XVIII
Fraiie«« Allemagne 9 Angleterre» Hollande» Italie Espagne, de 1787 A 1795
Les Français qui avaient pris part à la guerre
d'Amérique, ceux mêmes d'entre eux qui appartenaient aux classes privilégiées, avaient, en foulant une terre d'indépendance, pris le goût des idées et des institutions libérales, et de retour dans leur patrie, ils avaient puissamment contribué à accroître encore ce besoin de réformes qui s'y faisait déjà sentir. Un prince honnête et sincèrement ami du peuple, mais d'un caractère faible et irrésolu, allait expier les torts amoncelés de la vieille monarchie et les fautes qu'il y ajouta lui-même et qui du reste étaient moins son propre ouvrage que celui d'une cour aveugle. Dans des conjonctures aussi difficiles et avec un pareil entourage, un roi plus habile et plus ferme que Louis XVI eiU encore été exposé à périr.
Pendant que le tonnerre gronde à l'horizon et annonce la plus terrible des tempêtes, notables et états générais (1787-1789), assemblés successivement pour remédier au désordre des finances, perdent le temps à débattre des questions d'étiquette et de privilèges. Le clergé et la noblesse daignent enfin admettre le tiers étatj c'est-à-dire l'immense majorité de la nation, à discuter avec eux ses propres afi'aires. Les difficultés qu'ils avaient faites pour en venir là ne pouvaient manquer de les faire éconduire bientôt. On a dit que c'était parce qu'ils prévoyaient ce résultat qu'ils résistèrent; mais c'était précisément pour cela qu'ils n'auraient pas dû résister. Il est vrai qu'alors ils eussent fait un simple calcul, et, dans de telles circonstances, ce qu'il faut, ce n'est pas du calcul, mais
du dévouement et du sacrifice. Or clergé et noblesse étaient incapables de renoncement volontaire à leurs privilèges et à leur domination séculaire. Il fallait donc s'attendre à les voir précipiter eux-mêmes leur ruine. Les trois ordres paraissent enfin réunis dans une assemblée constituante^ qui procède à la rédaction d'une constitution au milieu des résistances de la cour et des émeutes populaires qu'elles font naître. Le vieil édifice dans lequel s'abritaient les vieux abus tombe pièce par pièce; mais sur ses ruines demeurait encore un semblant de roi, qui jure solennellement de maintenir lé nouvel ordre de choses (1790). La nation parut prendre au sérieux cette comédie du serment de la monarchie expirante. Les princes, le clergé et la noblesse émigrent; ils vont servir et propager au dehors les intrigues royalistes du dedans, exciter Tétranger à s'armer contre leur patrie, et par là fournir des prétextes à ces excès que les honnêtes gens de tous les partis ne sauraient trop condamner, mais auxquels, dans des temps de révolution, des hommes pervers poussent toujours une multitude ignorante et passionnée. Peu de temps après avoir prêté serment de défendre la constitution, le roi prend la fuite avec sa famille ; il est arrêté avant d'avoir pu gagner, la frontière, ramené à Paris et gardé à vu.
L'Assemblée constituante est remplacée par TAs- . semblée législative (1792). Les émigrés, accourus en foule à Coblentz et enrégimentés par le prince de Condé, faisaient des préparatifs pour rentrer triom-
phants en France ; des rassemblements armés se formaient de l'autre côté du Rhin et menaçaient d'envahir le territoire français. Des explications demandées à diverses cours d'Allemagne n'avaient reçu aucune satisfaction acceptable. La cour de Vienne avait osé proposer pour condition de paix le rétablissement de Tordre de choses antérieur à 89. Ainsi on contestait à la France le droit de changer sa constitution, et quoiqu'elle eût déclaré nettement son intention de respecter l'indépendance des autres nations, elle allait se voir dans la nécessité de se défendre contre une injuste agression. Il est avéré qu'elle devait être incessamment attaquée. Toutefois elle ne l'était pas encore matériellement, au moment où elle prit l'offensive en Belgique. Il me paraît donc regrettable qu'elle n'ait pas eu la patience d'attendre l'ennemi sur le territoire français. Dans la plénitude de son droit, elle devait éviter cette faute. Après les malheureuses affaires de Quiévrain et de Tournay, le roi avait secrètement excité les puissances auxquelles il venait de déclarer la guerre à faire une invasion en France. Et l'on s'étonne, après de tels actes, des malheurs qui peuvent fondre sur la tête d'un roi et sur celle de ses partisans ! On a cherché à justifier ou au moins à excuser cette duplicité de la conduite de Louis XVI, en disant que la position violente et l'espèce de captivité dans lesquelles il était retenu depuis son arrestation à Varennes ne lui laissaient plus la liberté nécessaire à l'exercice du pouvoir et le déliaient de ses serments. C'est là une doctrine
plus complaisante que juste. Qui avait forcé Louis à fuir honteusement ? S'il ne voulait plus être roi constitutionnel, que ne le déclarait-il à la nation? s*il voulait continuer de l'être, qu'allait-il faire à l'étranger, dans la situation ou étaient les choses? Lorsqu'il avait prêté serment à la constitution, il l'avait fait librement. Si sa conscience répugnait à cet acte, il devait le refuser et subir les conséquences de son refus. Il n'avait alors aucun danger personnel à courir en renonçant à une autorité qu'il eût cru ne pouvoir garder aux conditions qu'y mettait la nation rentrée dans l'exercice de ses droits. A l'époque même où il déclara la guerre à l'Allemagne, il pouvait encore, si sa conscience s'y opposait, abdiquer impunément. Mais cette fois il n'était évidemment plus sincère. Il est constant qu'outre ses relations officielles et ostensibles avec l'extérieur, il avait une correspondance particulière qui les démentait. Tiraillé sans cesse en deux sens opposés, d'un c6té par les influences de la reine, des princes et des courtisans et par les habitudes de son éducation royale, de l'autre par ses bonnes intentions et ses velléités libérales, il ne sut se décider franchement ni dans un sens ni dans un autre, et, si ce n'est pas là ce qui le perdit, au moins est-il sûr que cela né pouvait le sauver. Nous ne sommes pas les seuls à lui faire ce reproche : les partisans des doctrines monarchiques le lui font aussi bien que nous, avec cette différence que, regardant tout ce qui avait été fait depuis le commencement de la Révolution comme radicale-
ment illégitime, ils croient que lesalut pour Louis XVI était dans une résistance à outrance et dans le maintien de son pouvoir absolu et des anciennes institutions, tandis que nous croyons que, s*il eût décidément embrassé^ quand il en était encore temps, et invariablement servi la cause de la révolution la plus légitime dans son principe et la plus nécessaire qui fût jamais, l'homme sinon le roi, mais peut-être le roi aussi, eût été sauvé, ou que, s'il eût péri comme d'autres, noble victime, pour établir le règne de la liberté et des lois, il eût du moins succombé glorieusement.
Les Prussiens sont sur le Rhin, et le roi attend que l'Assemblée législative le force à prendre des mesures pour les arrêter. La patrie est déclarée en danger^ et des enrôlements volontaires ont lieu de toutes parts. Le duc de Brunswick lance un manifeste dans lequel il menace de traiter selon toutes les rigueurs de la guerre les villes qui oseraient se défendre, et de livrer Paris à une subversion totale, si la moindre violence est faite au roi et à sa famille. Ce manifeste amène l'insurrection du 10 août et la suspension du roi. L'armée française, composée alors de 120,000 hommes seulement, avait à faire face à une armée plus considérable d'Autrichiens, de Prussiens et d'émigrés français. La nouvelle delà reddition de Longwy porte à son comble l'irritation populaire : les magistrats ne suffisent pas à inscrire ceux qui s'offrent pour voler à la frontière. Il fallait être bien aveugle pour ne pas voir qu'une nation animée de tels sentiments ne
pouvait être ramenée sous le joug qu'elle venait de secouer. Le bruit, répandu dans Paris, que sous peu de jours les détenus politiques seront délivrés par les Prussiens et les émigrés, sert de mot d'ordre h ces abominables massacres de septembre, qu'exécute dans les prisons une troupe stupidement féroce, menée par quelques fanatiques et quelques scélérats [l],
L'Assemblée législative venait de céder la place à la Convention^ qui ouvrit ses séances le lendemain du jour où Dumourîez repoussait les Prussiens à Valmy. Cet avantage est bientôt suivi de la victoire qu'il remporte sur les Autrichiens à Jemmapes. En proclamant la République, la Convention, poussée à bout par les audacieuses menées des incorrigibles fauteurs du régime déchu, croit pouvoir la fonder sur la terreur, et répond aux menaces des puissances étrangères (1793) en faisant monter Louis XVI sur cet échafaud, où vinrent rouler les têtes de tant dé victimes dont un grand
[1] De quelque part que viennent de telles violences et quels qu'en puissent être les motifs , nous les avons également en horreur. Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer ici que le parti qui était en ce moment victime des fureurs révolutionnaires en envia la honte à ses adversaires aussitôt qu'il put les exercer à son tour. Témoin cette soif de cruelles vengeances qu'il montra en maintes occasions dans le Midi et l'Ouest de la France ; témoin en particulier cet affreux massacre qu'il fit dans les prisons de Lyon, 'après la réaction thermidorienne, le 5 floréal
«ombre étaient, sinon innocentes, du moins loin de mériter une telle peine : exécutions h jamais déplorables; car les principes de la vraie république, prise dans sa bonne acception, tout en exigeant que Ton soit vigilant et fort en face de ses ennemis, imposent le respect de la vie humaine et réprouvent les implacables vengeances.
Depuis quelque temps, le Parlement anglais retentissait des attaques violentes de quelques orateurs contre la Révolution française : parmi ceux qui affectaient le plus de confondre les amis sincères et sages de la liberté avec ses mauvais serviteurs, se faisait surtout remarquer Burke, qui, peu d'années auparavant, avait été un des plus fermes soutiens des doctrines républicaines proclamées en Amérique, et qui maintenant abjurait tous ses principes, tandis que son ancien ami Fox y demeurait fidèle. Le gouvernement anglais avait déjà rappelé son ambassadeur dès la suspension du roi de France. A la nouvelle de la mort de Louis, il enjoint outrageusement à l'ambassadeur français de quitter le sol de l'Angleterre, et en même temps annonce aux Chambres qu'il va se joindre à l'Autriche et à la Prusse pour faire la guerre à la France. Cette agression, qui n'était nullement provoquée, seyait moins qu'à tout autre au souverain qui était assis sur le trône d'où la nation anglaise avait fait descendre Charles P' pour l'envoyer à l'échafaud. Cette nation avait avec raison trouvé mauvais que d'autres États se mêlassent de ses affaires intérieures et prétendissent
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l'empêcher de changer de constitution ou de dynastie. Si Louis XIV et Louis XV, en soutenant la cause des monarques expulsés d'Angleterre, avaient eu tort, Georges III ne devait pas les imiter; si au contraire ils avaient eu raison, la première chose qu'il devait faire, avant de combattrela Révolution française, était de renoncer à une couronne usurpée sur la dynastie qu'ils avaient défendue. Les adversaires anglais de la République française, en invoquant contre elle les principes et les intérêts monarchiques, s'exposaient donc à être taxés d'hypocrisie et de contradiction ; ils ne pouvaient pas même se rejeter sur les excès qui accompagnaient l'enfantement de la République; car, indépendamment de ce qu'elle était innocente du mal qui pouvait se commettre sous son nom, il n'était presque aucune des scènes, même des plus mauvais jours de notre révolution, dont la révolution anglaise n'eût la première donné l'exemple à l'Europe. Georges fait une levée de 45,000 matelots et augmente de 30,000 hommes son armée de terre. La Convention lui déclare la guerre, ainsi qu'à son allié, Guillaume V, stalhouder de Hollande; formalité assez vaine, quand déjà les adversaires ont pris une attitude hostile et qu'on ne fait que se défendre. Les forces de la France s'élevaient alors à 230,000 hommes. Dumouriez , après avoir été battu à Nerwinde, et avoir audacieusement fait arrêter les commissaires qui lui étaient envoyés par la Convention et au nombre desquels se trouvait le Ministre dé la guerre lui-même, passe aux
Autrichiens. Sa trahison faillit être fatale à la République ; car il avait offert de joindre ses troupes à l'ennemi pour marcher sur Paris. Mais heureusement il n'avait pu entraîner dans sa défection que des officiers, et les soldats, meilleurs patriotes que leurs chefs, avaient refusé de les suivre. Pendant que la guerre civile, allumée dans le midi et surtout dans l'ouest de la France, ajoute aux périls de la situation, les alliés assiègent et prennent Condé et Valenciennes, et investissent Dunkerque. Effrayée de ces nouveaux revers, la Convention appelle aux armes tous les citoyens adultes. Il est certain que, sans ce prodigieux effort, la France allait être envahie de toutes parts et courait le risque de périr ou au moins de se voir enlever toutes les conquêtes de la Révolution sur l'ancien régime. Elle étaitalors presque entièrement cernée. Charles IV, roi d'Espagne, et Ferdinand IV, roi de Naples, s'étaient joints à la coalition, déjà composée de l'empereur d'Autriche, des rois d'Angleterre, de Prusse et de Sardaigne, et du stathouder de Hollande. La Convention lance contre l'Europe conjurée plusieurs armées, montant environ à 600,000 hommes [1]. Celles de la coalition s'élevaient presque au même nombre. L'Europe présentait donc alors le spectacle de plus
[1] Des historiens en ont fort exagéré le nombre, en le portant à 1,200,000 hommes. Leur méprise est venue de ce qu'ils ont compté dans l'effectif les hommes simplement inscrits et qui devaient être appelés plus tard.
d'un million de combattants aux prises sur vingt champs de bataille à la fois. Le général Bouchard gagne la bataille de Hondschoote sur le maréchal Freytag, et force le duc d'York à lever le siège de Dunkerque. Hoche et Pichegru repoussent sur le Rhin le duc de Brunswick et le général Wurmser. Toulon, que les intrigues royalistes avaient livré aux Anglais et aux Espagnols, est repris : en se retirant, les escadres ennemis avaient incendié Tarsenal et plusieurs vaisseaux ou frégates [1]. A Brest, l'amiral Howe attaque le contre-amiral Villaret (1794). Les Français eurent 4,000 morts ou blessés: 6 de leurs vaisseaux furent capturés, un septième coula, et tout l'équipage, composé de 300 hommes, fut noyé. La Convention venait d'élever ses armées au nombre de 790,000 hommes. Elles étaient ainsi réparties : armée du Nord, 280,000 hommes; des Ardennes, 40,000; du Rhin et de la Moselle, 200,000; des Alpes, 400,000 ; des Pyrénées, 120,000; de l'Ouest, 80,000. On ne leur avait guère fourni que des armes et de la poudre. Elles
[1] Les renseignements fournis par les historiens sur le nombre de ces bâtiments brûlés ou pris sont peu concordants. Selon Coote, continuateur de V Histoire d'Angleterre de Goldsmith, il n'y aurait eu d'incendiés que 9 vaisseaux et quelques frégates. Selon M. Thiers (Histoire de la révolution française), de 56 vaisseaux ou frégates, il ne serait resté que 7 vaisseaux et 11 frégates ; le reste, par conséquent 38 vaisseaux ou frégates, aurait été pris ou brûlé.
ACCROISSEMENT DES ARMEES PERMAiNENTES 127
manquaient de vivres, de vêtements, de chaussure et des objets de campement les plus indispensables. Mais elles avaient mieux que tout cela, elles étaient animées de l'enthousiasme patriotique. Jourdan défait à Fleurus les Autrichiens, commandés par le prince de Cobourg. Les Français sont maîtres de presque tous les Pays-Bas autrichiens. Au midi, ils repoussent le roi de Sardaigne et menacent le Piémont. La Corse se soulève et se donne à l'Angleterre, qui l'avait aidée dans sa révolte. Pichegru presse le duc d'York et le force ainsi que le stathouder à quitter la Hollande, qui ne. désirait rien tant que d'en être débarrassée. Le roi de Prusse demande Ta paix (1798); il est bientôt imité par le roi d'Espagne, qui venait de perdre plusieurs villes dans la Biscaye et la Catalogne. Hoche disperse les armées vendéennes [1].
[\] Le plus beau litre de ce brave général, dont la république eut à déplorer la mort prématurée, fut d'avoir pacifié la Vendée par les voies de la clémence plus encore que par la vigueur de ses opérations stratégiques. Un officier supérieur sous ses ordres s*étant servi, dans une proclamation, des mots menaçants de Gouvernement militaire^ Hoche lui écrivit : « Sachez que, fils aînés de la révolution, nous « abhorrons nous-mêmes le gouvernement militaire pro- « prement dit : il est celui des esclaves, et à ce titre il ne (( peut convenir à des hommes qui ont acheté de leur sang « la liberté française. » Nobles paroles , citées dans les Mémoires sur Carnot, publiés par son fils, tome II, page 78, Paris, 1863.
La Convention est remplacée par les Conseils des Cinq-Cents et des Anciens, et le pouvoir exécufif confié à un Directoire composé de cinq membres. En Angleterre, un parti nombreux, à la tête duquel étaient Fox et Sheridan, désirait la paix, que Pitt s*opiniâtrait à refuser. L'armée de mer avait été portée à 85,000 hommes et celle de terre à 60,000.
Ici commence le grand rôle militaire et politique de ce trop habile capitaine, de cet homme extraordinaire, dont les puissantes facultés, mises au service d'un profond égoïsme et d'un orgueil sans bornes, devait causer un si long retard à la marche de l'humanité. Doué au plus haut degré de cette activité qui flatte le côté fougueux et emporté de notre caractère national, il excella à cacher son astuce italienne sous cette brusquerie étudiée, que l'étourderie française prenait pour de la franchise et qui l'étonnait et lui plaisait par son étrangeté. Sou esprit était vif et brillant, son coup d'œil rapide et pénétrant; mais il avait le cœur sec, quoiqu'il aimât à jouer la sensibilité. Il méprisait l'espèce humaine, dans laquelle il ne voyait que des instruments à approprier à ses fins. Chez lui enfin, le moral était singulièrement en défaut, et cette observa^ lion, loin d'être infirmée, serait au contraire confirmée par ces démonstrations religieuses qu'il fit souvent en public, et que, dans l'intimité, il donnait pour ce qu'elles étaient, c'est-à-dire pour d'hypocrites calculs. Quand on ne voit dans la religion qu'un moyen de mener les hommes, qu'un ressort de la machine gouver-
nementale, on n'éprouve aucune gène à se faire musulman au Caire, ou catholique à Rome, ou quoi que ce soit quelque autre part [1].
[1] Je prie ceux à qui ce jugement pourrait paraître exagéré de coDsidérer que, plus un homme est éminent par l'intelligence, plus on a le droit d'être exigeant pour sa moralité. J'ai fait d'inutiles efforts pour me persuader que j'avais jugé Bonaparte Irop sévèrement ; je me suis demandé souvent, entre autres choses, s'il n'était pas de bonne foi lorsque, dans les premières années de sa carrière politique, il affichait des sentimenl'à républicains; car on ne se décide pas facilement à accuser un tel homme de déloyauté. Mais force m'a bien été de céder à l'évidence de tant de faits qui nous le montrent travaillant de bonne heure à la ruine de celte république à laquelle il était redevable de tout ce qu'il était, et finissant par Tétouffer comme un enfant dénaturé et ingrat étouffe sa mère. Ses partisans me viennent du reste en aide sur plusieurs points, dans leurs moments de sincérilé. Par exemple, cet orgueil et celte astuce que je lui reproche, voici un de ses plus grands admirateurs qui en convient : « Cet homme, clicz « lequel Vorgueil était immense, avait toute l'adresse d'une (( femme à le cacher... Il a/fco/aiT dans son langage, dans (( son costume, dans toutes ses habitudes, une simplicité « qui surprenait l'imagination des hommes. » (Thiers, Histoire de la Révolution française, ch, 11, t. IX, Paris, 1841.) « Ce profond capitaine, ce sage législateur, cet administia- « leur consommé, fut le politique nous dirions le plus fou, « si Alexandre n'avait pas existé. Si la politique n'était « qu'esprit, certes rien ne lui eût manqué pour surpasser « les hommes d'État les plus rafilnés. Mais la politique est « caractère encore plus qu'esprit, et c'est par là quç Napo-
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S xix
Fraaoe, Italie» Autriche » Angleterre Egypte et Syrie, Hollande* de 1796 â 1799
Jusqu'ici les exploits de Bonaparte s'étaienl bornés à mitrailler les royalistes au siège de Toulon et dans
» léon pèche. Àli I lorsque jeune encore, n'a^'ant pas soumis « le monde, il est obligé et résigné à compter avec les obs- <' tacles, il se montre aussi rusé^ aussi fin, aussi patient « qu'aucun autre. Descendant en i796 en Italie avec une " faible armée, ayant à s'attacher les populations, ilprolége « les prêtres, inémge les princes, quoi qu'en puissent dire les V républicains de Paris. Transporté en Orient , ayant à « craindre l'antipathie musulmane, il cherche à s' attirer les « êcheiks, arabes^ leur fait espérer sa conversion,^ quoi qu'en f< puissent dire les dévols de Paris, et réussit ainsi à se les « attacher complètement. Plus tard appliqué à une oeuvre » bien différente, celle du concordat, il s'applique, par un a prodigieux mélange d'adresse et d'énergie, à vaincre les (• préjugés de Rome, et ce qui les vaut bien, les préjugés « des philosophes. Tout ce qu'il lui fallut en cette occasion « de finesse, d'art, de constance, de force, nous l'a- «s ex- « posé ailleurs, et de manière à prouver que rien ne lui « manqua en fait de génie politique. Mais il n'était pas le « maître alors, il se contenait. Devenu toul-puissant il ne « se contint plus , et du politique il ne lui resta que la a moindre partie, l'esprit ; le caractère avait disparu* » (Le même, Histoire du Consulat et de l'Empire, livre 62, t. XX, Paris, -1862.) En lisant ce passage, on ne sait de quoi il faut s'étonner le plus, du défaut de sens critique* ou de l'absence de haute moralilé que Ton y remarque, et Ton se
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rinsurrection du 13 vendémiaire (4 oclobre). Ce n*étail pas qu'il aimât la République, mais il avait besoin d'elle pour s'élever, et il se réservait de lui témoigner plus tard l'aversion qu'il paraît avoir toujours ressentie pour elle. Le voici arrivé au moment où il sort de l'obscurité pour projeter au loin un si vif éclat. Le com-
deinande lequel du héros ou de Tapologiste ces déftnilions du génie politique honorent le moins.
Le lieutenant-colonel Gbarras a publié, à Bruxelles, en 1857, un livre intitulé Histoire de la campagne de 1814, où il juge Bonaparte encore plus sévèrement que je ne le fais moi-même. Il va jusqu'à effeuiller la couronne que les admirateurs du grand stratégisle lui avaient tressée, et que je lui laisserais volontiers comme signe de la plus détestable des capacités quand elle n'est pas mise uniquement au service de la légitime défense.
Mais écoutez le terrible jugement que, par anticipation sur celui de l'histoire, portait, dès 1828, de l'autre côté de l'Atlantique, un sage d'une nation qui était loin de partager les sentiments haineux que Napoléon avait soulevés partout en Europe contre le noni français : « Of this moral « greatness, which throws aU olher forms of greatness into « obscurity, we see nota trace in Napoléon. Though clolhed « with the power of a god , the thought of consecrating « himself to the introduction of a new and higher era, to « the exaltation of the character and condition of his race, « seems never to hâve dawned on his mind. The spirit of « disinterestedness and self- sacrifice seçms not to hâve « waged a moment's war with self-will and ambition. His « ruling passions, indeed, were singularly at variance with « magnanimity. Moral greatness has too muchheartiuess,
mandement en chef de Tarmée d*Italie lui est con* fié (1796). Il gagne les batailles de Montenotte et de Millesimo, soumet le Piémont en quelques jours, et signe à Cherasco Tarmislice que lui demande le roi de Sardaigne. 11 traverse le duché de Parme, exigeant 2 millions de contributions, 1,600 chevaux, des vivres et vingt tableaux de choix, qu'il envoie à Paris. Ce fut alors qu*il adressa à ses troupes, mais plus encore à la France, cette célèbre proclamation, dans laquelle je crois lire toute sa vie; œuvre de rhétorique dont toutes les phrases sont soigneusement pesées, tous les mots
a lo iive au hour for whal Napoléon always lived, to make c( itself the thème, and gaze, and wonder of a dazzled « world.... To us there is somethiog radicallyand increa- (( singly shocking in the Ihought of one man's will beco- (( ming a law lohis race; in the thought of multitudes, of ^< vast communities, surrendering conscience, intellect, « their affections, tbeir rights, ther interests to the stem « mandate of a fellow-creature. When we see one wordof « a frail man on the throne of France tearing a hundred « thousand sons from their homes, -breaking asunder the (( sacred ties of domestic life, sentencing myriads of the « young to make murder their calling and rapacily their « means of support, and extorting from nations their trea- « sures to extend this ruinons sway, wé are ready to ask « ourselves, Is uot this a dream? and when the sad reailty « cornes home to us, we blush for a race which can stoop « lo such an abject lot. » (William £. Channing, Remaria on ilie life and character of Napoléon Bonaparte ^ part, i, the Works, vol. I, Boston, 1843.)
calculés pour enflammer dans des cœurs, déjà trop belliqueux de leur nature, la pernicieuse passion des exploits militaires, pour se faire adorer des soldats et les façonner en autant d'instruments avec lesquels il pourra tout entreprendre [1].
Toutefois, au milieu de ces grâces rendues aux soldats^ de ces flatteries dont il les enivre, de cette perspective de nouveaux triomphes qu'il fait miroiter à leurs yeux éblouis, de ces louanges abrutissantes pour
[1] Voici quelques extraits de cette curieuse proclamation :
« Soldats, vous avez en quinze jours remporté six vicu toires, pris 21 drapeaux, 56 pièces de canon, plusieurs « places fortes, conquis la partie la plus riche du Piémont ; « vous avez fait 15,000 prisonniers, tué ou blessé plus de «. 10,000 hommes. Vous vous êtes jusqu'ici battus pour des « rochers stériles, iUustrés par votre courage mais inutiles à « la patrie ; vous égalez aujourd'hui par vos services l'arec mée conquérante de Hollande et du Rhin. Dénués de tout « vous avez suppléé à tout ; vous avez gagné des batailles <c sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des mar- « cbes forcées sans souliers, bivouaqué sans eau^de-vie et « souvent sans pain. Les phalanges républicaines^ les sol- (( dats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce « que vous avez souffert : grâces vous en soient rendues, « soldats! La pairie reconnaissante vous devra en partie sa « prospérité; et si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes « l'immortelle campagne de 1793, vos victoires actuelles en « présagent une plus belle encore. Les deux armées, qui ua- » guère vous attaquaient avec audace, fuient épouvantées
avoir iué ou blessé 10,000 de leurs semblables, de cette excitation même des convoitises grossières^ on trouve encore les mots de république et de liberté : rheure n'est pas venue de les supprimer. L'époque où il se donne pour le simple serviteur de la République, qui ne fait que se défendre, est la plus belle de sa vie. A partir du moment, qui ne tardera pas beaucoup à venir, où il sera le maître, presque toutes ses expéditions seront injustes, parce qu'elles seront offensives.
r( devant vous; les hommes pervers, qui riaient de votre min sère et se réjouissaient dans leurs pensées des triomphes « de vos ennemis, sont confondus et tremblants. Mais, soltt dats, il ne faut pas vous le dissimuler, vous n'avez rien « fait puisqu'il vous reste encore à faire. Ni Turin ni Milan « ne sont à vous ; les cendres des vainqueurs des Tarquins « sont encore foulées par les assassins de Bassevillel... En « est-il d'entre vous dont le courage s'amollisse? En est-il « qui préféreraient de retourner sur les sommets de l'Apen- « nin et des Alpes essuyer patiemment les injures de celte « soldatesque esclave ? Non, il n'eu est pas parmi les vain- « queurs de Monlenotte, de Dego et de Mondovi; tous brâ^ « lent de porter au loin la gloire du peuple français. Tous « veulent humilier les rois orgueilleuo! qui osaient méditer de « nous donner des fers, » (Moniteur du 28 floréal, an 4 [17 mal 1796].)
Suivent de fort belles recommandations de respecter le pays conquis et de s'abstenir d'y exercer les ravages habituels de la guerre, recommandations par lesquelles il cherche à attirer à lui les Italiens et que sa conduite démentira constammenté
Pendant qu'il veut bien encore se dire républicain, suivons-le donc avec intérêt, mais ne l'admirons qu'avec réserve. Les Milanais, espérant qu'il les délivrera du joug de rAutriche, le reçoivent triomphalement. Il les frappe de 20 millions de contributions. Il fait une seconde proclamation qui commence ainsi : « Vous c vous êtes précipités comme unr torrent du haut de € l'Apennin, etc., » proclamation encore plus boursouflée que la première, où il parle aux soldats de leurs amantes, et dans laquelle perce le désir manifeste de soulever les populations de Rome et de Napies contre leurs gouvernements; il se dit Y ami des descendants de Bruius; il veut rétablir le Capilole et réceiller le peuple romain^ engourdi par plusieurs siècles d'esclavage. En attendant, fidèle aux traditions de ces siècles d'esclavage, il incendie le bourg de Binasco, et livre au pillage la ville de Pavie, où s'étaient réfugiés des paysans soulevés par les moines [1]. Il attaque les Autrichiens sur le territoire
[1] M. Thiers parle de cet acte, digne des temps de barbarie, sur un ton d'incroyable légèreté et où il est dlfiicile (le ne pas voir une intention de justification ou au moins d'excuse : « Bonaparte, pour donner un exemple sévère, leur « accorda trois heures de pillage. Ils étaient à peine un « millier, et ils ne pouvaient pas causer de grands désastres a dans une ville aussi considérable que Pavie. Us fondirent tf sur les boutiques d'orfèvrerie et s'emparèrent de beaucoup «r de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le pillage du « Mont-de«Piété; mais heureusement, en Italie comme par-
neutre de Venise, et force cette république à lui fournir des vivres et à lui céder les deux places de Vérone et de Legnago. La nouvelle de ses succès dans la haute Italie effraie le roi de Naples, qui lui envoie sa soumission. Des bandes de partisans interrompaient ses communications sur le territoire de Gènes ; il écrit au Sénat : « Je ferai brûler les villes et les villages où se c commettra un assassinat; je ferai brûler les maisons <r qui donneront asile aux assassins, et punir exemplai- « rement les magistrats qui les souffriront. Il faut que « le meurtre d'un Français porte malheur aux comc munes entières qui ne Tauraient pas empêché. > Quelle justice et quel style ! Attila et Gengis-khan faisaient plus, parce que le milieu social où ils vivaient ne s*y opposait point, mais ils ne disaient pas mieux. Au reste on le verra bientôt, en Orient, procéder à la manière de ces barbares. Ce morceau d'éloquence militaire est sans doute un de ceux sur lesquels les prô-
(( tout où il y a des grands, pauvres et vaniteux, les Montsce de-Piété étaient remplis d'objets appartenant aux plus « hautes classes du pays. » (Histoire de la RévoMion française, ch. 3, t. VIII.) Quand on s'attribue le rôle si grave d'historien, il n'est pas permis d'en méconnaître à ce point la dignité. Si des étrangers, faisant invasion en France, y montraient ce genre nouveau de modération, qui consisterait à piller les riches, y compris, M. Thiers, de préférence aux pauvres, je serais curieux de savoir ce que celui-ci penserait et dirait d'un historien qui raconterait ainsi le fait : « Heureu- « sèment ils ne volèrent que les hautes classes du pays. »
neurs de Bonaparte se fondent pour admirer sa vive imagination et sa tournure d*esprit orientale. Génes, coinme on le pense, lui promit tout ce qu'il voulut. Il entre dans les États du pape et prononce Tindépendance des légations de Bologne et de Ferrare. Le souverain pontife avait provoqué ce châtiment en se déclarant Tennemi de la République. Il obtient un armistice au prix de 21 millions de contributions et de cent tableaux ou statues de choix. Bonaparte poursuit Wurmser dans le Tyrol et le force à venir s'enfermer dans Mantoue, après lui avoir tué ou blessé environ 20,000 hommes et fait autant de prisonniers. Les Français reprennen t la Corse sur les Anglais. Ils avaient alors moins de succès en Allemagne : Jourdan était battu par l'archiduc àWurtzbourg, elMoreau, obligé de faire, dans les défilés du Yal-d'Enfer, cette retraite que l'on a comparée à celle des Dix Mille. Bonaparte, malgré les envois de troupes qui lui avaient été faits, voyait son armée réduite par les fièvres et les pertes éprouvées dans les combats. Il demandait sans cesse de nouveaux renforts. « Des troupes! écrivait-il au Directoire, ou < l'Italie est perdue. » Des troupes! tel sera, pendant près de vingt ans, le refrain de ses triomphes. Il prononce la déchéance du duc de Modène, à qui il avait déjà imposé une contribution de 10 millions, et réunit à ses États les légations de Bologne et de Ferrare pour en composer la république Cispadane. Alvinzy, après lui avoir tué 4,000 hommes, le contraint à se réfugier dans Vérone. Il échappe à cette situation critique par
un de ces stratagèmes et une de ces marches hardies qui lui étaient familières. A Arcole, les Autrichiens ont 8,000 morts ou blessés et 8,000 prisonniers.
Une tentative de débarquement en Irlande, commandée par le général Hoche, échoua complètement. L'escadre, composée de 30 vaisseaux, frégates ou gabaresetdebâtimentsde transport, portait 15,000 hommes. Partie de Brest au milieu de l'hiver, elle devait débarquer dans la baie de Bantry; maisellefut dispersée par la tempête et les croisières anglaises, et regagna les côtes de France dans le plus déplorable état. L'Angleterre avait alors 1 20,000 marins et 80,000 soldats de terre.
Aux journées de Rivoli et de Mantoue, l'armée autrichienne, composée d'environ 80,000 hommes, eut 20,000 lues ou blessés et un plus grand nombre de prisonniers (1797). Mantoue se rend. L'armée française s'avance alors dans les États romains, dont la conquête ne pouvait l'arrêter longtemps. Le pape demande la paix, qui lui est accordée, à Tolentino, au prix de nouvelles contributions et de la cession du Comtat Venaissin et des légations. Bonaparte franchit les Alpes Juliennes, malgré l'archiduc Charles, à qui il fait 20,000 prisonniers. Il adresse à ce prince une lettre par laquelle il l'engage à faire des propositions de paix : <r Si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous « faire,*lui dit-il, peut sauver la vie à un seul homme, € je m'estimerai plus fier de la couronne civique, que € je me trouverai avoir méritée, que de la triste gloire
9 qui peut revenir des succès militaires, i Si Ton n'avait d'autre moyen de se former un jugement que ces belles paroles, on croirait que celui qui les écrivait était le plus tendre des hommes, et que, dédaignant la triste gloire des armes, il reculait d'effroi devant la pensée de faire couler le sang humain. Déjà il l'avait répandu à flots, et Ton peut dire qu'il n'en était qu'à son début, quand on sait tout ce qu'il devait en faire verser encore. L'archiduc inclinait à faire des propositions d'arrangement ; mais le ministère autrichien s'y opposait. Bonaparte s'avance sur Vienne. 11 n'en est plus qu'à quelques marches. La cour épouvantée demande enfin la paix, dont les préliminaires sont signés àLéoben, et qui est ensuite définitivement arrêtée à Campo-Forraio. L'Autriche cède à la France les Pays-Bas, consent à ce qu'elle prenne la ligne du Rhin et renonce à la Lombardie : Bonaparte l'indemnise en lui donnant diverses provinces appartenant à Venise. Ce dernier acte, que le Directoire aurait dû refuser de ratifier, était doublement coupable de la part d'un général de République : d'abord c'était imiter ces monarques qui disposent des populations sans s'inquiéter de savoir s'il leur convient ou non de vivre sous tel ou tel régime politique ; en second lieu, Venise étant neutre alors, Bonaparte violait à son égard le droit des gens. Rappelé en Italie par la révolte de Vérone, il prétexte les assassinats commis dans celte ville et que désavouent les magistrats de Venise, pour déclarer la guerre à cette République, dont il change
la constitution et se fait livrer la marine. Il règne maintenant à Milan, et déjà sa femme y tient une cour. Le 14 juillet, jour de l'anniversaire de la prise de la Bastille, il donne une fête où il jure, par les mânes des héros morts pour la liberté^ guerre implacable aux ennemis de la République et de la Constitution^ et s'écrie que les royalistes, dès l'instant qu'ils se montreront^ auront vécu. A cette époque, une conspiration royaliste, fomentée jusque dans le sein des conseils par le général Pichegru, qui venait de se vendre au prince de Condé, donnait de grandes inquiétudes au pouvoir exécutif, et la majorité du Directoire méditait ce coup d'État du 18 fructidor (4 septembre), qui, en invitant les militaires à intervenir illégalement dans les affaires politiques, établissait un précédent qui devait plus tard tourner contre lui-même [1]. Après avoir formé la république Cisalpine, Bonaparte rentre en France. On lui fait une brillante réception, où Talleyrand le félicite en prédisant qu'il faudra peut-
[1] Dans les Mémoires sur Camot par son fils, tome II, Paris, 1863, à propos de l'offre que vint lui faire un jeune officier, la veille du 18 fructidor, de poignarder Barras, on lit la note suivante : « La proposition d'assassiner Barras (( et Rewbell fut faite aussi à Matthieu Dumas. Celui-ci, eau- « sant plus tard avec Napoléon, lui raconta qu'il avait, « comme Garnot, refusé ce moyen de faire tourner les évé- « nements au profit de son parti : Vous fuies vn imbécile^ « lui répondit l'Empereur ; vous n'entendez rien aux révo- (( lutions, »
être un jour faire violence à sa simplicité antique. Les Romains renversent le gouvernement papal, et la Suisse elle-même, entraînée dans le mouvement révolutionnaire, change sa vieille constitution. Le Directoire pensait à charger Bonaparte de diriger une nouvelle tentative de descente en Angleterre. Mais celui-ci veut aller faire la guerre aux Anglais en Egypte; il' prétend convertir la Méditerranée en lac français^ et forcer le commerce de l'Inde à abandonner le cap de Bonne-Espérance. 11 s'embarque avec 40,000 soldats déterre et 10,000 marins (1798); l'escadre, commandée par le contre-amiral Brueys, se composait de 29 vaisseaux ou frégates, de 72 bâtiments inférieurs et de 400 transports. De quel droit allait-il, tranchant du Cambyse ou de l'Alexandre, s'emparer de r%ypte, qui dépendait de la Porte avec laquelle la France était en paix ? Il voulait, disait-il, y détruire la tyrannie des Mamelouks. Maisles Coptes etles Arabes l' avaientils appelé à leur secours, et le sultan l'avait-il chargé d'aller faire la police dans ses États? Les Directeurs, quelque intérêt qu'ils eussent h se débarrasser d'un jeune général qui avait si souvent, dans la campagne d'Italie, enfreint leurs instructions et méconnu leur autorité, disposant en souverain du trésor de la République et des pays conquis, faisant de sa pleine autorité la paix ou la guerre qu'eux-mêmes, d'après la Constitution, n'avaient pas le droit défaire, les Directeurs, dis-je, sentant tout ce que son projet avait d'irrégulier et d'aventureux, s'y opposèrent d'abord ;
mais a la fin ils eurent la faiblesse de céder à une volonté impérieuse et appuyée sur une offre de démission qu'ils auraient dû prendre au mot. Ce fut une faute énorme et qui ne pouvait qu'être funeste à la République : jusqu'ici la France, injustement attaquée, n'avait fait que repousser ses agresseurs ; il fallait donc éviter de lui donner le tort qu'elle reprochail à d'autres États; il fallait surtout arrêter dans ses premières tentatives d'usurpation la puissance militaire, essentiellement hostile h la liberté, et personnifiée alors dans une grande individualité dont il était facile de prévoir qu'on ne pourrait bientôt plus arrêter les envahissements. Chemin faisant, Bonaparte s'empare de l'île de Malte, sur laquelle la France n'avait aucun droit de souveraineté h exercer. Maître de Rosette, il y commande d'affreuses exécutions : les Turcs se réfugient dans les mosquées avec leurs femmes, leurs vieillards et leurs enfants; tout est égorgé. A la bataille des Pyramides, 1,800 Mamelouks sont tués ou noyés dans le Nil. Mais, pendant que, dans les mosquées du Caire, il édifiait les Arabes en récitant leurs prières dans les mêmes postures qu'eux et avec les mêmes balancements de corps et de tête, son escadre était presque entièrement détruite par Nelson, qui l'avait rejointe dans la baie d'Aboukir. Deux vaisseaui seulement et deux frégates échappèrent à ce désastre. A la réception de cette nouvelle, il adresse à ses sol* dats, effrayés de se voir ainsi enfermés sur une terre inhospitalière et si éloignée de la patrie, une magni-
ACChOlSSEMENT DES ARMÉES PERMANENTES 143
lique amplification, daus laquelle il leur dit que leur destinée est belle. On n'en jugea pas tout à fait de même en France, lorsqu'on y apprit à la fois l'anéantissement de la flotte et la déclaration de guerre que faisait le sultan, justement irrité de ce qu'une nation amie envahissait une de ses provinces.
Vers le même temps, le cabinet anglais décidait Paul 1®' à s'unir à lui, quoique la Russie n'eût aucun grief contre la France. Tout annonçait que les puissances qui avaient demandé la paix, particulièrement Naples et l'Aulriche, n'attendaient qu'une occasion opportune pour reprendre une attitude hostile. Le roi de Naples prend l'initiative de la rupture des traités. Son armée, forte d'environ 50,000 hommes, vient attaquer les Français dans les États romains, d'où elle est repoussée, après plusieurs échecs, par le général Championnet, qui marche sur Naples. La cour, après avoir armé les lazzaroni, venait de se sauver en Sicile. Les Français entrent à Naples en vainqueurs (1799), et la république parthénopéenne y est proclamée. Le Directoire renforce les armées d'une levée de 200,000 ' hommes. L'empereur d'Autriche reprend l'offensive. Réunies à celles que lui fournit l'empereur de Russie et qui sont commandées par Souvarov, ses troupes montent à près de H00,000 hommes. L'archiduc Charles bat le général Jourdan à Stockach. En Italie, Schérer essuie une défaite à Magnano, et est obligé de battre en retraite. Macdonald est battu par Souvarov, qui le force également à 8e retirer : l'a bataille,
144 PAEMIÈRK PARTIE
engagée sur ces bords de la Trébie, déjà ensanglantés par Annibal, vingt siècles auparavant, avait duré trois jours, et une vingtaine de mille bommes des deux camps avaient péri. Un pareil nombre succomba à la bataille de Novi, où Souvarov battit également Joubert et Moreau, et leur fit un grand nombre de prisonniers.
Bonaparte veut ajouter à sa conquête de FÉg^pte celle de la Syrie. Il livre Jaffa au pillage et en massacre la garnison. Il bat les Turcs au Mont-Thabor et brûle les villages environnants ; mais il est forcé d*a~ bandonner le siège meurtrier de Saint-Jean d'Acre. Mécontent du peu de succès de son expédition et chassé par la peste, il reprend le chemin de TÉgypte, ravageant toutes les contrées qu'il traverse. 11 eut un instant la pensée de se débarrasser de ses pestiférés de Jaffa par une forte dose d'opium. La vérité est qu*il u'insista pas quand Desgenettes lui eut fait cette belle réponse, qui partout ailleurs paraîtrait tellement simple de la part d'un médecin, que personne ' ne penserait à l'admirer : « Mon métier est de gué- « rir les hommes et non de les tuer. » Mais la proposition seule,^ quoique non suivie d'effet, dit assez quel cas il faisait de la vie humaine. Rentré en Egypte, il distribue des ordres de fusiller et de trancher des têtes sans forme de procès. Il écrit au chef du Darfour ; « Je désire que vous m'envoyiez 2,000 esclaves. » Il extermine à Aboukir une armée turque composée de 15,000 hommes. C'est après cet exploit qu'il s'em-
barque pour la France, laissant ses compagnons d'ar- , mes exposés aux plus grands dangers. Kléber, dans une proclamation, voulait qu'il fût jugé militairement. Après deux nouvelles années de souffrances et après avoir livré plusieurs combats dont le principal fut celui d'Héliopolis, où Kléber défit les Mamelouks, la moitié à peine de l'armée d'Egypte put revoir le sol natal. Tel fut le résultat de cette folle et coûteuse expédition. Ce n'est pas sérieusement que, pour la célébrer, on se rejette sur les avantages que la science en retira; ils pouvaient être procurés plus complets et plus purs par les moyens qu'indique le progrès de la civilisation, et ne demandaient ni le sacrifice d'une flotte et d'une armée, ni le massacre des populations.
La fortune capricieuse des combats, qui avait, au commencement de la campagne, abandonné les armées françaises, leur était revenue. A Zurich, les Russes, commandés par Korsakov, eurent 18,000 morts ou blessés ou prisonniers. Masséna chassa Souvarov de la Suisse. De son côté, le général Brune, qu'un débarquement opéré par les Anglais réunis aux Russes avait d'abord repoussé jusqu'à Amsterdam, les avait obligés à évacuer la Hollande.
On venait de recevoir en France la nouvelle de ces succès, lorsque Bonaparte y arriva. Il sentait tout ce que son retour inattendu et si contraire aux règles de la discipline militaire devait inspirer de défiance au pouvoir exécutif; il avait donc intérêt à le tromper enr core sur ses projets. Ausâi un de ses premiers soins
fut-il (l'aller renouveler auprès du Directoire le serment de ne jamais tirer son épée que pour la défense de la République. A quelques jours de là, secondé par deux hommes de la plus haute capacité en matière d'intrigue et de rouerie diplomatique, Talleyrand et Sièyes, qui avaient le plus contribué au renversement de la monarchie, et qui maintenant travaillaient avec le plus d'ardeur à la reconstruire, il faisait son 18 brumaire (8 novembre), entrait avec ses grenadiers dans l'Assemblée des Cinq-Cents, violait la représentation et la souveraineté nationales, et mettait à néant cette constitution, à laquelle il avait prodigué ses respects et ses serments [1]. La grande nation avait un maître; de la
[1] a Napoléon^ it ia said, sei^ed the rems» where^ had he « let Lhem slip, tliey Tvould hâve fiillen into other hands. « He cnslaved Fraticc at a lïi ornent wlieii, had hc sparcd « her^ she woliM hâve fouiid another tjraut. Admttliug « the truth of the plea^ what U il but Ibe reasoning of tbe « highvvayman , who roba and murders tbe traveJler , be- « cause ibe booty was ubout to be seïzed by another huudj « or bcc^use auotber du^j^gcr waa ready to do the bloodj « deed ? We are awarc thaï the indigna Liod wilh whicb we « regard tbis crime of Napoléon will fmd a rosponse in few « breasts- for to inuIUlude a îhrone is a tcmplaiian ^hich « no virtuô can be espectÉ^d lo witbstand* But moral iriilh « is immovable amîdst the sojjhistry, ridicule and abject « reasonings of mea, and Ihc time will conie wbea it will « find a meet voice to givo il ntlci ancc. Of ail eiimes iigainsÉ « Society, usurpation is Ibc blackeat. Ile who lifts a parri- « cidal baad agaîus^t Lis country's n^bts and rra^damf
République il ne lui restait plus que le mot, et puis* qu'elle avait pu souffrir une telle violence, elle méritait cet excès de honte. Les royalistes, espérant que Bonaparte se bornerait à jouer le rôle d'un nouveau Monck et rétablirait les Bourbons, applaudirent à son coup d'État, surtout quand ils le virent rappeler les émigrés et persécuter ce qui restait encore en France de républicains. Mais ils devinrent bientôt ses plus implacables ennemis, quand ils s'aperçurent qu'il avait trompé leur calcul. Cela n'empêchera pas un bon nombre d'entre eux de briguer ses sourires et de se
tf who plants his foot on tfae necks of thirty millions of his « fellow-creatures; who concentrâtes in his single hand the a powers of a mighty empire; and who wields ils powers, « squanders its treasures , and pours forth its blood like « water, to make other nations slaves and the world his « prey, this man, as be unités ail crimes in his sanguinary « career, so he should be set apart by the human race for « tlieir unmingled and unmeasured abhorrence, and should « bear on his guilty head a mark as opprobrious as that •t whicb the fîrst murderer wore. We cannot think wilh pa- « tience of one man fastening chains on a whole people and « aubjecting millions to his single will , of whole régions « overshadowed by the tyranny of a frail being like our- < selves. In anguish of spirit we exclaim : How long wiU a an abject world kiss the foot which tramples it? How a long shall crime find sheller in its very aggravations and « excess ? » (William Channing, Remarks on the life and character of Napoléon Bonaparte^ part, l^the Works^yoL 1, Boston, 1843.)
l/l8 PREMIÈRE PARTIE
noeltre à ses gages, en attendant Tépoque où il sera précipité du faite des grandeurs et ou ils pourront Tinsulter et même le calomnier. 11 faut dire aussi que, dans ce naufrage presque universel des consciences, on remarquait d'anciens patriotes renégats et sans cœur, et qui n'étaient pas les moins empressés à saluer la nouvelle idole. Dans un premier projet de constitution, rédigé par Sièyes, Bonaparte devait, sous le nom de Grand Électeur, représenter l'État et habiter le palais de Versailles avec 6 millions de revenu et une garde de 3,000 hommes; mais le gouvernement proprement dit était confié à deux Consuls qu'il nommait. U refusa ce rôle ridicule, qui était bien loin eu effet de suffire à son ambition, et qu'il appela d'un nom devenu célèbre. Dans la constitution du 22 frimaire (13 décembre), il s'empare de tout le pouvoir exécutif sous le nom de Premier Consul, les deux autres Consuls ne devant avoir que voix consultative. U institue, sous le nom de Sénat conservateur^ un corps de serviteurs titrés et richement dotés, et qu'il charge de choisir les membres d'une assemblée appelée Corps législatif. Ah ! j'allais oublier qu'il y avait aussi des Tribuns chargés de faire semblant de discuter les projets de lois , et qui, s' avisant un jour de vouloir prendre leur rôle au sérieux, se feront mutiler et condamner à parler à huis clos, en attendant qu'on les congédie définitivement.
ACCROISSEMENT DES ARUâSS PERMANENTES l/(9
§xx
Franee» ItnUe» Salnt-Dominsne, Anf^leterre, Rassle Allemagne, de 1800 ft ISOV
Bonaparte n'a plus rien maintenant qui puisse le gêner dans ses allures, et nous le verrons, dans l'espace de quatorze ans, s'élever au plus haut degré de fortune auquel il soit donné à un mortel d'arriver, puis descendre au plus bas degré, entraînant avec lui dans un abyme de calamités la France et la plus grande partie de l'Europe. Il est juste de dire qu'avant d'entrer en campagne il fit aux gouvernements anglais et autrichien des ouvertures de paix qui furent repoussées; elles le furent même par le ministère d'Angleterre en termes brutalement imprudents et qui soulelevèrent de violents orages dans le Parlement, la dépense militaire de l'année s'élevant alors à plus de 47 millions de livres sterling. L'Italie était presque entièrement au pouvoir des Autrichiens. Masséna, enfermé dans Gènes par le général Ott et bombardé par la flotte anglaise, éprouvait toutes les horreurs de la famine, et était enfin forcé de se rendre après avoir perdu la moitié de ses troupes (1800). Bonaparte, qui venait de franchir le Saint-Bernard, perd d'abord, puis, grâce à Desaix, regagne sur le vieux maréchal Mêlas la bataille de Marengo, où les Autrichiens eurent 8,000 morts ou blessés, et les Français 6,000 :
150 PREMIÈRE PARTTE
on voit que la perte des vainqueurs égalait presque celle des vaincus. Moreau, qui commandait l'armée du Rhin, défait le général Kray à Hochslett et l'archiduc Jean h Hohenlinden : dans ces deux batailles, les Autrichiens avaient eu 10,000 morts ou blessés et 17,000 prisonniers. Les Anglais s'emparent de l'île de Malte. L'empereur d'Autriche signe la paix de Lunéville (1801). Son .exemple est suivi bientôt par l'empereur de Russie, les rois de Naples et de Portugal et le sultan. La paix est également signée avec l'Angleterre par le traité d'Amiens (1802). Cet événenoenl excita des deux côtés du détroit des transports de joie universelle, mais qui devaient avoir bien peu de durée. Bonaparte rétablit dans les colonies l'esclavage et la traite des noirs. ^ Il envoie à Saint-* Domingue 32,000 hommes pour réduire cette île, qui avait secoué le joug de la métropole. Saint-Domingue se soumit d'abord. Mais, l'année suivante, lafièvrejaune enleva la moitié de l'armée , et le reste fut presque anéanti par les noirs, qu'exaspéraient les mauvais traitements dont ils étaient l'objet. Entre autres atrocités commises dans cette guerre, je me contente de citer le fait suivant : un millier de noirs , retenus prisonniers à bord de plusieurs vaisseaux, furent jetés à la mer, à la nouvelle de l'attaque du Cap. Le prisonnier de Sainte-Hélène se reprochera plus tard l'expédition de Saint-Domingue ; mais il se la reprochera à cause de ses fâcheux résultats, comme une faute seulement et non comme une action mauvaise en prin-
cipe. Selon son habitude de s'attribuer la meilleure part de ses succès et de rejeter sur d'autres la responsabilité de ses échecs, il prétendra n'avoir fait que céder à l'opinion de son conseil d'État et de ses ministres, comme si les conseillers dont s'entoure un despote lui conseillaient jamais autre chose que ce qu'ils savent d'avance être conforme à ses désirs et à ses projets.
Bonaparte se fait nommer consul pour dix ans, puis consul à vie. Il réunit à la France Tile d'Elbe, le Piémont et le duché de Parme. Il se fait nommer président de la république italienne. Il entretient des troupes en Hollande, et envoie en Suisse 30,000 hommes pour appuyer l'établissement d'une nouvelle constitution des cantons. Dans un exposé fait à l'ouverture du Corps législatif, il parle de l'Angleterre en termes blessants , et annonce Tinlention de porter l'armée à 300,000 hommes. Ces réunions d'États, cette intervention souveraine dans les affaires de pays indépendants, ces préparatifs de guerre en pleine paix et ce langage hautain déplurent à l'Angleterre, qui cherchait du reste un prétexte pour garder Malte, que le traité d'Amiens l'obligeait à évacuer. Elle rappela son ambassadeur (1803), et se prépara à la guerre en mettant sur pied 180,000 hommes de terre et en équipant 75 vaisseaux de ligne et plus de 100 frégates, bricks, etc., le tout monté par 120,000 matelots. La France avait à peine 50 vaisseaux et 60,000 matelots à opposer à celte formidable marine. Deux frégates
anglaises ayant capturé des vaisseaux marchands dans la rade d'Audierne , Bonaparte répond à cet acte d'odieuse hostilité par un acte encore plus odieux , en déclarant prisonniers de guerre tous les Anglais qui se trouvaient alors en France. Voilà donc la lutte, que tous s'applaudissaient naguère de voir terminée, qui se ranime tout à coup pour devenir plus acharnée que jamais. Sur qui pèse la responsabilité de cette déplorable rupture? On a beaucoup agité cette ques;tioui Presque tous ceux qui Font discutée, Tout considérée à travers le prisme de leurs opinions politiques ou de leurs intérêts, et ont donné des réponses pa&^' sionnées ou exclusives. « C'est l'Angleterre qui esl c coupable, ont dit ceux-ci. — C'est la France, ont « dit ceux-là. » Il appartient aujourd'hui aux amis de la paix, juges fort désintéressés dans la question, parce qu'ils voient les choses de plus haut que du point de vue des amours^propres nationaux , de dire que les torts existaient des deux côtés. 11 résulte évidemment du simple exposé que j'ai tracé tout à l'heure que la conduite de Bonaparte était faite pour inspirer au gouvernement anglais les plus sérieuses inquiétudes, et pour lui donner la conviction qu'il n'y aurait aucune paix durable avec un homme d'une humeur aussi impérieuse. Mais il est également incontestable que le refus d'évacuer Malte et l'attaque de la rade d'Audierne mettaient du côté du gouvernement anglais les premiers torts formels, sinon les plus nombreux et les plus graves dans le fond. On a dit que, lors
même que ces derniers prétextes n'eussent pas existé, Bonaparte en eût bientôt trouvé d'autres. Cela est certain aux yeux de quiconque a étudié le caractère de celui-ci, tel qu'il résulte de l'ensemble des événements déjà consommés et surtout des événements subséquents. Mais cela n'excuse nullement le roi Georges, qui devait attendre et qui n'eût pas attendu longtemps des actes directs d'agression : tel est manifestement te devoir d'un souverain qui tient à avoir pour lui le plein droit de la défense. Cette fois c'est une guerre à outrance que Bonaparte veut faire à l'Angleterre. Il 7 cherche par tous les moyens à faire partager sa haine à cette portion la moins pensante de la nation, qui est toujours en immense majorité. De son côté, le ministère anglais ne demeure pas en reste dans ce rôle détestable, où il est secondé par des émigrés français, qui bâtissent de beaux projets sur les humiliations et les désastres futurs de leur patrie.
Bonaparte ne pouvait espérer lutter sur mer avec avantage contre l'Angleterre. 11 n'avait donc que deux moyens de lui faire la guerre, ou tenter d'y faire une descente avec des forces considérables, ou lui interdire l'entrée des diyers ports du continent. Ces deux partis, le dernier surtout, présentaient de grandes difficultés. Il a recours d'abord au premier. Il emploie 40 millions de francs de dons volontaires des villes, et 60 millions de francs qu'il obtient des États-Unis en leur vendant la Louisiane, à construire une flottille composée de S,000 bateaux plats ou chaloupes
canonnières^ et destinée k porter 150,000 soldats, 18,000 matelots, 10,000 chevaux et 400 canons. En attendant, il s'empare de Télectorat de Hanovre, appartenant au roi Georges. Mais voici une violation du droit des gens, suivie d'un acte de criminelle colère, que la plupart de ses admirateurs mômes renoncent à justiBer : il envoie sur le territoire neutre du duc de Bade un détachement de dragons, avec ordre d'enlever le duc d'Enghien, petit-fils du prince de Condé, le fait transférer à Vincennes, juger sans défenseur par une commission militaire, condamner sans preuve positive comme ayant trempé dans la conspiration royaliste de Georges Cadoudal, et fusiller nuitamment dans les fossés du château (1 804) .
Peu de jours après cet acte, qui doit être appelé ici de son véritable nom de meurtre ténébreux, le Sénat vient le supplier de se faire empereur : « "Vous « fondez une ère nouvelle, lui dit le président, mais « vous jievez Vélerniser : l'éclat n'est rien sans la € durée. Nous ne saurions douter que celle grande
' « idée ne vous ait occupé, car votre génie créateur « embrasse tout et n'oublie rien. Mais ne différez
' <r point ; vous êtes pressé par le temps, par les évë- « nements, parles conspirateurs, par les ambitieux. » Celte grande idée avait en effet occupé Bonaparte. Le Tribunal et le Corps législatif lui exprimèrent le même désir, à l'unanimité moins une voix, celle du tribun Carnot, qui eut le courage de protester comme il Tavait déjà fait lors de l'institution du consulat à vie.
ACCROISSEMENT DES ARMl^ES PERMANENTES 155
Il lui fallut donc céder à l'amour du peuple français. Il fut proclamé empereur héréditaire sous le nom de Napoléon, et le pape Pie VII fit tout exprès le voyage de Paris pour venir sacrer celui que son légat, le cardinal Caprara, avait appelé un nouveau Constantin [1].
[1] « Catholicie religionis, Constantino illi magno similli- « mus, praesidium effectus. » {Bulletin des lois, n. 218.)
La prospérité avait porté son ambition à un tel degré d'exaltation qu'il se fût volontiers fait adorer et qu'il regrettait d'en être empêché par le progrès des lumières. Voici à ce sujet un témoignage dont la parfaite véracité peut bien être suspectée quant aux détails des expressions, mais ne saurait guère l'être quant au fond. On lit dans les Mémoires du maréchal Marmont l'anecdote suivante. Le lendemain de son couronnement, Bonaparte aurait dit à son ministre de la marine : « Je suis venu trop tard ; les hommes «sont trop éclairés : il n'y a plus rien à faire de grand. — « Comment, Sire I votre destinée me semble avoir assez « d'éclat. Quoi de plus grand que d'occuper le premier trône « du monde , quand on est parti du rang de simple officier « d'artillerie? — Oui, répondit-il , ma carrière est belle, « j'en conviens; j'ai fait un beau chemin. Mais quelle dif- « férence avec l'antiquité 1 Voyez Alexandre : après avoir. « conquis l'Asie et s'être annoncé au peuple comme fils de « Jupiter, à Texception d'Olympias, qui savait à quoi s'en « tenir , à l'exception d'Aristote et de quelques pédants « d'Athènes, tout l'Orient le crut. Eh bien ! moi , si je mo « déclarais aujourd'hui fils du Père éternel, et que j'an- « nonçasse que je vais lui rendre grâces à ce titre , il n'y a « pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage. Les « peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de '« grand à faire, »
Quand on voit ce concours de bassesse, celiberiinage de êermliié^ dont les premiers corps de VEtat donnaient l'exemple, l'esprit se reporte involontairement vers ces temps d'abaissement extrême qui suivirent, à Rome, la ruine de la liberté, et que Tacite a si énergiquement flétris [1].
L'enlèvement et le meurtre du duc d'Enghien avaient soulevé en Europe une indignation générale. Alexandre, empereur de Russie, s'étant plaint de la violation du territoire germanique du duc de Bade, son parent, on lui répondit qu'on s'en expliquerait avec ceux que cela regardait ; on ajoutait que, si la Russie eût su à une marche de sa frontière les assassins de Paul F, elle n'eût pas manqué d'aller les y
. [i] tf Ruere in servitium consules, patres « équités : quaalb « quis illustrior, tantb magis falsi ac festinantes... Patres « quitus unus metus si irUelligere viderentur, in questos, la- «crymas, vota effundi.... Mémorise proditur Tiberiumi « quoties curià egrederetur, graecis yerbis ia huDC modum « eloqui solitum : homines ad servitutem paratos! Scili- « cet etiam illum qui libertatem publicam nollet tàm pro- « jectœ servientium patientiœ tœdebat... Quaeque alla, sum- « ma facundià nec minore adulalione, servilia fingebant, « securi de facUitate credentis... nec metu aut amore sed t ex Ubidineservitii, ut in familiis privata cuique slimulalio; « et vile jàm decus publicum... In senatu cuncta loDgis a aliorum prIncipatibUs composita statim decernunlur. » (AnnaUum lib. 1 , art. 7 et il ; lib. lU , art. 65 ; lib. XVI, art. 2. Bistoriarum lib. I, art. 90 ; lib. Il, art. 55.)
prendre. Cette dernière réponse n*était pas plus admissible comme comparaison que comme raisonnement. Le duc d*Engbien n'était pas un assassin, et quand la Russie eût fait arrêter sur un territoire neutre, ne fût-ce qu'à une marche de sa frontière, les assassins de Paul V\ ce n'en eût pas moins été, aussi bien que l'arrestation du duc d'Engbien, un attentat au droit des nations. Mais le trait était poignant, et Alexandre le sentit vivement ; car, quoiqu'il ne fût pour rien dans le meurtre de son père, il en avait profité, et on lui reprochait de n'avoir point puni les assassins. Des notes irritantes furent échangées et les ambassadeurs rappelés. En attendant les hostilités prochaines et l'expédition, plusieurs fois différée, de la descente en Angleterre, Napoléon se fait proclamer roi d'Italie, et reçoit à Milan la couronne de fer des Lombards (1805). Il donne la vice-royauté à son beau-fils, Eugène Beauharnais, et confère le duché de Lucques et de Piombino à sa sœur, Élisa Bacciochi. II réunit la république Ligurienne à la France. On ne saurait nier que ces envahissements, qui firent naître une nouvelle coalition entre la Russie, l'Autriche et l'Angleterre, ne^ contrevinssent pour la plupart au traité de Lunéville, qui avait expressément déclaré, par exemple, l'indépendance des républiques italienne et ligurienne. J'accorde que, n'intéressant pas directement les deux nouvelles puissances qui vinrent alors se joindre à ' l'Angleterre, ils ne les autorisaient point à prendre les armes. Elles eussent mieux fait sans doute d'atten-
dre, ce qui n'eût pas tardé, qu'elles fussent ellesmêmes attaquées sur leur propre terrain. Mais, si Ton considère ce qu'avait de menaçant pour toute l'Europe l'attitude que prenait le nouvel empereur, on trouvera là, sinon une justification, au moins une excuse à ces frayeurs qui la firent courir au-devant des calamités qu'elle redoutait.
La coalition était en mesure d'opposer à la France 400,000 hommes. A la nouvelle du passage de l'Inn par 90,000 Autrichiens, sous la conduite de l'archiduc Ferdinand, Napoléon entre en Bavière avec 60,000 hommes. Dans ses proclamations aux soldats, il ne pouvait plus se servir, pour exciter leur ardeur, des mots de liberté et de république ; il y substitua les mots d'honneur^ de gloire et de patrie^ dont personne n'usa et n'abusa plus que lui. Les malheureux feront désormais consister leur honneur et leur gloire à édifier sa fortune, et la patrie ne leur apparaîtra plus que dans la personne du maître.
Pendant que Masséna bat l'archiduc Charles à Caldiero, Napoléon force le général Mack à capituler et à livrer Ulm. Il s'empare de Vienne, va au-devant des Austro-Russes, commandés parles empereurs Alexandre et François, et les met çn pleine déroule à Austerlitz, où 20,000 cadavres jonchent le sol et la surface des lacs sur un espace de trois lieues. Il avait défendu à ses soldais de s'arrêter, pendant la chaleur de l'action, à relever les blessés : qu'on juge des eflfets épouvantables d'une telle défense au milieu d'une telle
mêlée I Dans cette campagne de quelques jours , il avait fait 30,000 prisonniers. Le traité de paix signé , à Presbourg , avec TAutriche , réunit les États de Venise au royaume d'Italie, crée le grandduché de Berg en faveur de Murât, beau-frère de Napoléon, et confère le titre de roi aux électeurs de Wurtemberg et de Bavière, alliés de la France. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Hl, excité par Alexandre et d'ailleurs indisposé contre Napoléon , à qui il reprochait d'avoir violé son territoire dans la principauté d'Anspach, avait été sur le point de se joindre à la coalition; mais, après la bataille d'Austertitz , il signe , à Schœnbrunn , un traité d'aUiance par lequel il cède ses provinces de Franconie, du Rhin et de Suisse, et reçoit en échange le Hanovre.
Pendant que Napoléon obtenait ces succès sur le coht tinent, la fortune lui réservait sur mer un cruel échec. Les flottes réunies de France et d'Espagne, composées de 40 vaisseaux, frégates et bricks, et commandées par Villeneuve et G ravina, sont presque anéanties, à Trafalgar, par Nelson, qui trouva la mort dans cette bataille meurtrière. Gravina reçut une blessure dont il mourut peu de temps après, et Villeneuve fut fait prisonnier; 18 vaisseaux furent pris par les Anglais ; V Achille sauta, et sur 640 hommes de l'équipage du Redoutable^ 522 furent tués ou blessés. Les escadres réunies eurent plus de 6,000 tués ou blessés ou pri-, sonniers, et les Anglais environ 2,000. Les jours sui-
vâuls, la tempête fit périr une grande partie de ce qui restait des flottes française et espagnole. Napoléon, qui comptait sur leur arrivée pour escorter ses bateaux de débarquement en Angleterre, fut extrêmement irrité en apprenant ce désastre. Il marchait alors sur Vienne. C^tte nouvelle empoisonna la joie de ses nouveaux triomphes. Le géant imprimait à plusieurs de ses actes un cachet de petitesse, quelquefois même de fausseté de jugement, qui contrastait singulièrement avec cette grandeur et cette justesse de vues que d'autres révélaient : il fit défendre aux journaux français de parler de Trafalgar, comme si de pareils événements pouvaient se cacher et que la défense d*en parler ne fût pas un moyen infaillible d'en faire un sujet d'entretien universel. Tout au plus permettait-il de dire que la flotte avait éprouvé, près du détroit de Gibraltar, quelques avaries, causées par le mauvais temps. Il y gagna, comme cela arrive toujours sous un régime d'asservissement de la presse, qu'on exagéra ses pertes navales, quoique cela fût difficile.
À la nouvelle de la défaite de Trafalgar, le roi des Deux-Siciles avait perfidement rompu la neutralité et attaqué les Français. Napoléon donne à son frère Joseph et à Masséna Tordre d'aller, avec 40,000 hommes, chasser les Bourbons du royaume deNapIes. Les Français entrent en vainqueurs dans la capitale, et Ferdinand se réfugie en Sicile (1806). Napoléon donne à Joseph la couronne de Naples, et à son autre frère Louis celle de Hollande. Il distribue à ses géné-
raux des principautés et des duchés. Ces rois, princes et ducs sont ses grands vassaux, et fornaent en Europe une nouvelle féodalité militaire. Il se charge au besoin de faire lui-même la police dans les États conquis, et quelle police ! Par exemple, en Bavière, il fait saisir et fusiller sans jugement un bourgeois de Nuremberg, le libraire Palm, qui avait refusé de nommer Fauteur d'une brochure qu1l venait de publier contre la domination française. Il se fait Médiateur de la Suisse et 'Prolecteur de la confédération du Rhin. Il vise à la reconstruction de l'empire de Charlemagne ou plutôt à la monarchie universelle. Des négociations sont ouvertes pour traiter avec la Russie et l'Angleterre. Fox venait de succéder à Pitt, et, sous sa direction, les négociations pouvaient arriver à bonne fin ; mais il meurt, et le parti opposé à la paix reprend le dessus. L*offre que Napoléon avait faite à l'Angleterre de lui rendre le Hanovre, donné à la Prusse par le traité de Schœnbrunn, devient un sujet de mésintelligence avec cette dernière puissance. Frédéric*Guillaume, poussé par l'irritation nationale, se résout imprudemment h faire la guerre et envahit la Saxe. Les armées de Napoléon s'élevaient alors à environ 500,000 hommes ; mais une grande partie était disséminée sur divers points de l'Europe. Il s'avance avec 190,000 hommes contre les Prussiens, dont l'armée s'élève h peu près au même nombre. A la bataille d'Iéna, ces derniers ont 12,000 morts ou blessés, et 18,000 prisonniers, et à celle d'Auerstaedt, qui se donne le même jour,
9,000 morts ou blessés, et 3,000 prisonniers [1], Us fuient dans le plus grand désordre. Napoléon entre à Berlin. Il va au-devant des Russes, qui arrivaient au secours des Prussiens, et les écrase à Eylau et à Frîedland (1807) [2]. La bataille d' Eylau surtout, que les Russes prétendirent également avoir gagnée et pour laquelle ils chantèrent un Te Deum^ présenta l'épouvantable spectacle de 40,000 morts ou blessés, les trois quarts Russes. Napoléon disait dans son bulletin :
[{] Après avoir décrit la bataille d'Iéna , l'incendie de celte ville et les massacres qu'exécute dans les rues de Weimar la cavalerie de Murât, sabrant siens pitié tout ce qui n'était pas assez prompt à jeter ses armes , M. Thiers s'é* crie ; a Scènes terribles , dont l'aspect serait intolérable , a si le génie , si l'héroïsme déployés n*en rachetaient Vhor- « reur^ et si la gloire ^ celte lumière qui embellit tout, ne ve- « nait les envelopper de ses rayons éblouissants, » (Histoire du Consulat et de l'Empire, liv. 25, t. VIT, Paris, 4847.) C'est avec de ' pareilles phrases que des historiens , aussi faciles à se laisser éflouir que 'l'est M. Thiers, brouillenl dans Fesprit du vulgaire toutes les notions du bien et du mal.
[2] Dans la proclamation qui suivit la bataille de Friedland, Napoléon disait à ses soldats : « Dans dix jours de « campagne enfin , nous avons pris 120 pièces de canon , (( 7 drapeaux, tuè^ blessé ou fait prisonniers 60,000 Rus- « ses!..... Français, vous avez été dignes de vous et de moi. « Vous rentrerez en France couverts de lauriers , et après a avoir obtenu une paix glorieuse qui portera avec elle la « garantie de sa durée. »
€ Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour € de la paix et Yhorreur de la guerre, » Quelques jours après, écrivant à son frère Joseph, qu'il félicite d'être dans ce beau pays deNaples, où Von a du mn, du pain^ des draps de lit, de la société et même des femmes, il lui dit : « Nous faisons la guerre dans « toute son énergie et son horreur. Au milieu de ces c grandes fatigues, tout le monde a été plus ou moins « malade ; pour moi, je ne me suis jamais trouvé plus « fort, etfai engraissé, » Le bulletin officiel pouvait faire supposer que la vue des scènes de carnage dont il était tous les jours témoin, et qui lui inspiraient Yhorreur delà guerre, lui ôlait l'appétit et le faisait maigrir. La lettre intime nous apprend qu'il n'en était rien. Les loups et les corbeaux qui suivent vos pas, magnifique Empereur, et à qui vous donnez de si splendides festins, engraissent aussi. Continuez de vous attabler avec eux, puisque votre santé se trouve si bien de ce régime ; hâtez-vous d'en jouir pendant que la fortune vous prodigue encore ses caresses enivrantes. Vous voilh bientôt au plus haut point de vos grandeurs, et le vertige n'a pas attendu ce moment pour vous prendre. L'ascension a été rapide : la descente le sera bien davantage.
L'effectif de l'armée française s'élevait alors à 800,000 hommes. Napoléon accorde la paix deTilsitt à la Russie et à la Prusse, et les oblige à entrer dans ce système de blocus continental^ qui sera désormais sa marotte et quelquefois aussi son cauchemar. Il dé-
16Jl PREMIERE PARTIE
pouille rélecteur de Hesse, le duc de Brunswick et le prince d*Orange, pour créer un royaume de Westphaiie à son frère Jérôme. Les Polonais, à qui il avait promis de rétablir leur nationalité, et qui l'avaient aidé à conquérir le grand-duché de Varsovie, comptaient sur sa promesse : il les donne au roi de Saxe.
Le roi d'Angleterre et ses nouveaux ministres, Ganning et Castlereagh, qui se plaignaient avec raison des violences et des usurpatioos de Napoléon, commirent alors eux-mêmes un acte de violation du droit des gens qui ne saurait être condamné trop hautement, et qui, je dois le dire à l'honneur de la nation, fut énergiquement blâmé dans le Parlement par plusieurs orateurs. Le Danemark s'était renfermé dans une stricte neutralité. Une flotte anglaise de S7 vaisseaux de ligne et d'un graud nombre de frégates et de bâtiments de transport, et portant S0,000 hommes, vient sommer le gouvernement danois de se déclarer contre la France et de livrer sa flotte. Sur un refus auquel on devait s'attendre, la ville de Copenhague est bombardée et en partie incendiée : un grand nombre d'habitants périrent dans ce siège. Les Anglais s'emparèrent de tous les bâtiments de la marine danoise. On a là un exemple effrayant de cette perversion des idées morales à laquelle le régime de la guerre amène insensiblement les nations et leurs gouvernements. Les mots de droit et de loyauté sont encore invoqués contre les adversaires et dans la rédaction officielle des actes par lesquels on cherche à les obliger, mais on se ré-
serve, dans la pratique, de n'en tenir aucun compte pour soi-même, aussitôt que les intérêts ne paraissent plus d'accord avec Tobligation.