SOI
n’aurai rien à ajouter; dans le cas contraire, je demande qu'il me soit réservé le droit de développer mon amendement. (Pendant cette courte allocution de M. Bouvier, M. le rapporteur a pris place à la tribune. )
M. Bégin invite M. le rapporteur à donner de nouveau lecture de la conclusion, et après cette lecture, il s’exprime en ces ternies :
La commission a été mue par cette pensée qu’elle ne devait pas devancer l’expérience. La commission n’est actuellement, pas plus que qui que ce soit , en mesure de résoudre cette question- Que les sujets reconnus aptes à parler soient mis dans une classe spéciale, à part, et que l’on cesse de les confondre avec les sourds-muets incurables, rien de mieux, tout le monde est d’accord là-dessus; mais il faut boruer à ceux-là seulement cette mesure. En restant dans ces limites, la commission est restée parfaitement dans le vrai.
M. le président : Il résulte de ce que vient de dire M. Bégin , que la commission n’accepte pas la proposition faite par M. Bouvier.
M. Malcaigne : Je ne reconnais pas là la véritable pensée de la commission. La conclusion que vient de lire M. l’iorrv n’est pas celle dont la rédaction a été arrêtée en commission. Je demande, une fois pour toutes, que SL le rapporteur veuille bien lire les conclusions telles qu'elles ont été formulées par la commission et ne point y substituer sa propre rédaction.
M. Piorrt : Si je n’ai pas lu la conclusion arrêtée par la commission, c’est qu’elle est écrite de la main de M. Malgaigne et qu’elle est illisible. (On rit.) Ou jugera, du reste, que les changements que j’y ai introduits n’en altèrent pas le sens. Voici le texte de la conclusion de la commission :
« Les élèves de la première catégorie, c’est-à-dire ceux qui peuvent encore entendre, doivent être séparés des autres sourds-muets, et il y aurait un inconvénient réel à les réunir dans des classes communes et dans un même établissement.
» Quant à ceux qui n'entendent en aucune façon et ne peuvent que lire la parole sur les lèvres, l’expérience n’a pas encore décidé entre leducation par la mimique et l’éducation par la parole »
M. Bégin (pour une motion d'ordre) : L’Académie ne doit pas s’arrêter à discuter des points secondaires. Que l’on mette les sourds de la première catégorie dans un établissement ou dans un autre, ce n'est pas là notre atfaire, c'est celle de l’administration. Ce qu'il est important d'examiner pour nous, c’est de savoir quels sont les sourds-muets qui devront être mis à part. Là est le point en discussion. La commission dit que l’expérience n'a pas prononcé à l’égard
de ceux de la deuxième catégorie; M. Bouvier prétend le contraire. La doit se borner la discussion.
— M. Bouvieh monte à la tribune pour développer son amendement. A l'aspect d'une masse énorme de documents nouveaux , beaucoup de membres de l’Académie se récrient , quelques uns demandent la clôture; mais la parole est donnée à l’orateur, qui s'exprime en ces termes ;
Je ne suppose pas, dit-il, que personne ici veuille étrangler la discussion. (Hilarité générale.) Je n’admets pas que, par fatigue ou par tout autre motif, l’Académie veuille se refuser à discuter et se priver des quelques lumières qui pourraient être répandues encore sur le sujet en litige. Je me suis demandé, en voyant la fatigue de l’Académie et l’opposition que j’ai rencontrée, si je m’étais trompé dans l’opinion que j’ai embrassée, et après l’étude nouvelle quej’ai faite de la question, je suis resté convaincu que je devais persister dans le parti que j’ai soutenu jusqu’ici.
« Faire connaître également s’il y aurait avantage à ce que les >, élèves composant les deux catégories ci-dessus désignées, les uns » pour retirer plus de bénéfice du traitement , les autres pour dcvelop- » per leur faculté d'articuler et de lire sur les lèvres, fussent appelés » à recevoir une éducation spéciale donnée exclusivement par des » professeurs parlants, qui les exerceraient plusieurs heures par » jour à l’usage de la parole, »
Votre commission, dans sa première rédaction, répondait qu’il était a indispensable que les élèves des deux catégories qui viennent » d’étre signalées, les uns pour retirer plus de bénéfice du traite- » ment, les autres pour conserver et développer leur faculté de parler » et d'entendre, d’autres enfin pour acquérir celle de lire la parole » sur les lèvres et ne pas perdre l'usage du langage articulé, reçus- » sent une éducation spéciale, donnée exclusivement par des pro- » fesseurs parlants, chargés de les exercer suffisamment à l’articu- » lation. »
La nouvelle réponse à la quatrième question concertée entre la commission etM. Malgaigne établit, dans un premier paragraphe, que « les élèves de la première catégorie, c’est-à-dire ceux qui » peuvent encore entendre, doivent être séparés des autres sourds- > muets, et qu’il y aurait un inconvénient réel à les réunir dans des » classes communes. »
La catégorie d’élèves ici indiquée peut bien comprendre ceux qui sont susceptibles d’entendre par suite du traitement, ainsi que ceux qui entendent à leur entrée dans l’établissement; mais il reste encore les élèves atteints de surdité complète et incurable, ayant con-
discussion uu fuiront.
iKt'vü l’usoÿe du langage articulé. La commission mixte n’a désigné ceux-ci nulle part; seulement eiie s’exprime ainsi dans le paragraphe suivant :
« Quant à ceux gui n'entendent en aucune façon et ne peuvent que » lire la parole sur les lèvres, l’expérience n’a pas encore décidé » entre l’éducation par la mimique et l'éducation par la parole. »
Or, on sait que la faculté de parler et la faculté de lire sur la bouche sont très distinctes; que les sourds-muets peuvent posséder l’une et être privés de l'autre; ce fait est même consacré, en quelque sorte, par la rédaction de la troisième réponse déjà adoptée par l'Académie.
Les nouvelles conclusions ne contiendraient donc pas de réponse à la quatrième question de M. le ministre, en ce qui concerne les élèves sourds jouissant de la faculté d’articuler, s'il n'était dit plus loin, dans la cinquième conclusion : « Quant au succès à espérer... » pour les élèves de la première catégorie , l’Académie s’en réfère à » ce qui a été dit plus haut. Pour ce qui a trait aux autres catégories, » elle redit encore que l’expérience n’a pas décidé suffisamment à » cet égard. » D’où l'on doit inférer que les sourds parlants sont compris, avec ceux qui ne peuvent que lire sur les lèvres, dans le second paragraphe de la quatrième réponse en discussion en ce moment.
Je réclame en faveur de ces sourds parlants le môme avantage que pour les sourds-muets qui peuvent entendre, le bénéfice de l’éducation par la parole que leur accordait la précédente rédaction de la commission. Je propose, en conséquence, d'ajouter au premier paragraphe rapporté plus haut ces mots :
« Il en est ainsi des sourds-muets atteints de surdité incurable, » qui, ayant perdu l'ouïe à un fige déjà avancé, ont conservé » l'usage de la parole. »
Le second paragraphe, ne s’appliquant plus alors, selon sa teneur, qu’aux sourds-muets qui ne peuvent que lire la parole sur les lèvres, serait maintenu.
Si la commission, si notre honorable collègue M. Malgaigne veulent bien consentir à cette petite addition, je n'ai plus rien à dire. Dans le cas contraire, je demande à motiver sur-le-champ mon amendement.
Ma proposition, je le vois, n’est acceptée ni par la commission, moins son honorable rapporteur, ni par M. Malgaigne; vous me permettez de continuer.
En présence des contradictions que j’ai éprouvées de la part d'honorables collègues, de l'abandon fait par la commission d’une
DE LA GC É El SON DE LA SURDI-MUTITÉ.
partie de ses convictions premières, j’ai dù rechercher si je ne m’étais pas trompé , si je n’avais pas exagéré la valeur des preuves sur lesquelles ma manière de voir était basée. Ce nouvel examen n’a fait que fortifier mou opinion. Que si l’on m’accusait de prévention, d’enthousiasme, d’entêtement ou de présomption, je gémirais d’étre ainsi jugé par des hommes à qui j’ai voue une profonde estime; mais je ne pourrais changer mes convictions.
On a vu en quoi nous différons, la commission mixte, modifiée, et moi ; je m’appuie sur la première opinion de la commission, comme M. Mulgaignesur la seconde, pour faire aux sourds qui parlent la même position dans l’enseignement qu’a ceux qui peuvent entendre.
Il faut d’abord, afin d’éviter de nouvelles équivoques, bien définir les deux modes d’enseignement qui se trouvent en présence.
On connaît l’enseignement au moyen de la mimique : dire qu’il peut être entièrement confié à des professeurs muets, c’est montrer que la parole en est exclue ; je reviendrai sur le cours d'articulation qu'on y a joint.
L'enseignement par la parole emploie l’écriture , comme le précédent. et déplus, des gestes, ou ce que les Allemands appellent la mimique naturelle, quelquefois même la dactylologie. Je n’ai jamais proscrit ces gestes, comme on me l'a fait dire ; mais ce n’est pas là la mimique de l'école de Paris, et c'est à tort qu'on a allégué l'usage qu'on en fait dans les écoles allemandes , pour prétendre qu'on y suivait notre méthode des signes. Ces gestes ne sont d’ailleurs employés qu'au début de l'enseignement , et qu'autant qu'ils paraissent nécessaires pour faciliter les communications du professeur avec les élèves. Il y a, sous ce rapport, des différences secondaires entre les écoles, qui ont recours aux gestes dans des proportions diverses. La méthode Dubois, qu’on peut appeler la méthode française d'enseignement par la parole, n'en fait presque pas usage.
Je dois rectifier, à ce propos, l'erreur échappée à WM. Ferrus et Bonnafont sur le prétendu discrédit dans lequel la méthode allemande tomberait aujourd'hui dans le Nord, et même en Allemagne. Le témoignage de M. Kruse , professeur sourd-muet à Schlesvvig , estévidemroent inexact ou a été mal compris, comme le prouvent les pièces que je place sous les yeux de l’Académie. Elles comprennent : )• un document émané du direcleur même de l’institution de Schleswig; 2" une lettre de M. llill, lue à l'Académie dans la dernière séance ; 3‘ une lettre d’un professeur de l'institut de Cologne, répondant au nom du directeur absent ; W une seconde lettre de M. Saegert. A celte dernière est joint un numéro de janvier du
Moniteur prussien, contenant la nomination de M. Saegert aux fonctions d'inspecteur général des vingt et une institutions de sourdsmuets de la Prusse, titre que il. Malgaigne s’elait cru fondé à lui dénier.
Au point de vue général , je suis parfaitement d'accord avec la commission et M. .Malgaigne sur ce que « l'expérience n'a pas cn- » core décidé entre les deux méthodes, » appliquées indistinctement à tnus les sourds muets. Je n’ai jamais dit autre chose , bien que M. Volquin, dans sa brochure, sans doute par suite de son inexpérience des débats académiques , m'ait attribué une opinion beaucoup plus exclusive.
La commission mixte et moi, nous nous accordons encore sur ce point, qu'il y a un choix a faire parmi les sourds-muets pour employer chez les uns l'enseignement au moyen de la parole, et pour livrer les autres à l’enseignement par les signes. Nous nous accordons à penser que ce n’est point la une expérience uoentureuse , une réforme téméraire, comme l a dit M. liera rd.
Notrç honorable collègue, M. Malgaigne, s’est rallié à ce grand principe, à cette sorte d’éclectisme; je l'en félicite, je l'en remercie au nom de la cause que je défends, qui est, je crois, celle de la vérité.
La légère dissidence qui subsiste entre nous ne porte plus que sur les limites à assigner à cette catégorie d 'élèves qu'on doit enseigner autrement qu'on ne l'a fait jusqu’ici dans l'institution impériale de Paris, et dans les trente ou quarante autres Institutions du gouvernement, en France. Encore, remarquera-t-on que le dernier paragraphe de la réponse à la troisième question, en reconnaissant que le degré de perfection de la parole obtenu chez les sourds-muets est d'autant plus grand que « l'action de parler était » primitivement moins complètement abolie , » conduit, par une conséquence presque forcée , à employer largement la parole à l’égard des sourds-muets qui l'ont le mieux conservée , comme à l’égard des sourds-muets entendants, c'est-à-dire à admettre l’addition que je propose en faveur.des sourds parlants.
Celte addition ne pourrait être rejetée que par trois motifs :
1" Si l'on admettait que la parole, telle que les sourds-muets non entendants peuvent l’acquérir , n’est pour eux que d'une médiocre utilité, comparativement à la mimique, qu'il faudrait lui sacrifier ;
2* Si l’on prétendait que l’emploi de la parole dans l'enseignement nuirait à l'instruction des élèves ;
3* Si l’on soutenait que le cours d'articulation est suffisant pour
DE LA ODÊBlSOK DE IA SUBDI-ML'TITE.
conserver et développer In parole chez les sourds parlants, instruits par In méthode des signes
Voyons quelle serait la valeur de ces objections.
Première objection. — La jtarole du sourd-muet non entendant lui est de peu d'utilité, et la mimique peut lui rendre plus de services.
La parole informe dos sourds-muets, leurs accents sauvages, a t on dit, sont tout a fait iusunisants pour servir à leurs relations avec là société. C'est l'argument de M. Bousquet, auquel j’ai déjà répondu; mais, s'il peut paraître plausible lorsqu'il s’agit de l'emploi général de la parole chez IcS sourds-muets , il a bien peu de valeur à l'égard de ceux dont il est question, c’est-à-dire des sourds qui parlaient déjà, quand ils ont perdu l’ouïe, et qui ont continué de jouir de l'usage de la parole. Ceux-là n’ont, dans leur phonation, rien de sauvage, de rauque, d’informe, et la culture de cette l'acuité peut encore améliorer leur langage. M. Malgaigne luimême a été bien près de le reconnaître , quand il a dit des élèves de M. Dubois que « sauf quelques uns mieux dotés que les autres, t particulièrement ceux qui ne sunt devenus sourds qu'à une époque s déjà avancée de la vie,» leurs cris rauques 11e ressemblent à aucune langue, bien qu'il soit certain, a-t-il ajouté, «qu’avec cette # parole informe, ils sont compris par leurs maîtres et se comprcn- » rient entre eux. »
Mais, suivant notre honorable collègue, c’est une conversation insupportable pour les étrangers, que celle qu’on peut avoir avec ces sourds parlants, même avec les plus habiles. Ici, il fiiut s'entendre sur la manière d'expérimenter. Celle de M. Malgaigne n’est pas la mienne, et voilà sans doute pourquoi nous avons parfois jugé différemment des mêmes faits. Notre collègue, pour se faire comprendre, répète imperturbablement la même phrase quand elle n’est pas d'abord saisie, et semble se faire un malin plaisir de mettre en défaut la pénétration du sourd-muet. Pour moi, je n’insiste pas en pareil cas; je modifie une phrase en changeant les mots qui peuvent n’être pas bien compris , soit parce que le sens n’en est pas familier a mon interlocuteur, soit parce qu’ils se composent d'articulations peu visibles, à cause de leur profondeur dans la cavité buccale : l’obstacle est ainsi promptement vaincu. C'est de cette manière que j'ai pu causer avec ce jeune Adrien, ancien élève de M. Dubois, devenu l’un de ses professeurs. Je conviens qu’il prononce peu distinctement ; mais c’est un sourd-muet de naissance. qu'on n’a fait parler qu'à onze ans, d’ailleurs complé-
biscussioN du r.ÀrroRT
temnnt sourd , et il n’nppartient à aucum des deux catégories que In commission et moi avons proposé d'instruire au moyen du la parole.
M. Malgaigne s’est récrié contre cette assertion d’un autre orateur, queM. Dubois avait pu deviner, d'après les mouvements des joues, des mots prononcés par une personne qui se couvrait la bouche. Il est bien clair qu'il ne s’agit ici que d'un petit tour de forco , pouvant parfois réussir, et ce que j’ai vu me porte a regarder le fait comme très croyable. Il est d'ailleurs continué par des observations plus anciennes. Esclike (1) , cité par Lincke (2), parle d'un sourd muet qui voyait la parole , même quand son interlocuteur se couvrait la bouche avec la main : il distinguait, dit l’auteur, au seul mouvement des muscles de la face, quels mots étaient prononcés.
M. Malgaigne a raconté, avec une verve intarissable, les disgrâces de M. Alhbert ne pouvant se (aire comprendre, a l’aide la parolo, dans la maison de notre collègue , et il n'a pas vu que tout le sel qu’il mettait a ce récit tournait contre sa propie argumentation. Qu’est-ce, en effet, que M. Alhbert? Est-il un produit de l’enseignement par la parole? I*us le moins du monde. C'est un mime instruit, au moyen des signes , par M. Berlliier, comme nous l appreud sa lettre à l’Académie, eu mô i e temps qu’ltard lui inculquait, à gvand’peine, les principes de l'articulation orale. Il a mimé toute sa vie, il mime encore du malin au soir, il mimera toujours. Que prouve donc l'imperfection de son langage? Précisément le contraire de ce que M. Malgaigne a voulu prouver. Elle montre 1 insuffisance, le vice de cette méthode mixte , bâtarde . de celle association de l’enseignement par la mimique avec quelque usage du langage articulé, contre laquelle je me suis déjà élevé avec l'honorable M. Bégin.
L’Academie connaît aujourd’hui d’autres exemples plus décisifs de sourds-muets qui parlent, parce qu’on a su tirer parti de la fuculté d’articuler qu’ils n’avaient pas perdue. Leur parole est très distincte; elle a été comprise de M. Malgaigne lui-même, et jointe à leur facilité à lire sur la bouche, elle assure leurs relations avec la grande société des entendants et des parlants. En un mot, ce no sont plus des muets, ce sont de simples sourds jouissant des mêmes avantages que les adultes qui deviennent sourds par accident. J'ajouterai quelques laits nouveaux à ces fuits déjà connus de l’Académie.
(t) De l'enseignement des sourds-muets. Berlin, 1801, p. 63.
(î) Traite de médecine auriculaire, t. I, p. 415.
308 UE Là CÜÉKlsOS DE LA SUBDI-MÜTITE.
11 y a dix ans, mourait à Paris uiil* demoiselle Morillon, cotte ancienne servante à qui l’abbé de l'Épée avait appris à réciter les évangiles à sa mailresse (t). La veille de sa mort, elle dit à M. Dubois (ils, en lui tendant la main : « Adieu, monsieur Dubois ; pensez » un peu à moi ; lorsque vous verrez des parents qui vous diront » que leurs enfants sont savrds-mhets de naissance, prenez garde u avons, rappelez-vous toujours ce que je vous ai dit tant de lois. » Ces paroles faisaient allusion à sa propre histoire; elle avait perdu l’ouïe à la suite d’un coup de manche à balai à la nuque, qu elle avait reçu de sa mère, à l’àge de sept ans, et celle-ci avnit fait faire un certificat où on la disait sourdc-imielle de naissance, ce qui, plus tard, l’irrita tellement qu’elle revenait souvent sur ce sujet. Ce fait est un remarquable exemple de cet usage, persistant de la parole enseignée aux sourds-muets, que l’on a voulu faire passer pour problématique.
J’ai cité, à l’occasion des impressions tactiles du son, un sourdmuet allemand, élève de M. Hill. Son nom est Hellmann; il ne faut pas le confondre avec Heilman, dont j’ai parlé dans une précédente séance. C’est un ouvrier sellier fort intelligent, ftgé de vingtneuf ans, sourd depuis l’Age de trois ans. Il n’entend rien de l’oreille droite; à gauche, il perçoit le bruit du marteau frappant sur l’enclume, certaines notes des instruments de musique, surtout des instruments à vent, les lettres R, P, et quelques voyelles; quand on lui crie fortement à l’oreille, il entend un bruit, sans pouvoir distinguer un seul mot. Il est entré à l’institution de Weissenfels à onze ans, ne parlant pas, et y a passé quatre ans pour sou instruction et trois ans pour apprendre son état. Il a résidé deux ans en Turquie; il n’est à Paris que depuis quatorze mois- Non seulement il parle l’allemand, mais il a aussi appris, sans maître, le turc et le français, que toutefois i! ne sait encore qu’imparfaitement. Il est très habile à lire sur les lèvres, au moins sa langue maternelle, et nous avons pu facilement nous entendre en allemand, sauf les petites difficultés passagères que j’ai signalées dès les premiers jours de cette discussion, et dont on a tant exagéré l'importance depuis. Néanmoins sa voix n’a rien d'agréable; elle a un ton aigu d'enfant, et tout ce qu'il dit est coupé par des efforts saccadés d'expiration, ou de ce que les grammairiens nomment aspiration. Cet échantillon des produits allemands sera-t-il de nature a satisfaire M. Malgaigne, qui regrettait de n’avoir pas vu d'élève de l'école allemande?
M. Beauvallet, acteur des Français, reçut un jour la visite d’un
(1) Bulletin de l'Academie de médecine, t. XVI11, p. 783.
DISCUSSION DD RAPPORT
jeune collégien, qui lui était adressé par un de ses amis comme auteur d'uue pièce de théâtre. M. Bcauvallet examine sa pièce, s'entretient avec lui quelque temps, puis le congédie. A quelques jours de la, il rencontre son ami:« Vous m’avez envoyé, lui dit-il, un singulier petit bonhomme; il y a de jolies choses dans sa pièce; lui-méme cause fort bien ; seulement je ne sais pourquoi il n'a fuit que me- dévisager, et puis il a un peu l'air de s’écouler parler. » « Oli ! fit l’ami, ceci n’est pas possible, c’est un sourd-muet, il n'entend pas le canon; je lui avais dit de vous le cacher, pour vous surprendre. »
Ce sourd-muet, dont l'habileté à converser pouvait ainsi faire illusion, était le jeune Delaunay (t), que la mort a ravi depuis à une mère inconsolable. Entré u quatorze ans A l’Institution impériale, déjà fort instruit et parlant bien, parce qu’il avait perdu l’ouïe tard, il avait un son de voix doux et suave; il ne tarda pas à remplir les fonctions de répétiteur et, lisant beaucoup, il dut principalement à cette circonstance de ne pas perdre en partie l'usage de la parole, malgré les rares occasions qu’il avait de s'en servir.
Après de pareils faits, après ceux que vous ont fournis M. Dubois fils, M. Heilman et tant d'autres, observés par votre commission, par plusieurs membres de l’Académie, par moi-mème, trouvernt-on encore de Y obscurité dans cette question? Ne suis-je pas autorisé à conclure que les sourds-muets incurables, qui ont conservé l'usage de la parole, peuvent aisément parvenir, par la culture de cette précieuse faculté, à communiquer avec la société tout entière? Niera t- on encore qu’il y ait, pour eux, pour la société elle-même, un immense avantage à ce qu’on leur donne un mode d'enseignement capable de leur garantir l’acquisition complète d’un bien qu’ils possèdent déjà en partie?
Mais ils y perdront, dit-on, du côté du langage mimique, de ce langage, a dit notre président, « si sûr, si expressif, si rapide, qui » peint une pensée tout entière en moins de temps qu’il ne nous en
(I) Dolannny a perda louie à l àge de onze an3, par suite d’une aifeclion typhoïde. Il clan fort intelligent : il composait des pièces de théâtre, jouait la comédie , faisait des vers ; il parlait bien , mais il avait senti le liesoin d'ajouter à tous ces avantages celui de posséder la mimique, la lecture sur les lèvres, deux moyens de communication qui lui manquaient, et dont son infirmité lui avait fait sentir le prix. Il n'eniendail plus, et dès lors il avait besoin d'avoir à sa dispo-ition tous les moyens possibles de comprendre co qu’on lui disait, et de se faire compreudre par ceux auxquels il s'adressait.
DE LA OI'ÉRISOX DE LA SCTD1-HUTITÉ.
» faudrait pour articuler tin dos mots qui entrent dans l’énoncé de » cette pensée. « Et l’on me parle d'exagération, d'enthousiasme, en faveur du langage articulé! Que; nom doniiera-l on à cette apologie, si vivement colorée, du langage des signes (1)*?
SI. Malgaigne a été IVap|)é de l'amour des sourds-muets pour la mimique, touché de leurs démonstrations à sou endroit, comme défenseur de leur cause. Il aurait pu voir la contre-partie à l'institution Dubois, où je n’ai pas été moins fété, entouré des élèves. Le même esprit exclusif règne donc dans les deux camps.
S'il est naturel aux sourds-muets de faire îles signes, il ne leur est pas moins naturel d’avoir le désir de parler. L’ahbé Vrimlts a publié, a ce sujet, un document intéressant. C'est l'exposé fait par quatre sourdes-muettes, de leurs idées, de leurs sentiments, avant qu’elles eussent commencé leur éducation dans un établissement do Bretagne. Toutes les quatre rapportent qu'elles avaient un grand déc-ir de parler, qu'elles remuaient les lèvres pour faire comme les autres , qu’elles étaient jalouses de leurs frères et sueurs qui apprenaient a lire. L'une d'elles s’exprime ainsi :
« Je désirais apprendre a parler et a lire; je regardais avec beau- » coup d'attention les personnes qui parlaient ; je me retirais quel- » qimfois seule, et je lâchais de parler. Je revenais à maman et lui » taisais entendre mes sons, qu’elle me disait être vilains; je prenions un livre, et je demandais à maman de me faire lire. Mais i elle médisait que je ne pouvais pas l'apprendre, parce que j’étais » sourde- muette; alors je m'aftligeais beaucoup D'autres fuis, j’es- » saya s Cliente de parler, et les personnes qui m 'entendaient riaient » beaucoup et se moquaient de moi, etc. (2). »
Ou a souvent répété que nous devions nous en rapporter à des hommes plus compétents que nous sur les questions qui nous ont clé posées. Je suis loin de récuser leur témoignage ; mais ce ne sont pas sans doute MM. les professeurs sourds-muets que l'on qualifie d'hommes compétents pour prononcer sur l'usage qu'il convient de faire de la parole. Autant vaudrait consulter des aveugles-nés sur les avantages de la vision. « Je serai heureux, dit justement
(4) M. Bérard n'a fait en cela que reproduire les expressions de l'abbé do l'Épée , de Sicard , de Bébian , do M. Berlhior , cl d une Ibule d'autres auteurs qui ont étudié celle forme d expre.-sion que il. Bouvier s'efforce do décrier. P. il.
(3) Vrindls, [Nouvel essai sur in certitude, Paris, 1838, p. 88, et l'abbé Montaigne, fi cherches sur les connaissances intellectuelles des sourds-muets, Louvain, 4847, p. 80.
DISCUSSION DU «APPORT. 811
» M. Puybonnieux, toutes les lois que je verrai le mérite d'un sourdit muet utilisé de manière à lui assurer une heureuse existence; » mais il ne faudrait pas que, dans le but de lui être utile, on lui » saci iliàt infructueusement le temps de scs frères en infirmité, et » qu’on foulùt aux pieds les éternels principes posés par le Créateur » de toutes choses (1). »
Les savants sourds-muets sentent fort bien ce qu'ils perdent à être privés de la parole; mais c'est pour eux une consolation que d’en rabaisser le mérite, d'en restreindre le plus possible l'usage chez les autres. De là l'opinion que vous a exprimée AI. Al liber l, parleur très incomplet et, en réalité, mime, comme je l'ai montré plus haut ; de la, celle lettre si émouvante, suivant l'expression de Al. Bérard, mais, à mon avis, fort peu convaincante, de AI. Pélissier, dont Al. Malgaigne ne ferait plus un parlant, je pense, s’il jetait un coup d'oeil sur la Gazette des Tribunaux dit 10 avril 18à0, où l’on rend compte d’un procès dans lequel le plaignant, AI. Pélissier, ne put s’expliquer que par signes et par l'inlermédiairo d’un interprète.
Les professeurs parlants sont loin de partager les vues de leurs collègues; leurs écrits, et, plus encore, leurs actes, en sont la preuve. J'ai cité ailleurs les paroles de AI. Puybonnieux, allant audevant du vœu formulé par votre commission, et accepté aujourd'hui pur l’Académie tout entière, relativement aux sourds-muets gui ont conservé un peu d'audit ion (2). Parcourez, je vous prie, le petit Traité sur la / tarole qu’il a adressé à l'Académie; vous y verrai, pour ainsi dire à chaque page (3), des opinions très explicites sur la nécessité d'etendre davantage l'emploi de la parole dans l'enseignement des sourds-muets.
On vous a rappelé un écrit de AI. Vnlade-Gabel, frère d’un professeur parlant de 1 Institution de Paris, et lui-inéme ancien professeur de l’école de Paris, ancien directeur de l'Institution des sourds-muets de Bordeaux. Je ne comprends pas hirn comment Al . Berard a trouvé dans lu lettre de AI. Valade-Gabet des motifs de s’abstenir « religieusement do porter la main sur l'édifice élevé par l'illustre l'abbé de l'Épée. » Pour moi, j’y ai vu tout autre chose; j'y ai vu que l'ancien directeur de l'école de Bordeaux, où la mimique était eu honneur comme à Paris, devenu depuis quelque
(t) Lu parole enseignée aux sourds- mue Is, 1813, p. 65.
(2) Bulletin de I Academie de médecine, t. XVIII, p, 832.
(3) Voyez nolsmmeut p. 27 et suivantes.
temps membre de la commission de surveillance près de l'institution Dubois, marche largement dans la voie du progrès; que ses efforts intelligents et éclairés tendent aujourd'hui, comme ceux de JI. le docteur Blancliet, comme ceux de votre commission, comme les miens, à faire passer autant de sourds-muets qu'il se pourra de la classe des muets dans celle des parlants.
Les actes de M. Valade-Gabel sont, en effet, encore plus significatifs que ses écrits. Il est associé a M. le docteur Hubert Valleroux pour la guérison de la surdi- mutité, et, dit ce confrère, « sa part de ses écrits nous semble de beaucoup supérieure à la mienne (1).» M. Valade reçoit chez lui les jeunes clients dont M. Hubert Valleroux améliore l’audition, les exerce incessamment à la parole, s’efforce, comme il vous dit dans sa lettre, de les « faire divorcer d’avec les habitudes mimiques antérieurement contractées ; » en un mot, met en pratique, avec un zèle digne d'éloges, ces principes de traitement medical et physiologique dont M. Blanchel poursuit vainement l'application, depuis tant d'années, à l'institution impériale des sourds muets de Paris.
J’ai vu un des enfants confiés aux soins de MM. Hubert Vulleroux et Valade, le jeune René..., d'une famille habitant les environs de Bordeaux. Agé depeuf ans et demi, sourd muet de naissance, ftère d’une demi -sourde-muette, cet enfant fut traité, une première fois, sans succès, par M. le docteur Deleau, qui, au dire des parents, lui donna, dans l'espace d'un an, une dizaine de séances. On renonça ensuite à tout traitement pendant un an, en se bornant à lui faire dire quelques mots et à lui apprendre à lire sur les lèvres. C'est en novembre dernier (1852), que l'on a commencé le nouveau traitement L'enfant n'entendait alors la voix eu aucune façon. L’amélioration fut prompte, et M. Valade put bientôt substituer l’audition directe a la lecture sur les lèvres, dans ses communications avec son élève; il va sans dire que la parole a beaucoup gagné. Tous ces renseignements m'ont été fournis par les parents, eu l'absence du mélecin, avec qui je n'ai pu me trouver, et du professeur, absent de Paris. M. Hubert Valleroux a publié le fait dans son dernier ouvrage (p 84). J'ai constaté moi-même que l'enfant articulait passablement, qu'il pouvait lire sur les lèvres, qu'il entendait la voix articulée un peu haut près de l’oreille; le battement de ma montre, qui est assez fort, était perçu, lorsqu’elle était appliquée
(I) Hubert Valleroux, Dts sourde-muets, Introduction, etc. Paris, 1853, p 1 07. — Nous avouons ne pas comprendre celle phrase ambiguë. P. M.
sur le pavillon de l'oreille, et mieux encore sur la tempe; il ne l'était plus, quand je cessais tout contact avec l’oreille (1).
J’appris du la mère de René... qu'un autre enfant appartenant à la famille d'un riche industriel du département du Nord, et que j'avais eu occasion de voir complètement sourd il y a quelques an* nées, élait également chez M. Valade et plus avancé encore que son fils, tant pour l’audition que pour la parole. 11 venait de quitter Paris, sans quoi je serais allé le voir.
Peut-on supposer que M. Valade Gabel hésitât un instant à cul* tiver également la parole chez l enfaut dont la surdité serait incurable, mais qui jouirait encore du langage articulé, et qui pourrait suppléer à l'audition par la lecture sur les lèvres?
J’ai fait une large part à la mimique dans mon premier discours (2). J'ai été émerveillé des ressources que les professeurs de l'instituiion impériale savent trouver, pour leur enseignement, dans le langage des signes. Je sais que M. Berlhier, en particulier, a étendu le pouvoir de ce langage jusqu’à lui faire représenter les idées philosophiques les plus élevées, les plus abstraites.
Mais il ne faut pas oublier que, quel qu’en soit le développement, cette faculté du geste n’est que supplémentaire, quelle ne tient que le second rang après la parole, véritable moyen de communication donné à l'homme, dont elle n’est que le vicaire (3), dont elle ne peut pas plus usurper la place que le tact ne pourrait usurper celle de la vision , malgré les secours qu’il rend aux aveugles.
Aussi que de mécomptes, que de déceptions, dans les espérances fondées sur cette langue des signes, que quelques uns de nos collègues s’ubstinenl à croire la meilleure pour les communications et l’enseignement des sourds-muets !
(t) Assurément voici un singulier sourd-muet de naissance qui entend le bruit d’une montre appliquée sur 1 oreille ou sur la tempe, qui entend lu voix articulée, qui parle , et tout cela après que'ques mois do traitement. U est vrai que M. Deleau avait échoué, il est probable qi e M. Bluncliel n’eûl pas été plus heureux. Voici venir une troisième méthode qui l'emporte sur les deux autres. Comment reste-t-il encore un seul sourdmuet en France, en lvurope? P. M.
(i) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIII, p. 78i.
(.!) Un sourd-muel ne compte pis ainsi, la mimique prend le premier rang pour exprimer ses sensations, de même que l'ouïe et le tact ont la première place chez les aveugles. L'ubsence du sens principal entraîne une modification essentielle dans la classification des facultés restantes. P. M.
Notre honorable préskient, qui la dit si sûre, sait pourtant que dépourvue d’articles, de certains pronoms, de verbes auxiliaires, de beaucoup de temps des verbes; ne traduisant qu’imparfaitement lu plupart des prépositions, des conjonctions, ou les supprimant sans cesse par ellipse; exposée, par ses transpositions de mois, a placer les idées dans un ordre contraire à la clarté du discours, cette prétendue langue n'est souvent qu’un amas informe de mots sans suite et sans liaison apparente, un vrai dédale, où le plus habile n’est pas toujours certain de se reconnaître (1).
I.a précision, !n rapidité de la mimique n’ont pas été moins exagérées par M. Itéra rd. Sans doute elle possède ces qualités dans beaucoup de circonstances, quelquefois, il est vrai, aux dépens de la idarlc; mais il cil est d'assez nombreuses où des signes multiples, complexes, sont indispensables pour rendre ce que la parole exprime en un seul mot, souvent très court, et où I avantage, sons le rapport de la vitesse, reste évidemment à cette dernière (2).
Les sourds-muets parlants ne pourront plus communiquer avec leurs hères d'infortune, s’ils ignorent la mimique, a dit M. Malgaigne. Je réponds a cela qu’ils pourront, si cela leur convient, apprendre les signes après leur éducation terminée; que d'ailleurs ils Communiqueront entre eux, et, qui plus est, avec la grande famille des entendants; ce qui vaudra bien pour eux la famille déshéritée des sourds et muets, dont ils auront été retirés par le progrès de la science. M. Helimann. dont je parlais tout 4 l'heure, ne peut, en effet, converser facilement, faute de savoir la mimique, avec les quinze cents sourds-muets de Paris; mais, en revanche, il peut se faire comprendre des trente-quatre millions d'habitants de l'Allemagne; il s’est fait comprendre des Turcs; il commence à être en état de parler aux Français de toutes les classes, et avec sou opli-
(t) Évidemment M. Bouvier raisonne ici comme un entendant : pourquoi refuser au sourd-muet le droit d en faire autant? pourquoi dénigrer cetlolangue qu'il n entend pas et qui convient ai bien à ceux qui la parlent?
(ï) Toujours la môme pétition de principe, toujours celte affirmation de la chose en litige , ce parti pris de se poser en juge absolu d'une question dans laquelle ses adversaires ont le droit de dem ander le partage. M. Berthier, suivant I orateur, est un peu suspect de partialité quaad il vante la mimique, pourquoi M. Bouvier mériterait-il plus de confiance quand il bllrne ce qu'il ignore? P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT. 31 Ô
tude pour les longues, on peut dire que lë monde entier lui est ouvert. Je crois que cela fait bien compensation (I).
Mon collègue a demandé s'il y avait, en Allemagne , quelque chose de semblable à nos sociétés de sourds-muets. La nouvelle lettre de M. Saegerl répond a cette question. « Les sourds-muets,
» dit-il, sont si bien au courant de la parole, qu'au sortir de nos a écoles, ils font pour la plupart partie des mêmes sociétés que les » parlants; il n'y pas de sociétés pour eus. » « Mes élèves, dit M. Hill, » pouvant communiquer avec les parlants, font jiarlie des mêmes » associations qu'eux, et n'ont pus besoin de sociétés extraordi- » naires. »
Quoique jo ne considère pas les discours de tribune comme très essentiels aux sourds-muets, je crois que ceux qui parlent ne seraient pas moins en état que les mimes d'en p.onoiictr et d’en entendre. Ou vous a drja parlé de M. Dubois donnant, de la croisée de son premier étage, des ordres à scs élèves réunis dans son jardin. J’ai vu mademoiselle Dubois se faire entendre de la même manière, en adressant lu parole a une sourde-muette d’un bout de la cour à l'autre. J'ai moi-même fait une dictée a des élèves placés autour d’une table , a plusieurs mètres de moi. Je les ai rangés à quelque distance, sur deux ligues, de manière qu'ils ne me vissent que de profil, et ils ont pu répondre à plusieurs de mes questions sur la matière de leurs éludes. Or, ce n’étaient que des enfants; il est à présumer que des hommes faits, plus exercés encore à la parole, saisiraient , même a distance, une allocution articulée par un de leurs frères.
J’accurde volontiers à M. Malgaigne qu’il n’est nullement démontré que le silence soit une cause de phthisie chez les sourds-muets; niais il voudra bien m’accorder a sou tour qu’il n’est pas certain que la parole leur soit plus nuisible, que les professeurs d’articulation succombent a la peine, que mesdemoiselles Dubois aient péri victimes de leur dévouement a l'instruction des soOrds-maets. Tous les directeurs d’institutions allemandes, interrogés il ce sujet par M. le docteur Blanche!, ont répondu par écrit que les instituteurs de sourds-muets parlants jouissaient d’une aussi bonne santé que les autres maîtres d’école.
Serait-il vrai que l'on fût plus disposé à apprendre la mimique, pour communiquer avec les sourds-muets parlants, qu'a supporter
(1) ,Jb uao (titre omnes C’est la forme favorite d'argumentation de M, Bouvier: M. Ilellinann , sourd-muet poiygloltr est un type, tous les sourds-muets doivent l'imiter. P. il.
la fatigue de leur conversation orale? C'est ce que M. Malgaigne affirme pour son propre compte, et il nous a rapporté, à ce sujet, l'histoire «le Paul Lelessier et de son mailre le porcelainier, qui préférait la mimique n la parole dans ses relations arec cet élève de M. Dubois. Mais d'abord le porcelainier ne se sert que de la dactylologie, que notre collègue a le tort de confondre avec la mimique. Ensuite le maître comprend très bien la parole de Lelessier; seulement il craint , m’at-il dit, du ne pas en être toujours compris, 5 cause de sa moustache, et de perdre du lemps à répéter les mots. J’ai pu m'entretenir avec ce jeune homme, quoiqu'il ne saisisse pas, à la première vue, tout ce qu'on lui dit(l), etquesa prononciation laisse beaucoup à désirer. Ses parents, plusieurs de ses camarades entendants, font usage, avec lui , du la langue parlée. Enfin , Paul Lelessier ne conserve que de faibles rudiments d'audition ; devenu sourd de très bonne heure, il ne disait pas un mot a douze ans, quand son éducation n été commencée. Il n'appartient donc à aucune des deux catégories que votre commission vous a proposé de faire instruire au moyeu do lu parole.
Quant à ce que l’on peut attendre, à l’égard de la mimique, de ceux qui ne sont ni sourds ni muets, j’engage notre honorable collègue a ne passe faire illusion, et a méditer, avant île se prononcer, ces paroles de l'abbé de I F.pée: « Le monde, dit-il, n'apprendra n jamais à faire courir la poste à ses doigts et à ses yeux pour avoir » le plaisir de converser avec les sourds et muets (2). » 11 n’est ici question que des étrangers ; mais il convient d'ajouter, avec M. Puybonnieux, que même « les parents des sourds-muets, souvent sans » éducation, disséminés sur toute la surface d'un État et éloignés » des institutions, ne pourront jamais acquérir la connaissance de » la mimique (î). » M. Malgaigne lui-méme est-il bien sûr de mettre, le cas échéant, son projet a exécution, plutôt que de s’habituer a Taire usage de la parole? Je l'invite, avuut de répondre, à réfléchir sur les faits suivants.
ltard , attaché pendant quarante ans à l'Institution des sourdsmuets, y résidant, ne put se décider a apprendre la mimique; il ne savailquc la dactylologie. M. Albbcrt vous l’a rappelé dans sa lettre,
(IJ Ils (ont tous comme cela quand on les examine sans prévention. Celui ci lie saisit pas , n première vue, ce r/u ou lui U t , sa prononciation laisse beaucoup à désirer . comme Honoré Trézel. comme Lecomte, comme les modèles les plus vantés du ces guérisons retentissantes. P. M.
(i) Inslilution des sourds et muets, 1776, p. 133.
(3j La parois enseignée aux sourds-muets, 4843, p. 30.
DISCISSION W! RAPPORT
et dès 1840 M. Berthier, dans un mémoire adressé à l'Académie, avait signalé ce fait eu termes assez vils : « Celte erreur (sur l’in- » fériorité intellectuelle des sourds-muets), disait le célèbre doyen » des professeurs de l’Institution de Paris, provient seulement de » la profonde ignorance où llard a vécu du langage des gestes,
» ignorance qui ne, saurait lui être trop sévèrement reprochée, et » qu'on ne comprendrait pas dans un homme de sa portée, ayant » fréquenté si longtemps les sourds-muets, si l'on ne savait pas » qu'elle a eu sa source dans un dédain superbe (1) pour la inimi- » que i2). »
L’abbé Sicard, qui sans doute n’nvait pas le même dédain, ne put sc faire au langage des signes. « L'abbé Sicard, dit Rébian (3), b j'en appelle ici au témoignage de tous les instituteurs qui l’ont vu » de près, et particulièrement à celui des sourds-muets sortis de » l’école qu’il dirigeait, l’abbé Sicard n’a jamais connu le langage » de ses élèves. L'abbé de l'Epée lui reprochait souvent, m’a-t-on » dit, de ne pas assez s'occuper de celte partie essentielle de l’art; » il parait qu’il ne tint pas compte de ce sage conseil , et dans ses » exercices publics, il lui fallait toute l'adresse de son esprit pour » voiler l'embarras et la gaucherie de sa pantomime. Il ne pouvait » se faire entendre de ses élèves qu’avec la plume ou l’alphabet ma- » nuel, et jusqu’à ce qu'ils fussent assez instruits pour faire usage de » ce moyen de communication, leur intelligence était pour lui d lettre close (4). »
Il y a quelques années, c’était sous le ministère de M. Duchàtel, un arrêté prescrivit aux principaux fonctionnaires de l'Institution de Paris d’apprendre In mimique. Un membre de la commission consultative, chargé d'assurer l'exécution de cet arrêté, se rendit, k cet effet, auprès du directeur, de l’aumônier et du médecin de l’établissement. Le véuérable directeur le supplia de le faire dispenser,
(1) Je croirais bien plus volonliers qu'llard a paru faire peu de cas de
la mimique parce qu'il n'avail pu l'apprendre. En pareille affaire tout est facile pour un enfant, tout est difficile pour l'adulte ; l'élude d'une langue quelconque est impossible à certains esprits. P. M.
(2) F. Bcrlhier, Sur l’opinion de feu le docteur llard, etc. Paris, 1852, p. 76.
(3) Journal des tourds-muels, t. II, p. 24.
(4) C'est là un fait qui prouve ce que noos disions à propos d'Itard, l'impossibilité, pour certains individus, d'apprendre une langue étrangère. Tout le monde n’est pas né polyglotte comme Mezzofanti et M. Ilellmann.
DE LA CI'EMSON DF. LA 5ÜHD1-MLTITÉ.
à son âge, d’un pareil supplice M. l'nnmAn'icr se résigne : que ne peuvent la ferveur et la charité chrétienne ! On lui accorda six mois pour préparer un |retit discours en langue mimique: il le lit dans le délai convenu. Notre confrère refusa net, alléguant que la mimique notait rien, que ce n’était pas une langue, qu’il fallait une pénétration singulière pour en deviner le sens jl . Peu de jours après, un nouvel arrêté suspendit l’application du premier à l’égard du directeur et du médecin.
On voit qu'il n’est pus aussi facile de se résoudre à apprendre la mimique que parait le croire M. Malgaigne.
L’écriture est un moyen do communication avec la société, que les sourds-muets peuvent acquérir par les deux modes d'enseignement. Mais la mimique exclusive a ici un inconvénient ; elle n’apprend pas à lire l'écriture mal orthographiée, et l'on en trouvera aisément la raison, pour peu qu’on y réfléchisse. On raconte qu’un savant sourd-muet, non parlant, étant a deux lieues de Paris, se trouva fort embarrassé par suite de cette particularité. Il se rendait à une maison de campagne qu'il ne connaissait pas, et demanda son chemin à des paysans; mais il lui fut impossible de déchiffrer leur réponse. Les lettres étaient bien formées, seulement il n’y avait
pas l’orlhogra|>hc. M allait peut-être en être réduit à retourner
à Paris, lorsqu'il (il heureusement la rencontre de M. E. Burnou f, qui put ciilin lui donner, avec l’orthographe, l'explication qu'il demandait.
Ne résulte- t-il pas de tout ceci, que la mimique conventionnelle n’est point à regretter, comme moyen d’expression de la pensée, chez les sourds-muets qui , ayant conservé l’articulation , sont , par cela même, susceptibles d'acquérir l’usage de la parole & un degré suffisant pour toutes leurs relations avec la société?
( 1 ) Je ne sais où M. Bouvier a pris ces renseignements, je n’ai jamais tenu lo langage qu'il me prèle ; il y a là une pelilo invention dont je ne sais à qui rapporter l’honneur. J'ai dit à MM. les membres de la commission consuUaliveqtie je savais la mimique de mon infirmerie, que je n'avais besoin de personne pour interroger un malade, mais que je ne me croyais pas obligé a en savoir davantage Je suis de ceux qui apprennent difficilement un langage nouveau, il est un âge où ces acquisitions deviennent par trop pénibles. Je m'en suis tenu à co que comporte l'accomplissement consciencieux de me6 devoirs de médecin , et je ne crois pas que personne puisse me demander davantage. P. M.
DISCUSSION OU ÜAPPORt.
2‘ Objection. — La parole, employée dans l'enseignement des sourds parlants, nuirait à leur instruction , qui serait moins complète que l>ar la mimique.
Si je dois juger de l’opinion deM. Malgaigne sur cette proposition par ses propres expressions et par les faits qu'elles font connaître, notre collègue a reconnu , comme moi, que l'enseignement a l'aide de la parole 11e fournit pas des résultats intellectuels inférieurs à ceux que l oti obtient pur l'emploi des signes. Ils nous a dit, eu effet, que l’on voit « les élèves ries deux écoles lin; et écrire aussi correctement les uns que les autres; » que, chez il. Dubois, l'enfant uue fois dressé à la parole parlée (mimique des lèvres), a il arrive à une éducation aussi complète que par l’autre mimique; » que, lorsqu'il a a interrogé quelques uns de ces jeunes gens sur t'urith- » méiique, sur l'histoire de f'rnnce, ils lui ont répondu comme les » élèves de l'Institution impériale; » <1 qu'il serait puéril de le con- 1 tester ; » enfin que, quant à la durée des études, ou lui avait dit , des deux côtés , qu elle était de six ans , et que « les deux méthodes », seraient donc à peu près égales sur ce point ( 1 ). »
Grâces soient rendues a mon savant collègue ! Sa voix puissante, l’autorité de sa parole sont venues en aide a mon faible témoignage ; elles oui fait justice de dénégations aveugles ou intéressées. Je n’aurais donc plus a m'arrêter sur l'objection dont il s'agit, si quelques honorables collègues, encore éblouis par je prestige des souvenirs de l'abbé Sicard et de son école, 11e me paraissaient disposés à persister dans une appréciation peu exacte de la force réelle des éleves dans les institutions du Gouvernement.
On commit tout le savoir-faire déployé par l'abbé Sicard dans ses exercices publics; il allait, dit-on, jusqu'à feindre de traduire en signes les questions des spectateurs et a dicter, au lieu de cela, la réponse en écrivant en l'air, genre de communication familier aux sourds-muets instruits. J'ai dit ce que Bébiau pensait du célèbre Massieu ( 2 ); son témoignage m'est confirmé par M. Doumic, l'un des plus anciens élèves vivants de l’abbé Sicard : il assure que Massieu ne comprenait pas, à la lecture, une petite phrase d'enfant. Clerc était plus instruit; mais il n était devenu sourd qu'à quatre ans et parlait encore à onze, lors de son entrée à I institution, un an après M. Üoumic, de qui je tiens ces details. Or L'expérience
(I) Bulletin de l 'Académie dê médecine, t. XVIII, p. 883 et 893.
(i) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIII. p. 797.
Î20 DE LA GCÉRIsOX DE LA SURDI-MUTITÉ
montre que les sourds-muets qui ont parlé le plus longtemps sont , toutes choses égales d'ailleurs, ceux qui continssent le mieux leur langue.
Mais je viens de citer des hommes distingués, des exceptions; voyons la foule. Je laisserai encore parler Bébian :
a Mettons a l’écart, dit-il, quelques sourds-muets, anciens élèves
» de l'école, maintenant professeurs, sujets distingués que
■ trouverons-nous dans l'Institution royale? Elle coûte environ > 200,000 francs par an ; et pour ce prix , elle rend chaque année » à leurs familles quinze ou vingt sourds-muets, tailleurs, menui- » sicrs, tanneurs ou cordonniers, avec un simulacre d' instruction, s qui ne satisfait pas même aux besoins du plus humble artisan... » C’est 10,000 francs par élève sortant... 10,000 francs pour faire » d'un sourd-muet un mauvais ouvrier ! c’est un peu cher. Mais » l’éducation intellectuelle et morale, la compte-l-ou pour rien? b C’est justement parce que nous savons à quoi elle se réduit dans b l’Institut royal, que nous répéterons ; 10,000 francs par élève, s c’est trop cher (1). »
M. Puybonnieux nous apprendra si les choses doivent avoir beaucoup changé depuis 1 834. « Tel il était (l’enseignement) il y a vingt b ans, dit ce professeur, tel il est encore aujourd'hui , et il est pénible b de dire que, depuis cinquante ans que cet enseignement existe, on s ne pourrait montrer nulle part une œuvre à laquelle ou pût b donner sérieusement le nom de méthode (2). » J’en conclus que, si Bébiaii a dit vrai il y a vingt ans, il doit eu être encore de même aujourd'hui (3).
Le hasard a amené ces jours-ci dans mes salles de l’hôpital des
(t) Bébian , Examen critique de la nouvelle organisation de 1 enseignement. etc., t83i, p. 2.
(2) Droits des sourds-muets, etc., (849, p. 18.
(3) Une fuis pour toutes disons à M. Bouvier que son zèle l'égare. En
reclit 1 reliant avec tant d'ardeur des arguments à l'appui de sa thèse, il les a plutôt comptés que pesés, il n’a pas su choisir, il ne s’est pas enquis de la valeur morale des témoignages qu’il invoquait. Il est pénible de dire que Bébian si instruit, si intelligent, ne méritait pas toule confiance quand ii a produit le libelle dont ces phrases sont extraites. Bébian, dans le cabinet de I abbé Sicard, se porta à des voies de fait sur Paulmier, son collègue et son doyen; il fut chassé de llnslitulion pour celte violence et pour d'autres motifs encore, et indi irœl il se vengea en calomniant la maison, le directeur, les professeurs et les élèves. Tout cela était facile à savoir : pourquoi U Bouvier u’a-t-il pas voulu l’apprendre? P M.
DISCUSSION DU RAPPORT
Enfants un enfant né de parents sourds-muets ; j'ai eu occasion de voir la mère avec les élèves de mon service. C'est une femme de vingt-deux ans, d’une figure assez agréable, d’une physionomie intelligente, mais d'une profonde ignorance, quoiqu'elle ait passé six ans à l’Institution impériale, où elle était entrée à l'âge de douze ans. J’ai vu une de ses lettres : c’est un jargon presque inintelligible ; pour converser avec elle par écrit, il nous a fallu de bien autres efforts que ceux que M. Malgaigne a pu faire pour causer avec les sourds parlants Pour ce qui est de la parole, elle dit papa, maman, comme presque tous les sourds-muets; elle a pourtant suivi le cours d’articulation. Bien que paraissant complètement sourde, elle a un son de voix naturel qu’un peu de culture eût pu rendre agréable; ce qui pourrait dépendre, si je l’ai bien comprise, de ce qu’elle ne serait pas sourde de naissance , et aurait parlé jusqu’à huit ans. Elle faisait tous ses efforts pour excuser ses professeurs, nous donnant àentendre, par un geste trèsexpressif(t), qu’elle avait toujours mérité des oreilles d’âne ; mais je ne puis me persuader que la méthode ne soit pour rien dans la stérilité des efforts de ses raailres ou maîtresses. Elle nous dit que son mari était plus savant ; ses lettres no le placent qu’un peu au-dessus de sa femme, sous ce rapport.
On conçoit que, dépourvus de la parole, les élèves faibles de l’Institution, et c’est le plus grand nombre, ne lisant plus, écrivant peu après leur sortie, doivent perdre assez promptement le peu de connaissance qu’ils avaient de la langue, et devenir de plus en plus étrangers à la société dans laquelle ils vivent. De là une ignorance toujours croissante, des idées de plus en plus rétrécies, et pour quelques uns une sorte d’abrutissement, la misère, l’erreur, le vice, enfin une véritable dégradation, que l’usage, même restreint, du langage oral, semble plus propre a prévenir que la mimique, parce qu’il met le sourd-muet en rapport avec un plus grand nombre de membres de la grande société humaine.
Les sourdes-muettes de l’Institution impériale, que ni M. Malgaigne ni moi n’avons visitées, sont, au rapport de M. Esquiros (2), et de l’aveu de M. Berthier lui-même (3), encore inférieures, en instruction, aux sourds-muets ; ce qui explique l’exemple que le
(1) Voilà M. Bouvier atteint et convaincu d’avoir compris la mimique de
cette pauvre femme, ce qui prouve l'utilité de ce moyen do communication même» l'égard do ceux qui le rejettent. P. M.
(2) Revue de Paris, 1844, p. 605.
(3) Sur l'opinion de feu le docteur /tard, 1 852, p. 75.
hasard m’a fait connaître, et qui, loin d'être une exception, représente peut-être le type le plus commun.
Enjoignant aux nouveaux documents que je viens de rapporter ceux que j’ai rassemblés dans mon premier discours, il est difficile de ne pas être frappé de l’imposante unanimité qui témoigne de la faiblesse des résultats obtenus par l’éducation mimique de l’école de Paris, pour la masse des élèves qui y sont admis.
Mais on croira peut-être que, du moins, ces sujets distingués, ces savants sourds-muets, dont le nom seul est un argument pour les défenseurs de la mimique, échappent complètement à l’influence f&cheuse de ce mode d’enseignement, du mutisme forcé qu’il impose; on serait dans l’erreur. S’il en était ainsi, on ne verrait pas, dans tous les centres de population des sourds-muets , dans toutes les villes où ils sont réunis en plus grand nombre, un ou plusieurs hommes de lettres accepter la charge de blanchir les productions des plus forts élèves sortant des écoles, devenus professeurs, directeurs, auteurs; de châtier, à de rares exceptions près, leur prose, leurs vers, leurs discours, leurs circulaires, leurs actes officiels, leurs simples lettres. On ne verrait pas des manuscrits de la main de leurs auteurs, comme celui que j'ai sous les yeux, et dont je reconnais d’ailleurs tout le mérite, présenter de telles incorrections de langage, que des passages entiers en ont dû être effacés a l’impression, et remplacés par une plume amie Si nous étions un corps purement littéraire, je pourrais mettre ici en regard l'œuvre primitive et sou édition officieuse, et vous seriez en mesure d’apprecier une fois de plus cette phraséologie sonore qui, effleurant les questions à la surface, prétend les trancher comme si elle les avait creusées assez avant pour découvrir la vérité. Qui ne voit que ces hommes éminents, ces intelligences d'élite, dont la mimique se prévaut sans cesse, seraient des sujets plus remarquables encore, s’ils avaient été doués de la parole?
Un modeste externat de la rue Popincourt va nous offrir un étrange contraste avec ces institutions entretenues a grands frais par l’État. Une pauvre maltresse d'école y a admis comme externes, avec ses élèves parlantes, neuf enfants sourds-muets pour la modique rétribution de cinq lianes par mois, que lui paie, pour chaque élève, la Sociélé de patronage des sourds-muets de Paris. Elle a bien voulu m'amener deux de ces enfants, les nommés Jeanniu et François Jeun, âgés, l'un de douze ans et demi, l’autre de huit ans.
Jeannin, Je plus grand des deux, a été confié, en septembre 1850, à celte institutrice, qui se nomme mademoiselle Cléret. Né d’une
m??re épileptique, il est sourd de naissance, ou il le serait devenu à six mois, après une chute que lit sa mère, l'ayant dans ses bras. D'après les certificats de deux instituteurs qui l'ont reçu dans leurs écoles, il ne parlait ni n’entendait au moment où ii passa chez mademoiselle Cléiet. I. état anterieur 11 est pas établi autrement que par cette sorte de notoriété publique. Les parents ont bien dit avoir présenté leur enfant a M. le docteur Monière, qui aurait reconnu une surdi-mutité complète; mais aucune pièce ne garantit le fait; il serait à souhaiter que les souvenirs de notre confrère pussent y suppléer.
Jeannin est élevé, depuis près de trois ans, par la parole aidée, dans l’origine, de quelques signes. Il a répondu de vive voix à la plupart de mes questions, et si sa prononciation n’est pas toujours correcte, c’est plutôt par inattention que par impossibilité de bien ai ticuler , car. si on le reprend, il parvient à prononcer plus exactement. Son instruction m’a paru approcher de celle d’un élève ordinaire des écoles primaires. Il se confesse verbalement et vient de faire sa première communion, à douze ans, après moins de trois ans d études! Et les élèves de l'Institution impériale ne la font pas avant leur cinquième année, c’est-à-dire entre quatorze et dix-sept ans, parce que le programme le prescrit ainsi, et qu’ils ne sont pas, en général, capables de la faire plus tôt !
Mais ce qu’il y a de remarquable dans ce fait, c’est que l’ouïe a été améliorée par les soins de l’institutrice, par la fréquentation continuelle des parlants; car, à supposer même qu’il entendit un peu autrefois, il est difficile de penser que ce lût au même degré qu’aujourd'hui. J’ai constaté que cet enfant entend la parole a 2°ou 3 mètres; il a compté les coups d’un petit timbre que j'ai fait sonner, d’abord près d une de ses oreilles, et ensuite à une distance de AO centimètres de l’autre oreille. Mademoiselle Clérel assure qu'il n’a commencé a entendre la voix qu’au bout de deux ans. Elle (ait un secret de son procédé pour améliorer l’audition; mais il est clair que ce ne peut être un traitement médical ou chirurgical ellemême en convient. Ce secret, c'est cette éducation physiologique du sens de l’ouïe, dont liard vous apprit naguère les heureux résultats par l’organe de la commission dont M. Husson fut le rauoorteur (1).
Jeannin vient d’entrer en apprentissage chez un ébéniste en état de se faire entendre de son patron, comme il se faisait entendre de ses petits compagnons de lecole primaire. (*)
(*) Mémoires de i Académie de médecine, l. Il, p. 478.
Le second enfant, François, n’avait que cinq ans et demi lors de son admission à l’externat. I! était sourd-muet de naissance; les pièces qui le constatent sont des certificats d’instituteurs primaires, une attestation du père de l’enfant et un certificat de M. Blancliet, sans date, mais jauni par le temps et portant en tête les mois : Institut national des sourds-muets; la surdi-mutité y est simplement constatée, sans indication de degré. D'après une note de ce chirurgien, du 6 mai 1850, le cathétérisme des trompes d'Eustache et les fumigations stimulantes avaient déjà amélioré l’ouïe, quand François fut présenté à mademoiselle Cléret; il saisissait les mots à 30 ou /iU centimètres. Il entend actuellement la voix à 3 ou à mètres; il a entendu mon timbre, des deux oreilles, à plus de 60 centimètres. Il possède la même aptitude pour la parole que Jeannin ; sa prononciation présente les mêmes défauts, qu'augmente encore la chute récente de plusieurs dents. Sou éducation est nécessairement moins avancée ; il connaît ses lettres, épelle assez bien, et écrit déjà très lisiblement.
Les sept autres élèves sourds-muets de cet externat, dont quatre garçons et trois tilles, entendent aussi plus ou moins, m’a dit mademoiselle Cléret ; deux seulement, prétend-elle, entendaient à leur arrivée dans sou établissement.
Ainsi, voilà une pauvre femme qui, seule, livrée à elle-même, sans autre appui que l’espoir du succès, sans instruction spéciale, est parvenue, à force de patience et de dévouement, à faire ce que bien des médecins ne font pas, ce qu’ils ne croient même pas possible de faire, à rendre en partie l’ouïe à de pauvres enfants sourdsnés ou devenus sourds dès le bas âge, à les doter de la parole, à les instruire, aussi bien que nos spécialistes, que nos instituteurs les plus habiles! Ce faitpeulsepasserd’un plus ample commentaire (1).
Cet externat est, que je sache, le seul, à Paris, où l’on s’occupe de l’éducation des enfants sourds-muets. C’est celui dontM. Malgaigne nous a parlé, dont il se plaint de ne pas avoir vu les produits. M. Blancliet y est complètement étranger, si ce n'est pour y placer
(1) Ajoutons cependant un petit commentaire. Il nous semble qu'un fait de ce genre prouve que la médecine, la chirurgie, et même la musique, ne sont pas nécessaires pour produire ce résultat qu’admire M Bouvier; il n'y a pas là de méthode nouvelle; M. Deleau et M. Blanchet ont trouvé en mademoiselle Cléret une rivale qui démontre combien on peut se passer d'eux et de leurs procédés curatifs. Reste à savoir , et c'est ce qu'ignore M. Bouvier, quel sera le résultat définitif de ce nouvel institut qui fait concurrence à tous les autres. P. U.
DISCUSSION DU RAPPORT- - 325
les enfants que la Société d’assistance, dont il est secrétaire général, a pris sous son patronage. L'établissement est trop nouveau pour pouvoir présenter des anciens élèves arrivés au terme de leur éducation orale. Sa première élève, admise en 1848, et longtemps la seule, est entrée à l’Institution impériale en 1850.
Peut-on généraliser ce qui se fait dans cet externat, étendre ainsi le bénéfice de l’instruction élémentaire à presque tous les sourdsmuets indigents au moyen d’une sorte d’annexe des écoles primaires? L’Académie n’a pas à s’occuper de cette grave question, que M. Puybonnieux, à l’exemple de M. Blancbet, résout à peu près affirmativement (1). N’anticipons pas sur l’avenir; l’expérience nous apprendra ce qu’il nous réserve.
Je pense que personne ne croit plus maintenant que les sourds parlants, que je propose, comme l’avait fait la commission, de réunir aux sourds incomplets, ou demi-sourds-muets, dans la nouvelle classe de parole, aient rien à perdre, sous le rapport de l’instruction, à ne pas être instruits par la mimique. Je passe à la dernière allégation qui peut m’être opposée.
Troisième objection. — Le cours d' articulation suffit pour conserver et développer la faculté d' articuler chez les sourds-muets incurables qui parlent encore et qu’on instruit par la méthode des signes.
Votre commission avait établi, dans son rapport, que la classe d’articulation était insuffisante ; que, malgré l’enseignement auquel elle est consacrée, la méthode consistant dans l'emploi exclusif de la mimique pour l'instruction des élèves ne pouvait faire acquérir, ni même conserver la faculté de parler aux demi -sourds-muets et aux sourds parlants (2). M. Malgaigne a trouvé celte proposition malsonnante. « En fait, dit-il, c'est une erreur, puisque j’ai vu des élèves »de l'Institution impériale parler aussi bien que les élèves de l'insti- » lotion Dubois. » 'Il ajoute plus loin que M. Vaïsse, M. Volquin, « prennent des sourds-muets, bien muets », les dressent è la parole et obtiennent de remarquables résultats; sa raison se refuse dès lors à admettre que des élèves déjà capables d'articuler, quand on les a confiés à ces professeurs, aient pu oublier avec eux la parole (3).
Mais, si ces prétendus résultats ne sont qu'apparents, si ces élèves que M. Malgaigne a vus parler ne le doivent pas- au cours
(t) Puybonnieux, Droits, etc. Paris, 1849, p. 37.
(i) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIll, p. 637 et 666,
(3) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIII, p. 893.
d’articulation ; si jamais ce cours n’a dressé un sourd-muet, bien muet, au point d’en faire un parlant, alors notre collègue comprendra que le cours d'articulation puisse être tout aussi insuffisant pour dévelop|ier la parole chez ceux qui en jouissent plus ou moins à leur entrée, et même, dans certains cas, pour la leur conserver.
D'aliord, il y a deux manières de /tarler, et je ne sais si mon honorables collègue les a toujours sullisamment distinguées : l'une consiste à exécuter mécaniquement, en quelque sorte, les mouvements nécessaires à l’émission et à l’articulation des sous ; l'autre, à mettre ces mouvements aux ordres des actes psychiques, c’est-adire à s'en servir spontanément pour exprimer ses pensées Mais il est clair que, de ces deux manières, la seconde seule constitue la parole proprement dite. Or, notre collègue nous a déclaré n’avoir pu converser avec aucun sourd-muet : c'est lecrayim à la main qu'il a interrogé les élèves de l’institution Dubois, aussi bien que ceux de l'Institution impériale. Il n’a donc pu juger du plus ou moins de facilité des uns et des autres à dire leurs pensées ; il a pu apprécier leur manière d'articuler, de prononcer , mais non leur faculté de parler.
Qu’est-ce que le cours d'articulation de l’Institution impériale? Une leçon d’une heure, cinq fois par semaine, répartie entre trente-cinq élèves de force très diverse; cela ne ferait pas deux minutes pour chacun, soit dix minutes par semaine, si ce temps était également partagé entre tous. On en enseigne, dira-l-on, plusieurs à la fois; encore ne parleront-ils que l'un après l'autre, et la démonstration du professeur pourra seul être commune. J’ai assistés une leçon entière de M. Volquin, et je me plais à rendre justice à sa capacité et à son zèle ; mais il ne peut pas l'impossible ; il faut bien qu’il exerce les élèves successivement, et je répète que le temps accordé à chacun pour la pratique de la parole se réduit forcement à une durée tout à fait insignifiante. Hors de la, pourtant, les élèves s’occupent-ils au moins quelque peu de ce qui a fait la matière de la leçon? Eu aucune façon; ils ne parlent plus un seul instant; toutes leurs pensées sont exprimées par signes ; toutes les pensées des autres leur sont transmises par signes.
On vous parle du latin de nos classes ; mais on a donc oublié tout le temps consacré.aux devoirs, aux textes expliqués par le professeur, aujt leçons à apprendre et à réciter par cœur; et combien d’années cela dure-t-il, et en lîu de compte, avec quel profit poulie plus grand nombre?
Piocèdet-on chez M. Dubois, dans les écoles allemandes, comme à l'Institution impériale? Vous savez bien que non. Hors Je temps
DISCUSSION DU RAPPORT
où l’on écrit, on y parle du malin au soir, dnnsles classes, hors des classes, aux récréations, aux promenades, à toute heure du jour, en un mot. lit pour l'enseignement de la parole, comment s’y prendon ? La réponse a celte question se trouve dans les documents fournis a M. Blanchet par les directeurs des écoles allemandes J'en prends un an hasard ; c'est précisément un document émané de l’institut de Schleswig, où se trouve ce professeur sourd-muet dont le témoignage vous a été si bien rendu. Ou y lit ceci:
« Un seul professeur ne doit, dans le principe, exercer qu'un » seul élève : cependant, comme le même élève ne peut participer » pendant une heure entière a cet exercice du langage articulé et à » la lecture de la parole sur les lèvres, le professeur prend chaque a élève a tour de rôle; les autres, pendant ce temps, s’exercent » à l'écriture. Par la suite, lorsqu'ils ont acquis quelques notions, a on peut très bien en enseigner plusieurs a la fois; il ne faut pas » néanmoins qu'il y ait plus de six à huit élèves dans la même » classe. »
Et l’on veut que deux modes d’enseignement aussi contraires produisent, quant à la parole, des résultats identiques? Mais cela tiendrait du prodige La ddl'érence des résultats, la voici : Les élèves enseignés par cette seconde méthode apprennent à parler, dans le véritable sens du mot ; les élèves de la première ne l’apprennent pas du tout. Comment en serait-il autrement? A-t-on déjà perdu de vue les dilflcultés de tout genre que les sourds-muets ont à surmonter pour conquérir la faculté du langage articulé? Ou bien voudrait-on renouveler ici ce qu'on a fait à l’égard de la faculté de lire sur les lèvres, fort limitée, disait-on d'abord, chez la plupart des snurdsmuets, et que tous aujourd’hui peuvent acquérir, d’après la rédaction nouvelle présentée dans la dernière séance?
«On ne peut obtenir de résultats satisfaisants (dans l'enseigne- » ment de la parole aux sourds-muets), dit Bébiati que pur un « exercice continuel de tous les jours, et, pour ainsi dire, de tous » les instants, sons une surveillance active et bienveillante, toujours » la, attentive a redresser tous les écarts, à corriger chaque faute, » à lever tout embarras, toute difficulté, a prévenir toute mauvaise » habitude Aussi ne réussira-t-on vraiment bien qu'avec un petit » nombre d'élèves réunis sous un instituteur dévoué, laborieux, et » mieux encore nu sein de la famille, ou avec un maître particu- » lier qui ne quitte jamais son élève (1). »
(t) Bébian, Examen critique, etc , 1 8 3 i , p. 16.
Le même auteur dépeint, dans les termes suivants, les résultats du cours d’articulatiou de l’Institution de Paris :
« Depuis quatre aus (Bébian écrivait ceci eu 183/a), le ministre a » alloué une somme de 3,000 francs pour l’enseignement spécial » de l’articulation; et admirez, je vous prie, les beaux résultats » qu’on a obtenus! Dans toutes les séances publiques, on fait pa- » raitre un certaiu nombre d'élèves qui viennent hurler en présence » de l’assemblée quelques cris sauvages, rauques ou glapissants, » qu’on décore du nom de parole, et que le maître est obligé de tra- » duire en langage humain pour les rendre intelligibles à l'nudi- » toire. Ensuite paraissent, pour bouquet, trois ou quatre élèves qui
» s’expriment passablement Quant aux quatre sourds parleurs ,
r il faut dire, à la honte de l'Institution qui en fait parade, quelle a n’a rien à revendiquer dans cette partie de leur instruction. L’un, r Kandraon, a entendu jusqu'à sept ans, et n'a jamais discontinué r de parler, lin autre. Dubois, de l’ile de Ré, a perdu l'ouïe à cinq » ans ; mais il avait conservé l’usage de la parole, et son père n’a » pas cessé de l’y exercer. Benjamin, de Cambrai..., parlait très h bien quand il arriva dans l’Institution, et même beaucoup mieux r qu'il ne le fait aujourd'hui. Enfin, le jeune Parot n’a perdu l’orne r que depuis dix-huit mois ; il parle presque aussi bien que s'il enr tendait. Et l’on ne rougit pas (1) de présenter au public ces élèves r comme témoignage des beaux résultats que l'enseignement de la r parole produit dans l'Institution royale (2) ! »
Ailleurs Bébian raconte un trait assez comique qui se présenta'à l’une de ces séances publiques (3). Un élève dictait à trois autres de courtes phrases, qu’ils écrivaient sur le tableau ; mais l’un d'eux se trompe et écrit, au lieu de la seconde phrase convenue d’avance, la suivante, « qu'on eut la maladresse de laisser dicter, r dit Bébian, ce qui découvrit la mèche.
Plus lard, il a été constaté par plusieurs rapports deM. Monglave, membre de la commission consultative, que les résultats du coure d'articulation netaient pas moins nuis, sous la direction de M. Vaïsse (û), dont le zèle était d'ailleurs constamment signalé par le rapporteur, très compétent en pareille matière.
(t) Noos l'avons dit, il s'agit d'an libelle où l’auteur exhale sa haine contre l'Institution qui l'avait expulsé. P. M.
(2) Examen critique, etc., p. 17.
(31 Examen critique, etc., p. 20.
(4) On est en droit de s'étonner de voir M de Monglave cité à l'appui
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DISCUSSION DU RAPPORT
M. Vaisse' lui-même est loin de s’attribuer le rôle que lui fait jouer M. Malgaigne, de faire parler des sourds-muets, bien muets. « Avec l’heure unique, dit-il, qu’il nous est permis de consacrer » par jour à cet objet, nous ne pouvons prétendre donner à nos » élèves une prononciation parfaitement courante, ni une grande » habitude de la lecture sur les lèvres. Nous devons, dans d'aussi » courtes leçons, nous attacher surtout à former le sourd à l’analyse » exacte de la parole et à la reproduction nette de ses éléments, » laissant à la pratique de lui donner ultérieurement une facilité » préparée par nos leçons (1). » Cela signifie, en propres termes, que le professeur d’articulation n’a d'autre prétention que d'apprendre à ses élèves le mécanisme de la parole, comptant sur la pratique pour leur en donner l’usage. Mais, comme cette pratique est impossible dans l’Institution, ce résultat ne saurait être atteint, et il ne reste rien ou presque rien, en définitive, des efforts du zélé professeur.
Cependant je ne veux rien celer : M. Vaisse n’avait qu’une heure de leçon pour tous les élèves du cours. Depuis quelques mois, on a dédoublé la classe, et c’est de celte manière que M. Volquin n'a plus que trente-cinq élèves à la fois, au lieu de soixante-dix, comme je l’ai exposé plus haut ; cela lui permet de donner un peu plus de temps aux élèves les plus avancés, de leur faire faire des exercices de véritable expression de la pensée au moyen de la parole; exercices, hélas I trop courts , trop fugaces, pour balancer la funeste influence du mutisme et des signes sur ces sourds parlants:
La brochure récente de M. Volquin ne contient aucun fait propre à démontrer qu’il ait obtenu jusqu'ici de meilleurs résultats que ses prédécesseurs. Ce jeune professeur se contente d’avancer dans sa lettre à l’Académie, à l’égard des enfants qui ont parlé et entendu
d'une opinion portant condamnation du cours d'articulation , lorsqu'on se rappelle les termes dans lesquels s'exprimait cet ancien membre de la commission consultative de 1 établissement après les examens auxquels il avait pris part. On pourrait, dans tous les cas , mettre en regard du témoignage qu’on allègue ici celui d'une commission spéciale qui, en 1849, par l'organe de M. Alfred Blanche, son rapporteur, reconnaissait et déclarait au ministre que les élèves conDés aux soins do M. Vaisse avaient, malgré le peu de temps consacré è ce genre d'exercice, un degré de netteté que la commission regrettait de n'avoir pas rencontré chez les élèves d'une autre institution où l'enseignement de la parole fait cependant l'objet à peu près uniquo des leçons. V.
(1) Annales des sourds-muet», t. V, p. 74.
jusqu'il un certain &ge, que le cours d’articulation leur» rend l’ha- » bitude qu’ils ont perdue en devenant sourds, de se servir de la » parole comme moyen de communication ; » et à l'égard des sourds de naissance, qu'ils apprennent, dans ce cours, u a prononcer tous les » mots de notre langue. » M. Volquin revendique, en outre, pour les professeurs d’articulation, une partie des progrès que les élèves traités par M. Hlauchet auraient faits dans l'exercice de la parole.
Des assertions aussi vagues, sans preuves a l'appui, de la part d’un professeur tout nouveau dans I Institut, ne pouvaient me suffire. J’ai dù remonter aux faits sur lesquels elles pouvaient s'appuyer, à ces faits que M Malgaigue et moi avions eus, chacun a notre manière. Grâce à l’extrême obligeance de M. de Lanneau, diiecleur de l'établissement, j’ai pu recueillir toutes les circonstances de ces laits, les analyser, en dresser la statistique, et parvenir ainsi a les apprécier plus rigoureusement. J’ai classé de même les faits appartenant à l’institution Dubois, ceux qui ont été recueillis par M. Blanchet; et la comparaison, le rapprochement de tous ces documents m'ont fourni îles déductions qui, si elles ne sont l’expression fidèle et complète de la vérilé, doivent toutefois être moins entachées d'erreurs que les ri peu près d'une observation superficielle et rapide.
Ou sait déjaque, des H5 élèves sourds-muets de l’Institution impériale, 70 ou 72 seulement vont au cours d’articulation, les autres ayant été jugés incapables de le suivre avec profit. Mais, sur ce nombre de 70, il faut encore en soustraire environ 25 formant une division d’essai, a laquelle on n’enseigne les éléments de la parole que pour s’assurer, dans la première année qu'ils suivent le cours, du plus ou moins de disposition de chaque élève.
Sur les .'»5 élèves restants, plus de la moitié, 25, connaissent, dit le professeur d’articulation [Rapport a M. le directeur sur le cours d’articulation), tous les sons de notre langue parlée, mais ne pourraient se faire comprend redes étrangers, et l'on peut mettre en question, ajoute-t-il, si l’on doit continuera perdre avec ces sujets un temps qui serait beaucoup mieux employé avec leurs condisciples plus favorisés de la nature.
Ces dernieia, au nombre de 20, constituent un noyau d’élèves pour qui, suivant le professeur, le cours sera d'une utilité incontestable.
En ajoutant à ce nombre 2 élèves parlants de la classe Itard, qui paraissent dispensés du cours, on a un total de 22 sourds-muets, sur cent quinze, ou environ un cinquième, plus ou moins en état de lire la parole sur les lèvres ou de la percevoir par l’oreille et de se
servir, jusqu'à un certain point, de la parole comme moyen de communication.
Jusqu’où s’étend cette dernière faculté chez ces 22 sourds-muets? A quel point peuvent-ils devoir ce qu'ils possèdent de langage oral aux quelques minutes d’articulation dévolues, cinq fois par semaine, à chacun d’eux (1)?
Relativement au premier point, je ne crains pas d’affirmer que la faculté de parler est très bornée chez presque tous; que la plupart n'ont à leur service qu’un petit nombre de mots articulés, pour rendre leurs pensées. La raison en est simple : ces enfants ne parlent pas hors du cours, mime entre eux; ils ne font cpte des signes; ce qu’ils écrivent même doit leur représenter habituellement des signes plutôt que le langage articulé.
Quant au second point, les faits suivants résultent des antécédents de chacun de ces élèves, fournis par leur dossier, par des notes prises a leur entrée, par des renseignements contenus dans le rapport de votre commission ou communiqués par M. Volquin avec une bonne foi qui t’honore, par les réponses mêmes des enfants, genre de documents dont il faut toutefois user avec une grande réserve;
10 élèves entendaient plus ou moins et parlaient à leur entrée dans l'Institution.
2 sourds à leur entrée, mais parlant, traités à l'Institution, ont
recouvré l’ouïe partiellement.
7 n’entendaient pas a leur entrée, mais avaient conservé la parole.
3 n’entendaient ni ne parlaient à leur entrée; mais, traités dans
l'Institution, ils ont recouvré en partie l'audition.
Ces 3 derniers élèves, pendant le traitement qu’ils ont subi pour leur surdité (2), ont été exercés à l'articulation hors des heures du
(I) On voit par celte argumentation à laquelle l'orateur revient avec tant de complaisance , qu'il ignore complètement les avantages de la méthode dite simultanée, qui a rendu et rend encore do ai grands services dans l'enseignement élémentaire. M. Bouvier ne veut pas voir que le râle des professeurs dans notre maison est celui qu'a tracé le vrai philanthrope Peslalozzi, qu'il s'agit moins de donrter à l'élève sourd-muet des mots que des idées, et que celles-ci s'apprennent mieux en commun qu à létal d'isolement. P M.
(1) En vain aura-t-on démontré jusqu'à l’évidence que M. Blanchel n'a
cours. Il en a été ainsi de plusieurs des autres enfants, dont l'ouïe et la parole ont été l’objet de soins particuliers, surajoutés à ceux, du professeur d'articulation.
En résumé, le cours d'articulation a fait parler 19 sourds-muets qui parlaient à leur entrée dans l'établissement, et il faut ajouter que, d'après les notes, plusieurs parlent actuellement moins facilementqu’autrefois(t). Les exercices de ce coursn'out pas été les seuls exercices d'articulation pour une partie de ces élèves. Quant aux véritables sourds-muets, bien muets, au nombre de 3, qui ont acquis une articulation, d’ailleurs très incomplète, depuis leur entrée dans l’Institution, ce sont les nommés Imbert (n° 1, 1" série du rapport de la commission), Vastien (n“ 2, môme série), Bissou (n* 3), et l’on peut voir, dans le rapport de votre commission, de quelle nature sont les soins qu'ils ont reçus en même temps qu'ils suivaient le cours, et quelle influence ces soins ont pu exercer sur le résultat, imparfait, je le répète, qu’ils ont obtenu.
Le cours d'articulation de M. Volquin n'a donc, pas plus que celui de M. Vaïsse, doté de la jtarole de vrais sourds-muets; car je ne tiens pas compte des 25 élèves auxquels on a enseigné à grand’peinc, tous les sons de la langue, dont ils ne se serviront jamais pour communiquer avec la société, h moins de quelque circonstance exceptionnelle, et que le professeur lui-méme juge devoir leur être si peu utiles, qu’il regarde comme un temps perdu celui qu’il continuerait à leur consacrer.
A l'égard des élèves entendants ou non entendants, qui parlaient avant leur admission, le cours d'articulation n'a fait, eu réalité, que compenser quelque peu le silence absolu et la pratique conti-
jamais traité de malades dans notre maison , qu'il s’est borné à développer l’ouïe par la musique, que ce double fait est avoué par le client de M. Bouvier, que l’Académie l’a tenu pour constant, avéré, l’orateur n’en persiste pas moins à parler de traitement et de guérison de la surdité; il affirme toujours ce qui ne peut être, appuie ses raisonnements sur des choies imaginaires, poursuit imperturbablement une démonstration à laquelle il ne manque que la réalité. B. M.
(4) Ainsi la classo d articulation a pour résultat de détruire la parole des sourds-muets , au moins chez un certain nombre de ces malheureux enfants. Voilà où peut conduire l'ardeur du zèle de M. Bouvier, lui qui veut que l’on fasse parler tous les sourds-muets, lui qui admire si complaisamment tout ce qui se fait dans l’institution Dubois , qui y voit lo dernier terme de la science nouvelle aidée sans doute de la musique de M. Blanchet. P. M.
DISCUSSION DU ItAPPOBT.
uuelle des signes, auxquels l'Institution les a condamnés. S'ils fussent restés dans leurs familles, ils eussent eu plus d’occasions de s’exercer il la parole et à la lecture sur les lèvres, et la plupart parleraient mieux aujourd’hui qu’ils ne le font. Le cours ne pouvait presque rien leur apprendre, puisqu’ils articulaient déjà, et leéa, be, Oi, bo, bu, enseigné en leur présence aux autres sourds-muets, était pour eux du temps perdu. C'est la protique qu’il leur fallait ; on n'a pu la leur donner que quelques minutes sur les vingt-quatre heures. Un grand nombre d’entre eux sont conliés, pour toute leur instruction, à des professeurs sourds et muets, qui, tout en développant leur intelligence par leurs admirables procédés d'éducation mimique, ne peuvent, au point de vue du langage, que les façonner au mutisme. Au reste, votre commission vous a déjà fait remarquer que ceux qui sont échus en partage à des professeurs parlants ne sont pas plus avancés sous ce rapport, puisque ceux-ci ne se servent pas davantage de la parole à leur égard.
C’est par suite de ce système déplorable, que les sourds parleurs, qui font l'objet de ma proposition, « instruits uniquement dans le » langage des signes, dit M. Esquiros(l), mêlés durant tous les » exercices à d'autres élèves complètement sourds-muets, subissent » la toi du silence. Non seulement ces malheureux désapprennent » l'usage de la parole, mais encore leurs touches vocales s'engour- » dissent, les dispositions au langage que leur avait laissées la na- » ture se flétrissent à jamais par l’art : l'Institution royale les rend » instruits a leur famille, c’eat-à-dire plus sourds et plus muets qu’ils » n’étaient à leur entrée dans l’établissement (2). »
C’est cette même influence qui a , en partie, paralysé les efforts du chirurgien dont votre commission a eu à apprécier les travaux. M. Malgaigne comprendra mieux maintenant pourquoi des sujets que M. Blanchet, lui aussi, de même que le professeur d'articulation, ne pouvait avoir à sa disposition que quelques minutes chaque jour, ne sont pas plus avancés que notre collègue les a trouvés, sous le rapport de la parole et même de l’audition.
(t) Revue de Paris, 1844, p. 584.
(2) Nous recommandons cette phrase à la méditation, non pas des grammairiens, des puristes, qui ne manqueraient pas de la trouver ridiculement écrite , mais des gens sensés , de bonne foi, capables d'apprécier les choses à leur valeur réelle. Un sourd-muet instruit vaut moins, suivant M. Esquiros , que celui qui ne l'est pas; MM. Berthier, Pélissier, Lenoir, qui ne parlent pas, sont placés au-dessous d'un élève qui pourrait articuler un : Bonjour, monsieur. Comment vous portez-vous ? P. M.
A celte occasion, qu’il me soit permis de rectifier quelques inexactitudes échappées a la bonne foi de mon estimable confrère, M. le docteur Bommfont(l), dans un lableau relatif a l'etat de l’unie et <Ie la parole chez un certain nombre de sourds-muets de l'Institution impériale (2) , dont plusieurs ont été traites par M. Blancllet, en présence de divers médecins ou de votre commission elle-rnénie. Le tableau qui suit, et qui présente ces sujets dans le même ordre que le tableau de M. Bonuafoul, place sous les yeux de l’Académie les faits tels que M Blanchel les a observés : il suffira de le confronter avec celui de notre collègue, dressé en grande partie sur les renseignements fournis par M. Volquin. pour reconnaître des erreurs faciles a comprendre de la part de ce jeune homme, a peine sorti du collège quand plusieurs de ces faits se sont accomplis (3).
(!) M. Bouvier croit devoir rectifier les renseignements donnés par M. Bonnafont sur un certain nombre déleves de l'Institution impériale qu'il a examinés lui-même, et sur le compte desquels il a pris des informations auprès des personnes les plus a môme de lui en donner. Or. ces noies, devenues une pièce importante dans la cause, ont paru devoir êlre soumises 8 une sorte de révision. MM Bouvier et Blanchel se sont chargés de ce soin : leur version nouvelle doit être considérée comme la seule vraie la seule exacte; M Bonnafont a pu être induit en erreur par M. Volquin, il est évident que M. Blanchel ne peut pas tromper M. Bouvier, il n'a aucun intérêt à cela ; on peut adresser un reproche au jeune professeur d'articulation, mais qui oserait songer a en faire un a la personne qui a voulu guérir ces mêmes sourds-muets? On voit que cette argumentation de M. Bouvier n est pas précisément appuyée sur la justice, et cependant il faudrait commencer par la Mais les besoins de la cause! P. M.
(?) Bulletin de l'Académie de médecine , l. XVIII, p 839.
(3) M Volquin voulait réclamer contre ce jugement dédaigneux; il l'eût fait avec vivacité, car tout jeune qu'il est, il a le sentiment de sa dignité bles?ée. Nous avons cru le calmer en lui faisant ob-erver que ces insinuations ne sont qu'un mouvement , ou plutôt une précaution oratoire échappée à M. Bom ier dans la rapidité de I arrangement de ce dernier discours, qui a cependant été revu par lui. corrigé et considérablement augmenté lors de la correction des épreuves du Bulletin de l' Academie.
DISCUSSION DU RAPPORT
NOM
dc L’tLàvr
DOUMERGOIS.
PtOBRRT .
Picard (Alfred;
Plaüd.
Desch.
iTAT ACTUEL.