‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 2)Chapitre 1 sur 46 · NOY · texte numérisé non relu

NOY

Quand j'ai écrit cet ouvrage, les enfants de la France faisaient la guerre en Crimée. Depuis, ils ont guerroyé en Italie, en Afrique, en Syrie, en Chine et au Mexique. Aujourd'hui ils déciment des populations annamites. Demain peut-être ils iront ranimer les ressentiments déjà si vifs du nord de l'Europe et nous préparer, avec la ruine de nos finances, les désastres d'une nouvelle guerre continent taie. Ainsi donc, la nation qui se targue de marcher à la tête de la civilisation, continue

de porter au loin les ténèbres et la désolation au lieu des lumières et des bienfaits de la science moderne. S'il en est temps encore et si la peine qu'appellent ces fantaisies insensées peut être conjurée, jetons un nouveau cri d'alarme, nous qui nous glorifions d'être les soldats de la paix^ universelle et qui voulons voir substituer, dans le vocabulaire des relations entre les diverses branches de la famille humaine, aux mots de jalouses défiances et d'inimitiés séculaires ceux de bienveillance et de sincère amitié. Que les hommes de pensée et de cœur, et il y en a heureusement un bon nombre dans toutes les classes, comprennent enfin le devoir de se prononcer énergiquement et de travailler, chacun dans sa sphère, à éclairer F opinion publique, encore si déplorablement égarée sur ces questions vitales entre toutes. C'est dans le but d'y contribuer selon mes forces que j'ai publié cet ouvrage, qui avait été couronné par le comité du Congrès de la Paix^ établi à Londres. Je l'ai publié avec divers développements que ne contenait pas le manuscrit envoyé en Angleterre.

Je dois au lecteur un autre avertissement.

La plupart des sociétés savantes, en couronnant les ouvrages dont elles provoquent la composition, entendent seulement par là en adopter les idées principales et l'intention générale, mais non donner leur entière adhésion à tout ce qu'ils peuvent renfermer. Cette dernière observation d^vra s'appliquer notamment au dix-septième paragraphe de la troisième partie de mon livre, où j'ai établi une Distinction nécessaire entre la guerre offensive et la guerre défensive, contrairement à ce que je savais être le sentiment de plusieurs membres de la Société de la Paix.

Ce paragraphe, ainsi que j'avais dû m'y attendre, n'a point obtenu sa sanction ; je dois donc seul en assumer la responsabilité.

DES ARMÉES PEEMANENTES

Sur co globe où d'un père aussi bon qu'il est for La main répand à flots et la joie et la vie , Des flls ingrats, atteints d'une étrange folie, S'en vont semant partout Tépouvanto et la mort.

11 y a quelques années à peine, on pouvait croire la cause de la guerre définitivement perdue. Les lumières que la discussion provoquée par les Sociétés des Amis de la paix des États-Unis et de l'Angleterre avait jetées sur toutes les grandes questions qui se rattachent à ce sujet, semblaient avoir pénétré dans tous les esprits. Grâce aux généreux et persistants efforts des Worcester, des Bumitt, des Sturge, des Sellon, des La Rochefoucault, les peuples commençaient à s'entendre et paraissaient vouloir enfin employer à s'entr'aider et à se faire du bien toute l'activité qu'ils

avaient déployée jusque-lk pour se créer de mutuels embarras et se faire du mal. Mais voilà que de nouveau TEurope se hérisse de forêts de bayonnettes, dont les sinistres éclairs répandent au loin la menace de formidables égorgements. De toutes parts onéquiJ)e des flattes,on lève des troupes, et l'on n'entend plus que le son lugubre et sauvage du tambour. Il n'y a pas seulement recrudescence de revues militaires, de puériles parades et d'un vain étalage de brillants costumes, mais il y a recrudescence réelle de jalousies et de haines; les fléaux de la discorde et de la destruction sévissent de nouveau, et le génie hideux de la guerre secoue de nouveau sa torche incendiaire sur toutes les contrées de la terre. Qu'est-il donc survenu pour qu'on soit en si peu de temps passé de dispositions universellement pacifiques à un régime de nouvelles fureurs, et qui donc a eu intérêt à ranimer cet esprit de vertige universel?

Les apôtres de l'union des peuples ne doivent ni se décourager ni surtout sommeiller pendant ce temps de funeste arrêt, mais ils doivent au contraire renouveler avec plus d'ardeur que jamais les saints combats de la paix. Il est de bon exemple que des écrivains appartenant à une des nations les plus belliqueuses accourent des premiers pour engager cette dernière lutte de la civilisation contre la barbarie : ce sera au moins pour la France le meilleur honneur et la plus digne expiation des mauvais exemples qu'elle a si longtemps donnés au monde par son humeur guerroyante.

J'ai divisé cet écrit en trois parties principales :

1® Précis historique sur Torigine eiraccroissement des armées permanentes dans l'Europe moderne.

2» Relevé statistique du personnel et du matériel des établissements militaires actuels ; évaluation de la dépense qu'ils nécessitent; désordres financiers qui en résultent.

3^ Considérations sur les inconvénients politiques, moraux et sociaux de ces établissements; moyens d'y mettre un terme.

Il m'a paru que cette troisième partie était celle qui devait particulièrement éclairer l'opinion publique sur tout ce qu'il y a de criminel dans la guerre offensive et sur les dangers que les armées permanentes font courir aujourd'hui à la civilisation. C'est aussi celle que j'ai considérée comme la plus importante, les deux autres n'en étant qu'une sorte d'introduction, mais une introduction nécessaire.

PRÉCIS HISTORIQUE SUR L*ORIOlNE ET L'ACCROISSEMENT DES ARMEES PERMANENTES DANS L'EUROPE MODERNE

Sous le régime féodal pur, la force armée consistait principalement en cavalerie. Les seigneurs, assistés de leurs principaux vassaux et tenanciers, combattaient à cheval et n'étaient suivis que d'un petit nombre de fantassins, qui étaient plutôt des sortes de valets que de vrais combattants. 11 fallait du temps pour rassembler ces petites armées, qui, après avoir tenu la campagne et bataillé pendant quelques semaines, pillé et incendié les habitations, foulé et détniit les récoltes, reniraient dans leurs foyers; et les rois eux-mêmes, qui n'étaient guère alors que les premiers des barons, n'étaient pas exempts de ces embarras de longs et difficiles préparatifs. C'était heureusement une compensation h tout ce qu'avaient de meurtrier ces continuelles dissensions entre de hauts seigneurs qui ne connaissaient, hors des temps de guerre, d'autre occupation

que les exercices de la chasse, d'autre distraction que de vexer impunément les vilains, se retranchant ensuite derrière les fossés et les tours de leurs châteauxforts. Rien n'était moins doux ni moins protecteur que ces chevaliers féodaux, si vantés pour leurs exploits et leur vaillance par les poètes et les romanciers, qui se sont bien gardés de nous les montrer sous le côté prosaïque de leur vie grossière. Il en est résulté qu'on ne les connaît guère aujourd'hui que comme le naïf bourgeois de Paris ou de Londres connaît les innocentes bergères et les paysannes à la blanche main, qu'il a étudiées à l'Opéra ou dans les idylles. On n'a fait voir ces nobles preux qu'avec leur costume de parade et dans ces moments où, sous le regard de leurs dames, ils faisaient de faciles prouesses, y mêlant par-ci parlà quelques traits de générosité dont ils gâtaient le mérite par leur jactance. Il fallait aussi les faire voir dans le déshabillé de leur existence journalière. Il fallait surtout montrer, aux pieds du donjon féodal, repaire formidable du seigneur et de sa petite cour, cé^ huttes qui l'entouraient dans un vaste rayon et où la majeure partie de l'espèce humaine végétait misérablement dans la servitude et l'ignorance. Le libertinage des chevaliers a été décoré du nom de galanterie, et leur brutalité de celui de courage. Le tout était assaisonné de dévotion superstitieuse, qui tournait vite à la férocité quand on l'animait contre les mécréants et les hérétiques : je n'eu voudrais d'autres preuves que ces guerres abominables qui, sur la fin du douzième siècle

et au commeneemont du treizième, inondèrent le Midi de la France du sang des Albigeois, et surtout ces folles expéditions en terre sainte, dans lesquelles, pen-* danl près de deux siècles, la chevalerie traina à sa suite les populations européennes, expéditions qui furent punies de tant de désastres [1]. Si je disais, sans

[Ij i 095- 1099. Première croisade, résolue au concile de Clermont. Pierre THermite , Gautier-sans-avoir et Godes-* calck conduisent à l'avance des bandes désordonnées qui, après avoir massacré les juifs des villes du Rhin , ravagent la Hongrie et la Bulgarie, où elles périssent presque entièrement. Godefroi de Bouillon , due de la basse Lorraine, conduit le corps principal de Tarmôe. Les eroisés, au nom* bre de 600,000, sont conduits d'abord à Constantlnople, de là à Ântioche , où ils arrivent réduits à moins de f00,000. Mattres de Jérusalem , ils massacrent les juifs et les miX" sulmans.

4 147-1 149. Deuxième croisade, prèchée par saint Bernard, abbé de Glairvaux. Elle était conduite par Fempereur Conrad III et le roi de France Louis Vil. Les deux armées sont défaites en Asie Mineure, puis anéanties sous les murs de Jérusalem.

14S6-*li99. Troisième croisade. Elle avait pour chefs l'empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe- Auguste, et le roi d'Angleterre Richard Cœur*de-Lion. L'armée de Frédéric, composée de *1 00, 000 hommes, périt en Asie. Philippe et Richard s'emparent de Saint- Jean-d'Acre. Philippe retourne en France pendant que Richard fait d'inutiles efforts pour conquérir Jérusalem sur Saladin. Le roi d'Angleterre part pour l'Europe; mais il tombe entre les mains de Tempereur Henri YI, qui le retient^prisouDicr.

4202-1204. Quatrième croisade, prèchée par le curé

citer mes autorités, de quel vil ramas se composaieut les armées des croisés et quelles horreurs elles commirent, on me taxerait de partialité philosophique et d'exagération. On peut voir ce que raconte le moine bénédictin Roger de Wendover, de leurs débauches, de leurs fourberies et de leurs cruautés, mêlées de prières, de jeûnes et de processions. Dans la description de la prise de Jérusalem, à laquefle je renvoie particulièrement le lecteur, on voit Godefroi, le comte de Toulouse, Tancrède et leurs compagnons, égorgeant

Foulques, et conduite par Boniface, marquis de Montferrat. Les croisés s'arrêtent à Constantinople, qu'ils livrent au pillage après avoir été abandonnés et trahis par les Grecs.

1215-1221. Cinquième croisade, résolue au concile général de Latran, et conduite par André , roi de Hongrie. Elle n'aboutit qu'à des revers et à une paix humiliante.

1228. Sixième croisade, entreprise par l'empereur Frédéric IL Jérusalem , prise et reprise , reste au pouvoir du sultan d'Egypte.

1248-1254. Septième croisade , entreprise par Louis IX, roi de France. Il est fait prisonnier en Egypte , et son ar- * mée moissonnée par la peste et le fer des musulmans , pendant que son royaume est ravagée par les pastoureaux.

1270. Huitième et dernière croisade. Louis IX vient mourir de la peste devant Tunis , et les débris de son année rentrent en Europe, renonçant enfin à la conquête de la terre sainte.

Dans son Tableau des révolutions du système politique de l'Europe , tome I, Berlin, 1803, M. Âncilion porte à 5 ou 6 millions le nembre d'hommes que les croisades ont fait périr.

sans distinction tout ce qu'ils rencontrent, encombrant les rues de monceaux de cadavres et de tetes coupées, inondant la ville et les contrées environnantes de flots de sang [i]. Immédiatement après ce récit vient laf description de la visite que les vainqueurs rendent aux lieux saints, pieds nus, les larmes aux yeux, et poussant des soupirs vers la Jérusalem céleste. Écoutez maintenant saint Bernard, exhortant le clergé et le peuple de Spire à s'armer contre les infidèles. II les appelle homicides^ ravisseurs^ adultères^ parjures^ et les engage néanmoins à être pleins de confiance en Dieu, dont ils sont les serviteurs privilégiés et qui veut être leur débiteur. Il va jusqu'à leur présenter l'expédition sainte comme une foire où ils iront gagner, en se confessant avec un cœur contrit, l'absolution de tous les

[il a Capta igitur civitate sanctissimâ , (lux Godefridus « et fidèles omnes qui cum eo erant , par plateas striclis a gladiis discurrentes , quotquot de hosiibus reperiurU gladio a indif fer enter prosternunt. Tanta quoque interemptorum straa ges erat et prœcisorum acervus capiturriy utjam neminivia

« pateret aut transUuSj niai per corpora peremptorum

o Tanta exindè per urbem strages facta est , ut etiam ipsis « victoribas tam horrenda sanguinis effusio tœdium ingercret

« et horrorem Nostri per vices et diverticula discur-

o rentes, occulta perluslranles universa, patremfamilias cvm " uxore et liberis et fumiliâ^ told , ex secrctis domiciliis et « cœnaculis occultis extrahentes , iii publicum aul gladiis « (ransverberabant aut prœcipHio dabant , ilà ut confractis 9 ccrvicibus interirent. » {Matlhœi Paris Historia major Anglorum, WUielmus secundus, Londres, 1640.)

crimes dont ils se sont rendus coupables [1]. Donner h Dieu de pareils auxiliaires, et leur faire croire qu'ils lui rendent service! Et il s'est trouvé et il se trouve encore des écrivains pour célébrer de pareilles impiétés! Qu'on ne croie pas que le peu que je viens de dire de la chevalerie et des croisades soit étranger à mon sujet; cela y tient au contraire étroitement. Ces expéditions sont encore aujourd'hui fort mal jugées par la

[1 J « Considoraic quanto ad salvandos vos artificio uUtur, (( et obstupe8cile : intuemini pietatis ejus abyssum , et « confidUe, peccatores. Non vult mortem vestram , sed ut « convertamini et vivatis ; quia sic quœrit occ^sionem non « adversùm vos , sed pro vobis. Quid est enim riîsl e.\- « quislta prorsùs et inventibilis soli Deo occasio salvationi^, « qubd homicidas , raplores , adultéras , perjuros cœterisque « obligatos criminibus^ quasi gentem quœ justitiam fecerit (( de servitio suo submovere dignatur Omnipotens ? Nolite (( diffidere, peccatores, benignus est Dominus. Si velletpu- « nlre vos, servitinm vestrvm non. modo non expeteret, sed A née susciperet quidem oblatum. Iterùm dico , pensate divitias bonitatis Dei altissimi , consilium miserationis ala tendite; necessUafem se habere aut facit aut simtdat, dùm t vestris cypit necessitalibus subvenire. TeneH mU debitor^ « ut militanlibus sibi stipendia reddat , indulgentiam délie- « torum et gloriam sempiternam... Si prudens et diligens mercator es, é\ conquisitor hujus sœculi, magis quasdam a tibi nufidinas indico : vide ne pereant. Suscipe crucis si- « gnum , et omnium pariter de quibus corde contrito con- <K fessionem feceris indulgentiamobtinebis.» (Epistoln cccxix^ adEpiscopwn, elerum et populum Spirensem, horions adarma cantrà infidèles stisdpienda^ tome lY. Paris. 1642.)

plupart des auteurs, qui se laissent tromper par les quelques avantages politiques^ industriels et commerciaux qu'elles ont- pu procurer à l'Europe en la mettant en communication avec l'Orient, ou plutôt dont elles ont été l'occasion, comme le mal l'est souvent du bien sans pour cela cesser d'être le mal, avantages que je ne nie point dans ce qu'ils ont de réel, mais que l'on enfle prodigieusement et qui pouvaient d'ailleurs être obtenus plus promptement et à moindres frais par des voies pacifiques. Et puis elles sont une des principales sources de cet esprit militaire moderne, que j'ai particulièrement pour objet de combattre dans cet ouvrage. C'était surtout dans ces expéditions impuissantes contre l'Asie, que les populations européennes, tournant ensuite contre elles-mêmes une activité si déplorablemenl dépensée au dehors, avaient pris le goût et l'habitude de ces guerres acharnées qui depuis les ont presque incessamment divisées. Ce fut alors que s'exaspéra plulque jamais cette longue lutte entre la France et l'Angleterre, qui ne se termina que vers le milieu du quinzième siècle, et ce fut Charles VII qui donna, dans l'Europe moderne, It premier exemple des armées permanentes, en conservant après la guerre une troupe de mercenaires. Sans doute l'établissement de troupes permanentes et l'organisation plus savante de la force militaire contribuèrent h l'abaissement des seigneurs et à la ruine définitive du système féodal. Sans doute les monarques qui travaillèrent le plus activement à la destruction de ce

système oppresseur, qui avait retenu pendant des siècles les populations dans l'immobilité intellectuelle et morale, ont rendu de réels services à la cause du progrès, par la création de l'unité de pouvoir et la concentration des forces sociales, précédemment disséminées et antagonistes [i]. Mais, pour mériter Yéritablement

[1] Celte œuvre de concentration a commencé, en France, au douzième siècle , sous Louis Yï, qui le premier affranchit des villes de son domaine, ou plutôt leur vendit cet affranchissement ; elle ne s'est terminée qu'au siècle dernier, sous Louis XV, lorsque la Lorraine fui réunie à la couronne.

L'exemple que Louis VI avait donné en amenant adroitement les habitants des villes à se mettre sous sa protection, ne fut pas seulement suivi par plusieurs autres rois de France , ses successeurs , et appliqué à des communes placées hors du domaine royal propre, mais il trouva bientôt des imitateurs en Allemagne et en Angleterre. Au reste, dès le onzième siècle, plusieurs villes d'Italie s'étaient affranchies, en sorte qu'on peut dire que Louis VI avait déjà lui-même rfçu du midi de l'Europe l'impulsion qu'il communiqua aux États du nord.

Sous Henri III, les communes sont admises dans le Parlement d'Angleterre. Le tiers état est admis aux États convoqués par Philippe IV. Louis X affranchit tous les serfs de la couronne ; mais en faisant payer cet affranchissement, il en retarde le progrès. En Allemagne, le pouvoir des grands se maintient plus longtemps que dans la plupart des autres contrées de l'Europe. Quoique, dès le commencement du quatorzième siècle, les villes de l'Empire eussent paru à la diète de Spire, ce ne fut véritablement que vers le milieu du seizième siècle que Charles-Quint travailla à la destruction de la féodalité.

la reconnaissance de la postérité, il eût fallu qu'ils fissent tourner cette grande œuvre au profit des peuples, tandis qu'ils y ont travaillé presque exclusivement dans des vues purement personnelles. Ils ont agrandi sans cesse leur propre puissance et converti la servitude en un cens annuel, en sorte que ces peuples, qui avaient généreusement répondu à leur appel et les avaient aidés à détruire le vieil édifice féodal, se virent successivement enlever les quelques libertés qu'ils en avaient obtenues, et eurent souvent à gémir en s' apercevant tardivement qu'ils n'avaient guère fait que changer de joug, et que l'avantage n'était pas toujours du côté de leur condition nouvelle [1]. C'est ce qu'il me sera facile, j'espère, de porter jusqu'à l'évidence dans la revue rapide que je vais faire des principales guerres des derniers siècles, revue qui, par la multitude des objets qu'elle embrasse dans un petit espace, pourrait paraître décharnée et confuse, si l'on oubliait de se tenir au point de vue principal autour duquel j'avais à grouper tant de faits de détail. L'idée dominante que j'ai voulu mettre en lumière, plutôt

assurément que d'écrire une histoire proprement dite,

[1] Yoir, entre autres preuves de cette assertion, la trèscurieuse ordonnance de 1318, par laquelle Philippe V révoque, sur la demande des habitants de Bourbonne et de Chante-Merle, le droit de commune qui leur avait été précédemment accordé. (De Vilevault et de Bréquigny, Ordonnances des rois de France de la S** race, tome XII. Paris, 1777.)

est celle-ci : h de très- rares exceptions près, les princes n'ont combattu que pour la satisfaction de leur ambition personnelle, ou par des motifs de vaine gloire, ou pour imposer d'autprité des croyances religieuses, ou pour vider de futiles contestations qui ne méritaient pas qu*on mit aux prises deux individus, souvent même simplement pour tromper leurs ennuis par un exercice violent. Cette idée mère sortira tacitement de toutes les pages de ce précis, et je compte trop sur rintelligence du lecteur pour me croire obligé de l'en avertir h chaque pas. Je pouvais me borner, dans cette première partie, à exposer succinctement l'origine et l'accroissement des armées permanentes dans l'Europe moderne, en présentant isolément ce qui a rapport à ces questions et sans le placer dans un tableau historique. Mais j'ai pensé que ces documents, ainsi présentés sèchement et détachés des grands faits auxquels ils se rapportent, courraient risque de perdre une partie de l'intérêt qu'ils doivent exciter. J'ai donc préféré les faire entrer dans le cadre d'un tableau général des principaux faits de l'histoire politique et militaire de l'Europe moderne.

Je fais commencer fers le milieu du quinzième siècle le Précis historique que j'ai à tracer ici. Indépendamment de ce que c'est de cette époque que date véritablement le système actuel des armées permanentes, c'est aussi là que, par un concours extraordinaire, viennent se rencontrer plusieurs événements d'une influence immense et qui doivent changer complètement

la face de l'Europe. Voici quelques-uns de ces événements : Guttenberg s'associe à Fust pour donner au monde cette arme puissante,, qui finira bien par mettre la force au service de l'idée ; l'empire d'Orient achève de s'écrouler sous les coups de Mahomet II; le monarque qui doit porter au système féodal les plus rudes coups, Louis XI, monte sur le trône. Ajoutez que le moment approche où le génie de Christophe Colomb va montrer un monde nouveau aux regards étonnés de l'ancien, et où Luther va réveiller la pensée religieuse de son sommeil léthargique. Enfin c'est vers le milieu du quinzième siècle que se généralise en Europe, par l'introduction des mousquets et des fusils, remploi de la poudre à canon, connu des Maures d'Espagne depuis plus d'un siècle, et qui, en rendant les guerres moins cruelles peut-être, les a rendues beaucoup plus meurtrières : invention détestable dans cette application, et qui, si elle n'était destinée à procurer de grands secours aux arts utiles et particulièrement à l'exploitation des mines, mériterait encore aujourd'hui la malédiction que Pétrarque lui adressait à son origine [1].

[1] « Non erat satis de cœlo tonantfs ira Dei immortalîs, « homuncio nisi (^ 6 crudelîtas juncta superbiœ I ) de terra c etiam tonuisset. Non imitabile fulmen, utMaro ait, hu- « mana rahies imitata est , et quod è nuhibus mitti solet , « ligneo quidem sed tartareo emittitur instrumento. » ( Dâ RemedUs utriwque fortunœ, livre !•', dialogue 99. Genève, 1628.)

Quels étranges éloges n'entend-on pas tous les jours sur

France» Bourgogne» puisse, de 144S à 1477

Avant Charles VII, les rois de France avaient trois espèces de troupes : les chevaliers; les milices des communes, à mesure que ces communes s'établissaient; les soldats, soit français soit étrangers, enrôlés pour le temps que durait la guerre, puis licenciés après la campagne, mais qui, ayant pris, dans le métier de la guerre, l'habitude du pillage, ne consentaient pas toujours à déposer les armes; témoin ces véritables bnndes de brigands, appelées les grandes compagnies, qui ravageaient les pays amis a l'égal des pays enne-

l'inventionde la poudre 1 « Il ne semble pas nécessaire, dit a M. Maurice Block, de prouver que le canon constitue une « victoire remportée par l'intelligence sur la force du poi- « gnet. » (Puissance comparée des divers États de V Europe y ch. 3, Armée, Gotha, 1862.) Sans aucun doute c'est- une victoire de rintelligeoce sur la force du poignet ; car cela revient à dire, ce qui ne suppose pas une grande profondeur de vue, que les projectiles vomis par un canon ont plus d'effet que des coups de poing. Mais c'est une victoire de l'intelligence s'appliquant non plus à diminuer la soname du mal mais à la centupler, de l'intelligence créant un moyen de destruction infiniment plus brutal que la force du poignet. Oserait-on louer la supériorité d'intelligence d'un brigand parce qu'elle lui aurait fait trouver des moyens d'attaque plus meurtriers que tels autres qui étaient employés précédemment par ses pareils ?

mis, et qui causèrent tant d'embarras aux rois de France par lesquels elles furent stipendiées pendant le quatorzième siècle et la première moitié du quinzième. Ce fut d'une partie de ce dernier élément impur que Charles VH prit la résolution de composer une armée J)ermanente. L'année qui suivit la trêve conclue à Tours avec l'Angleterre (1445), et conformément au vœu émis, six ans auparavant, par les États d'Orléans, il forme des compagnies appelées compagnies d'ordonnance, et les distribue dans les villes frontières. Puis il forme un corps d'archers qui portent aux milices des communes le même coup que les compagnies d'ordonnance avaient porté à la chevalerie. Il rend en même temps les subsides perpétuels afin d'entretenir ces troupes. Ainsi le désarmement de la nation, l'institution de troupes permanentes et l'établissement de subsides perpétuels, voilà les trois grands faits principaux de la fin du règne de Charles VII, et que son fils, Louis XI, mettra en œuvre dans l'intérêt de son agrandissement [1].

[1] Un écrivain du siècle dernier, qui a quelquefois amoindri le mérite de ses vues philanthropiques par un style déclamatoire , décrit avec beaucoup de justesse les funestes résultats de T innovation de Charles VII : « Il fal- « lut assigner des fonds à la solde d'une milice, et les im- « pots devinrent arbitraires , illimités , comme le nombre « des soldats. Ceux-ci furent distribués dans les" différentes « places du royaume, sous prétexte de couvrir les fron- « lières contre Tennemi, mais au fond pour contenir et op- « primer les sujets. Les officiers, les commandants , les

22 PREMIERE 1>ARTÎE

Louis XI n'était pas un prince guerrier. Ce n*est pas qu'il dédaignât l'emploi de la force brutale pour

« gouverneurs furent des instruments toujours armés « contre la nation même. Us cessèrent de se regarder, eux <t et leurs soldats , comme des citoyens de l'État, dérouéâ ce uniquement à la défense des biens et des droits du peuple. « Ils ne connurent plus dans le royaume que le roi, prêts fc à égorger en son nom et leurs pères et leurs frères. Enfin

a la milice nationale ne fut plus qu'une milice royale

« C'est ainsi que l'innovation de Charles VU , funeste à ses « sujets, du moins pour l'ayenir, prèjudicia, par son eiem- « pie, à la liberté de tous les peuples de l'Europe. Chaque « nation eut besoin de se tenir en défense contre une na- « tion toujours armée. La politique, s'il yen eut dans un * temps où les arts, les lettres et le commerce n'avaient « point encore ouvert la communication entre les peuples, « la politique était que les princes eussent attaqué tous à a la fois celui qui s'était mis dans un état de guerre « continuel. Mais, au lieu de l'obliger à poser les armes , « ils les prirent eux-mêmes. Cette contagion gagna d'aua tant plus vite qu'elle paraissait le seul remède au dana ger d'une invasion, le seul garant de la sécurité des naa tions. » (Raynal, Histoire philosophique et politique, etc., livre 49, § 4, tome X, Genève, 4780.)

On ne saurait protester trop énergiquement contre la légèreté avec laquelle des écrivains, recommandables à d'autres titres, tranchent celte grave question. Un jeune archiviste, M. Edgard Boutaric, dans un livre qui abonde en documents recueillis laborieusement mais avec peu de goût et surtout de critique élevée, s'exprime ainsi : « Une des gloires du règne « de Charles Yil est sans contredit la création des armées « permanentes. » ( Imtiiutions militaires de la France avant les armées permanentes^ livre 5, ch. i«% Paris, 1863.)

arriver à ses fins, mais il n'y recourait qu'à coup sûr. Son moyen favori était la ruse : il eût pu donner des leçons à certains négociateurs plus récents, qui passent pour avoir atteint la perfection de l'habileté diplomatique. Son mérite est de s'être appliqué à 'abaisser la puissance des grands vassaux ; mais l'histoire lui reproche de l'avoir fait uniquement pour son intérêt personnel, et surtout d'y avoir employé de l'astuce et de la mauvaise foi. C'est ainsi qu'il parvint, à Conflans (1465), à dissoudre la ligue du bien public, en divisant les confédérés et en les trompant par des promesses qu'il ne devait pas tenir. A Pecquigny (1475), il renvoie en Angleterre Edouard IV, en lui donnant le titre de roi de France, et en lui promettant une pension annuelle de 75,000 écus. Il élève à 50,000 hommes le nombre de ses troupes régulières, et fait construire plusieurs places fortes. Il prend à sa solde 6,000 Suisses : cet usage, aussi peu honorable pour l'acheteur que pour le vendeur, de prendre des Suisses à son service, fut constamment suivi par ses successeurs.

Son plus redoutable adversaire, Charles le Téméraire, qui l'eut un instant en son pouvoir, à Péronne, au moment où il apprenait que les Liégois avaient été soulevés par les intrigues du roi de France, et qui avait eu si souvent à se plaindre de sa perfidie, ne se faisait pas faute de l'imiter dans l'occasion : au siège de Granson (1476), il avait promis à la garnison de lui laisser la vie si elle se rendait, et il la fit noyer, une

2k' PREMIÈRE PARTIE

fois maître de la place. Ce manquement à sa parole lui coûta cher à Morat, lorsque les Suisses, qu'il avait attaqués uniquement pour agrandir ses États, descendant de leurs montagnes au cri de Granson! lui tuèrent 10,000 Bourguignons, sans vouloir faire de prisonniers. I/aunée suivante, il est défait de nouveau h Nancy, où il trouve la mort. Louis XI s'empare d'une partie des États de Bourgogne au détriment de Marie, fille de Charles le Téméraire, qui, ayant refusé la main du dauphin, épousa l'empereur Maximilien d'Autriche: cet acte de spoliation amena la bataille de Guinegâte (1479), où périrent plus de 12,000 hommes, et fut l'origine de ces longues et sanglantes guerres qui eurent l'Italie pour théâtre, sous Charles VIII, LouisXII et François P'. Mais, avant d'arriver aux règnes belliqueux de ces successeurs de Louis XI, voyons ce qui se passe dans d'autres contrées de l'Europe.

Angletçrre^ de f 4S!2 & i48S

Un demi-siècle écoulé semblait avoir consacré dans la personne de Henri Yl, si le temps pouvait jamais consacrer le crime, l'usurpation de son ayeulHenrilV, lorsqu'un prince de la maison d'York, qui n'avait pas plus de droits à la couronne que la maison de Lan* castre, commença cette longue guerre civile des Deux Roses (1452), qui désola l'Angleterre pendant plus de

trente ans, fit couler des flots de sang dans douze batailles et sur Téchafaud [1], causa la mort ou la ruine d'une grande partie de l'ancienne noblesse, et ne se termina (1485). que lorsqu'un nouvel usurpateur, Henri VII, descendant par les femmes du duc de Lancastre, fils d'Edouard III, épousa Elisabeth, héritière de la maison d'York. Dans la seule bataille de Towton, 35,000 Lancastriens avaient été tués ou noyés, le cruel Edouard IV ayant défendu de faire aucun quartier. Les deux partis s'étaient également souillés de nombreux empoisonnements et de meurtres sans fin. El toute cette longue série de forfaits et de désastres avait pour cause la criminelle ambition de deux branches d'une même famille princière, également usurpatrices! Qu'on juge de l'influence que devait exercer sur les simples citoyens ces mauvais exemples descendus des rangs supérieurs. Aussi les mœurs publiques et privées retournaient-elles à la barbarie. Un des efiets funestes de cette guerre civile fut d'accroître sans cesse les armements militaires : ainsi le duc d'York avait d'abord marché sur Londres avec un corps de 10,000 hommes. A la bataille de Wakefield, Marguerite d'Anjou se trouvait à la tête d'une armée de 20,000 hommes. A Towton, eiïe en avait 60,000, qui furent écrasés par les 40,000 de Warwick. Enfin ce

[1] Goldsmith porte à plus de 100,000 le nombre des victimes. {Histary of England, chap. 21, Richard III, Londres, 1771.)

même Warwick, que Ton appelait le Faiseur de rois^ avait réuni une armée de .60,000 hommes, lorsqu'après s'être réconcilié avec Marguerite, qui avait fait décapiter son père, il marcha contre Edouard IV, qifil avait fait proclamer roi par la populace de Londres, quelques années auparavant, et que, depuis, il avait défendu avec acharnement.

§ in

Le mariage de Ferdinand le Catholique avec Isabelle avait réuni TÂragon k la Castille. La domination musulmane, réduite déjà au royaume de Grenade, devait bientôt s'effacer entièrement. Les Espagnols, au nombre de 70,000, viennent assiéger Grenade, qui, après avoir résisté pendant neuf mois, ouvre ses portes (1492) sur la promesse du libre exercice de son culte. Ferdinand, qui avait établi l'Inquisition et s'était fait l'exécuteur de ses œuvres, chasse d'Espagne les juifs qui refusent de se faire chrétiens. Il force égale* ment les Maures (1499) k se convertir ou à s'expatrier, malgré l'engagement pris lors de la reddition de Gre* nade. Il enlève successivement le royaume de Naines à Louis XII, et la haute Navarre à Jean d'AIbret [1]. Sur la fin de son règne, son ministre, le cardinal Ximénès,

[1] Il tirait vanité de la fourberie qa il apportait dans ses

forme une milice nationale. A la mort de Ferdinand (1516), la couronne d'Espagne est dévolue à son petit-fils, Charles d'Autriche, qui, deux ans après, -est élu empereur d'Allemagne, et qui va occuper une grande place dans l'histoire de la première moitié du seizième siècle. Suivons-le en Allemagne.

§ IV AUemagne, de iSiSS A i655

La diète de Worms, en instituant la Chambre impériale, avait tenté de mettre fin aux guerres incessantes que se livraient les seigneurs, les villes et les souverains. Mais les querelles de religion allaient bientôt allumer d'autres incendies. Munzer veut appliquer à Tordre politique la liberté religieuse, préchée par Luther : 30,000 de ses soldats périssent à Frankenhausen (1625). Dix ans plus tard, son successeur, Jean de Leyde, éprouvait le même sort. Une ligue se forme

relations avec les autres souverains : a Jamais prince, dit « le savant auteur de VArt de vérifier les dates, ne fut moins a esclave de sa parole ; il comptait pour rien ses engage- « menis lorsqu'il trouvait son avantageâtes violer; il avait « même si peu de honte de sa mauvaise foi qu'il en faisait « trophée lorsqu'elle lui avait réussi. Ayant appris que a Louis XII s'était plaint qu'il l'avait trompé trois fois : Il 9. en a bien menti^ l'ivrogne^ dit Ferdinand, je l'ai trompé plus c de dix. 9 (Tome [^, Paris, 1783.)

à Smalkalde (1539), ayant pour but de défendre la réforme contre lés mesures violentes dont la menacent le pape et l'empereur Charles V. Mise au ban derEmpire, elle est poussée à la guerre. Elle avait réuni 80,000 hommes d'infanterie, 9,000 cavaliers et 100 pièces d'artillerie. Elle attend qu'elle soit attaquée. Mais l'ennemi avait eu le temps d'organiser des forces considérables et de détacher de la confédération Maurice de Saxe. Les troupes confédérées sont battues et dispersées (1547), et l'empereur se montre cruel et perfide envers les deux chefs, Jean-Frédéric, électeur de Saxe, et Philippe, landgrave de Hesse, qu'il dépouille de leurs États et qu'il traîne à sa suite. Il impose un formulaire de foi aux réformés. Maurice de Saxe, qui avait causé la perte de h ligue protestante par sa défection, fait avec Henri II, roi de France, un traité secret contre Charles V, dont il commence a redouter le despotisme et qu'il attaque inopinément. L'empereur rend la liberté à Jean-Frédéric et à Phi lippe et négocie avec Maurice; il vient ensuite, à la lèlc de 50,000 hommes, attaquer Metz, et est obligé de se retirer dans les Pays-Bas avec les débris de son armée. Un semblant de paix de religion est conclu à Augsbourg (1555).

Suède, Danemark, de iSf 3 à iS36

L'union de Calmar, qui, sur la fin du quatorziènrte.

siècle, avait eu pour objet de réunir la Suède, la Norwége et le Danemark, n'avait pu se maintenir. Christian II, roi de Danemark (1513), à peine arrivé au trône, établit de nouveaux impôts pour entretenir des troupes soldées, et emploie ces troupes pour lever de nouveaux impôts. La Suède, qu'il a asservie et où il fait tomber quatre-vingt-quatorze têtes le jour de son couronnement, est délivrée par Gustave Vasa (1523). En même temps les Danois, honteux ou las des crimes de Christian, le déposent. Les Suédois offrent la couronne à leur libérateur, qui la refuse d'abord et ne cède qu'aux plus puissantes sollicitations. La sagesse de son gouvernement prouva que son refus avait été sincère. Ce fut lui qui introduisit en Suède la réforme, y créa une marine, et en fit un des États puissants de l'Europe. Christian III introduisit la réforme dans le Danemark (1536). Voyons comment elle pénétra en Angleterre.

§ VI Ani^leterre , Franee, de fSI3 à fS46

Henri VIII débute par vouloir reconquérir son royaume de France. Il réunit dans ce but une armée de 50,000. hommes (1513). Cette expédition, malgré l'avantage qu'il remporte à la journée des Éperons, lui coûte en pure perte la plus grande partie des trésors amassés par son père. Il demande h la cour de Rome

30 PREMièRE PARTIE

d'annuler son inariage avec Catherine d'Aragon. Clément VII, craignant de déplaire à Charles-Quint, neveu dé Catherine, s'oppose au divorce. Henri épouse* Anne de Boleyn, et répond aux menaces d'excommunication du pape en se faisant reconnaître par le Parlement comme chef suprême de TÉglise anglicane (1534). Cette introduction de la réforme en Angleterre par un prince débauché, qui de plus avait écrit un traité théologîque contre les doctrines de Luther, aurait pu avoir une origine plus honnête. Henri sévit également contre les catholiques, qui refusent de le reconnaître pour chef de leur Église, et contre les protestants, à qui il veut imposer les dogmes et les rites de l'Église catholique. L'Angleterre eut à gémir pendant trente-sept ans sous ce monarque voluptueux, cruel et bigot, qui, sur six femmes, en répudia deux et en fit décapiter deux autres. La dernière n'échappa que par la ruse à une mort violente, et une sixième doit être tenue pour heureuse d'être morte en couches. L'année qui précéda la mort de Henri, il fit en France une nouvelle expédition (1546), pour laquelle il arma 30,000 hommes, et qui n'eut, comme la première, d'autre résultat que de causer des dépenses ruineuses. Son père, qui avait été accusé d'avarice, avait rétabli les finances; Henri VIII, aidé de son servile Parlement, les laissa dans le plus grand désordre, après avoir épuisé, pour satisfaire «^ ses voluptés et à ses expéditions militaires et pour soutenir son infaillibilité pontificale, toutes les sources fiscales, impôts, emprunts.

ACCROISSEMENT DES AltMléÊS PERMANENTES 31

extorsions appelées dons gratuits, confiscations, altération des monnaies et banqueroute.

Je reviens au continefit.

§ VII France, Italie, Espagne, de i494 à iS98

Charles VIII ne savait pas lire lorsque, à l'âge de treize ans, il hérita de la couronne dé France. Son père, Louis XI, avait pris soin de ne lui rien apprendre. A peine sut-il lire que son précepteur lui mit entre les mains les Commentaires de César et la Vie de Charlemagne, Cette lecture inspira au jeune prince Je goût des expéditions militaires. Il se proposait de chasser les Turcs de Constantinople et de s'y faire proclamer empereur d'Orient , puis de passer en Asie et d'y voler de conquête en conquête. Et d'abord il part, contre l'avis de son Conseil (1494), pour conquérir le royaume de Naples , auquel il prétend avoir des droits par un testament fait à son père. Son armée se composait de 30,000 hommes, que les Mémoires du temps représentent comme étant pour la plupart des gens de sac et de corde. Il avait fait de gros emprunts à Milan et ^ Gênes, haussé les tailles et engagé une partie de ses domaines pour satisfaire aux frais de cette expédition. Il entre en vainqueur h Rome, puis à Naples. Il avait cru orner sa marche triomphale en massacrant ses prisonniers. Pendant qu'il donne des tournois et des fêles, l'empoisonneur Ludovic le More,

qu'il avait aidé à usurpier sur Galéas le duché de Milan, et le pape Alexandre VI, dont le nom seul rappelle tous les crimes et tous les vices , se liguent avec les Vénitiens, Tempereur Maximilien et Ferdinand, roi d'Espagne , pour chasser les Français d'Italie. Charles n'avait plus que 18,000 soldats. Il confie la garde de Naples h 9,000 hommes, que la peste, jointe aux attaques de l'ennemi , allait bientôt moissonner, part avec le reste de ses troupes, force, a Fornovo (1495), le passage que lui refusent les confédérés, à qui il tue 4,000 hommes, et rentre en France avec les faibles débris de son armée. Il meurt sans avoir renoncé à sa funeste conquête, qu'il lègue a son successeur Louis XII.

Celui-ci, non moins amoureux de vaine gloire que Charles VIII, fait alliance avec Alexandre VI et son digne fils César Borgia. Par leur entremise il amène Ferdinand le Catholique à abandonner traîtreusement le roi de Naples et à s'en partager avec lui les dépouilles; mais ils cessèrent de s'entendre lorsqu'il s'agit d'eflfectuer le partage , et Louis fut entièrement spolié par celui avec qui il avait spolié de compte à demi. Après plusieurs expéditions entreprises sans nécessité, et pour lesquelles il vend les offices de finance, il voit s'évanouir successivement, par les défaites de Cérignoles (1503) et de Novare (1513), ses prétentions sur l'Italie. Dans la guerre de la sainte h'gne^ formée par le pape Jules H, qui ornait son Iront d'un casque beaucoup plus volontiers que de la

tiare, le neveu de Louis XII, Gaston de Foix, dont les historiens célèbrent à Tenvi la bravoure , s'était déshonoré par le massacre de la garnison et des habitants de Brescia : en cela du reste il n'avait fait que suivre l'exemple que le roi lui-même lui avait donné à Peschiera.

François I*' fut l'un des rois de France dont l'excessive vanité et les mœurs déréglées ont été le plus funestes au pays. Il laissait sa mère dilapider le trésor et préparer des revers à la nation pour satisfaire sa haine contre une favorite ; il venait avec sa cour voir brûler à petit feu des protestants français en même temps qu'il favorisait le protestantisme en Allemagne ; il excita ses Parlements à des actes de persécution, préludes du massacre de la Saint-Barthélémy , et souffrit que celui d'Aix convertît en désert les vallées de la Provence et du Dauphiné, habitées par les restes paisibles des anciens Vaudois; ce fut lui qui importa la loterie d'Italie en France, et qui le premier employa la formule absolutiste, car tel est notre bon plaisir. Loin de profiter des fautes de la politique de son prédécesseur, il augmente les impôts et vend de nouveaux offices de judicature, et se procure ainsi des fonds pour son expédition d'Italie. Son armée se composait de 34,000 hommes. Il est d'abord vainqueur à Marignan (1515), où les cadavres de 15,000 Suisses et de 6,000 Français couvrent le champ de bataille. Il attaque sans raison le roi d'Espagne, Charles V, qui lui avait été préféré par les électeurs de l'Empire. Il

est battu h Pavie (1525), où 8,000 de ses soldats périssent et où il est lui-mlîme fait prisonnier avec nne partie de son armée. Pour recouvrer sa liberté, il paie une énorme rançon et signe un traité qu'il a l'intention de violer. Il établit sept légions, appelées des noms de diverses provinces et composées de 6,000 hommes chacune. A la bataille de Cérisoles (15K4), les Impériaux perdent i 0,000 hommes et ont 4,000 prisonniers. La paix de Crespy vient mettre un terme aux longues guerres par lesquelles François P^ et Charles-Quint avaient épuisé d'hommes et d'argent la France et l'Espagne. Ce fut sous le règne de François P' que la marine militaire de France commença à acquérir quelque importance [1].

[1] Les règles et usages des marines royales en Europe n'étaient à cette époque et ne devaient èlre longtemps encore que l'organisation du brigandage en grand, exercé sur les mers. On peut en prendre une idée dans Tédit rendu pur François I", en février 4543, art. 25 et 26 {Recueil gé* néral des aneiemes bis f^rançaises, par MM. Isambert, etc., tome XII, Paris, 1828). Les matelots et soldats juraient entre eux, sur le pain, le vin et le sel, et en présence d'un prêtre, de ne point faire connaître ce qu'ils pourraient détourner des prises et de se le distribuer. L'édit, en interdisant celte fraude, règle les parts des prises, y comprenant les prisonniers et leurs rançons : l'amiral devait prélever un dixième ; les propriétaires des navires armés en guerre avaient un quart du restant, les avitailleurs un quart et demi, et les matelots et soldats un autre quart et demi. En lisant ces dispositions, ne se croit-on pas trans-

ACCROISSEMENT DES ARMisS PERMANENTES 35

Henri II prend de nouveau l'offensive (IBttf). Charles-Quint emprunte 200,000 écus d*or au due de Florence, et s'avance avec 50,000 hommes sur Metz, dont il fait le siège ; mais il est forcé de s*éIoi« gner avec perte d'une grande partie de son armée. Il ravage la Picardie, incendie trois cents villages, prend et rase Thérouène. Rivalisant de cruauté, Henri saccage le Brabant, le Hainaut et le Cambrésis (48K4). Charles-Quint , qui avait paru aspirer à la monarchie universelle, abdique et se retire dans un couvent, après avoir conclu avec le roi de France la trêve de Vaucelles (1556), qui est bientôt rompue. Henri, excité par le pape Paul IV, qui lui promet le royaume de Naples , et par Diane de Poitiers, que For du souverain pontife gagne à ses projets , envoie en Italie le duc de Guise avec 20,000 hommes, en même temps qu'il dirige sur la Flandre une autre armée, commandée par le connétable de Montmorency. Les Espa-gnols et les Anglais attaquent la Champagne ei la Picardie. Le connétable essuie k Saint-Ôuentin une déroute complète et est fait prisonnier Le due de Guise, rappelé d'Italie , prend Calais aux An-* glais (1558). Henri rassemble à Paris les états généraux et en obtient une somme de trois millions , qu'il emploie à de nouveaux armements, suivis de nouvelles

porté dans une caverne où de 6iipert»titieux bandits, qui cherchent à se tromper les uns les autres^ réglementent le partage de leur butio?

défaites. La paix de Cateau-Cambrésis (1559) accroît la prépondérance de l'Espagne. Henri II, à l'issue d'une procession, allait aussi voir brûler des calvinistes en place publique. C'étaieut là les goûts que lui inspirait Diane de Poitiers de concert avec le cardinal de Lorraine. Il meurt blessé dans un tournoi par Montgomery.

Sous la régence de Catherine de Médicis, de sanglante mémoire, commence une longue série de guerres civiles et religieuses, de toutes les guerres les plus abominables, les premières parce qu'elles se font entre les citoyens d'un même État, les secondes parce qu'elles violent l'asile sacré de la conscience, les unes et les autres parce que les passions , une fois mises en jeu, y atteignent un degré effrayant de violence. Le massacre de la Saint-Barthélémy (1572) fit perdre à la France 100,000 de ses enfants, soit par l'assassinat soit par la fuite, et fut suivi de vingt-deux ans de guerre civile. Cette époque est l'une des plus hideuses de. l'histoire de France, et je ne m'étonne pas que le vertueux chancelier L'Hôpital en soit mort de chagrin, souhaitant que ce jour lamentable pût être effacé du souvenir des hommes. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit ainsi enseveli dans l'oubli. L'histoire est impitoyable, et la justice veut que les individus et les nations expient leurs forfaits par la honte et le repentir. On a essayé de décharger Charles IX de l'odieux de la Saint-Barihélemy pour le rejeter tout entier sur Catherine.

ACCROlSSEMtNT DES ARMÉES PERMANENTES 37

Cette femme impérieuse conseilla, il est vrai, le massacre, et employa toutes sortes d'obsessions pour y déterminer son fils, qui y répugnait d'abord. Mais il n'est pas moins vrai que Charles finit par y consentir, que lui seul donna et pouvait donner des ordres pour l'exécution, et qu'ainsi il assuma la plus forte part du crime. Il serait trop commode pour les tyrans de pouvoir renvoyer la responsabilité de leurs méfaits à ceux qui les leur ont conseillés, et il ne parait pas que la conscience de Charles , qui , pendant les deux années qu'il survécut à la Saint-Barthélémy, fut bourrelée de remords, ait accepté le bénéfice de cette immorale doctrine. On conçoit que l'infâme surprise dont ils venaient d'être les victimes ait exaspéré les protestants et les ait poussés à des actes de dévastation et de cruauté, qui n'en étaient pas pour cela plus justifiables. Trop souvent ils imitèrent le cruel fanatisme de leurs persécuteurs. Ils étaient sans doute attaqués injustement; mais, en ayant de son côté la justice et le droit, leur cause n'eût rien perdu à y ajouter la modération et l'humanité dans la défense. Ils s'emparent de plusieurs places. Le duc d'Anjou vient les assiéger dans La Rochelle (1873); il livre inutilement neuf assauts dans lesquels il perd 24,000 hommes : c'était une terrible revanche des défaites de Jarnac et de Moncontour, où, quatre ans auparavant, les calvinistes avaient perdu 10,000 hommes.

Sous Henri III, la guerre civile continue. Il est forcé de signer l'édit de Loches, qui n'accorde pas

seulement à la réforme la liberté de conscience, mais qui concède à ses chefs de véritables privilèges. C'est alors que se forme (lo76) contre lui aussi bien que contre les calvinistes cette ligue catholique, qu'il finit par signer lui-même, espérant par là s'en rendre maître, et dont Catherine lui avait conseillé de se déclarer le chef. Après de nouvelles concessions faites aux réformés , concessions suivies de nouvelles perfidies, il réussit à irriter également les deux partis entre lesquels il avait voulu louvoyer. Il attire à Blois et fait assassiner (1588) le duc de Guise, cet assassin de Coliguy. L'année suivante, il est assassiné luimême par un moine que Sixte-Quint voulait canoniser.

Le roi de Navarre, chef des réformés, et qui, depuis la mort du duc d'Anjou, était l'héritier présomptif de la couronne, devient roi de France, Mais les succès militaires que Henri IV obtient sur la ligue, à Arques et à Ivri, ne lui semblent pas suffisants pour lui assurer la paisible possession du trône ; il a recours à une nouvelle abjuration [1], qui ne lui fait nul honneur, parce que tout prouve qu'elle ne lui était, pas plus que les deux précédentes, inspirée par des motifs véritablement religieux. Cette abjuration lui ouvrit les portes de sa capitale, mais ne devait pas le sauver du poignard aiguisé par le fanatisme implacable de ses en-

[l] J'auraià en reparlerdans la troisième partie, à propos du projet û% paix universelle attribué à Henri IV.

Demis. L'édit de Nantes (1S98) vint suspendre en France, pendant quelques années, le cours de ces dissensions religieuses, où Ton ne peut faire un pas sans glisser dans le sang. Cet édit assura aux protestants le libre exercice de leur culte, et les admit au partage de tous les droits des autres citoyens. Cela était juste et sage; mais il fallait s*en tenir là. Quand des membres d'un État sont mis sur un pied d'entière égalité avec leurs concitoyens, ils n'ont rien de plus a réclamer. Henri commit la faute d'accorder aux réformés le privilège de posséder des places fortes spéciales. 11 les leur accordait, il est vrai, à titre de places de sûreté; mais cela même semait un nouveau germe de division entre eux et les catholiques, et devait plus tard fournir à ces derniers un prétexte pour de nouvelles persécutions. Je sais bien que leurs adversaires eussent trouvé d'autres prétextes quand celui-là leur eût manqué ; mais il ne fallait pas avoir à se reprocher de leur en avoir offert un.

Page 1