‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 2)Chapitre 11 sur 46 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Franee» Angleterre» Portugal, Etats romains Espagne, Aatrlehe, de 1808 à t8tt

De son coté, Napoléon signifie au Portugal son intention de lui déclarer la guerre, s'il ne chasse les Anglais de ses ports et ne se saisit de leur commerce. La réponse ne lui ayant point paru assez humble, il dépossède la maison de Bragance, de concert avec le gouvernement espagnol, qui ne tardera pas à expier cette lâcheté. L'armée, commandée par Junot, entre dans Lisbonne, et le régent se réfugie au Brésil.

Lors de son couronnement. Napoléon avait promis au pape Pie VII de lui reudre les Légations. Non-seulement il n*exécuta pas cette promesse, mais il envahit les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo, sous prétexte que les Anglais y travaillaient les esprits contre lui. Le pape le menaça d'excommunication. Napoléon* répondit en envahissant Rome et son territoire, qu'il réunit à l'empire (1808). Pie VII, qui était ainsi dignement récompensé des complaisances qu'il avait eues pour le nouveau Constantin^ fut enlevé de son palais, et conduit au fort de Savone, et de là à Fontainebleau.

La cour d'Espagne était tombée à cette époque dans un état d'avilissement qui servait à merveille les vues ambitieuses de Napoléon. A la suite des plus scandaleux démêlés avec son fils, Charles IV abdique, et Ferdinand Vn est proclamé. Napoléon, qui déjà, lors de la guerre du Portugal, avait, sous prétexte de garantir l'Espagne des tentatives de l'Angleterre, occupé les citadelles de Barcelone, Pampelune, Saint-Sébastien et autres points, donne à Mural l'ordre de s'eniparer de Madrid. Il offre au vieux roi et à son fils d'être l'arbitre de leurs différends, et les appelle à cet effet à Bayonne où ils se rendent, comptant sur sa bonne foi. Lorsqu'il les a en son pouvoir, il les fait prisonniers, et envoie Charles à Compiègne et Ferdinand à Valençay. Il donne la couronne d'Espagne à son frère Joseph, roi de Naples, et la couronne de Naples à son beau-frère Murât [1], L'Espagne poussa

[i] Un de nos plus briHants écrivains , Ghaleaubriand , appelait cela wie scène de F Italie du moyen âge, mpiréepar Machiavel. Il ajoutait : « La pièce eût été prodigieuse si « elle en eût valu la peine. Mais de quoi et de qui s'agis- « sait-il? D'un royaume à moitié envahi, de Charles et de « Ferdinand. Que Charles reprît la couronne à son fils, afin « de l'abdiquer de nouveau en faveur du souverain qu'il « plairait au conquérant de nommer, c'est du drame pour (( le plaisir de jouer le drame. 11 n'est pas besoin de monter « sur des tréteaux et de se déguiser en histrion lorsqu'on « est tout-puissant et qu'on n'a pas de parterre à tromper. « Rien ne sied moins à la force que Tintrigue. Napoléon

UD cri d'indignation qui retentit dans toute l'Europe. Napoléon s'avance avec une armée de près de 10t),000 hommes, et entre victorieux à Madrid. Il essaie en vain d'attirer à lui le parti libéral en lui parlant des libertés qu'il lui réserve, et le parti du clergé, soit séculier, soit régulier, en feignant de respecter ses superstitions. Toutes les classes de cette nation énergique et fière, justement irritée d'avoir été jouée avec tant de mépris, se réunissent contre lui, et lui vouent ainsi qu'à ses malheureux soldats une haine inextinguible et qui recourra à des moyens de vengeance souvent atroces. Des juntes insurrectionnelles s'organisent de toutes parts. Ce qui restait à Cadix de la flotte fran-

« n'était point en péril; il pouvait être franchement in- (c juste , et il ne lui en aurait pas plus coulé de prendre a l'Espagne que de la voler.... Entre Joseph , son frère , et « Joachim , son beau-frère , il lui plut d'opérer une légère a transmutation : il prit la couronne de Naples sur la tête « du premier et la posa sur la tête du second ; celui-ci « céda à celui-là la couronne d'Espagne. Bonaparte enfonça « d'un coup de main ces coiffures sur le front des deux « nouveaux rois, et ils s'en allèrent, chacun de son côté, « comme deux conscrits qui ont changé de schako par ordre « du caporal d'équipement. » (Congrès de Yérone , Paris, 1838.) Tout cela est dit avec autant de vérité que d'esprit. Mais il est à regretter que Chateaubriand, qui jugeait si bien la guerre de 1808 , ait jugé si mal celle de 1823, qu'il conseilla , et qui , ayant pour but de dépouiller la nation espagnole de ses droits essentiels au profit d'un despote inepte, n*étalt pas moins criminelle.

çaise esl obligé de se rendre. Les Français, qui voient niassaiTer impitoyablement ceux des leurs que l'on a pu surprendre sur les routes, exercent de cruelles représailles. Le général Dupont saccage Cordoue. Le général Caulincourt livre Cuença au pillage. Les Espagnols sont défaits par Bessières à Rio-Seco, où ils ont 10,000 morts et 6,000 prisonniers. Dupont, défait i Baylen, signe une capitulation humiliante, et Moneey est battu au siège de Valence. Joseph s'enfuit de Madrid. L'insurrection se communique au Portugal, ou elle est secondée par un débarquement de 10,000 Anglais. Battu à Vimeiro par Wellesley, Junot évacue le Portugal. Dans l'espace de quelques mois, les Français venaient de perdre dans la Péninsule plus de 20,000 hommes. Loin de profiter de cette leçon, Napoléon fait de nouvelles levées de soldats. L'ensemble de ses armées, réparties sur divers points de l'Europe, s'élève à 900,000 hommes. Depuis plusieurs années, il anticipait, à chacune de ses coupes réglées d'hommes, sur la conscription de l'année suivante. C'est ainsi qu'il venait de prendre en 1808 la conscription de 1809 [1], Il rentre en Espagne. Au siège deBurgos,

[1] Il avait fait publier, en 1805, un recensement de U population, donnant un chiffre de 29,107,425 âmes, qui, rectlGé sur les relevés des états civils, ne donne qu'aa chiffre de 27,922,289 âmes, et qui présente par conséquent un écart, dans le sens de Texagération, de 1,185,136 âmes. Il publie, en 1810, un second recensement, donnant un

les Espagnols ont S,000 morts ou blessés et un millier de prisonniers. Ils sont battus de nouveau à Espinosa, à Tudela et à Somo-Sierra. Les troupes auxiliaires anglaises se rembarquent. Madrid, menacé par Napoléon d'être passé par les armes, se rend, et Joseph y fait sa rentrée. Saragosse soutient un siège dans chaque rue et dans chaque maison, et devient .ainsi le théâtre d*hornbles massacres (1809). La plupart des habitants de cette grande cité périrent par le fer ou l'incendie. La prise de cette place coûta 3,000 soldats au vainqueur. Malgré ses succès apparents en Espagne, cette funeste conquête est un trait einpoisouné que Napoléon portera désormais dans ses flancs. Bientôt on ne trouvera plus, en Europe, où reposer ses regards sans rencontrer du sang. Au midi, au nord, partout des sacrifices humains offerts au génie

chiffre de 29,092,734 âmes, qui, rectifié sur les relevés des états civils, ne donne qu'un chiffre de 28,842,539 âmes, et qui présente par conséquent un écart de 250,195 âmes. Ce dernier écart est beaucoup moins considérable que le précédent : c'est que déjà l'attention publique était éveillée sur la fraude, qui dès lors crut devoir se modérer. En citant ces faits, un économiste les accompagne de cette réflexion : « Si un conquérant veut intimider ses ennemis du dehors et « en même temps faire illusion à ses propres sujets sur les « pertes de sang qu'il leur cause, il trouvera des recenseurs « complaisants qui enfleront les états de population. » (Guillard, Éléments de statistique humaine, chap. 3, Paris, 1855.)

170 PKEMIÈRE PARTIE

de la destruction. C'est le seul dieu que semblent adorer les nouvelles générations, et Napoléon en est le grand-prêtre.

L'attentat qui avait été la cause première de la guerre d'Espagne avait effrayé de nouveau la cour d'Autriche, qui depuis faisait des armements. Napoléon la somme de désarmer ou de se résoudre à la guerre. Elle prend ce dernier parti. Jérôme, roi de Wesiphalie, est chassé de ses États. Napoléon accourt en Allemagne et bat les Autrichiens à Abensberg, à Eckmûhl et à Ratisbonne. Dans ces trois journées, ils eurent environ 10,000 morts ou blessés et autant de prisonniers. Ebersberg est réduit en cendres, et ses ruines recouvrent 8,000 cadavres. Napoléon entre de nouveau dans Vienne. A la bataille d'Essling, l'une des plus meurtrières de ces temps de carnage, les Autrichiens eurent 25,000 morts ou blessés, et les Français 15,000. On ne fit presque point de prisonniers. Les deux partis s'attribuèrent la victoire. La bataille de Wagram ne fut pas moins sanglante : les Autrichiens eurent 24,000 morts ou blessés et 12,000 prisonniers, et les Français 18,000 morts ou blessés. Le ministère anglais tenta de faire une diversion utile à l'Autriche, en envoyant en Hollande une flotte de 37 vaisseaux de ligne, portant près de 40,000 soldats. Le but de cette expédition fut manqué complètement. La ville de Flessingue fut prise après un bombardement de plusieurs jours, qui la réduisit presque en cendres. En y entrant,. les Anglais n'y trouvèrent

guère que des ruines, et les fièvres des marais leur enlevèrent plusieurs milliers d'hommes. L'Autriche demande la paix : le traité de Vienne la frappe d'une contribution de 200 millions de francs.

Napoléon répudie l'impératrice Joséphine, de qui il n'avait point d'enfant, et fait endosser la responsabilité de celte action par son Sénat ; il prétexte que l'intérêt de l'État exigeait qu'il eût un héritier, comme si son trône, construit d'hier, l'eût été pour Téternité, et que le monde eût été menacé du malheur de voir s'éteindre sa race. En se jouant ainsi des saintes lois du mariage [1], sans s'inquiéter de l'effet pernicieux que de tels exemples, partis de haut, produisent sur les mœurs publiques, il ne voulait pas

[1] Je ne viens pas faire ici de la théologie, mais simplement de la morale. Que Ton soit juif ou musulman, chrétien ou déiste, en admettant que le divorce puisse être permis dans certains cas et pour des motifs très-graves, jamais on ne rangera au nombre de ces motifs Tabsence d'héritier direct. Le clergé catholique, en venant bénir ce second mariage, qui constituait Napoléon en état de bigamie, prouvait par là qu'il était prêt à faire bon marché de sa doctrine pour conserver sa position officielle.

Il faut noter que le Gode pénal que Napoléon fit décréter et promulguer (février 1810) Tannée même de son second mariage, punit, chez les autres citoyens, de la peine des travaux forcés celui qui se rend coupable de bigamie ainsi que l'officier public qui lui a prêté sciemment son ministère (article 340).

seulement un héritier, il lui fallait la fille des Césars : il épouse l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'em-^ pereur d'Autriche, François II (1810). Il venait de donner le grand-duché de Toscane à sa sœur Elisa. Il donne le Hanovre à son frère Jérôme, roi de Westphalie, et s'empare du duché d'Oldenbourg. Mais, ne trouvant pas son frère Louis, roi de Hollande, assez docile à ses volontés, il le dépossède et réunit la Hollande à la France. Il réunit en même temps à son vaste empire le Valais et les villes hanséatiques.

La guerre de la Péninsule se poursuit. Le maréchal Soult bat les généraux Mendizabal et Balles! eros; il s'empare de Badajoz et de Murcie (1811). A la bataille de Geborra, les Espagnols perdirent 5,000 hommes. Dans cette campagne, les Français firent plus de 30,000 prisonniers. Suchet livre Tarragone au pillage, après y avoir égorgé 5,000 hommes, et force Valence à se rendre. Pendant ce temps, Wellington forçait Masséna à évacuer le Portugal.

Page 1