. Malgaigne était devenu membre, mais enfin ce débat s’est terminé comme nous l'indiquons plus bas. P. M.
(t)M. Ferrus. qu'une indisposition retenait chez lui pendant celle séance, s’était proposé de réclamer par écrit contre ce mot tous. Nous regrettons de n'avoir pas reçu à temps ce travail qui, venant d'un savant aussi compétent en pareille matière, eût offert un grand intérêt. P. M.
pathologie, ces mouvements vibratoires produisent sur les organes de la sensibilité tactile une impression et une notion spéciales que les sourds-muets peuvent mettre à profit dans un certain nombre de circonstances. Ce moyen d'instruction a été proposé et se pratiquait antérieurement aux recherches de M. Blanchel à ce sujet. »
— M. Bouvier : La parole entraînante de M. Bérard m’a teflu sous le charme, comme chacun de nous, tout le temps qu'a duré sa brillante allocution. Revenu de cette sorte de fascination, j'ai dù me demander si ses déductions étaient rigoureuses, si leur point de départ était irréprochable, si les conséquences s'accordaient pleinement avec les prémisses.
Notre honorable président vous a exprimé chaleureusement ses inquiétudes, ses convictions, sur le résultat du vole de l'Académie, si elle adoptait la réponse de la commission .à la troisième question de M. le ministre. Toute l'argumentation de M. Bérard est fondée sur la rédaction de cette question, ainsi conçue :
» Examiner si les élèves atteints de surdité incurable ne pourraient pas recevoir quelque notion du son par les nerfs de sensibilité générale, comme l'indique M. Blanchel »
Cela équivaut, selon notre honorable collègue, à demander si l’on peut entendre par la peau sans le secours de l'organe de l’ouïe. Il ne lui a pas été difficile de prouver que ce serait là une énormité, une hérésie, un contre-sens physiologique.
L’interprétation de notre président me parait simplement montrer jusqu’où peut aller la distraction des esprits les plus éminents.
Qu’est ce que le son? dit en effet M. Bérard. Ce n’est pas le mouvement vibratoire des corps ; c'est ce mouvement vibratoire passant par le nerf acoustique sensible; c’est la sensation qui en résulte. Comment admettre dès lors que les impressions tactiles, transmises par les nerfs de sensibilité générale, que les sensations qu’elles produisent, puissent donner la moindre notion du son, qui est le propre de la sensibilité spéciale du nerfacousliqueetde l’appareil merveilleux qui l’enveloppe?
Qu'est-ce que le son? dirai-je à mon tour. Les anciens physiciens, Nollet, Brisson, Beudant, Haüy, les physiologistes môme, dans le siècle dernier, désignaient par là, non la sensation du son, mais le mouvement vibratoire qui la détermine. C'est l'acception admise par Lecat; c’est celle que reconnaît un auteur justement apprécié de notre honorable président, le grand Haller, lorsqu’il dit: Sonusest tremor; sonum hic non dicimus mentis sensationem, etc.
Il est vrai que la définition contraire, qui n'était, en 1800, que celle de Cuvier, de Richeraud , a prévalu depuis, et qu’elle est
DISCUSSION DU HAPPORT.
maintenant généralement adoptée par les physiologistes et par les physiciens eux-mêmes. Mais l’autre acception du mot n'a pas pour cela péri. J’en appelle, sur ce point , de notre honorable président, de l’éloquent auteur du discours auquel je réponds, au brillant professeur de physiologie de la Faculté. M. Bérard ne dit-il pas à ce nombreux auditoire, avide de ses moindres paroles, que le son se produit de telle ou telle manière, se transmet à travers divers milieux , se propage suivant certaines lois, se réfléchit dans certaines circonstances, qu’d jouit d’une vitesse déterminée, etc.? Müller, ni aucun autre physiologiste, ne tiennent un langage différent. N'estil pas évident que le son est, dans ce cas, la vibration des corps, cause de la sensation et non la sensation elle-même?
Cette expression a donc deux significations , comme je le disais en 1830, alors qu'émule de M. Bérard, j'aspirais à cette chaire de physiologie aujourd’hui si bien remplie. Je le disais d'après mon maître, M. Magendie, qui n’a pas négligé d'indiquer les deux acceptions dans son Traité de physiologie.
Est ce là un vice de langage? Non ; c’est tout simplement une métonymie, un de ces tropes, d'un usage continuel, dont toutes les langues fourmillent.
Cet Amman , qu’a cité notre collègue, est encore plus hardi dans son langage, qu’il pousse jusqu'à la métaphore, lorsqu'il dit, à l’occasion du mouvement de tremblement que les sourds-mucls perçoivent dans le larynx pendant la production de la voix , qu’il est en quelque «sorte leur mgane de l’ouïe ou du moins leur en tient lieu a N’était ce pas dire aussi qu'ils recevaient par là la notion du son, c'est-à-dire du mouvement vibratoire de l'organe? Et personne sera-t-il tenté d'accuser sérieusement Amman de confondre ici la sensation auditive du son avec l’impression tactile des vibrations sonores?
« Le sourd, dit M. Esquiros (1), que son oreille n’avertit pas du
» danger entend par la plante des pieds On peut dire que chez
» lui le sens de l'ouïe se trouve répandu à la surface des organes. » Fera-t-on un crime à cet auteur, qui s'est inspiré, comme on sait, des lumières de savants professeurs des sourds-muets, lui fera-t-on un crime d’avoir coloré son langage de ce style métaphorique? Prétendrait-on qu’il attribue réellement au sourd-muet une sensation du son par la peau, toute semblable à celle que nous éprouvons par l'oreille? Si l’on avait celte idée, tout le reste de l’article lo démentirait; on y verrait que M. Esquiros veut dire simplement qu’outre la faculté d’entendre par les oreilles, nous possédons
(I) Revu» rts Parts, 4 814.
d’autres « moyens de percevoir les vibration s sonores, » auxquels nous ne faisons pas attention , tant que le sens de l’ouïe est intact, et que, là où ce sens manque, l'Ame peut , jusqu'à un certain point, le suppléer par un autre, comme l'a si bien explique M. Béranl.
M. le ministre ira pas été si loin : son langage, ou celui du médecin dont il a reproduit les termes , ne prêterait à l'équivoque, ne tomberait dans le ridicule, que pour qui s'obstinerait a vouloir traduire, dan* tous les cas, le mot de son par sensation du son. Mettes, au contraire, au lieu de celte expression de .«on, celle de vibrations des corps sonores (et je soutiens qu'il n'est pas permis d'entendre cetto rédaction autrement), et à l’instant même la question de M. le ministre ne laisse plus la moindre prise à une critique qui n'est qu'une véritable logomachie. Cette question, ainsi comprise, se réduit, en effet, à demander à l’Académie si les sourds incurables ne pourraient pas recevoir quelque notion des vibrations sonores des corps , non de la sensation auditive du son, par les nerfs de sensibilité générale (1).
L'ouvrage de M. le docteur Blanchet, cité par notre honorable président , ne donne pas un autre sens à ce phénomène si curieux de l'impression tactile des vibrations sonores. Si l'on y trouve ( t. H, p. UOU ) qu’il y a « deux espèces d'audition , la perception du son par » le nerf auditif et la perception des ondes sonores par les nerfs sen» » silifs, » le mot A' audition n'implique nullement, dans cette phrase, identité entre les deux genres de perception signalés par l'auteur. Ce n’est qu'une métaphore semblable à celles que je rappelais tout à l'heure, et s’il est vrai qu’il eût peut-être mieux valu, pour éviter toute équivoque, remplacer cette expression d'audition par celle de perception des vibrations des corps sonores , qui lui était équivalente dans la pensée de l'auteur, le reste du chapitre montre clairement la différence qu’il fait , comme tout le monde, de la perception auditive et de la perception tactile des mouvements vibratoires des corps.
Ces explications suffiront, je pense, pour faire voir que ni M. le ministre, ni la commission, ni M. Blanchet, n'ont exposé l'Acadé-
(t) Cette interprétation est évidemment beaucoup plus bienveillante que juste. Il suffit de voir ce que fait M. Blanchet, quel parti il prétend tirer des vibrations de son acoumètre, combien il compte snr ce.t instrument afin de réveiller la sensibilité de l’oreille de nos sourds-muels pour mettre b néant ce laborieux plaidoyer de M. Bouvier. Le docteur Blanchet se sert de la musique et non pas peu de tropes, de métaphores, de métonymies et autres figures de rhétorique qui jouent un si grand rôle dans le discours do son défenseur officieux. P. M.
blSCCSSION DU RAPPORT.
raie à encourir le ridicule, à rendre une décision que la spéculât km pourrait exploiter. I)e toutes ces accusations, il ne restera qu’un charmant discours de plus du professeur éloquent, du savant physiologiste, du brillant académicien , que nous possédons parmi nous.
Le premier paragraphe de la nouvelle réponse de la commission et de M. Malgaigne à la troisième question reproduit la rédaction proposée par notre honorable président, pour protester contre le’ sens qu'il attribuait à la question de M. le ministre. D'après ce que je viens de dire, cette protestation est superflue, et la phrase qui la contient n’exprime plus dès lors qu’un de ces axiomes incontestables et incontestés, qu'il n’est ni nécessaire, ni dangereux de rappeler. C'est dire que je serais disposé à en voter la suppression, mais que je ne m'oppose pas formellement à son maintien.
Le second paragraphe de celte même réponse, concertée entre la commission et M. Malgaigne, semble empreint d'un sentiment qui s’est manifesté plusieurs fois dans la discussion, et qui tendrait à amoindrir le plus possible, sinon à effacer complètement, tout ce qui pourrait faire allusion aux recherches de M. Blauchet. Quel peut-être le motif de celte disposition qui a percé en mainte occasion , à l'égard d'un confrère dont les travaux sont soumis à notre jugement?
Serait-ce quelque exagération de leur auteur dans la part qu’il s'attribue en parlant de ses méthodes, des découvertes, des perfectionnements qu'il croit lui appartenir? Dans ce cas, on pourrait, il me semble, se contenter de les réduire à leur juste valeur, et je ne saurais voir là un motif de dissimuler ce qu'il y aurait de réel dans ces inventions, dans ces perfectionnements.
Mais non , il y a autre chose ; il y a ici une question de personnes* Ceque chacun pense tout bas, pourquoi ne le dirais-je pas tout haut? On a mis en suspicion le caractère, les antécédents de M. Blanchet; Je n’ai point à prendre ici sa défense (1). Si nous étions un conseil de discipline, je ferais une enquête, je dirais ce qui en serait résulté. Mais j'ai réservé mes investigations pour un autre objet, pour les
(t ) Eh ! que faites-vous donc, alors ? Pourquoi répondre tout haut h ce que chacun pense tout bas7 Qui vous a chargé de ce soin, et quelle nécessité d'argumenter ainsi contre le sentiment public? Vous ignorez, vous voulez ignorer, vous n’avez pas fait d'enquête, et cependant vous condamnez vos adversaires, c'est-à-dire tout le monde, avec une légèreté qui décèle bien plus de prévention que dejuslice. Mais M. Bouvier nous avait déjà affirmé qu’il était sans passion. Nous l'aurions oublié facilement en lisant ce passage. P. U
DK La Cl'ÉWSU.N DE LA SURDI-MUTITÉ.
questions scientifiques, pour les fûts relatifs aux sourds-muets, l’ignore, je veux ignorer tout le reste. Tout ce que je sais, le voici : c’est qu’il y a une rivalité déplorable, qui nuit aux intérêts de la science et de l'humanité. L’Académie a déjà eu à s’occuper d’une semblable rivalité, non moins funeste, dans un autre établissement, et je ferai remarquer que ces faits se sont produits dans les deux seules maisons où le personnel médical ne soit pas désigné par le concours ; tandis que l’on ne voit plus depuis longtemps de pareilles luttes dans nos hôpitaux , où nous sommes tous nommés au concours. Il y a tout un enseignement dans le simple énoncé de ce fait (1).
Ce que je sais encore, c’est qu’il s'est trouvé un homme, un confrère, qui , malgré les clameurs, les menaces, les outrages, les dangers même (2), a poursuivi avec énergie et persévérance l’accomplissement d'une idée utile. Ce confrère, je ne le connaissais pas nu commencement de ces débats ; mais son nom m'importait peu. Je ne me suis attaché qu'à l’idée : c’est à elle que j'ai consacré mes veilles; c’est pour elle que je suis entré dans la lice.
Mais quelque motif que l'on suppose aux actesde notre confrère, quelque opinion que chacun de nous puisse s’être formée sur d&s questions personnelles, il y a une chose qui doit dominer tout cela : c’est la justice que les corps savants doivent aux hommes qui leur soumettent leurs travaux.
Il y a aujourd'hui plus d’un siècle, c'était en 17Zi9, un homme présentait à l’Académie des sciences une nouvelle méthode pour faire
(I) S'il suffisait de rappeler à M. bouvier un certain nombre de faits assez notoires pour combattre sa théorie du concours, nous n'aurions qu'à choisir, mais qu'est-ce que cela prouverait? La concorde est-elle une conséquence nécessaire de ce mode de nomination à la place de médecin ou de chirurgien des hôpitaux? Non, sans doute, elle est bien plutôt lo résultat du caractère des rivaux, des émules ; mais en quoi cette question incidente peut-elle contribuer à éclaircir le débat actuel? Nous sera-t-il permis de dire qu'en fait de concours nous avons pajé notre dette , et peut-être eussions-nous eu quelque chose à gagner en subissant cette épreuve dont M. Bouvier semble nous faire un épouvantail. P. M.
(î) Nous ne savons à quels renseignements s'est fié M. Bouvier pour construire ce roman ; lui qui dit tout haut le secret de tout lo monde, que ne nous a-t-il fait part du sien ? Il nous répugno de suivre l'orateur sur ce terrain ; la science n'a rien à y gagner : on voudra bien se contenter de la simple protestation d’un honnête homme contre des insinuations qu’il nous serait pénible de qualiGer. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
parier les sourds-muets. Ce n'était pas un médecin, c’était un juif portugais, un industriel venu à Paris pour exploiter la nation française, pour tirer de grosses sommes d’un prétendu secret qu’il n’avait pas inventé, et que, quelques années plus tard, l’abbé de l’Épée dispensait généreusement à des servantes : c'était Pereira, plus connu sous le nom de J.-H. Pereire; homme d’ailleurs d’intclligence, d’action, comme tous ceux qui veulent féconder une idée, restée, avant eux , stérile.
L’Académie des sciences ne chercha point à savoir quel était cet homme; elle se contenta d’examiner sa méthode, les faits qu’il produisait, et elle approuva, en 17é9 et 1751, deux rapports successifs dans lesquels BufFon, Ferrein, Mairan, non moins jaloux sans doute de l'honneur de leur compagnie que nous pouvons l’étre de la dignité de la nôtre, déclaraient que « l’art d’apprendre à lire » et il parler aux muets, tel que M. Pereire le pratique, est cxtrème- » ment ingénieux, que son usage intéresse beaucoup le bien public, » que l'on ne saurait trop encourager M. Pereire à le cultiver et à » le perfectionner. »
On doit peut-être au retentissement qu’eut ce jugement de l’Académie des sciences, tout ce qu’on a fait depuis d'utile pour l'enseignement de la parole aux sourds-muets.
Trouve-t-on, dans la nouvelle rédaction de votre commission, la marque d’un pareil esprit de justice, à l’égard du confrère qui y est nommé?
Voyons en peu de mots, afin de résoudre cette question, quel était l’état de la science avant les recherches de M. Bianchet sur l'impression tactile des vibrations des corps, et nous rechercherons ensuite ce qu’il a pu ajouter à ce qu'on en savait déjà avant lui.
Pour fixer l’état où se trouvait, il y a quelques années, la science sur ce point, j’ai pris connaissance de ce qu’ont dit Haller. Lebouvier-Dcsmoriiers , Itard, Muller (1), Kramer, M. Puybonnicux, M. Hiibcrl-Valleroux, des sensations tactiles des sourds-mueis; j’ai lu ce qu’on trouve dans les écrits de l’abbé Deschamps(2!, de l'abbé Carton (3), de M. Dufau (h ) , sur la perception des mouvements vibratoires des corps, à l’aide du tact, chez les sourds-muets
(I) Physiologie, t. II. p 447 et 488.
(î) Cours d'éduenlion des sourds-muets, 1779.
(3) Anna, ou I A rengle sourde-muette, Gand, 1843.
(4) Mémoire sur l'éducation d une jeune fille sourde-muette aveugle et sans odorat, 1848.
278 DE LA Ol'SEISON DE LA Sl'RDI-Ml T1TÉ
aveugles ou che* les sourds-muets plongés dans l'obscurité. J'ai consulté mon estimable confrère et ami, M. Bon na font, sur les ouvrages spéciaux qui auraient pu m’échapper. Le résultat de ces recherches se trouvera tout résumé par la citation suivante, qui montre ce que l’on savait généralement à ce sujet en 1864. Je l’extrais des articles de M. Esquiros, dans la Revue de Paris (1). C’est le passagedont j’ai rapporté plus haut une phrase.
a On sera peut-être étonné, dit M. Esquiros, d’apprendre que les a élèves de l'Institution s'éveillent, comme les élèves de nos col- » léges, au son du tambour. Diverses expériences du même genre » ont fuit connaître que les sourds-muets étaient en quelque sorte » perméables au bruit. L'habitude que nous contractons en nais- » sant d'entendre par les oreilles, nous rend insensibles à beaucoup » d'autres facultés que nous aurions de percevoir les vibrations » sonores. Il nous arrive pourtant à tous, pendant la nuit, de voir » avec les oreilles les personnes qui marchent, et de les distinguer » à leur pas. Celte transposition de l’ouïe n’est pus le seul moyen » qu’ait le sourd-muet d'arriver à la connaissance des sons. Il n’est b personne de nous qui, en y réfléchissant, ne tremble pour la sû- » relé de ces êtres inlirmes. Comment font-ils [jour circuler chaque b jour au sein d’une ville comme la nôtre, à travers les rues les » plus sillonnées par les voitures? Leur vie n’est-elle pas mille fois Ben péril? Rassurons-nous, la Providence veille sur tous ses enb fants, même sur ceux que, dans ses impénétrables desseins, elle a b privés d’un sens conducteur. Le sourd , que son oreille n’avertit s pas de l’approche du danger, entend par la plante des pieds. Cette » sensibilité est si forte qu’elle équivaut, dans plusieurs circonb stances, à celle de l’ouïe. Nous lûmes étonnés, à plusieurs reprises, b de voir les élèves que nous rencontrions par derrière, dans les » corridors, retourner brusquement la tête au bruit de nos pas for- » tentent imprimés sur le carreau. Les ondes sonores exercent s encore leur pression sur l’épigastre du sourd-muet, et en général » sur tout l’ensemble de sou système nerveux. Ou peut dire que,
(t) Nous l'avons déjà dit, et il faut le répéter encore, M. Esquiros n’est pas une autorité en pareille matière. La longue citation empruntée par M. Bouvier à cet écrivain démontre clairement l'alisence de toute idée d'une physiologie raisonnable , on y trouve le plus singulier mélange d'observations assez précises apparlenant à des gens du métier, et des spéculations romanesques visant à l'effet, sans réalité, sans portée, vain amusement des gens du monde, qui ne demandent que du nouveau, et quo M. Esquiros a voulu intéresser et non instruire P. M
DISCUSSION DO RAPPORT
» che* lui, le sens de l’ouïe se trouve répandu à la surface des or- » ganes. Un naturaliste allemand, M. Straus- Durckheim , d’accord » avec l'un des professeurs les plus distingués de l'Institution, » M. Puybonnieux, fit, sur des élèves complètement sourds, l'essai » d’un instrument de musique qu’on appelle vulgairement boite de » Genève. Le résultat de ces expériences fut que l'ébranlement nef- » veux causé par les notes sonores procurait à ces enfants une » véritable satisfaction. La sensibilité organique était presque deavenue chex eux un sens « produisant, ajoute M. Puybonnieux, » jusqu’à un certain point, des effets analogues à ceux que l'ouïe » opère elle* ceux qui entendent, a Cotte manière de percevoir la » musique leur faisait éprouver des jouissances dont nous ne. nous » doutons pas. L’existence de l'ouïe est en effet cliei nous un ob- » stade, par sa perfection même, à toutes les autres impressions du » bruit, elle les annihile, en quelque sorte, sous la sensation domi- * nante. Lorsque les fonctions de l'ouïe cessent, en même temps » reparaissent les autres moyens que nous possédons, sans le savoir, » de communiquer avec les sons extérieurs. Peut-être serait-il » même possible de faire arriver ces moyens organiques, ehei le » sourd-muet , à des développements que nous ne connaissons pas » encore. On a longtemps cru que le sentiment de l’harmonie n’exis- » tait pas sans le secours de l’oreille ; c’est une erreur. Les sourds- » muets ont des écrivains et des poètes qui ne laissent rien à dési- » rer pour la musique de la phrase ou du vers. C’est qu’outre » l'harmonie de l’oreille, il y a ches l'homme une harmonie des >• yeux ; il y a surtout une harmonie innée. Ces résultats repoussent b deux philosophies extrêmes. L'éducation des sourds-muets nous b démontre, par une analyse expérimentale, que l'intervention des b sens est nécessaire au développement des forces intellectuelles, » mais que là où un sens manque, l’àme peut le suppléer par » un autre, et souvent se créer en quelque sorte elle-même son orb gane(l). s
üuoiquo ce document contienne ce qui était généralement connu à l'époque des premières recherches de M. Blauchet, je dois avouer que j'en ai découvert un autre, de la même date, qui en dit davantage, et dont il n’avait sans doute pas connaissance. Les faits qui s'y trouvent rapporlés confirment d’ailleurs pleinement certaines assertions de notre confrère, qu’on aurait pu croire sans cela exagérées. Ces faits sont exposés dans un ouvrage allemand à peu près in-
(t i Esquiros, Le* tourdtmueU à Pari * (Pt vue de Pari»), 4 841.
connu chez nous, même de nos spécialistes (1), quoique Muller l'ait cité : c'est le Traité de médecine auriculaire de Lincke, publié en 1837 et 18£t0. J'en dois la connaissance à M. J -B. Baillière, dont nous apprécions tous les lumières en bibliographie.
a Les sourds-muets, dit Lincke (2) , ont la faculté de sentir par a le tact les plus légers ébranlements des corps, ainsi que les vi- » brations de l'air qui ne sont pas remarquées de ceux qui enten- » dent. Ils perçoivent le grincement d'une porte, d'une fenêtre, » le roulement d'une voiture, le pas d'un cheval, l'aboiement d’un » chien, le chaut d'un coq, le son d’une horloge et d'autres bruits » moins forts; ils sentent même l’ébranlement produit par la pa- » rôle dans le sol ou dans tout autre objet avec lequel ils sont en » contact, et ils se retournent aussitôt vers celui qui parle. »
Plingsten (3) raconte quelques expériences curieuses :
» Une sourde-muette sentait de sa chambre, par le pied de la » chaise sur laquelle elle était assise, chaque fois qu'on ouvrait ou a fermait la porte cochère.
» Un sourd-muet percevait sur l’escalier le son d’un violoncelle, » mais uniquement sur une seule marche avec laquelle, par la con- » slruction de la maison, communiquaient les vibrations produites » par cet instrument.
» Un autre, âgé de neuf ans, était un soir dans une chambre » dont les volets étaient fermés, adossé contre un mur de trois à » quatre pieds d'épaisseur, lorsque, par hasard, un homme qui » jouait de l'orgue passa devant la maison. Il exprima aussitôt par » des gestes très significatifs qu'il s’apercevait, par son dos, que
(1) A l'occasion de ce débat tout spécial, plusieurs membres de l'Aca-
démie m’ont fait l'honneur de recourir à ma bibliothèque, afin de puiser aux sources mêmes. Si M. Bouvier s'était adressé à moi pour cet objet, j'aurais pu lui prêler les trois gros volumes de Lincke, vaste compilation renfermant peu de travaux de l'auteur, et dont le troisième tome, publié en 1 845. est du docteur Wollf. Pourquoi M. Bouvier suppose-t-il que les spécialistes négligent do se procurer des ouvrages que M. J. -B Baillière, le savant bibliographe, no manque pas de faire venir d'Allemagne ou d'ailleurs, quand on les lui demande, ou bien que, nous aimons à le reconnaître, Il se plaît à leur offrir? P. M.
(2) T. II. p. *01, et t. I.p. 422.
(3) Observations et expériences sur les défauts de l'ouïe des sourds muets, p. 18 et 2 1 , et Remarques et observations sur l'ouïe, le tact, la surdité, etc. , p. 38.
DISCUSSION’ Dü RAPPORT.
» quelqu’un jouait de l’orgue dans la rue. S’il s’éloignait du mur » seulement d’un pied, il ne sentait plus rien. Outre cela, ses pn- » rents assuraient qu’il pouvait sentir le roulement d'un tambour, à » la distance de deux ou trois cents pieds, eu appuyant ses mains n sur le châssis de la fenêtre.
» Hinze (1} raconte deux cas semblables :
» Le vétérinaire Kersting, de Hanovre, quoique entièrement » sourd, causait très facilement avec sa femme ou un ami, si la per- » sonne avec laquelle il s’entretenait mettait la bouche au-dessus » de sa clavicule droite, et lui parlait, pour ainsi dire, dans le creux a sus-claviculaire; de cette manière il comprenait chaque mot.
» Un juif de Calvordc, ayant l’ouïe dure, pouvait comprendre » tout le monde, quand on parlait lentement et distinctement dans n la paume de sa main droite.
» Enfin, Pfingsten nous cite encore un exemple d'une jeune fille » sourde-muette, d'ailleurs très habile à lire sur les lèvres. Elle » couchait dans la même chambre que sa bonne, et causait presque n tous les soirs avec elle très longtemps, après avoir éteint la lu- » mière. Elle le faisait en posant la main sur la poitrine nue de » l'autre jeune fille, qui était couchée sur le dos, tandis qu’elle- » même était sur le côté. Pour se convaincre de cette singulière » manière de communiquer, Pfingsten assista à une des conversa- » tions, et lorsque la sourde-muette eut mis la main dans le sein de » la servante, elle répéta exactement presque tous les mots articulés » par celle-ci (2). n
Ce sont là des faits très remarquables sans doute, mais qui se sont produits en quelque sorte d'eux-mêmes sur des individus isolés, sans qu'on ait guère songé aux moyens de les étendre à un plus grand nombre, et de tirer parti, d’une manière plus générale, de facultés aussi précieuses pour les sujets atteints de surdi-mutité complète et incurable. Or c’est précisément ce qui distingue les recherches de M. Blaucliet, qui a reconnu de son côté, par des expériences directes, des faits fort unalogues à ceux qui sont relatés par Hinze et Pfingsten, et dont, je le répète, il est d'ailleurs à peu près certain qu'il u'avait pus eu connaissance. Notre honorable président
(t) Rust, Magasin, etc., t. XXIII, p. 475.
(i) Tout ce passage aurail besoin d'être discuté. La plupart de ces histoires, racontées d’après des ouï-dire, n'offrent pas le degré d’aulhenticilé désirable; il y a là des faits singuliers, d'autres vulgaires, des observations puériles, enfin une absence de critique que remarqueront ceux qui n'ont pas de motifs pour se montrer contents de tout. P. M.
582 DE LA GOÉIUSON DE Là SURDI-MUTITÉ.
nous a Hit qu'il ne comprenait pas la question de M. le ministre, si elle n’avait réellement rapport qu'aux impressions tactiles, au sujet desquelles M. le docteur Biancliet ne pouvait avoir rien trouvé de nouveau. I,' Académie me permettra de remettre sous ses yeux les faits principaux , qui m’ont paru nouveaux, dans les résultats des observations et des recherches de notre confrère.
Notre commission nous a fait connaître l'influence du ton sur la perception auditive des sons chez les sourds-muets. Elle nous a appris qu'ils entendaient mieux les sons graves, toutefois jusqu’à certaines limites, que les sons aigus ; que l'on pouvait, en conséquence, dresser avec l'échelle diatonique une sorte d’échelle d'audition comprenant tous les degrés du surdité, de manière que la limite des tons, ou ce qui revient au même, du nombre de vibratioifs perçues, à intensité égale, dans le liant et dans le bas, mais surtout dans le haut, devient la mesure du degré de perfection ou d'imperfection de l’ouïe. Ce fait appartient, je crois, 6 M. Blanche! ; on l'a môme contesté, quoique les observations répétées de la commission lui aient donné un caractère de généralité incontestable.
Or la même remarque a été appliquée par notre confrère aux impressions tactiles des vibrations sonores. Il a pn, à l’aide du même procédé, déterminer l'étendue de la faculté de percevoir ces vibrations par la peau, la mesurer chez chaque individu, en observer les variations, en suivre les progrès par l'exercice et se créer ainsi un guide sûr dans l’élude et dans te développement de ce mode de perception supplémentaire du son. Le rapport de votre commission contient plusieurs résultats de ce genre. On y trouve l’énoncé de ce fait, découvert par cette méthode, que la perception des vibrations sonores par les nerfs de sensibilité générale est d'autant plus marquée que la perception auditive est plus faible, et vice vertâ (t). Ce même rapport constate, par des faits, la possibilité de cultiver cette faculté, de la développer par un exercice répété.
Les recherches faites dans ce sens ont été une source féconde de remarques neuves, pour la plupart, et d’une utilité évidente par les applications qu’on en peut faire à la vie de relation des sourds-
(1) Tout le monde sait que plus on est sourd , plus on cherche à remplacer l'ouïe absente par des succédanés ; moins on y voit , plus on s'ingénie à se passer de ses yeux, plus le tset devient subtil, plus les impressions extérieures sont recherchées et perçues avec sagacité. Il n'est pas possible que M Bouvier croie que ce fait général ail été entin découvert par (docteur Blanchet, et qu’il ait fallu attendre la création de son acoumètre pour arriver là. . P. M.
DISCUSSION Dt: RAPPORT.
muets, ainsi que des sourds-muets aveugles, soit directement , comme dans les faits rapportés par Liucke, soit, et surtout, comme moyen de faciliter et de perfectionner l'enseignement de la parole à ces êtres infortunés.
Il résulte, en effet, de ces recherches :
Que la sensation tactile des vibrations sonores ne se borne pas, comme la plupart des auteurs ont paru le croire, à un ébranlement a peu près uniforme, ne variant que par son intensité, son étendue et le degré d’émotion qu'il produit ;
Quo cette sensation fait en outre connaître, a un certain nombre de sourds-muets, dans des limites qui peuvent être reculées par l'éducation du sens du tact:
1” Le ton des sons ;
2" Quelques unes de leurs différences se rapportant au timbre;
3° Le rby thme d’une succession de sons ;
4" Plusieurs des modifications qui constituent les articulations de la voix et de la parole.
Voilà les notions relatives aux qualités du son dont vous a parlé M. le ministre, lorsqu'il vous a demandé si certains sourds-muets « ne pourraient pas recevoir quelque notion du son (c'est-à-dire du » mouvement vibratoire des corps sonores.’ par leS nerfs de sensibilité «générale, comme l'indique SI. Blanrhet. » Il n'y a rien de naïf dans cette question, pas plus que dans la première réponse qu'y avait faite votre commission. Pour peu que l’un sache où en était la science sur ce point, on ne peut assurément se refuser à voir là autre chose que des laits généralement connus.
J'ai consluté moi-même que deux sourds-muets adultes, qui n'avnieut jamais été exercés à ce genre île perception, distinguaient facilement des tons graves et aigus, éloignés à la vérité du plusieurs octaves, en posant une main sur la table d'harmonie de l'orgue expressif. Ces expériences ont été faites chez moi, hors de la présence de M. Iflanchut, à qui l'iin de ces sourds-muets, allemand, élève de M. Hdl, est même inconnu. On arrive, par l’exercice, à faire reconnaître ainsi l’octave et même la quinte. Qui pourrait dire si l'on n'irait pas plus loin par une pratique assidue, chez dessujets jeunes et favorablement organisés (i)?
(t ) Nous voici eu plein Conservatoire : U musique va devenir un des chapitres du programme de notre Institut, et pourquoi pas? Une daine m'a assuré avoir entendu à l'une dus séances publiques du temps de l'abbé Sàtaril, une jcuue sourde-muette exécuter une sonate sur le piano. Les aveugles sculptent, nos sourds-muets pourront bien jouer un concerto,
284 DE LA GUÉRtSO* DK IA SC8D1-MCTITE.
Il n’pst même pas indispensable que la peau soit en contact avec le corps vibrant. Quand les ondes sonores ont une certaine force, comme celles qui s'échappent de l'ouverture de l’acoumètre, la main placée au-devant en est également affectée et les dilîéiences de ton sont encore perçues.
Les notes du chant peuvent être appréciées de la même façon, par l’application de la main sur le larynx.
La perception du rliylhme, par suite de l'ébranlement des nerfs sensitifs, fait reconnaître à certains sourds-muets quand le tambour bat le rappel ou la charge, leur fait suivre dans un bal le mouvement de l’orchestre, leur fait partager les impressions gaies ou tristes de la mélodie, et leur cause, quand on exécute devant eux un morceau de musique, cette satisfaction dont parle M. Esquiros, et qui est quelquefois en rapport avec le mérite de la composition. En un mot, elle leur donne un véritable sens musical, plus ou moins parfait d'ailleurs, du même que chez les entendants, qui, comme on le sait, en sont eux-mêmes plus ou moins pourvus.
Il y a encore ceci de remarquable dans les effets de cette faculté du tact, c’est que, de même que l'audition, elle peut exciter dans l’appareil vocal la reproduction des sons dont les vibrations sont perçues, non assurément avec la même exactitude, mais avec une approximation suffisante pour pouvoir mettre à prolit cette propriété, quand on s'occupe de corriger, chez le jeune sourd-muet, ce que sa voix peut avoir de rauque, de discordant, de sourd ou de criard .
On comprend quel intérêt s'attache, sous ce dernier rapport, à la culture de la perception tactile du son (je me permets d’employer ce mot, qui ne peut plus faire équivoque). En effet, il est des sourdsmuets qui ne sentent au tact qu’un nombre de vibrations de beaucoup inférieur à celui que leur larynx peut produire N’ayant aucune idée du son qui leur est propre, ils contractent leurs organes au hasard, font entendre une voix rude, inégale, désagréable, sauvage, ou même n'émettent aucun son. Que l'on vienne à étendre, par l’exercice, leurs sensations tactiles des vibrations sonores, je dirais presque, pour abréger, leur audition tactile, si je n'avais derrière moi notre honorable président, dont je crains d'éveiller la susceptibilité, ne voyez-vous pas qu’une fois qu'ils auront alteiut, pour la perception, le nombre de vibrations qu’ils peuvent pro-
peut-êtro même iront-ils jusqu’à une symphonie, la symphonie héroïque de Beethoven, par exemple, et d'autant plus volontiers que ce grand artiste l'a composée alors qu'il avait complètement perdu l'ouïe. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
duire, ils auront le guide qui leur manquait, qu'ils s'efforceront de reproduire le son dont ils auront acquis la notion, et qu’ils pourront plus aisément y réussir (J)?
Rien de plus intéressant, suivant moi, et tout à la fois de moins prévu, que la perception des so is articulés de la parole à l’aide du tact. Ici je suis loin de prétendre que M le docteur Blanchet ail découvert tout ce que l'on sait à cct égard ; mais il y a certainement ajouté des particularités importantes. Ses observations sur la sensation spéciale attachée à la prononciation de certaines lettres, de certaines syllabes, de certains mots, sensation perçue par le sourdmuet qui met sa main ou la plante de son pied en contact avec diverses régions du corps de celui qui parle, avec le larynx, le dessous du menton ou la région de l'os hyoïde, la partie supérieure du crâne, les régions claviculaire, sternale, thoracique postérieure, etc.; ses remarques sur la résonnance particulière de plusieurs sons articulés dans une région plutôt que dans l'autre; sur l’extension que l’on peut donner an petit nombre d’applications de ces notions, déjà introduites dans l'enseignement de la parole; tous ces faits, dis-je, ne me paraissent mériter, soit au point de vue physiologique, soit au point de vue pédagogique, ni le dédain, ni l'indifférence des savants.
Je conclus en demandant la suppression des mots : « antérieurement aux recherches de M. Blanche! » dans la rédaction du paragraphe actuellement en discussion, dont la dernière phrase serait conçue en ces termes :
« Ce moyeu a été proposé et mis en pratique depuis longtemps.»
De plus, je propose d'ajouter dans le sixième paragraphe de la nouvelle réponse de la commission aux questions de M. le ministre, après les mots « à part cependant l'application de divers instru- » monts, tels que les acoumètres et l’orgue, qui sont plus précis que » les autres pour mesurer le degré d'audition et les progrès qu'elle » peut faire sous l’influence du traitement, » ceux-ci : « ainsi que » l'étendue des notions acquises, au moyen du tact, sur les mou- » vements vibratoires des corps. »
— M J. Guérin : La conclusion de la commission me parait entachée d’une fâcheuse préoccupation. Elle est insuffisante et ne satisfait ni la science ni le savant. Il est évident qu'on n'avait pas
(1) Nous céderions volontiers à l'envie de critiquer cette dernière par tie du discours de M. Bouvier, mais nous préférons laisser ce soin à M. le professeur Bérard.qui s on est acquitté a merveille dans la page suivante.
28<J DE LA UCÉRIS0N DE LA SUttîH-MUTITÉ.
tiré jusqu’ici tout le parti possible, pour l’éducation des sourdsmuets, des informations acquises au moyen du toucher. C’est là une des questions qu'a le mieux étudiées M. Ëlancliet. Il serait utile de chercher à définir clairement dans la réponse à la queslion du ministre, ce qui procède de la perception directe du son, de ce qui peut éfre acquis accessoirement et supplémentairement par l'impression tactile et générale des vibrations. Ce serait à la fois le moyen de faire profiter la science d’un fait nouveau et rendre justice au savant qui l’a produit. Je propose en conséquence de substituer à la rédaction de la commission la rédaction suivante :
« Les sourds-muets sentent les mouvements vibratoires des corps par les nerfs de la sensibilité générale. Ils peuvent par cette voie suppléer jusqu'à un certain point à la notiou directe du son, qui est le privilège exclusif de l'ouïe.
„ Cette source de notions supplémentaires, étudiées particulièrement par M. Blanchet, est susceptible de rendre de véritables services aux sourds-muets.»
M. le président, désirant prendre la parole, invite M. Naquarl , vice- président, à venir le remplacer au fauteuil.
— M. BéraRd : L’honorable M. Bouvier, dans l’un des discours qu’il a prononcés (je ne saurais dire dans lequel), signalait à l'attention de l'Académie, j'aurais dit à l'étonnement de l'Académie, si je n’avais respecté notre langue, signalait, dis-je, à l'attention de l'Académie, cette circonstance remarquable, qu’il se trouvait une fois d’accord avec l'honorable M Guérin. Cette entente si imprévue devait se révéler une seconde fois dans cette mémorable discussion. Vous l avez vu, messieurs, ces puissants adversaires viennent de se rapprocher de nouveau pour m'accabler, pour m'accabler moi académicien par trop novice et que n'ont point aguerri des luttes brillantes comme celles auxquelles M. Bouvier faisait allusion sans doute lorsqu'il rappelait ses anciens démêlés avec M. J. Guérin ; moi qui, livré presque exclusivement depuis longues années aux soins de l'enseignement, n’ai pu acquérir (comine l’a fait imprimer cette semaine M. Guérin) ces qualités de l'esprit qui préparent les succès dans les débats académiques ; de sorte que nous n'aurions rien de mieux à faire, mes collègues et moi, que de nous retirer dans nos chaires et d’abandonner à d’autres, et surtout à M. Guérin, le soin de préparer les réponses aux questions posées par l’autorité 1 Il faut pourtant que j’essaie de répondre et de me défendre. J’espère que l’Académie, prenant en considération mon état de détresse, voudra bien accorder une attention bienveillante à des paroles qui, à défaut d’autre mérite, auront celui d’exprimer des couvic-
txjgle
DISCUSSION DU RAPPORT. Î87
lions profondes... et que je ne désespère pas de vous faire partager.
Messieurs, on l’a dit depuis longtemps, la plupart des disputes tle ce monde viennent de ce qu'on n'u pas fixé le sens des mots : nous en avons un assez triste exemple en ce moment.
Efforçons-nous de préciser le sujet de la discussion. M. le ministro nous a lait une question. Pour répondre à cette question, il faut, avant tout, la comprendre. Tout est la. Pour la comprendre, il faut définir les termes qui la composent. Nous en voici donc réduits à des discussions quasi grammaticales, à des définitions de mots. Je n’en suis pas très fier pour l'Académie ; mais on m’a jeté sur ce terrain que j’abandonnerai bientôt.
Voici la question :
a Les individus atteints d'une surdité incurable ne pourraient-ils » pas recevoir quelques notions du son par les nerfs de la sensibilité v générale, ainsi que l’indique le docteur Blancbet ? »
Beux des termes de cette question doivent être définis : ce sont les mots son et notion. Commençons par le mot son. Ce mot a deux acceptions distinctes: l’une, plus particulièrement reconnue par les physiciens, et l’autre par les physiologistes. Dans le langage de la physique, le mot son est synonyme de mouvement vibratoire des corps (en tant que ce mouvement se répète à des intervalles assez rapprochés pour faire naître dans l’oreille d’un homme bien organisé ce que nous connaissons tous, nous qui ne sommes pas sourds, sous le nom de sensation du son). Ainsi, dans ce sens, on emploie le mot son comme synonyme de mouvement vibratoire (bien entendu qü’il n’est pas question des vibrations de l’éther). C’est un langage commode et qui évite des longueurs ; c’est ainsi que i on dit transmis? sion du son, direction du son , réflexion du son, vitesse du son, etc. Voilà donc une des acceptions.
Mais ce mot a une autre acception. Il désigne la sensation particulière causée par le mouvement vibratoire dans le nei f acoustique et transmise par lui nu sensortum. C’est, a la lettre, un état particulier du nerf acoustique, car il est aujourd'hui reconnu que les sensations sont des états particuliers de nos nerfs. Si bien que s’il arrive que cet état se réalise sans le secours de l’excitant ordinaire, la sensation n en n pas moins lieu. Ou peut donc avoir la sensation du sou sans qu'un mouvement vibratoire ait traversé l'oreille, et la sensation de lumière sans qu'il fasse jour. L'Académie connaît aussi bien que moi ces sensations subjectives, dont l'iiisloire, déjà très avancée par Darwin, a pris de nos jours de si intéressants développements.
288 DE LA GUÉRISON DE La Sl'RDI-MUTITÈ.
Ainsi deux acceptions du mot son : le son-vibration , et le *o«sensalion.
Quelle est celle des deux acceptions qu’a eue en vue II. le ministre? S’agit-il de la notion du son-mouvement vibratoire f ou s'agit il de la notion du son-sensation?
Eli bien, messieurs, je soutiens qu’il s’agit non de la notion de mouvement vibratoire, mais de la notion de la sensation spéciale du son. Je soutiens, parce quo demander si un sourd peut avoir par le sens tactile la notion du mouvement vibratoire, ce serait faire la plus niaise question du monde. Ce serait presque aussi niais que de demander è une Académie si à Paris il fait jour au moment où le soleil passe au méridien de cette ville. Ces sortes de sensations sont aussi évidentes que la lumière. Elles ont été connues dès le jour où un sourd a pu s’apercevoir, au tremblement de ses jambes, qu’une voiture ou une charrette arrivait sur lui.
Non seulement le fait était connu, mais certaines applications l’étaient aussi. Vous avez vu Amman faire sentir aux sourds-muets, il y a 160 ans, la vibration de la gorge de celui qui parla Vous avez lu, dans la lettre de M. Valade-Gabel , que ces impressions tactiles sont depuis longtemps utilisées pour donner les signaux qui règlent, dans les institutions, l’emploi de la journée.
Mais on vient vous dire : Ces sensations tactiles sont susceptibles d'acquérir une finesse qui ne vous était pas révélée. Elles peuvent aller au point qu’un sourd distingue l'un de l'autre deux mouvements vibratoires qui n’ont pas le même nombre de vibrations ou qui proviennent de deux corps différents. Là-dessus, certains esprits nébuleux de s’extasier ! de voir là je ne sais quoi qui ne serait plus l'impression tactile, et qui ne serait pas tout à fait l’impression auditive : apparemment une sorte de notion du son! Il
Ajoutez à cela l’effet retentissant d’un diapason monté sur une caisse sonore, et que l'on décorera du nom pompeux d’acoumètre 1 1 1 Est-ce de bonne foi que l'on se serait flatté de surprendre un vote de l’Académie à l'aide d’un pareil bagage? Est-ce que la nature d’une sensation est changée parce qu'on y observe quelque nuance, quelques finesses de détail? Un son composé d'un nombre de vibrations déterminé excite à la peau une impression que (désormais la chose est concédée ) vous regardez comme une impression tactile. Un autre mouvement vibratoire est excité, dans lequel le nombre de vibrations est différent de ce qu’il était dans le premier mouvement. De la une seconde impression qui ne ressemblera pas tout à fait à la première; et cela vous causerait de l'étonnement? Mais il serait bien plus extraordinaire que deux excitations différentes pro-
DISCUSSION DU RAPPORT
duisissent une impression identique. L’impression reste dans les deux cas impression tactile. Voilà tout ce qu'il en faut dire. El quant à la délicatesse que cette expérience dénote dans le sens tactile, elle est bien loin de celle que tant d'expériences ont rendue célèbre chez les aveugles.
Cependant on insiste, et l'on assure que la question du ministre porte précisément sur cette petite catégorie de faits que l’on suppose inconnus aux membres de l’Académie. Mais, en vérité, sur quoi se fonde-t-on pour interpréter ainsi le langage du ministre? Où voit -on qu’il soit fait allusion à cette petite catégorie de faits? La question n’est-elle pas posée dans la plus vaste généralité?
D’autres insinuent que l'autorité a voulu savoir à quoi s’en tenir sur la valeur pratique des faits dont il s’agit , sur les ressources qu'ils offrent pour l’éducation des sourds-muets. C’est là, pour le coup, une interprétation par trop large du texte de la lettre ministérielle, une traduction par trop libre de ce texte. Il n’y a pas un seul mot qui autorise cette traduction.
Du reste, je ne sais trop si l'auteur réel et avoué des questions aurait beaucoup à se féliciter d'une enquête sérieuse sur cette matière. Depuis 1 800 , époque où il a été présenté à ce sujet à l’Académie des sciences un mémoire suivi d’un autre en 18A2, et d’un troisième enfin en lSè9, il parait quels lumière n'en est pas moins restée sous le boisseau, puisque l'Académie des sciences n'a pas jugé qu'il y eût matière a rapport, et puisque les amis de M. Blancliel écrivent que les membres de l'Académie eux-mêmes ne se font pas la moindre idée des expériences île ce médecin. On va même jusqu'à affirmer que le professeur de physiologie de la Faculté les ignore, bien qu’il lui soit arrivé plus d'une fois d’égayer son auditoire, non par l’énoncé des faits, mais par la critique de l’interprétation qu'on avait voulu leur donner.
La petite digression dans laquelle je suis tombé, et à laquelle je vais donner encore quelques mots, ne me fera pas perdre de vue mon point de départ, il n’est peut-être pas nécessaire de vous le rappeler, messieurs : les hommes spéciaux, les professeurs des sourds-muets, après s'être étonnés de l’annonce pompeuse qu’on avait faite d’une nouvelle méthode de traitement fondée en partie sur les impressions que le mouvement vibratoire excite dans la peau, ont pris le parti d'en rire. M. Valade-Gabel, qu’on n'accusera pas d’avoir été mù par un sentiment de rivalité, puisqu'il jouit aujourd'hui des douceurs de l'honorariat, M. Valade-Gabel, après avoir rappelé que ces impressions tactiles sont depuis longtemps utilisées
DE LA CUÉllISON DE LA SURDI-MUTITÉ.
dans renseignement des sourds-muets, ajoute, dans la lettre qu'il a fait imprimer, ces paroles fort remarquables:
« Si donc M. Manchet annonce qu'il a ^intention de tirer parti » de ces sortes d'impressions, c’est qu'il se propose d'en faire la base d d'une langue nouvelle, ou tout au moins d’un moyen régulier de x communication. Pour le coup, M. le docteur Blanchet peut être » sûr que personne ne lui disputera l'honneur de la découverte. » En somme, les expériences de M. Blanchet semblent être restées, depuis treize ans, à l’état d’expériences de physique amusante , et c'est l’avenir que je leur promets, n’en déplaise à ceux qui voudraient vous y faire voir le germe de grands perfectionnements dans le traitement de la surdi-mutité. Depuis treize ans, cela n’a donné. .. que des espérances. Ceci me remet en mémoire ces petits prodiges dont M. de Talleyrand disait qu'ils seraient toute leur vie des enfants de grande espérance.
Je reviens à mon point de départ. J’ai voulu prouver que, dans la question qui nous est posée, le mot son signifie sensation auditive, et non mouvement vibratoire. J'aurais pu me dispenser de me mettre en frais d'induction pour prouver la chose, puisque l'auteur de la question lui-méme va nous le dire. Je dis l’auteur de la question, non seulement parce qu’il 03t écrit dans le texte a comme l'indique M. Blanchet, » mais encore parce M. Malgaigne nous a appris que M. Blanchet avouait avoirdicté les questions. Or écoulez ceci, voici ce qu’on lit dans le livre de M. Blanchet :
c Avant nous, on avait confondu généralement chez le sourd- » muet, comme chez le sourd, deux espèces d’audition essentielle- » ment distinctes. ... »
Vous l'entendez : deux espèces d'audition essentiellement distinctes.
a La perception du son par le nerf auditif et la perception des
b ondes sonores par les nerfs sensitifs b
Vous pourriez croire qu’il y a une intention dans ce choix des mots « ondes sonores, » pour le second membre de la phrase; mais non. Les mots ondes sonores sont là pour rendre la phrase sonore ; vous allez en avoir la preuve tout de suite. Je continue ma citation : « Pour éviter de semblables erreurs, il nous a paru utilo de diviser u les sourds-muets et les sourds, sous le rapport de l'audition, en » deux grandes classes :
» 1° Ceux qui ne perçoivent le son que par les nerfs desensibilité » générale ;
» 2“ Ceux qui perçoivent le son et la parole par les nerfs auv ditifs. »
discussion du rapport.
Est-ce clair cela? Ainsi, messieurs, deux espèces ù' audition : l’une qui se fait par l'oreille ; l’autre qui se fait ailleurs et au besoin par la plante des pieds 1 1 1 Et l'on ose dire que j’ai combattu des doctrines qui n'étaient dans la pensée de personne ! 1 et l’on me compare, pardonnez-moi ces expressions de bas étage, on me compare à ces gens qui enfoncent des portes ouvertes , ou encore à un homme qui proclame des vérités de la nature de celles qui ont fait la célébrité d’un nom qu’on ne prononce point dans une Académie I
Cependant c’est une erreur très accréditée que celle que j’ai combattue I accréditée en Allemagne aussi bien qu’en France, comme le prouve ce passage de Millier : « Il n'est pas rare aujour- » d'hui, dit-il, de voir confondre ensemble les manières diverses » dont les vibrations des corps agissent sur l’ouïe et le toucher (1).» M. Blanchet, dit-on, a abjuré son hérésie physiologique; c’est que tout mauvais cas est niable ; mais ses écrits sont là, et je demande la permission d’en citer encore six lignes. M. Blanchet dit, en parlant de ceux qui entendent un peu par l’oreille : « Ceux de cette » classe qui ne sont pus sensibles à des sons composés de 509 vibrait tions avec une intensité de cinq à notre acoumètre n* 3, ne le » sont pas davantage aux ondes sonores au-dessous de 80 ou de 100, » ou s’ils entendent ces sons, c’est avec le degré d’intensité dix de s notre acoumètre n° 3, et, dans ce cas, ce sont les nerfs sensitifs b qui ont reçu l’impression et qui l’ont transmise au cerveau. »
Tenez, messieurs, renvoyons ce gâchis à certaines feuilles périodiques qui se sont donné la mission de le prôner, et passons à des choses plus sérieuses. Vous me pardonnerez ce petit instant de vivacité. Certaines personnes, pour me lier la langue apparemment, parlent à tout propos de ce qu’elles appellent mes dispositions bienveillantes. Je ne mérite pas ce compliment, et je serais plutôt disposé à dire, comme certain personnage de Molière à son maître de philosophie : « Je suis bilieux comme tous les diables; je veux » me mettre en colère tout mon soûl quand il m’en prend envie. » Cette envie me prend, messieurs, toutes les fois qu’à côté de l 'élément scientifique je crois apercevoir quelque chose qui le sophistique et l’altère, et il n’y a pas une seule personne ici qui puisse contester que cette colère ne prenne sa source dans un sentiment ltonnéte; car on sait que les succès de mes confrères dans la pratique n’ont jamais eu le pouvoir de troubler mon sommeil.
(t) Manuel de physiologie, traduction de Jourdan, t. Il, p. 364 .
Nous voici donc fixés sur ce premier point, il s’agit du son senta/ion et non du son motwement vibratoire.
Reste l'acception du mot notion. — Comment peut-on avoir la notion d’une sensation? Il n'v a pas deux manières, il faut l’avoir éprouvée, l’avoir sentie. Je mets au défi qu’on puisse se faire In moindre idée d'une sensation sans le concours du sens où elle prend naissance. Ça été l'objet de la préoccupation des philosophes, des physiologistes et même des anatomistes, que la question de savoir si certains animaux ont des sens qui nous manquent. Question insoluble pour nous, puisque ces sens leur feraient connaître des propriétés de la matière auxquelles nous n’avons aucun moyen d’arriver, faute de libres nerveuses spéciales destinées à en être impressionnées. Les philosophes, ai-je dit : Montaigne se demande si des animaux qui vivent une vie entière , ce sont, je crois, ses expressions, sans organes apparents de la vue et de l’ouïe, n’auraient pas d’autres sens à nous inconnus. Vous avez lu le joli conte de Micromégas. — Combien avez-vous de sens? dit le géant à l’habitant de Syrius. — Nous en avons soixante-douze, dit l’autre, et nous nous plaignons tous les jours du trop peu. — Je le crois bien, dit Micromégas, car nous avons près de mille sens, et il nous reste encore je ne sais quel désir vague de connaître. Les physiologistes, ai-je dit : Spallanzani, voyant des chauves-souris auxquelles il avait crevé les yeux retourner à leur nid au travers des plaines de l’air et y rentrer sans tâtonner à la porte, avait supposé qu’elles avaient un sens de plus que nous. Toutes les spéculations et les recherches de ce genre ne pouvaient aboutir à rien par la raison que j’ai donnée plus haut. Et, veut-on savoir comment dans l’espèce humaine un être privé d’un sens juge des impressions que ce sens procure? L’aveugle-né du Puyseaux disait que « l'œil est un organe sur lequel l'air produit l'effet de son bâton sur sa main. »
Un autre aveugle-né auquel on avait appris que la couleur rouge était éclatante, disait que « la couleur rouge ressemblait, sans aucun doute, au son de la trompette. » Croyez-le bien, messieurs, malgré vos diapasons et vos acoumètres, les sourds auront lanotion des sons, comme les aveugles l’ont des couleurs. Il ne faut pas que vous vous laissiez tromper par le langage des sourds. Il y a des sourds (de ceux qui sont complètement privés du sens de l’ouïe) qui vous disent à l’aide d’un crayon ou par un de leurs moyens d’expression, qu’ils entendent les voitures ou le tambour, lesquels voitures et tambours n’impressionnent cependant que leur sens tactile. C’est qu’ils prennent notre langage. Us sont flattés de dire comme nous qu’ils en-
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tendent le tambour et les voitures. Que s’ils avaient le sens de l'oule, ils n’en confondraient plus les impressions avec celles du sens tactile. Lorsque les violoncellistes promènent l'archet sur les cordes filées, lorsqu'ils attaquent les sons graves, ils sentent les vibrations le long des cuisses et au ventre, parties qui sont en contact avec l’instrument, ils ne disent pas qu'ils entendent par les cuisses et le ventre, ils disent tout bonnement que cola leur chatouille le ventre et les cuisses.
Ce qui arrive aux sourds arrive encore et plus souvent aux aveugles; ils se servent d’une langue qui a été faite par les gens clairvoyants, et dans laquelle il y a beaucoup de figures empruntées aux sensations de la vue. J’ai lu dans Montaigne qu'un aveugle-né, de sa connaissance et déjà avancé en âge, disait en parlant d’un jeune homme : « C’est un bien gentil garçon, il y a longtemps que » je n’ai eu le plaisir de le voir... »
Je terminerai en rappelant à l’Académie cette belle phrase d’un des plus grands physiologistes de l’Allemagne :
Sans oreille vivante il ny a pas de son au monde, mais seulement des vibrations ; sans l'œil vivant, il ny a au monde ni clarté, ni couleur, ni obscurité, mais seulement les oscillations d’une matière impondérable, ou l'absence de celles-ci.
Vous avez compris, messieurs, d'après cette argumentation, que l’improvisation a peut-être rendue un peu confuse, que jo voterai le projet de réponse apporté en celte séance par la commission mixte.
— M.J. Guérin demande à résumer en deux mots sa proposition. (Cris aux voix; bruit au milieu duquel M. J. Guérin parvient difficilement à se faire entendre.) M. Bérard se préoccupe excessivement et à grand tort de l'usage qu’on pourra faire des déclarations de l'Académie. L’Académie doit se préoccuper de la science et non de tout ce qui peut se dire ou se faire au dehors. Il est à regretter qu'on se soit laissé influencer par des insinuations empruntées à des citations plus ou moins afférentes au sujet. Ce qu'il y a à désirer surtout, c’est que l’Académie ne se laisse pas distraire de la question scientifique qui fait l’objet de ce débat.
M. J. Guérin donne ici quelques éclaircissements sur la distinction qu'il importe d'établir entre la notion directe du son, la notion musicale, et la notion indirecte, c’est-à-dire celle qui, ne pouvant donner l'ensemble des caractères du son propres à le connaître intégralement, donne certains de ses caractères qui permettent de le reconnaître. Il termine en insistant sur le mérite qu'a la rédac-
tion qu'il propose, de consacrer cette distinction capitale dans la question.
— M. Bégin : La rédaction deM. Guérin ne diffère pas au fond de celle de la commission, si ce n'est quelle met à la tète ce qui est à la queue, et à la queue ce qui est à la tête. Il ne voit pas la nécessité de cette substitution.
— M. Pion r y voit presque tout le monde d’accord. (On rit.) On propose à peu près la même chose. Le différend ne porte que sur des mots.
— M. Bouillapd fait remarquer que la proposition qu'on attaque comme venant de M. Bérard a été formulée dès le début de la discussion par lui-même; il est étonné que l'on considère cette proposition comme défavorable à M. Blanchet. M. Blanchet lui-même, avec qui il a eu occasion d’en conférer, ne voit rien là qui l’atteigne (1). (Aux voix ! aux voix !)
L’Académie est appelée à voter.
La proposition de Kl. Guérin, n’étant pas appuyée à une seconde lecture, n’est pas mise aux voix.
La proposition de M. Bouvier est mise aux voix et rejetée.
La rédaction de la commission est adoptée.
On passe a la délibération sur la troisième conclusion. Nous reproduisons les termes de cette conclusion :
« La possibilité de lire la parole sur les lèvres est une faculté commune à tous les sourds-muets, et sert de fondement à l’instruction de ces infortunés dans les écoles allemandes, et à Paris dans l’institution de M. Dubois. »
— M. Losde demande qu’on retranche tout nom propre et qu’on se borne à dire : « Dans les écoles allemandes et dans diverses institutions. »
— M . Guérin attaque celte proposition, comme exprimant un fait qui n’est pas exact. Il est inexact de dire que l’articulation sur les lèvres constitue la méthode allemande.
(1) Nous ne serions pas étonné que l’excès de zèle de scs défenseurs n’eût fait plus de mal à M. Blanchet que les attaques de ses opposants. Les exagérations font naître ta déltance ; le bon sens répugne à marcher dans une voie où on le pousse avec tant d’ardeur; on veut voir où l’on nous mène, on résiste a des violences faites à la raison, et les admirateurs quand même se plaignent d’une opposition systématique qu’ils ont fait naitre et qui n’tst que la réaction naturelle, conséquence obligée de ces mêmes exagérations. t". M.
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— M. Bégin pense qu’on devrait dire presque tous et non pas tous les sourds-muets.
— M. Londe appuie cet amendement, se fondant sur ce qu’il a vu des sourds-muets qui n’ont jamais pu parvenir a lire sur les lèvres.
La substitution des mots presque tous au mot tous est mise aux voix et rejetée.
La proposition de la commission est mise aux voix et adoptée, avec la modification proposée par M. Londe, c’est-à-dire la substitution, aux derniers mots de la conclusion, de ceux-ci : « et à Paris dans divers établissements. »
La séance est levée à cinq heures et demie.
La lettre suivante, bien qu’elle n’ait pas été adressée à l'Académie par son auteur, et que, sous ce rapport, du moins, elle diffère de toutes les pièces insérées dans ce recueil, a cependant un tel caractère d’àpropos, que nous n'avons pas voulu perdre le bénéfice d'une telle publication. M. le docteur Amédée Latour, qui tient une place considérable dans la presse périodique médicale, est en mesure d’apprécier, aussi bien que personne, les sentiments de l’Académie dont il suit attentivement les débats. L'opinion qu’il a exprimée dans cette lettre a d’autant plus de prix qu'elle émane d’un homme parfaitement désintéressé dans cette affaire; elle formule avec netteté la pensée d’un grnud nombre de bons esprits, et résume avec franchise et finesse une discussion qui n'aura pas trop duré si elle a contribué à faire prévaloir la vérité.
Lettre à M. le docteur X...,à Castres , sur la méthode à suivre pour l'éducation d'un sourd-muet.
• Mon cher confrère ,
» Actuellement consulté par une famille inquiète sur le mode d'éducation qu'il conviendrait de donner à un enfant sourd-muet de naissance , com plétement privé de la faculté d'entendre, vous me demandez de vous formuler mon opinion, et de vous dire ce que je pense des deux méthodes , méthode allemande et méthode française , dont la valeur comparative fait le sujet de la discussion qui s'agite en ce moment à l'Académie de médecine.
> Vous me faites remarquer, et peut-être est-ce à titre de reproche, que dans mes appréciations de cette discussion, il a été difficile de connaître mon sentiment sur la question, et que, contrairement à ce qu'ont fait d'au
très organes de la presse, je n'ai pris parti pour aucune opinion et n'ai exprimé que des idées d'incertitude et de doute.
» Celle situation est bien, en effet, celle que j'ai prise. C'est celle dans laquelle je suis forcé de persister encore, et par la vous pouvez pressentir que vous ne irouverez peut-être pas dans ma réponse les éléments d'une détermination que vous voudriez y trouver, sans doute.
> Je dois néanmoins, ne serait-ce que pour répondre à votre confiance, vous dire les motifs de mes incertitudes et de mes doutes.
> C'est an nom du progrès , mon cher confrère , que l'on sollicite des modifications, si ce n'est une révolution, dans le système d éducation suivi dans les établissements publics consacrés aux sourds-muets. Je vous avoue que celte invocation au progrès me surprend infiniment, et c'est là que commencent mes doutes. — Jugez vous -même s’ils sont légitimes.
• Aussi nettement posée que je la conçoive, la question est celle-ci :
> Faut-il instruire des sourds-muels par la mimique ou par la parole?
» Une chose a dû vous frapper, mon cher confrère, c'est qu'il y a
soixante-dix ans, toute l'Europe savante appela progrès ce que les partisans de la méthode allemande appellent aujourd'hui routine, et que l'abbé de I Épée fut loué et encouragé , précisément pour avoir substitué ce que I on veut abandonner aujourd'hui à ce quelque chose que I on veut reprendre , et que ses efforts contribuèrent à faire généralement rejeter alors.
> Revenir aux idées, aux méthodes, aux pratiques qui furent abandonnées il y a soixante-dix ans, voilà ce que l'on appelle le progrès.
> Certainement, pour tout esprit sage et sérieux, il n'y a pas là de motif suffisant pour rejeter l'idée prétendue nouvelle , mais vous conviendrez aussi que c’est bien là l'occasion de s'enquérir de quel côté est réellement le progrès, ou du côté de l'abbé de l'Épée qui, comme méthode générale, fil abandonner l'éducation par la parole pour les signes, ou du côté de ceux qui veulent aujourd'hui faire rejeter les signes pour la parole.
» Or, mon cher confrère, nous n’avons qu'un seul moyen de juger la question, c’est de consulter les faits.
> Ces faits, il faut les interroger avant et après l'abbé de l'Épée.
» Avant : quelle était la condition du sourd-muet avant l'introduction de la méthode du bienfaisant et charitable prêtre? J'éprouve un regret profond, mon cher confrère, qu'en France, que dans une Académie de médecine française, on se soit montré si oublieux de faits dont nous sommes séparés par un demi-siècle à peine. Quand on voit dans l'histoire du temps l'immense et profonde sensation que produisit dans le monde la découverte du saint prêtre, n'est-on pas irrésistiblement entraîné à se dire : Mais les méthodes employées avant lui étaient donc bien défectueuses et bion
3gle
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insuffisantes pour que son système ait produit une révolution semblable?
» El, de fait, ces méthodes n étaient autre chose quo celle que l'on cherche à faire revivre aujourd hui , que celle qui est employée dans une grande partie du nord de l'Europe, qui n'a pas encore eu ni son abbé de l'Épée, ni son abbé Sicard , ces hommes qui furent plus que des hommes de génie, qui furent des hommes charitables, et non des entrepreneurs.
a Eh bien I mon cher confrère, si vous êtes au courant de ce que fit, au xvn* siècle, le médecin suisse Amman, de ce que tenta Willis, de ce que proposa Van Helmont, de ce qu'entreprit le Portugais Pereira, qui eut l'honneur d'élrc présenté à l'Académie des sciences par la Condamime, d'obtenir les honneurs d'un rapport par Bulfon, de faire converser son élève avec le roi Louis XV, lequel donna à son instituteur une pension de 800 livres, vous savez aussi bien que moi, et mieux que ne paraissent le savoir quelques orateurs de l'Académie, que ces rares instituteurs de sourds-muets n'employaient que l'éducation par la parole, c est-à-diro la méthode que l'on cherche à substituer aujourd'hui à la méthode de l'abbé de lÉpée.
>> Quels furent les résultats de cette méthode d'éducation par la parole? L’histoire est là pour nous le dire. Vous pouvez hardiment défier les partisans de la méthode dite allemande, — qni n'est pas plus allemande qu'anglaise, hollandaise ou belge, — de citer plus de trois ou quatre faits dans lesquels les succès decelte méthode soient scientifiquement démontrés. Aussi, parmi les excellentes choses qui ont été dites à l'Académie de médecine, notez comme une des plus excellentes, mon cher confrère, ce qu’a dit M. Malgaigne , du rejet qu'il fallait faire de tous les faits anciens. Du rejet comme démonstration , bien entendu , car comme élément d'appréciation, il importe de les retenir et de s'en souvenir au besoin.
> Ainsi donc de rares , de très rares succès par l’emploi de cette méthode, qui veut faire aujourd bui sa résurrection, succès obtenus sur quelques sourds-muets de grande famille , et qui , par cela même , eurent un grand retentissement, voilà l'ancien bilan de cette méihode. Mais la masse, la généralité de ces infortunés, quel était leur sort? Vous en trouverez une admirable et lamentable histoire dans les récits de l'abbé de l'Épée. Abandonné sans culture intellectuelle et morale, presque toujours sujet de honte pour les familles, objet de crainte pour le public, l'infortuné sourdmuet trouvait à peine dans la pitié publique ou de ses parents les soins que l'on ne refuse pas aux animaux domestiques.
• Le saint prêtre parait , et ce triste et affligeant tableau change à l'instant. Vous savez par quel heureux hasard l'abbé de l'Épée fut mis sur la voie de sa découverte. Un des plus célèbres élèves de l lnslilution de Paris , un des plus éclatants témoignages de la supériorité de la méihode ■uivie dans cet établissement, M. Berlhier, le raconte d une manière tou-
298 DE LÀ (.Ut 111 SON DS LA SURDI-MUTITE.
chante dans le livre qu'il vient de publier (l). L'abbé de l'Épée, jeune alors, mais déjà dans les ordres , est conduit dans une maison de la rue des Fossés-Saint- Victor par une affaire de peu d'importance ; la maîtresse du logis est absente. En l'invitant à l’attendre un moment, on le prie d entrer dans une pièce où travaillaient deux jeunes sœurs jumelles qui , même à son arrivée, restent les yeux attentivement fixés sur leur ouvrage. Par politesse il leur adresse quelques mots : point de réponse. Il parle un peu plus haut, même silence. Enfin, la tnère des jeunes filles arrive, et tout s'éclaircit. Elles sont sourdes-muettes, et la mort vient de leur enlever le père Vanin qui. sans trop do fruit, à l'aide de quelques estampes, leur servait d'instituteur. «C'est moi qui lui succéderai (2)1 » dit le jeune et bon prêtre, sans aucune expérience d'ailleurs, sans aucune idée de l'art difficile dont il va sonder les profondeurs.
> Quelques années plus tard, et la méthode était découverte, exposée sans aucune réserve, enseignée à des milliers de sourds-muets, dont plusieurs générations ont déjà protesté par leur vive et profonde reconnaissance pour leur bienfaiteur, contre ces imprudentes et injustes attaques dont elle a été l'objet.
» Aujourd'hui, le sourd-muet que la nature n'a pas complètement déshérité des facultés intellectuelles , trouve dans l'emploi de la méthode de l'abbé de l'Épée une instruction religieuse, morale et professionnelle qui lui rend sa place , son utilité et sa dignité dans la famille humaine. Celte méthode est éprouvée par soixante-dix ans de succès. Tous ceux, les plus intelligents de ceux qui eu ont reçu les bienfaisants préceptes, sont unanimes pour en reconnaître les heureux résultats, comme pour résister aux innovations qu’on propose ; et, je vous avoue, mon cher confrère, que celte unanimité me frappe beaucoup. N'est-eile pas do nature, en effet, à faire réfléchir ?
> L’abbé de l'Épée ne s’obstina point à faire parler les sourds-muets, quoiqu'il eût obtenu d’assez heureux résultats en ce genre. < Quoi, s'écrie M. Barrière, prétendre instruire par la parole, à la parole, ceux qui ne peuvent jamais avoir l'idéed'un son, quelle erreur? c'était chercher l'Afrique danslenordet la Sibérie uu midi Pour aborder la mystérieuse intelligencedcs sourds-muets dans son Ile escarpée, il fallait s'aider des seules,mers, disons mieux, des seuls sens qui pouvaient y donner accès, le toucher quelquefois, et surtout la vue » « Il ne s’agit, en effet, dit l'abbé de l'Épée, dans lu véritable > manière d'instruire les sourds-muets, que de faire entrer par les yeux, dans
(4) L'abbé de l'f.pée, ta vie , son apostolat, tes travaux, sa lutte et set tuccès, etc. — Un vol. in-8°.
(2) Voyez aussi un charmant article de M. F. Barrière auquel cette citation est empruntée, dans le Journal dut Débuts du 4 0 juin dernier.
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DISCUSSION DU HNPPOHT.
» leur esprit , ce qui est entré dans le nôtre par les oreilles. * N'est-il pas évident, en effet, mon cher confrère, que le langage , qu'il soit parlé , écrit ou mimé, est toujours le même artifice au moyen duquel on fait naître ou l'on réveille l'idée dans lencéphale, artifice plus ou moins parfait, plus ou moins rapide, plus ou moins utile, selon le degré d’intégrité des sens? Jusqu'à ce que l'hommo ait inventé une langue où chaque expression soit une onomatopée , ou une écriture dont chaquo ligne soit un dessin , l’emploi de l'artifice restera indifférent, c’est-à-dire que le résultat sera obtenu par telle ou telle langue, telle ou telle écriture. La seule chose à considérer sera d'employer à l’éducation telle ou telle forme d'artifice que l'élève puisse comprendre et reproduire.
> Votre jeune et intéressant sourd-muet n'ayant jamais entendu, n’ayant jamais parlé , si vous êtes médicalement convaincu que son infirmité est incurable, retirera, à mon avis, plus de profit de l'éducation par signes que par la parole. Si vous aviez à faire l'éducation d'un aveugle , quel sens , si ce n’es I celui du tact, chercheriez-vous à substituer à celui qui lui manque? L'analogie, la logique, l'observation et l'expérience conduisent nécessairement à la même pratique pour le sourd-muet. Pour arriver jusqu'à son intellect, il n'y a qu'une porte d'ouverte, la vue ; pour traduire les impressions de la vue, il n'y a qu'un langage, la mimique: et vous consentiriez à fermer cette porte , et à priver cet infortuné du seul langage qu'il puisse parler?
»J'ai été beaucoup frappé, mon cher confrère, d'une expérience qui, depuis le commencement de la discussion académique , a lieu tous les mardis à l'issue de la séance, dans la salle des pas perdus.
• Un sourd-muet qui a été l'élève de prédilection d'Itard, et que ce médecin philosophe a voulu doter de la parole , donne tous les mardis , à qui veut le voir et l'entendre , le spectacle du résultat auquel il est arrivé. Eh bien ! je le dis avec regret, mais avec vérité, ce spectacle est affligeant. Rien de plus pénible à voir et à entendre que U. Allibert, quand il parle ou qu'il croit parler. Mais voici que la scène change. Un de ses confrères d'infortune qui ne parle pas . s'approche de lui et s'exprime par signes ; M Allibert lui répond par le même langage, et il est curieux de voir alors ce changement à vue qui se produit dans la physionomie , dans tout l'/iobtlua de M. Allibert. homme d'ailleurs si distingué. Ohl cela devient frappant alors, la mimique est le langage naturel du sourd-muet ; cette expérience, que j'ai vue dix fois, me parait décisive, et vous comprendrez pourquoi je n'insiste pas davantage sur une comparaison qui pourrait être pénible à celui qu’elle concerne.
> Je ne reproduis pas, mon cher confrère, les excellents arguments produits dans la discussion par MM. Bousquet. Bonnafonl. Eerrus. Malgaigne, etc . contre les prétentions des partisans de U parole, comme mé-
thode générale d'éducation des sourds-muets. Je n'ai voulu vous faire ni un discours, ni une dissertation Ce sont de simples impressions que je vous communique sur le prétendu progrès de la méthode dite allemande, progrès que l'on me reproche de ne vouloir ici reconnaître ni encourager. Je sais bien quo ses partisans les plus passionnés se défendent aujourd hui d'une extension aussi considérable. Mais je crains bien que ce ne soit là une ruse de guerre et une tactique de parti. Ils parlent de réforme , mais on sait ce que ce mot veut dire dans la bouche des révolutionnaires. Quant à moi, jusqu'à plus ample informé, le sourd-muet, dans les conditions de celui que vous m'indiquez, je ne lui donnerais d'autre conseil que celui de recourir encore à la méthode éprouvée qui a produit tant d'élèves célèbres, un si grand nombre d'excellentes éducations , et qui a couvert les deux mondes de professeurs aussi distingués.
» Agréez, etc.
> Amédée Lato». »