VI
Effets de l'obéi ssance passive
* En interdisant aux militaires l'usage de leur faculté de raisonner, on leur ôte insensiblement rintelligence du bien et du mal. Comptez ceux qui sont capables déjuger de la justice des guerres dans lesquelles ils sont acteurs; à peine en trouverez-vous un sur mille. En fait de conception et de raisonnement , ils marchent de pair avec ces terribles instruments de meur- ; tre sur lesquels on lit la plus brutale des insèripv-tioBs[t]. L'ensemble des habitudes qu'on leur (îonne
({] Vltima ratio regum, La crudité de ces trois mots, que les gouvernants prendraient pour une raillerie si c'était tOD( autre qu'eux-mêmes qui les inscrivit sur leurs canons, caractérise oà ne peut mieux l'esprit militaire. Je n'y trouve
étoiiife les dispositions sympathiques que la nature avait mises dans leur cœur. Quand ils sont bien plies à l'obéissance passive, lorsque, arrivés au point de renoncer à se servir des facultés supérieures qui distinguent Thomme , ils tuent sans émotion et sans scrupule , ils sont censés être arrivés à la perfection du métier [1], Il faut voir alors comme ils se croient d'autant plus méritants qu'ils s'enivrent davantage de destruction ! Ce n'est pas seulement dans les histoires
donc rien à reprendre, sinon que, dans la plupart des cas où celte raisonAk a fait entendre sa voix, ulHma aurait dû être remplacé par unica. .; ^
[i] Dans la Pharsale de Lucain, lorsque César, qui viefld» ' de passer le Rubicon, s'apprête à porter le fer et la flamme^ dans le sein de sa patrie, un de ses lieutenants lui adresse» aux applaudissements de toutes les cohortes, ces exécrables paroles où le poôte peint en traits parfaitement fidèles l'effrayante dégradation mentale des militaires de profession.:
«. Pectore si fratris gladium juguloque parcntis « Gondere me jubeas plenseque in viscera partu ^ CoDjugis, invita peragam tamen omnia dextrâ. Y Si spoliare Deos ignemquc imniiUere t«inplis, 4 Nomina miscebit castrensis flamma Monetse. ^ •'
< Castra super Tusci si ponere Tibridis undas, .. T *,;^ « Hesperios audax veniam metator in agros.
K Ta quoscumque voles in planum effundere muros, ^ •^ His aries actus disperget saxa lacertis, v '
, (^ 111a licet^ penitîis tnlli quam jusscns urbeni, -*
« Roma sit..His cunctae siraul assenscre cohortes. »
(Livre I", vers 376- m) .
bassement louangeuses ou dans les bulletins emphatiquement menteurs qu'il faut lire le récit des batailles, c'est dans les relations véridiques et complètes qu'il faut prendre connaissance des horribles scènes qu'elles présentent et des ravages qui y préludent ou qu'elles traînent à leur suite. 11 faut entendre les cris des blessés et les imprécations que d'affreuses agonies arrachent aux mourants; il faut voir cette terre inondée de sang et jonchée de cadavres , ces campagnes dévastées, ces villes livrées au pillage et à l'incendie [1]. Je ne puis entrer dans le détail, qui serait du reste, hifini , des guerres et des combats. Je renvoie le lecteur aux histoires particulières et aux mémoires. Il n'aura pas à remonter jusqu'à ces conquérants barbares, Alexandre égorgeant les habitants de Thèbes et de Tyr; Jules César, massacrant, dans Avaricum, ..jusqu'aux vieillards, aux femmes et aux enfants [2] ; Attila, appelé du nom blasphématoire àe Fléau de
[i] Si vous prenez au hasard les noms d'un xîertain nombre de villes, vous verrez que la plupart ont été saccagées par la guerre. Des auteurs racontent ces désastres sans plus d'émolîgn que n'en éprouvaient les hommes qui y présidèrent et comme si c'était, dans la vie de l'humanité, chose aussi naturelle et aussi régulière que la chute des feuilles dans une forêt.
' [2] Plutarque porte à un million le nombre d'hommes que ce conquérant fit périr en batailles rangées dans sa guerre des Gaules, et à un autre million le nombre d'hommes et de femmes qu'il réduisit en esclavage.
Dieu ; Charlemagne , qui exterminait les Saxons désarmés, parce qu'ils refusaient le nom de chrétiens , qu'il leur offrait le sabre à la main ; Gengis-Khan , qui convertit en désert les plus belles contrées de TAsie ; Tamerlan, qui élevait des tours et des pyramides aVec des crânes humains. Qu'il voie comment , au seizième siècle , un duc d'Albe faisait la guerre dans les Pays- Bas; comment , au dix-septième siècle , un Tilly se conduisait au siège de Magdebourg ; avec quelle respectueuse ponctualité un Turenne môme et un Duras exécutaient les ordres impitoyables de Louis XIV dans ^ le Palatinat ; avec quelle férocité, au dix -huitième siècle , les généraux de Catherine II faisaient la guerre en Pologne et en Turquie. Qu'il n'aille pas si loin : il trouvera , au commencement de notre siècle , dans les désastreuses expéditions de Bonaparte en Espagne, en Russie et en Belgique [1] , de nombreux exemples
[i] « La redoutable phalange avait défilé devant Napo- « léon, qui lui montrait, à travers les fumées de la poudre et des incendies, la position à emporter; et elle s'était <( précipitée sur Ligny, ivre d'enthousiasme et de fureur, « aux cris de Vive l'Empereur! Pas de quartier! Le feu « croisé'des batteries ennemies, les rues encombrées dé ca- « davres et de blessés, les maisons en flamme, une résis- « tance désespérée n'avaient pu arrêter son élan. » (Le lieulenant-colonel Charras, Histoire de ta campagne de 18i5, chap. 8, Bruxelles, 1857.) Au bas de la page 158 où se trouvent ces lignes, on lit la note suivante : a Pendant la V courte halte de la garde devant Ligny, le général Roguet,
de ces immenses désolations qu'engendre la fureur des combats. Qu'il se borne même à voir comment, dans ces dernières années , en pleine civilisation , la guerre s'est faite en Afrique , en Espagne, en Allemagne et en Italie, et comment elle se fait de nos jours mêmes par les quelques exemples que j'ai consignés dans la note de la page 193. J'avoue que je ne saurais comprendre comment celui qui a été témoin de pareils spectacles ou qui en a lu les récits fidèles peut
« colonel en second des grenadiers à pied, avait réuni les (c officiers et les sous-officiers, et leur avait dit : Prévenez <( les grenadiers que le premier qui m'amènera un Prussien M prisonnier sera fusillé. Paroles féroces auxquelles, à deux « jours de IS, devaient répondre de féroces représailles. »
Voilà donc un général dont le devoir est de modérer et, au besoin, de réprimer les inutiles fureurs de ses soldats, et qui non-seulement leur soufQe la rage au cœur, mais menace de mort ceux qui ne se montreront pas aussi atroces qu'il Test lui-même. Gomment, en présence de pareils faits, ne pas prendre en exécration le métier de la guerre?
a Grénappe était rempli de nos blessés. Les Prussiens fu- (( rieux en massacrèrent beaucoup impitoyablement. Du- « hesme fut une de leurs plus nobles victimes. Ce crime est a resté impuniy s'écrie Napoléon dans ses Mémoires, Gela « n'est que trop vrai. Mais avait-il le droit de flétrir cette « atrocité, celui qui n'avait pas même blâmé le général Ro- « guet, menaçant, le jour de Ligny, de faire fusiller le pre- « mier grenadier de la garde qui lui amènerait un Prussien « prisonnier? » {Ibidem, ch. 12.)
continuer d'être épris des charmes de la gloire militaire [1].
[1] Uq auteur américain, à qui j'aurai plus loin à reprocher de regrettables exagérations, Thomas Upham, a donné un résumé saisissant des maux de la guerre. Je demande la permission de citer ce passage, où Tauteur nous transporte au milieu d'une plaine dans laquelle va se livrer une bataille :
« As we perceive that they bear Ihe same image, and c( kcow that they come frora the hand of the same creator, (( JKÊ uaturally concludCj^ on every'principle of reason and « humanity, that they are assembling for no other than jùst a andamicablepurposes. But we soon discover to our great a surprise, that their roeëting and salutations, so far from ce being of a consultative and friendly character, is violent ((. and threalening, and takes place with every demonstra- (( lion of hostility, amid the clash of swords and the brîsf^ <( ling of bayonets. But man, even when placed in this lace mentable position of crime and cruelty, discovers traits « of character which show that he was formed for better (( things; great sagacity, promptness in the moment of pea ril, activily, courage, indomitable persévérance. Thèse u traits of character might be applied for great good ; but <( hère they are applied and too dreadfully appliôd in acce- « lerating the work of destruction, tosmite downthè oppo- « sing combatant, to tear open the fountains of life, lo roll f( onward the dreadful wave of war. In a few moments (( after thèse vast masses are met together, we hear the (( clash of swords, the roar of cannon, the noise of the con- « fusion, the shout of victory, the groans of the wounded a and the dying; but nolhing, excepl some shadowy outlir< nés, is seen. After a while the smokerolls slowly away, (f and in the liprht of tlîc glaring and sickly sun, we b^hold
286 TROISIÈME P\RTIE
§ VII Insensibilité , tér^eiié
La vue du sang , l'habitude du carnage et de la desiniction font bientôt naître dans Târae et y entretien-
« (he whole plain covered with human bodies, multitudes (( of them dead and olhers in a state of intense suffering « fromtheir wounds. Ând if we undertake to count them, « the enumeration only increases Ihat overwhelming sensa- « tion which the mère glanée had tended io inspire. On the field of Austerlilz Iwenty Ihousand, on the field of «( Bautzen Iwenly flve thousand, at Dresden thirty thousand, « at Waterloo forty thousand, at Eylau fifty thousand, at '« Borodino eighty thousand... As we cast our eyes over (' Ihe field of battle, covered with such a multitude of dead « and wounded persons, we cannot but be filled with asto- « nishment and horror, especially when we remember that « Ihe combalants are ail the dépendent and favored chiidren (' oî that great being who not only made them but required them to love one another. Certain it is that the specta- (.' tor, ashe looks upon the field of baltle, has émotions of « unmingled surprise and consternation; he feels that a (« (Ireadful crime has been committed the guilt of which « rests somewhere; he is stunned and amazed, and hardly «''kiio'w what character to attach to man who can permit « himself to be engaged in such transactions; and yet it '« cannot be doubted that the efiect of the scène which is be- :< fore him, is lessened by its own dimensions, is diminished " by its very vastness. The man who is thinking of the " suflferings of forty or fifty thousand s, can hâve no very
nenl une disposition à rinsensibilité , trop souvent uiênie à la férocité. Je pourrais en citer des milliers d'exemples , mais qui auraient Tincouvénient d'occuper dans cet écrit une place démesurée, et qui est réclamée par tant d'autres considérations. Que le lecteur veuille bien remarquer que cette influence détestable du métier des armes ne se produit pas seulement sur les natures les plus dégradées et déjà disposées d'ellesmêmes à la cruauté, sur un.Vitellius, par exemple, venant, quarante jours après la bataille, dans les diamps de Bédriac , contempler, flairer même avec délices les cadavres en putréfaction [1]. Elle se produit même sur les natures les plus portées à la douceur et à la bonté [2]. Ici encore je pourrais citer une infinité
« distinct conceptions of Ihe sufferings of a particular indi- * « vidual in Ihat vasl number. If he could take a full and « distinct vlew of the sufferings of each one in that greal « multitude, if he could see the lears and the agonies in w each particular case, and by some process of inlellectual '( and sentient arithmetic could bring Ihem ail inlo one « sum and place them ail before the miud ai once, what a « vast amount 1 What unparallelled wretchedness I With (c what torture would it fiU Ihe soûl ! » (Manual of peace, part. 1, chap. i, New- York, 1836.)
[1] « Utque campes in quibus pugnatum est adiit, ab- « horrentesquosdamcadaverum tabemdelestabilivoce côh- « firmare ausus est : oplime olere occisum hosteni et me* y iiùs civem. » (Suéione, YiUilius, art, 10.) Voir aussi Tacite, Histoires^ livre 2, art. 70.
[2] Je connais un général polonais à qui les Russes,
de noms : obligé de me borner, j'en prends deux des plus respectés. Germanicus, dont Tacite vante la mansuétude envers les ennemis , nous est représenté par le même historien comme traitant les Germains avec une horrible cruauté. Chez les Marses et les Cattes, il ravage le pays par le fer et la flamme et n'épargne ni le sexe ni Tàge. Chez les Chérusques , il jonche de cadavres un espace de dix milles, animant lui-même ses soldats au carnage et les priant de ne point faire de prisonniers [1]. Titus, que les historiens dépeigaenl
après ravoir fait prisonnier, oui, entre autres traitements alroces, arraché tous les poils de la barbe. Aujourd*hiii juncore qu'elle a eu amplement le temps de repousser, il leur garde une haine énergique, à tel point que je Fai entendu dire qu'il aurait du plaisir à manger de la chair de Russe. J'ajoute, .comme confirmation de l'opinion exprimée dans ce paragraphe, que c'est un liomme qui fait preare, dans les relations civiles ordinaires, d'une grande instmction et de sentiments élevés et très-humains. Voilà les dispositions que la guerre fait naître chez les hommes mêmes d'un esprit cultivé. Qu'on juge par là de ce que ce peut' être chez les hommes rudes et incultes qui composent la grande majorité de l'espèce humaine. *
[1] Amales, livre 1", art. 51 et 56, et livre 2, art. i7, 18, 2i et 72. ËB priarU ses soldats de ne point faire de quartier, « orabatque insistèrent cœdibus, nil opus captivis^ 8o- « lam internccionem geutis finem belle fore » (livre 2, article 2t), Germanicus n'allait pourtant pas jusqu'à menacer de faire mourir ceux qui éprouveraient quelque sentiment de pitié. On a vu, dans une note du paragraphe précédent,
comme si clément, et qui fut appelé du nom emphatique de Délices du genre humain^ se montre brutal et inhumain dans la guerre de Judée. 11 égorge tous les habitants mâles de Joppé et emmène esclaves les femmes et les enfants. Assiégeant Jérusalem, il fait crucifier ceux de ses habitants que la famine force à en sortir. Maître de la ville, il la livre au pillage et permet à ses soldats de l'incendier. Il vend une partie des captifs et en laisse mourir 11,000 de faim ou de
que l'honneur de surpasser, un Romain en cruauté était réservé à ua Français, au général Roguet, commandant les grenadiers de la garde impériale à Ligny.
Bonaparte, trop profond égoïste pour avoir eu l'âme tendre» était loin cependant d'être d'un caractère porté à lacruauté. Eh bien! on eût pu le croire tel dans les moment» où sans sourciller il jonchait le sol de morts et de mourants. Nous avons encore ici l'aveu d'un des plus chauds panégyristes de la vaine gloire des armes : « Sur les champs de « bataille, il s'était fait une insensibilité, on peut dire ef*- G froyable, jusqu'à voir sans émotion la terre couverte de « cent mille cadavres, carjamais le' génie de la guerre n'avait <t poussé aussi loin reifusion du sang humain. Mais cette « mMîbiliti était de profession, si on ose ainsi parler. Sou- « veut et effet, après avoir rempli un champ de bataille do' « toutes les horreurs de la guerre, Napoléon )e parcourait le (( soir pour faire lui-même ramasser les blessés, ce qui pou-^ « vait n'être qu'un calcul, mais, ce qui n'en était pas un^ se « jetait quelquefois bas de cheval pour s'assurer si dans un « mort apparent ne restait pas un être prêt à revivre. » (Thiers, Histoire du Consulat et del'Empirey livre 62, t. XX, Paris, 1862.)
désespoir. Après la victoire , il en fail périr froidement plusieurs milliers daos des jeux publics. En somme, le siège de Jérusalem coûte la vie à 1,100,000 Juifs et la liberté à 97,000 [1].
§ Vin Atméea penmuieiites t cause de démoralisalien
Les armées permanentes sont une cause de démoralisation. Le jeune soldat, habituellement oisif, privé de toute direction morale à l'époque de la vie où il en aurait le plus grand besoin, arraché à sa famille au moment où il commençait à y contracter des habitudes d'ordre et de travail, n'y rapporte souvent que Thabitude de la fainéantise, les vices de la garniscm et h dureté sauvage contractée au métier de la guerre. La plupart des hommes qui exercent la profession mili« taire sont condamnés à un célibat forcé, qui, s'alliant à une vie trës^libre et ordinairement désœuvrée, ne peut qu'amener, entrefenir et propager la dissolution des mœurs. Dans une pareille matière, je dois m'abstenir d'explications détaillées. Ce que je pourrais ajouter du reste n'apprendrait rien à personne ou l'apprendrait i ceux qui le sauront toujours assez tôt. L'existence de la profession militaire n'est pas assurément la
' [i] Joseph, Guerre des Juifs, liv. 3, ch. fit; liv. 5, ch. 28; lir* 6, ch. 35^ 40, 4S et 45; et liv. 7, ch. 6 et 8.
seule cause du débordement des mœurs et du mépris dans lequel est tombée rinstilution du mariage, mais c'en est une des principales, ne fût-ce que parce qu'elle condamne au célibat un grand nombre d'hommes jeunes et forts. Il est donc certain que ce que l'on peut appeler aujourd'hui la prostitution privée aussi bien que publique n'est susceptible d'aucune guérison, d'aucune atténuation même, tant que se maintiendra le système actuel des armées permanentes.