DISCOURS DE SI. PELISSIER
fleurissent chaque année, et les vaincus d'hier sont souvent les vainqueurs de demain. L'émulation, si salutaire a la jeunesse, imprime à tous les efforts une impulsion irrésistible qui en t'ait une pépinièro d'hommes dont la France aura, sans doute, a s’enorgueillir un jour.
Ces solennités, bien quesimples ici, bien qu’exemptes d'éclat cl de fanfares, n’en sont pas moins émouvantes, tant s’en faut l.'ccil du penseur- vient de préférence y jeter un regard profond et religieux. Vous-mêmes, mesdames et messieurs, vous vous dites que vous assister à de véritables triomphes, au tiinmpbe du fait sur l'hypothèse, du succès sur ce «pii avait été jugé impossible, de LéJucalion enfin, sur une nature incomplète et ingrate.
Oh ! quel ne fut pas ton désespoir, pauvre mère, lorsque, pour la première fois, lu l’apriçtis que ton enfant éiait sourd- muet ! ion cœur se serra ; la consolante illusion s’envola de ton esprit, et l'avenir du malheureux innocent t’apparut dans un lointain ténébreux, plein de périls , de tristesse et d'abandon. Le monde de la lumière intellectuelle lui sera donc à jamais fermé, disais-tu ; ii vivra comme les brutes, il végétera comme les plantes; il n’entendra point l'accent do ma tendresse , il ne saura pas que je suis sa mère ! Pauvre mère, un mur d'airain s’élève entre ta douleur et son avenir. Mais sèche les pleurs, Racliel ! un bras céleste renverse ce mur d'airain, et de délicieuses consolations t'arrivent sur les ailes de l'espérance. A travers des flots d’encens, à travers léchant des psaumes, lu vois ton tils s'approcher de la table sainte , et recevoir des mains des
anges le pain de la vie éternelle Maintenant, comme un coursier
rapide , impatient du frein , il jette un œil avide sur ces lauriers ; il accuse la prolixité de mon discours; il compte avec anxiété les minutes qui le séparent du moment fortuné où, chargé de récompenses, il volera sur Ion sein, il t'enlacera de ses bras, de la reconnaissance de sou airecliou liliale. Va, il sait bien que tu es sa mère, sa mère chérie qu'il u'ouhliera jamais ! Comme la femme Spartiate, tu ne lui as pas dit , eu lui montrant sou bouclier : Ou dessus , ou dessous 1 Tu n'ns pas de ces couragis surhumains, toi pauvre femme ! les combats que tou fils soutient sont tous pacifiques. Son bouclier innocent est tout couvert de fleurs; il te revient avec des mains pleines de couronnes, avec des traits pleins de joie et avec des chants plein le cœur!
Oui, disous-le sans cesse avec le plus grand génie des temps modernes, qui a fait resplendir sur notre patrie le plus Iteau soleil de l’histoire, disons-le avec Napoléon I le mot impossible u’estpas français. L’art bienfaisant auquel le sourd muet doit sa régénéra-
/ ( 0à DISl.OI BS DE M. TELlSsIE».
lion intellectuelle et morale date à peine d’un demi-siècle , et déjà ses merveilleux reflets, quoique partiels, quoique imparfaits encore, colorent de toutes parts l'horizon d'une douce lueur d'espérance. Longtemps la surdi-mutité fut un fléau de Dieu, unique en ce que, chez les êtres les mieux constitués, elle n’éteignait pas, mais elle voilait la sublime lumière de l'intelligence; en ce qu’elle ne neutralisait pas, mais elle enrayait l’admirable mécanisme de la raison. Ange exterminateur, ministre des vengeances célestes, elle se dressait , une épie flamboyante à la main , sur la limite qui sépare le monde matériel du monde moral, et elle criait à la science impuissante : Tu ne passeras pas !
Mais la charité s’avançait, elle aussi, avec le modeste cortège des vertus, et la surdi-mutité, s’inclinant en sa présence , lui disait : Devant toi , fille de l’Gleriiel , les barrières tombent , il n’est point d’obstacles à tes desseins inspirés de Dieu; le sentier se déroule immense sous les pas ! tu peux pénétrer partout. Et j’ouvrais avec, transport le livre divin , l’Évangile, et parmi tant de miracles de tant d’espèces, j'y découvrais la guérison d'un sourd-muet. Ce prodige , le Fils de Marie a pu l'opérer , car il est le verbe éternel , la source intarissable des consolations et des grâces, et l'apôtre ravi a dit : // a bien fait Inuits choses, il a fait entendre les sourds et parler les muets.
Et pourtant il s’est trouvé de faibles mortels qui , dans leur orgueil , se sont crus prédestinés à mettre la dernière main à l’œuvre de Dieu , à la perfectionner encore après Dieu , à faire descendre le rayon de Dieu sur leurs travaux impuissants ! Et c’est à l’aide de la voix brute et sauvage, à l’aide de la lettre articulée, dépouillée de l’esprit vivifiant , qu’ils ont voulu continuer ce prodige. C’est avec la parole, par la parole, et pour la parole matérielle, qu’ils ont prétendu , eux aussi , créer à leur tour l’homme à l'image de Dieu ! D’abord ils ont essayé de nous faire entendre par les oreilles, puis ils ont imaginé de nous faire percevoir le verbe humain par la sensation tactile de ce qu'ils appellent, trop poétiquement, les ondes sonores , c'est-à-dire par la pointe du coude , par le crâne , par le creux de l’estomac , par la paume de la main , par la plante des pieds, par toutes les parties du corps , enfin , hors les oreilles , sans doute, parce que Pieu ne l'a pas permis, etc.
A peine à travers ces cris discordants, dislinguc-t-on de loin en loin quelques vagues intonations de douleur ou de plaisir, de tristesse ou do joie. Tant bien que mal, nous articulons quelques mots barbares, qu’il est difficile de saisir au passage, malgré nos cilorts persévérants pour imiter le mouvement des lèvres de nos inlerlocu-
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leurs. C’est assez, c’est même beaucoup Irop ; les utopistes auraient grand tort de croire qu’il y a là le filon précieux d’une mine nouvelle. Ce ne sera jamais de là que partira la régénération des sourds muets ; jamais l'articulation factice ne détrônera la mimique naturelle; jamais elle ne réussira à faire tomber dans l’oubli ce magnifique instrument de communication que le ciel nous a donné ; jamais elle ne parviendra à remplacer nos gestes et à les condamner à la rouille d’une éternelle inaction.
La mimique naturelle, on aura beau faire, sera toujours le verbe civilisateur du sourd-muet, toujours elle éclairera son intelligence, elle nourrira sa raison, elle complétera son être intérieur. Et cependant on a osé dire qu’elle retenait nos frères d’infortune dans les langes d’une enfance perpétuelle. Heureusement il n'en est rien, il n’en sera jamais rien. Par la mimique , le fils adoptif de l’abbé de l’Épée jouit des doux épanchements de l’amitié, des charmes de la famille, des échanges continuels de la société, en un mot de tout ce qui est du domaine de l'esprit et du cœur ; il n'est pas silencieux comme un être isolé, comme un prisonnier, à travers les Ilots bruyants du monde qu’il regarde et n’entend pas. Il s’est frayé un audacieux passage sur l’isthme des connaissances humaines, il peut aspirer à tout, il peut aller à tout.
Et pourtant, à en croire certains hommes prévenus, le sourdmuet, en dépit de la mimique, pourrait à peine nourrir l’espoir de dépasser le cercle limité de ses plus humbles besoins physiques, et d’atteindre, fiit-il de stature athlétique, au niveau d’un faible enfant ordinaire ?
Nous ne balançons pas, toutefois, à le reconnaître, notre enseignement spécial réclame des réformes rendues plus nécessaires encore par les progrès que fait l’instruction publique. Mais ces réformes ne sont pas là où l’on prétend les trouver. Elles sont ailleurs : c’est au point de départ qu’il faut remonter pour les découvrir.
■Voyez plutôt nos enfants nous arrivant sans aucune notion élémentaire, et semblables au nouveau-né qui, venant au monde, n’a pas encore appris à se servir de ses membres. Nous prenons cette intelligence au berceau, malheureusement on ne veut nous la confier que pour un temps beaucoup trop court. Quel laboureur pourrait en aussi peu de temps défoncer un sol pierreux, le défricher, le fumer, l’aplanir, et y planter enfin de jeunes tiges qui, échauffées par le soleil, arrosées par la pluie, deviennent enfin des arbres capables de porter «les lleurs et des fruits? Voilà la lâche qui nous est imposée, tâche rude, qui demande des encouragements proportionnés à la peine. La mère, en allaitant son fils, lui donne les premières