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Franee* Espa^^e, Alf^érie, .Turquie* Russie»
de 18»3 à 1864
Lorsque la chute de Napoléon amena la paix de l'Europe, c'était le moment d'opérer un désarmement
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général. Toutes sortes de motifs d'intérêt pour le pré^ sent et de sécurité pour l'avenir y portaient la plupart des puissances. Mais l'empereur Alexandre leur donna ^Iprs le funeste exemple du maintien d'armées nombreuses en temps de paix. Dans ses premières guerres avec Napoléon, son armée se composait de 350,000 hommes, non compris les troupes de garnison et l'armée de Moldavie. En 1814, elle s*éleva k S00,000 hommes. Après 1815, il voulut continuer sans nécessité ce vaste déploiement de forces mili* taires [1],
[i] On se tromperait grandement si l'on pensait que la RuBMe supporte facilement le fardeau que lui impose !• système militaire d'Alexandre ; elle en est écrasée, Voici ce que nous apprend des résultats de ce système un auteur qui Ta vu fonctionner : « Quoique Tentretien des troupes <( russes coûtât, en comparaison, beaucoup moins que celui « des autres troupes européennes, les finances de Tempire « ne pouvaient suffire aux néeestités les plus indispensables (( d'une armée aussi colossale, qui absorbait plus de la (f moitié de tous les revenus de l'État... Il est inutile d*inu sjster sur les suites funestes qu'une force armée exagérée « doit avoir pour le pays. Un de ses effets pernicieux , par ff rapport à la population , se fait tellement sentir , que , « dans les derniers temps, plusieurs localités n*ont pu four- « nir leur contingent de recrues , faute d'hommes valides « pour le service... li est impossible de s'imaginer la déso- « lation universelle qui règne aux époques de recrutement. « Très«BOuyent on commence par se saisir des pauvres « jeunes gens qui, d'après toutes les probabilités, doivent
Les autres monarques l'ont malheureusement imité, et ce système s*estsoutenu jusqu'àcejour, quoiqu'il n'y ait rien daussi simple que cette idée, qui pourtant n'a pu pénétrer encore dans beaucoup d'esprits, à savoir
« être livrés au service ; on les surveille « on les prive de « leur liberté. Ces précautions sont prises afin de les em- « pèdier de se soustraire par la fuite au sort qui les me* « naee. Cependant elles sont devenues moins nécessaires « dans ces derniers temps, à cause de la fréquence des re- « crutements : il parait que Thomme finit par s'accoutumer « même aux plus affreux malheurs. Les parents des jeunes a gens les accompagnent d'ordinaire quand ils sont con* (( duils à la ville pour être présentés comme recrues. Là, « plus d'une pauvre mère , en entendant le mot fatal qui tf lui annonce que son fils est admis , tombe privée de sen- « timent et quelquefois sans vie. En général, les parents » a les amis du jeune homme , en prenant congé de lui, re- « gardent l'adieu qu'ils lui adressent comme un adieuéter- « net ; ils pleurent son départ pour le service plus amère- « mfint qu'Us ne pleureraient sa mort. » (Tourgueneff , La Russie et les Russes, t. H, %• partie, ch. YI, Paris, 1847.) Le même historien , que je regrette de ne pouvoir citer plus longuement , raconte , à propos des colonies militaires , le fait suivant : « Les filles de paysans en âge d'être mariées a étaient obligées d'épouser les soldats qu'on plaçait dans « la maison de leurs parents. Dans un village, on ne trouva c rien de mieux à faire, pour exécuter cette prescription , c que de réunir toutes les filles de l'endroit, et , après avoir « mis dans un schako les noms des soldats, d'obliger cha- « cune d'elles à en retirer un au hasard; elle devenait alors « la femme de celui dont le nom lui était échu dans cette « loterie matrimoniale. » (Ibidem.)
que, quand les nations augmentent proportioDDellement leurs forces militaires, toutes choses demeurent alors dans le rapport où elles étaient auparavant, et qu'ainsi il y a perte pure pour tout le monde. C'est la France qui s'est crue obligée de suivre de plus près la Russie dans cette funeste voie. Cela n'a pas seulement causé des charges financières ruineuses, dont j'aurai i parler bientôt d'une manière détaillée, mais il en est résulté un plus grand mal encore, celui d'une excitation continuelle à la guerre. De là cette expédition inique d'Espagne (1823), l'une de celles que la France ait faites avec le plus de répugnance, et que Louis XVni, roi constitutionnel, entreprit dans le but de rétablir le pouvoir absolu de son parent Ferdinand VU, qui, redevenu roi en 1813, avait oublié les engagements pris envers ses peuples, et que l'insurrection de l'île de Léon avait forcé d'accepter une Constitution. De là surtout cette guerre d'Algérie, qui eut pour origine ou pour prétexte un coup d'éventail, donné par un dey à demi barbare sur la joue d'un consul, et pour motif réel le besoin qu'avait le ministère du 8 août, de faire diversion à ses embarras intérieurs (1830). Voilà pourquoi la France fait, depuis trentequatre ans, contre des populations primitivement inoffensives, qu'il ne faut point confondre avec les anciens pirates algériens, et qui, injustement attaquées, ont défendu avec une admirable énergie leur indépendance, une guerre qui l'épuisé et la fait reculer jusqu'aux temps les plus barbares. Elle permet que ses
enfants exercent en son nom d'affreux brigandages, pillant, incendiant, rasant des villages, étouffant dans des grottes des femmes, des enfants et des vieillards, les y enfumant et les y brûlant comme des bétes fauves [l].,Et elle ose après cela se vanter de sa supériorité sur les Arabes ! Elle se berce de l'espoir d'im-
[1] « On a renversé les constructions, incendié les ré- « coites, détruit les arbres, massacré les hommes, les fem- « mes, les enfants, avec une furie toujours croissante. Les « bulletins, les rapports officiels qui en ont tiré vanité, exis- « teront à tout jamais comme pièces accusatrices. Croit-on « que la postérité ne nous en demandera pas compte, qu'elle « ne nous flétrira pas encore plus qu'elle n'a flétri les coma pagnons de Cortez et de Pizarre? Du moins ceux-ci ont « eu pour s'excuser la faiblesse de leur nombre,- leur fana- « lisme religieux et surtout la réussite, qui elTace tant de « choses. Mais nous, qui ne sommes point abrités sous ces « deux égides, si en outre nous ne réussissions pas 1 Si on « pouvait nous accuser à juste titre d'avoir ainsi massacré a par pur passe-temps, sans avoir jamais su ce que nous <c voulions, un peuple défendant sa foi, sa liberté, son pays ! «< A quelle exécration ne serions-nous pas voués par la pos- « téritéî » (Duvivier, Solution de la question d'Algérie, ch. 87, Paris, 1841.) Est-ce un écrivain étranger à la profession des armes et partageant nos répulsions, qui s'indigne ainsi des atrocités de la guerre d'Afrique? Non, c'est un homme qui les a vues sur les lieux mêmes; c'est un général, encore tout imbu des traditions du métier, comme on peut le voir en plusieurs endroits de son livre, notamment au chapitre 78, où, malgré l'élévation habituelle de son esprit, il n*a pas su se préserver de la vulgarité de ce dédain
planter chez eux une rivilisation qu'elle leur a fait détester ! Les choses ont été conduites de telle façon
(le mauvais goût que inonlrent la plupart des militaires pour tout ce qui oe porte pas leur habit.
Ce témoignage du général Duvivier date déjà de plusieurs années. Le même système a continué depuis d'être en vigueur. J'en citerai deux preuves assez récentes, que je prends, entre beaucoup d'autres, dans les documents officiels. Après avoir mentionné les soumissions de diverses tribus des rives de l'Oued-Agrioum, qui amenaient leurs otages et apportaient leurs contributions de guerre au gêné-rai de Mac-Mahon, le Moniteur du 11 juin i853 ajoutait qu'une fraction des Beni-Merraï, la seule qui ne fût pas encore venue à la date du 27 du mois précédent, avait eu Ions ses villages incendiés, ses moissons détruites, ses arbres cou^ pés, ses guerriers tués ou disperséi au loin. Dans un rapport daté du 3 juillet 1854, le général Randon, gouverneur de l'Algérie, décrivant plusieurs engagements dans lesquels nos soldats avaient brûlé et entièrement détruit des villages et des vergers, disait que cette expédition faisait le plus grand honneur à nos troupes. J'avoue qu'il n'y aurait pas de quoi être fier d'être Français si la nation devait porter véritablement la responsabilité de pareils actes.
Cette terre d'Afrique porte malheur à la France. Ce n'est pas seulement en Algérie, mais aussi en Sénégambie que nous retournons à l'état sauvage. On peut voir, dans le Mo^ niteur du 4 décembre 1853. en quels termes le commandant Baudin, de la station des côtes occidentales d'Afrique, an- . nonçait qu'il venait de soumettre et pacifier toutes les population» du lac d'Ebrié et de la rivière d'Ackba, ainsi que des villages du Grand-Bassam. Cette prétendue pacification avait consisté à châtier par les armes les populations lea plus redoutées et à punir les autres par des contributions de
qu'elle a, en Algérie, la perspective de renouveler, au dix-neuvième siècle, Texemple de cette guerre
guerre. On sait ce que signifient, en style africain, ces mots châtier par les armes. Mais voici le plus curieux de l'expédition» Ici je laisse parler le journal officiel, pour que le lecteur ne croie pas que je m'amuse à faire un roman, a Dans d'autres villages, sans prendre d'otages, le comman- « dant de notre expédition a exigé une cérémonie qui entt gage bien plus sérieusement ces populations, c'est de faire « ce qu'elles appeUent le grand fétiche. Cette cérémonie « consiste à réunir autour d*un grand plat, rempli d'eau « préparée par le grand féticheur du pays, tous les chefs « avec lesquels on traite. Après que chacun y a déposé une « certaine quantité de terre, on y trempe les mains, et à un a signal connu, on se jette à la figure une partie de cette « eau. C'est un acte que ces populations sauvages n'accoma plissent qu'en tremblant; car, dans leurs idées, après a avoir fait le fétiche, le premier qui se rendrait coupable « du moindre acte hostile envers une des autres parties, péc< rirait à l'instant même. Tous les chefs des villages amis, « dont quelques-uns accompagnaient M. le commandant a Baudin, ont assuré errépété dix fois que, du momentque a cette cérémonie est faite, on n'avait aucune trahison à « craindre, »
Se représente-t-on bien un commandant supérieur de la marine française assistant gravement à une pareille cérémonie, y présidant en quelque sorte? Voilà donc comment nous civilisons les populations africaines 1 Quand nous ne les exterminons pas, nous les fortifions dans leur abrutissement I Nous invoquons pour cela les stupidités de la superstition et jusqu'aux plus grossières platitudes du fétichisme! Nous prenons pour auxUiaires les enchanteurs, les sorciers du pays!
d'extermioation que Ton a si justement reprochée aux Espagnols dans leur conquête de rAmérique. Nous avons perdu en Afrique un nombre d^hommes qui se compte par plusieurs centaines de mille et dépensé 3 milliards, et cen*est pas fini. Notre colonie algérienne est donc, comme presque toutes les colonies fondées par la violence, une terre maudite que nous arrosons aussi de notre sang et où nous semons infructueusement un or qui, bien employé, changerait la face de la France.
Les causes qui mettent les nations aux prises sont souvent des plus futiles. On vient d'en voir un éclatant exemple. En vçut-on un autre ? Un monarque, usant rigoureusement de son droit absolu, substitue une inscription latine à une inscription grecque d'une église construite dans une de ses provinces. Un autre monarque, son voisin, se croit ou feint de se croire oflFensé, et lui dit : « Vous avez dans vos États des « populations qui professent la même religion que a moi. Vous les laissez maintenant, j'en conviens, « exercer leur culte librement; mais cela ne me suffit « pas. Je trouve inconvenant que des hommes qui « professent ma religion soient protégés par un autre « que moi, et j'entends être déclaré leur protecteur. « Il vous semblera peut-être que je prétends par là <f m'immiscer dans l'administration de vos États et < usurper votre fonction. Pensez-en ce que vous vou- « drez. La volonté que je viens de vous signifier est « absolue et irrévocable ; si vous refusez de vous y
a soumettre, je vous y contraindrai par la force des « armes, et pour gage de votre obéissance future, « je commence par occuper militairement deux de vos « provinces tributaires. » Cette préteniion a beau s'entorliller dans les formules polies de la diplomatie, cela ne change rien au fond, qui est exactement tel que je viens de l'exprimer, en le ramenant à toute sa crudité réelle. Le monarque menacé d'être ainsi humilié . ou plutôt anéanti ne peut s'y résigner, quelque faible qu'il soit. Il recourt à la guerre et y entraîne avec lui une partie de l'Europe, qui est ainsi menacée de voir renaître la longue lutte du commencement de ce siècle. Je déclare que je ne me sens pas plus de sympathie pour le gouvernement turc que pour le gouvernement russe*, la civilisation musulmane et la civilisation moscovite me paraissent se valoir, c'està-dire ne valoir pas plus l'une que l'autre. Mais ceux mêmes qui se sentent le moins de goût pour la religion de Mahomet n'ont pu s'empêclier de reconnaître l'évidente justice de la cause de son disciple : l'opinion publique s'est prononcée à cet égard avec une énergie qui eût fait reculer tout autre qu'un autocrate. Les événements se sont précipités dans la voie qui leur était ouverte , et la guerre a produit ses désastres accoutumés. Les combats et les maladies ont fait périr ou mutilé plus de 600,000 hommes, tant des quatre armées alliées que de l'armée russe [1], et de nou-
[1] Le Moniteur du 23 octobre 1856 a donné, pour Tarmée
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veaux emprunts sont venus accroître les dettes publiques, La sécurité, si nécessaire aux opérations com-
française, des chiffres précis, diaprés lesquels on peut se faire une idée approximttive de la perte totale. Sur 309,26S hommes nous avons eu 69,229 morts. On ne peut guère estimer à moins d'une trentaine de mille les morts des trois armées anglaise, sarde et turque, ce qui fait ^u moins 100,000 morts pour les armées alliées. Or on sait que U . proportion des blessés est ordinairement au moins double de celle des morts. Les armées alliées ont donc eu au moios 300,000 morts ou blessés. Les pertes de Farmée russe n'ont certes pas été moindres. C'est donc plus de 600,000 hommes que cette guerre a fait périr ou mutiler.
Les épisodes de cette guerre d'Orient ne le eèdent en rien à ceux de la guerre d'Afrique. Je n'en citerai ici qu'un petit nombre de ceux qui son) encore présents à la mémoire de tous.
Le Moniteur du 23 février 1854 a publié une lettre d'Orner- Pacha, datée deChumIa 17/29 janvier précédent, et qui rendait compte de plusieurs combats livrés en avant de Ralafat, près du village de Tzitati. On y lit les passages suivants : « Après un combat acharné de trois heures, l'ennemi a été « complètement délogé du village. Les rues étaient encom- « brées de ses morts : un demi-bataillon russe, coupé et « entouré, a été passé an fil de l'épée; a peine 600 hommes « de ce régiment ont pu se sauver... Nos soldats nefiUstM a aucun quartier à l'ennemi. C'est pourquoi celui-ci a défeodtt « la redoute d'une manière si acharnée. »
Le Moniteur du l""' juin ISiiS a publié une dépèche du général Pélissier, commandant en chef de l'armée de Crimée, on date du 30 mai précédent, et dans laquelle on lit : « M a va bien. L'escadrille alliée est de retour delà mer d'AioC
merciales et aux transactions civiles, a été ébranlée, et d68 ruines se sont annoncelées de toutes parts. Alors s'est ouverte la période militante du nouvel Ëm« pire, qui s'était annoncé comoie étant la paix et qui depuis a été continuellement en guerre.
Quel jugement porter sur les expéditions de Crimée, d'Italie, de Syrie, de Chine, de Cdcbincbine et du Mexique (185S-1864), dans lesquelles la France a
a Elle a diHruU 106 navires de commerce à Berdiansk. » Si encore cette nouvelle était annoncée en ces termes : « Les « tristes nécessités de la guerre nous ont obligés d*incendler « ou de couler bas cent navires de commerce, » cela suppo* serait au moins que Ton sent tout ce qu'il y a de cruel dans ces terribles exécutions. Mais la notiOer sous cette forme : Toulva bien! cela est hideux.
Le 5 juillet 1855, en détruisant le fort abandonné de Swartholm, des marins anglais, commandés par le capitaine Yelverton, du vaisseau VAri'ogant, ont incendié la petite ville ino^ensive de Lowisa. Acte barbare et tellement honteux que ses auteurs se défendent de l'avoir commis avec intention, quoique l'ennemi soutienne qu'ils ont lancé sur la viUe même leurs fusées à la congrève.
Une dépêche de l'amiral Penaud, en date du il août 1855, était ainsi conçue : « Le bombardement de Sweaborg « a eu un plein succès. Un immense incendie, de six heures « de durée, a dévoré la presque totalité des magasins et les « approvisionnements de l'arsenal, qui ne présente plus que a des ruines. » Le Moniteur du 17 du même mois complétait ces renseignements en ces termes : a Après quarante-cinq a heures d'incendie, la ville a été réduite en un «imas de « cendres. En un mot» Sweaborg n'existe plus. »
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versé dernièrement et continue de verser ses trésors et le sang de ses enfants [1] ? La réponse est simple pour quiconque se place au point de vue des vrais principes progressifs et se tient en garde contre les préjugés de cette vaine gloire militaire qui a causé tant de maux à Thumanité. Ces préjugés ont été jusqu'ici le plus puissant moyen d*asservir les peuples ; il faut donc les abjurer une bonne fois et sans retour. La guerre, étant le plus grand des fléaux, ne peut se justifier que par son absolue nécessité, et elle ii*est véritablement nécessaire que dans le cas de légitime défense. Or est-ce une guerre de défense que nous avons portée en Crimée ? Qui oserait le dire ? C'était donc une guerre ofibnsive. Dira-t-on que, si nous n'étions pas directement attaqués, nous Tétions indirectement dans la personne du Sultan, notre allié ? A cela je réponds d'abord qu'à l'époque où les Turcs ont été attaqués, aucun traité ne nous obligeait à prendre fait et cause pour eux ? J'ajoute que ce n'était pas le cas d'en faire un de cette espèce ; car la situîrtion n'était, en ce qui nous concerne, ni assez grave ni assez compromettante pour que la France dût sortir de son repos. Je ne fais aucune difficulté de recon-
[i] Le chiffre des pertes causées par les cinq expéditions d'Italie, de Syrie, de Chine, de Cochinchine et da Mexique n'est point connu avec précision. Mais on ne court guère risque de se tromper en l'égalant au moins à celui de la guerre de Crimée, que j'ai donné dans la note précédente.
ACCROISSEBIENT DES ARBfÉES PERMANENTES 197
Daîfre que le prétexte mis en avant par l'empereur Nicolas pour attaquer la Turquie était aussi inique qu'absurde. Mais était-ce une raison pour aller nous immiscer, autrement qu'en médiateurs, s' offrant aux deux parties contendantes et acceptés par elles, dans une querelle qui ne nous regardait pas, et cela au risque de rallumer la guerre universelle ? Le résultat le plus clair de l'expédition de Crimée a été d'accroître il nos dépens la puissance maritime de l'Angleterre et l'influence continentale de l'Autriche. Ajoutez à cela qu'il était d'une mauvaise politique de prendre activement la défense d'un gouvernement despotique, qui tombe en dissolution et dont les jours sont comptés. Quant à la guerre d'Italie, si des populations amies, voulant secouer le joug de maîtres détestés et s'organiser sur le principe démocratique en Etats-unis italiens, nous eussent appelés à leur secours, nous eussions pu et dû leur venir en aide. Mais faire tuer des milliers de nos concitoyens et obérer nos finances pour créer à notre porte une puissante monarchie qui, une fois. consolidée, s'alliera contre nous aux autres monarchies du droit divin, c'était une faute préparant de menaçantes éventualités pour l'avenir. Je ne dirai qu'un mot des expéditions de Syrie, de Chine, de Cochinchiiie et du Mexique. Dans la première, la France a pris parti pour des populations fanatisées par un christianisme ignorant et barbare, et qui avaient poussé à bout d'autres populations aussi barbares et provoquées à commettre d'exécrables massacres ; dans la
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seconde, nous avons aidé meisieurs les marchands anglais à se faire ouvrir à coups de canon les portes du Céleste^Empîre et à l'obliger à se laisser empoisonner malgré qu'il en ait. C*est payer plus qu'elle ne vaut la gloire d*avoir pillé et incendié le palais d*été de l'empereur des Chiuois dans le but de les convaincre qu'ils sont des barbares et] que nous au contraire nous sommes des civilisés, ce dont ils sont maintenant moins que jamais convaincus. J'appellerais l'expédition de la Cochinchine une croisade peu sérieuse, s'il y avait rien de plus sérieux que de faire aussi légèrement appel à la force des armes, et si d'ailleurs cette expédition ne prenait en ce moment des caractères de sauvagerie qvi contrastent durement avec notre prétention de faire régner l'ordre aux quatre coins du monde. Quant à la guerre du Mexique, en fomentant au delà de l'Atlantique un foyer de réaction monarchique, elle n'a servi jusqu'ici qu'k faire maudire par les répu« bliques du nouveau monde le nom français qu'elles étaient accoutumées à respecter.
On voit comment les destinées de l'espèce humaine sont suspendues par un fil au-dessus d'un abyme. Le moment n'est*il pas venu de faire cesser un pareil état de choses, et les nouveaux dangers auxquels l'Europe vient d'être exposée ne la pressent-ils pas de mettre enfin la main à l'œuvre ? Les guerres du premier Empire, guerres également désastreuses pour tous les combattants, avaient semblé devoir guérir pour tou-
ACCROISSEMENT DE8 ARMÉEâ PERMANENTES 499
jours les peuples européens de la fureur des bataiUes» et clore définitivement Tère de la guerre. S'il leur fallait de nouvelles leçons, qu'elles soient du moins les dernières ] Mais, pour que la paix soit sérieuse et durable, il est nécessaire que les principaux États euro^ péens renoncent à leur système actuel d'organisation de la force publique. Si le lecteur n'a pas déjà tiré cette conséquence de tout ce qui précède, elle sortira, j'espère, à ses yeux, avec une entière évidence, de ce qui me reste à dire dans la deuxième et surtout la troisième partie de cet ouvrage.
§ XXIV Conelusion de la première partie
Le lecteur reconnaîtra, j'espère, que les exemples frappants, accumulés dans ce tableau, rapidement esquissé, de l'origine et de l'accroissement des armées permanentes dans l'Europe moderne , confirment pleinement ce que j'annonçais avant d'aborder ce précis historique, à savoir que presque toutes les guerres dans lesquelles ont été entraînés les peuples européens, qui en payaient les frais toujours croissants, étaient des guerres offensives , injustes, entreprises dans des vues personnelles d'ambition, d'intérêt dynas-
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tique, d'oppression religieuse ou politique, et qui pouvaient et devaient êtr^î évitées.
J*ai maintenant à faire voir de quoi se .compose et ce que coûte le système actuel des armées permanentes.
BSLETE STATISTIQUE DU PERSONNEL ET DU MATÉRIEL DES ÉTABLISSEMENTS MILITAIRES DE L^EUROPE ; ÉVALUATION DE I<A DEPENSE qu'ils NÉCESSITENT; DESORDRES FINANCIERS QUI EN RÉSULTENT.
Dans cette seconde partie, j'ai à faire connaître exactement ou au moins aussi approximativement que possible l'état des établissements militaires de terre et de mer de l'Europe, la dépense que ces établissements entraînent et le désordre qu'ils jettent dans les finances. Cette partie de ma tâche, quoiqu'elle n'eût pour objet que des documents matériels, n'a pas été la plus facile à remplir; elle exigeait des recherches très-multipliées, très-compliquées, souvent fort délicates. Dans la situation présente des diverses nations européennes, situation inquiète et défiante, il en est plus d'une qui s'entoure de ténèbres et qui craint de révéler les détails de ses armements, même à un ami de la paix, plus encore peut-être à un ami de la paix qu'à tout autre. Les diverses informations que j'ai dû recueillir étaient souvent contradictoires entre elles et rarement accom-
pagnées de Findication des sources auxquelles ou les avait puisées, en sorte qu*il était fort difficile d acquérir la preuve de leur parfaite authenticité. Malgré tous ces obstacles, je crois néanmoins être arrivé, par des recherches persévérantes, k une connaissance approximative de la réalité. Pour établir le montant de la dépense, j*avais sur certains points des documents officiels, sur d*autres des indications vagues et plus ou moins sincères. Il a donc fallu quelquefois recourir à des évaluations un peu arbitraires : à cet égard fêtais placé entre deux écueils, évaluer trop haut ou trop bas. Dans cette alternative, je me suis toujours tenu éloigné du premier écucil, au risque de donner contre le second, et voici le motif pour lequel j*ai agi ainsi. Dans une cause aussi juste que celle dont je prends la défense, il ne faut pas que les adversaires, battus sur le fond et forcés de reconnaître la vérité de nos priucipes et la légimité des conséquences que nous en déduisons, puissent s'accrocher k des chiffres et chicaner sur un total, pour refuser de venir à nous. Si donc j'ai commis quelques erreurs sur Testimation des sommes qu'absorbe leur système, j'ai mieux aimé que ce fAt en moins qu'en plus.
Parmi les auteurs qui, à des points dé vue divers, ont calculé le total de la dépense que nécessitent les établissements militaires de terre et de mer, et son rapport avec le revenu public de l'Europe, la plupart évaluent ce total au tiers du revenu général; les plus hardis vont jusqu'à la moitié. Je montrerai que ces
estimations demeurent fort au-dessous de la réalité, et que c'est une somme bien supérieure que dévore la guerre ou, à son défaut, la paix armée. On sera frappé de stupeur en voyant jusqu'oà va cette proportion pour plusieurs États. Je ne me contenterai pas^ comme on le fait ordinairement, des seuls documetits que les gouverflemeiits ne tiennent pas cachés; je tirerai, en outre, de l'obscurité où ils les laissent, d* autres élé«meuts qui importent grandement i la question, four évaluer le coût réel des établissements militaires, il ne faut pas se borner i constater la dépense du personnel et de Tetitretien du matériel; il faut de plus f^ire en* trer en ligne de compte non-seulement la perte de travail d*utie si grande quantité de bras et des plus vi^ goureux, que la guerre enlève à l'agriculture et aux arts mécaniques, sources premières de la vraie richesse, mais encore et surtout Tiotérét annuel de la dette qu'elle a causée, et enfin Fintérét des valeurs enfouies dans un immense matériel, soit immobilier, soit mobilier, tel que fortifications, casernes, hôpitaux, arsenaux, artillerie, chevaux, trains des équipages, objets de campement, vaisseaux de guerre et matériel de la marine militaire, etc<
On comprend que, pour mettre de la clarté et de Tunité dans Fensemble de mes estimations, en même temps que pour rendre les comparaisons faciles entre les dépenses militaires des diverses nations européennes, j'ai dû me servir d*une seule valeur monétaire; et puisque *écrivaisen français, il était naturel
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que je choisisse le système monétaire de France, c'està-dire le système décimal du franc. La réduction en d* autres monnaies étrangères sera du reste une opération fort simple à exécuter, pour le cas où cet écrit serait jugé digne d'être traduit en d'autres langues.
Je suis obligé maintenant d'entrer dans des détails de chiffres et de donner des états qui par eux-mêmes n'ont déjà rien de bien attrayant, et qui par leur répétition deviennent fastidieux. J'aurais à m' excuser de l'ennui qu'on pourrait éprouver à les parcourir, s'il n'était évident que c'est là un point capital. On est d'ailleurs amplement dédommagé de la patience que demande l'étude de ces chiffres, quand on arrive au résultai final et aux puissantes conclusions que ce bilan de la guerre permet de tirer. Je donnerai, pour chaque nation, d'abord l'état du personnel et du matériel de son armée de terre et de mer, puis l'état de la dépense. Outre les comptes officiels où j'ai puisé une partie de mes chiffres, j'ai consulté, en les contrôlant les uns par les autres, les documents statistiques qui passent pour les plus autorisés, particulièrement YAl-manach de Gothay l'ouvrage de M. Maurice Block, intitulé Puissance comparée des divers Étals de V Europe^ Gotha, 1862, et VÈlude statistique sur les armées européennes^ Paris, 1864, que l'auteur, M. Legoyt, a eu l'obligeance de me conarauniquer récemment et avant même qu'elle fût livrée au public.
En comparant les chiffres de cette seconde éditioB avec ceux de la première, on verra que, dans ces huit
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dernières années, les armements et le$ dettes publiques de la plupart des États européens ont pris des accroissements toujours plus menaçants. J'aborde sans autre préambule le plus monstrueux des inventaires.
FRANCE Personnel et Matériel