IV
CérénoBles payennes et impies. HeloeansCe offert an démon de la gnerre
Aujourd'hui encore on bénit les drapeaux qui conduisent les hommes à de mutuels égorgements. En donnant à un Dieu de paix le nom de Dieu des armées^ on fait de TÊtre infini en bonté le complice de ceux qui s'abreuvent des larmes de leurs semblables. Aujourd'hui encore on chante d'impies Te Deum pour le remercier de ces victoires obtenues au prix d'épouvantables massacres, victoires qu'il faudrait ou expier comme des crimes lorsqu'elles ont été remportées dans des guerres oflFensives, ou déplorer comme lapins triste des nécessités quand elles ont été obtenues dans des guerres défensives. Aujourd'hui encore on renouvelle celte comédie d'un jour déjeune universel, prescrit à une nation pour obtenir les succès de la guerre [1 ] . Comme ces succès ne peuvent s'obtenir que par la plus grande somme possible de mal fait aux ennemis, jeûner en vue d'un pareil résultat revient à adresser à Dieu une prière qui serait ainsi formulée : « Père j céleste , toi qui aimes tous tes enfants avec une « égale tendresse , tu vois que nous nous mortifions « une fois par hasard, un jour sur mille. Nous « comptons bien que cela te déterminera à intervenir
[1] Cela ne se fait plus qu'en Angleterre.
« miraculeusement pour que nous égorgions un très- « grand nombre de nos frères. » Et ce sont des nations si fort en avance sur tant d'autres qui donnent encore au monde l'exemple de ces folies !
Le nombre des hommes qui, depuis les temps historiques, ont péri directement par la guerre, sans parler de ceux qui ont péri par ses conséquences plus ou moins indirectes, est incalculable. Pendant les deux cents dernières années seulement , l'Europe a contribué dans cette immeuse tuerie pour une part d'environ six millions d'hommes; les soixante et dix dernières années ont fourni les 5/6 de ce chiffre, et la France y ayant perdu, à elle seule, plus de deux millions d'hommes, a apporté la plus grosse part a cet holocauste offert au démon de la guerre. Et il faut noter que, dans ce chiffre de six millions, il est impossible de comprendre le nombre très-considérable de prisonniers qui , pendant les grandes guerres , sont morts à l'étranger, par le marasme de l'exil , par lés privations ou les mauvais traitements de la captivité , surtout par le typhus, résultat de l'entassement dans les hôpitaux, les prisons , les pontons et leà casernes. Les personnes qui ont vécu dans les dernières années de l'empire se rappellent ces bandes de prisonniers Jusses, prussiens, autrichiens et espagnols , traînés de ville en ville, présentant le spectacle déchirant d'un dénûment dont la charité privée et les plus généreux dévouements ne parvenaient à atténuer les douleurs que très-imparfaitement, et répandant par-
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tout avec leurs cadavres pestilentiels la coutagiou et Teffroi. J*ai vu , étant enfant, et ce tableau ne s*effacera jamais de mon imagination , la place manquant dans les autres édifices publics , une église dont le pavé était jonché de ces malheureux mourant du typhus. C'est donc quand l'Europe prétend que le progrès des lumières et le perfectionnement de la science militaire ont rendu la guerre moins meurtrière, qu'elle a montré le moins de respect pour la vie humaine. Amère dérision ! Si le meurtre d'un seul homme , commis sans nécessité, est un crime, quelle effroyable responsabilité doit peser sur ceux qui ont causé ce§ massacres en grand , exécutés pour la plupart sans vraie nécessité! A quelle juste réprobation lit.|)ostérité , plus éclairée et plus morale , ne vouerat-elle pas la mémoire de ces prétendus grands hommes quo la vaniteuse corruption de quelques poètes et de quelques historiens a offerts à l'admiration de la "foule! Que dira-t-elle de ces époques d'incroyable infatuatiou où, pour un monument destiné à honorer la mémoire d'un bieuraiteur de l'humanité , on en élève des centaines en l'honneur de ceux qui l'ont si outrageusement traitée? Que dira-t-elle de cette détestable hypocrisie d'hommes se prétendant les disciples d'un maître qui leur aurait interdit la haine, la violence e\ la vengeance, et se contentant de professer de bouche , mais se mettant si peu en peine de retracer dans ' leurs actes la bienveillance et la charité dont ils disçut qu'il leur aurait donné en même temps le précepte et
Texemple? En attendant que le jour de la justice arrive , je ne puis mieux terminer ce paragraphe qu'en mentionnant le résultat saisissant d'un calcul fait par M. Jules Bastide , dans un article intitulé Guerre et publié dans le Complément de V Encyclopédie moderne : <c II y a sur la place Vendôme une colonne « avec une statue qui s'élève à plus de 40 mètres. «c Eh bien ! si les cadavres de tous ceux qui sont K morts pour qu'on pût élever ce trophée glorieux « étaient couchés côte à côte sur tout le sol de la « place, comme ils le sont dans la fosse commune, « ils formeraient une pyramide qui monterait bien <c plus haut que la colonne, et la statut A|u:ait ISA. « mètres de cadavres par-dessus la tête/.» La.postérité fqra certainement descendre de son piédfstfil cette statue et beaucoup d'autres encore, en même temps qu'elle renverra au rocher de Sainte-Hélène c^te poussière offerte aujourd'hui comme une sainte relique à l'adoration de la multitude. î •
§ V . Arméei permauentes » obstacle aa progr^ii
Les armées permanentes sont de perpétuels obstacles au progrès dans la voie libérale. Une nation, fûtelle eu république , qui fait de la profession militaire une profession spéciale et permanente, ne sera jamais libre. Qu'on cite , soit dans le passé soit dans le
présent, un seul exemple qui me contredise. On ne conservera aucun doute sur la vérité de cette assertion, si Ton interroge l'histoire sérieusement et sans prévention. Je rappellerai ici un des plus grands enseignements du passé : la république romaine ne futelle pas condamnée à une mort prochaine le jour où elle permit à César d'avoir en permanence ces armées qui devaient bientôt mettre l'empire à l'encan et élever au souverain pouvoir et renverser successivement cette série de despotes dont les crimes et les infamies ont . épouvanté le monde? De longs siècles de monarchie absolue ont ainsi façonné l'institution militaire en Eu^ rope, que le soldat, qui ne devrait jamais oublier qu'il est d'abord homme et citoyen , fait abnégation de ces derniers titres. 11 ne croit plus appartenir à son pays, mais il se considère comme la chose de celui qui commande. Assoupli par le joug de fer de la discipline, il en vient bientôt à n'être plus qu'un esclave dont toute la science, toute la morale et toute la religion consistent à tuer ou à se faire tuer sur un signe du maître. Le dédain des militaires pour les institutions civiles , leur empressement à servir indistinctement et avec le même zèle tous les régimes politiques, leur soif d'avancement [1] , leur disposition à ne reconnaître
[1] L'avancement, voilà l'objet principal des pensées, le thème presque unique des conversations du soldat et surtout de ses chefs. En voyant combien d'entre eux succombent sans atteindre le but qu'ils poursuivent, on s'étopne
d'autre droit que celui de la force physique, à n'estimer d'autre qualité que la bravoure brute et irréfléchie , à ne respecter d'autre vertu que celle de l'obéissance passive, à n'honorer d*autre autorité que celle du commandement aux formes sèches et hautaines, tout cela est connu de tous. Il est trop évident que je mets à part les exceptions. Elles sont nombreuses parmi ces malheureux soldats, enlevés si cruellement aux travaux de l'agriculture ou des arts mécaniques, et qui n'entendent point faire , une profession définitive d'un métier qu'ils exercent par force et avec répugnance. Mais il y a aussi, chez les officiers, des exceptions d'autant plus louables qu'elles se conservent dans un milieu pervertissant : il en est que les mauvaises influences de leur profes- ' sion n'ont point corrompus, et parmi lesquels, si un nouveau Charles IX, égaré par une nouvelle Cathe- . fine, venait leur ordonner d'égorger leurs frères, je- . ne doute pas qu'il ne se rencontrât encore plus d'un Apremont ou d'un Chabot pour répudier ce rôle de
quelquefois qu'Us soient aussi avides d'avantages qui doivent être payés si cher. Mais rien n'est moins étonnant. Quelque battue et maitrailée qu'elle soit, l'armée ne se compose que des survivants, qui, ayant échappé aux mauvaises chances, n'en sont que plus ardents à courir après les bonnes. Ah 1 si les morts revenaient pour len dire leur avis, il en serait bien autrement ; mais leurs angoisses et leurs regrets sont enfouis avec eux, et ceux qui restent font leur profit de leurs maux mais non de leur expérience.
bourreau. Ceux-là nourrissent au fond de leur cœur des croyances élevées et des sentiments d'humanité; ils comprennent que la guerre est une chose horrible et contre nature, et qu'elle doit finir par disparaître. Les autres, et c'est malheureusement la grande majorité, s'endurcissent dans leur métier, et l'orgueil qu'il développé étouffe en eux le sens des choses morales. Ils ont une manière de marcher, de porter la tête , de regarder et de parler, qui n'appartient qu'à eux et par laquelle ils mettent en fuite les gens sensés qui se trouvent sur leur passage. Devenus vieux , ils se jettent pour la plupart dans leS pratiques de la petite dévotion , ce qui ne contraste pas tant qu'on pourrait le croire avec la vie très-peu religieuse qu'ils ont souvent affichée dans leur jeunesse. Car, s'il pouvait leur venir, à la fin de leur carrière , quelque peu de philosophie, leur conscience serait inquiétée par les souvenirs d'une profession qu'ils ont embrassée ou conservée librement. Or, parmi les prêtres chrétiens, ils en trouvent qui non-seulement justifient la profession militaire, mais la sanctifient. Ils se jettent donc dans les bras de ces faux directeurs, flui , par leurs adulations, leur épargnent de salutaires remords, et qui leur offrent d'ailleurs tant de faciUlés pour expier les désordres de leur vie. Disons même .que l'affaiblissement de l'intelligence et de la moralité produit par la profession militaire est encore plus sensible chez les chefs que chez les simples soldats, il y a deux raisons pour qu'il en soit ainsi. D'abord
la guerre étant rorganisation du meurtre, de la destruction et de la rapine en grand , plus on la pratique, plus on doit en ressentir l'action corruptrice. Les simples soldats ne demeurent ordinairement au service que pendant quelques 'années; rentrés dans leurs familles , ils n'y rapportent pas toujours mais ils peuvent encore y reprendre les habitudes laborieuses et pacifiques de la vie civile , et leur intelligence et leur moralité peuvent en ressentir l'heureuse influence. Les officiers au contraire exerçant généralement leur profession pendant la plus grande partie de leur vie , en éprouvent bien plus longtemps les funestes effets et finissent par s'y habituer. Aussi, quand on a mis à part le très-petit nombre de ceux qui ont des habitudes studieuses , et qui appartiennenl particulièrement mais non exclusivement aux armes spéciales appelées savantes, remarque-t-on chez la plupart d'entre eux une étroitesse d'esprit qui est devenue en quelque sorte proverbiale parmi les observateurs instruits. Ce qui fait que dans le monde le vulgaire la remarque moins, c'est qu'elle s'accompagne d'une assurance de langage et d'attitude qui croît en raison inverse de la sagacité de l'intelligence". Une seconde raison pour laquelle la profession militaire aflaiblit les facultés intellectuelles et morales des chefs plus encore que des simples soldats, c'est que, chez ceux-ci, la mauvaise influence du métier provient en grande partie de leur peu d'expérience de la vie et de l'ignorance où ils sont laissés dans leur jeune âge,
ignorance dont les jugements faux mais désintéressés peuvent être rectifiés aussitôt que cessent les circonstances malheureuses qui en ont été les occasions , tandis que, chez les officiers qui, dans leur jeunesse, ont ordinairement reçu quelque culture, elle provient de sophfsmes, d'intérêts et de toutes sortes de mauvaises passions persistantes. Or la corruption qui vient de pareilles causes est infiniment plus difficile h guérir que celle qui vient de simple ignorance.