‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 2)Chapitre 4 sur 46 · XII · texte numérisé non relu

XII

Franee, Ksimgne, Angleterre 9 Hollandie AUemagne, Italie, de 4659 à 4715

Les troubles d^la Fronde, qui signalèrent les cinq dernières années de la minorité de Louis XIV, n'étaient que des querelles de grands seigneurs, jaloux les uns des autres et se disputant les faveurs de la cour. Le pays, que ces querelles agitèrent profondément, y était au fond désintéressé. Leur plus fâcheux résultat fut d'amener le jeune roi, qui en avait été le témoin, h peoser que, lorsqu'il serait complètement le maître, il devrait faire peser sur tous, grands et petits, un sceptre de fer. Son caractère altier, son éducation uégligée et les facultés bornées de son esprit le portaietH déjà naturellement à faire peu de cas de ce qui pouvait rester de libertés publiques. Son profond égoïsme, son amour des plaisirs et sa passion pour la guenii allaient) pendant un long règne et sous le

masque trompeur de la gloire et de la puissance, préparer d'immenses calamités à l'Europe.

La paix de Westphalie avait laissé subsister la guerre entre la France et l'Espagne. Turenne, après avoir délivré Arras, venait de battre, aux Dunes, don Juan d'Autriche et Condé, le vainqueur de Rocroi, qui portait alors les armes contre son pays. L'Espagne épuisée demanda merci. En faisant la paix des Pyrénées (1659), Mazarin maria Louis XIV avec la fille de Pliilippe IV, l'infante Marie-Thérèse, qui dut alors, d'après un des articles exprès du traité, renoncera la successif d'Espagne. A la conclusion de la paix, l'armée française fut réduite à 40,000 hommes. Mazarin meurt, et de ce moment Louis prend en mains les rênes du gouvernement. Son ministre Colbert donne une vive impulsion à l'industrie et au commerce, quoique plusieurs de ses règlements ne soient plus du tout en harmonie avec les progrès que la science économique a faits depuis. Les finances de l'État commençant à être prospères, Colbert crée 60 bâtiments de guerre, et Louis augmente son armée : premier pas dans une voie funeste. Pour avoir les coudées franches du côté du Parlement, la seule institution qui pourrait encore gêner l'exercice du pouvoir absolu, on ne lui permet de faire des remontrances que huit jours après avoir enregistré lesédils, c'est-à-dire quand les remontrances n'auront plus d'objet. En même temps les artistes et tes gens de lettres sont protégés, et cx>D)me leurs gages sont payés très-régulièrement, ils se cou-

tentent de la seule liberté qui leur est laissée, de dorer les chaînes que la nation enchantée laisse river. Tout parait beau jusqu'ici. La scène va changer.

Louis, qui dépensait pour ses maîtresses, en dons et en fêtes splendides, la fortune de la France, veut assaisonner des émotions piquantes des batailles les plaisirs de l'amour. Et d'ailleurs un tel roi est né pour se couvrir de lauriers : poètes et courtisans le lui disent sur tous les tons. L'influence que Louvois exerça à cet égard sur son esprit ne saurait être trop maudite. Louis, qui avait, par les clauses de son mariage, formellement renoncé à toute prétention à la succession d'Espagne, réclame les Pays-Bas, à la mort de Philippe IV, en invoquant, contre toute espèce de sens et de raison, un droit prétendu de dévolution, qui n'avait de rapport qu'aux héritages des particuliers (1665). Il s'empare de la Flandre, où il ne rencontre presque point de résistance, l'Espagne, confiante dans les traités, n'y entretenant alors que très-peu de troupes. Il envahit ensuite la Franche-Comté avec la même facilité. La Hollande et l'Angleterre, comprenant la nécessité défaire trêve, dans un intérêt commun, à leurs griefs mutuels, s'interposent avec la Suède pour arrêter le cours de cette guerre, et la paix est signée à Aix-la-Chapelle (1668). Elle ne devait pas être de longue durée. Louis ne pardonnait pas à cette petite république de Hollande la hardiesse qu'elle avait eue de se mêler des affaires d'une puissante monarchie. Pour détacher la Suède et l'Angleterre de la

triple alliance) tout fut employé, jusqu'aux charmes de mademoiselle de Kéroual, qui accompagna la duchesse d'Orléans dans son voyage au delà du détroit. La Hollande se trouva seule, et Louis, en lui déclarant la guerre sous prétexte de médailles injurieuses^ frappées à l'occasion de la paix d'Aix-la-Chapelle, associa Charles II d'Angleterre à cet acte d'injustice (1672). Jusqu'à présent, comme on voit, le grand roi avait eu le soin de ne s'attaquer qu'aux faibles, ce qui, pour notre impartialité, réduit de beaucoup les proportions de cette magnanimité et de cette bravoure tant célébrées parles poètes, les historiens et les orateurs sacrés d'alors* Il part à la tète d'une armée de 180,000 hommes, et il a pour généraux les Turenne, les Condé, les Vauban. Il passe le Rhin sur un pont de bateaux, dans un endroit qui était guéable^ et quoi qu'en dise Boileau, ne se plaint nullement de sa grandeur qui lallache au rivage. Pendant que, près des côtes, Ruy ter lutte avec succès contre les escadres com mandées par le duc d'York et par d'Estrées, les Français soumettent les Provinces presque sans coup férir, et ne sont plus qu'à quatre lieues d'Amsterdam. C'en était fait de la Hollande sans le génie opiniâtre de Guillaume d'Orange, dans la personne de qui le slathotidérat venait d'ôlrc rétabli. Les digues sont ouvertes; en s'inondant eux-mêmes, les Hollandais arrêtent l'ennemi ; ils sont sauvés. Louis court se faire encenser à Paris.

Le Parlement d'Angleterre refuse à Charles l'argent

quMl lui demande pour continuer la guerre. En noéme temps TAllemagne, le Danemark et l'Espagne, que l'attitude de Louis commence à inquiéter, se coalisent contre lui, et l'Europe est en feu. Le prince d'Orange et Coudé se rencontrent à Sénef ; 27,000 cadavres joncbent le champ de bataille, et les deux camps chantent un TeDeum{i6H). Turenne, profitant du défaut d'entente des chefs ennemis, bat le duc de Lorraine à Sinzheim, vient exercer d'épouvantables ravages dans le Palatinat, défait de nouveau les alliés à Ensheim, h Mulhausen et à Turckheim, et reçoit, h Sasbach (1675), le boulet de canon qui ouvrit à sa cendre les caveaux de Saint-Denis. Après de nouveaux succès du frère du roi et du maréchal de Créqui, la paix fut conclue à Nimègue (1678). Les conditions qui y furent réglées assurèrent à la France une grande prépondérance en Europe. C'est l'époque la plus brillante du règne de LouisXIV. Mais ces avantages, obtenus dans une guerre injustement entreprise, loin de rassasier son ambition, ne feront que l'exciter. Il hérisse les frontières de fortifications menaçantes, augmente son armée et sa marine militaire, qui compte 60,000 matelots inscrits sur les rôles [1]. Si encore il ne devait

fij M. Âncillon essaie timidement de justifier ses armements. Mais bientôt la force de la vérité lui arrache ces judicieuses réflexions :

« De la défense légitime de ses droits à une guerre d'am- « bilion entreprise pour en acquérir de nouveaux, il n*y a « souvent qu'un^ pas ; on dépasse facilement les calculs

lancer ses vaisseaux que sur les pirates d* Alger, de Tunis et de Tripoli ! S'arrogeant à lui seul le droit d'interpréter quelques points obscurs des traités, il s'empare à main armée de plusieurs contrées de l'Allemagne et des Pays-Bas espagnols^ en même temps qu'à Constantinople il excite en secret les Turcs coutre l'empereur. L'Europe, menacée de n'avoir bientôt plus qu'un maître, allait être forcée de se coaliser de nouveau contre lui. L'Espagne prend l'initiative de la défense ; mais elle est livrée à ses seules forces, et il l'oblige à signer la trêve menteuse de Ratisbonne (1684), qu'il conclut pour vingt ans, et qu'il devait rompre lui-même au bout de quatre ans, sous prétexte que l'empereur Léopold se proposait d'en faire autant. Il fait bombarder Gênes, parce qu'elle avait construit des galères pour le compte de l'Espagne; guerre vraiment déshonorante, où le fort attaque

a d'une juste prévoyance; on crée des dangers pour les a combattre ; on prête de mauvais desseins à son ennemi, « afin d'avoir un prétexte de l'en punir. Une grande puis- « sance militaire devient aisément agressive ; il faut toute f la force de la modération pour ne pas abuser de ses « forces, et Louis XIV, fier de sa fortune, entraîné par les « calculs de quelques-uns de ses ministres, et comptant sur « une patience sans bornes de la part de ses voisins, prouva « bientôt, par une suite d'attentats inouïs contre le droit « des gens et la foi des traités, que jamais un État ne vou" « dra que ce qu'il doit du moment où U pourra tout ce qu'il « veut. » [Tableau des révolutions du système politique de ^Europe, chap. 50, tome ÏV, BerUn, 1805.)

injustement le faible. L'Europe se montra indignée lorsqu'elle vit le doge obligé de venir faire amende honorable à Versailles. Autre ejKploit, digne de servir de pendant à eelui-ei. Louis envoie son ambassadeur Lavardin à Rome (1687), avec une escorte de 1,000 hommes armés qui doivent empêcher le pape de faire la police dans ses propres États. Innocent XI avait voulu abolir, pour l'hôtel de l'ambassadeur de France, le droit d'asile, qui s'étendait à tout le quartier de l'ambassade, droit auquel les autres Étals avaient renoncé, et qui faisait de la moitié de Rome un repaire assuré de voleurs et d'assassins. Heureuse la chrétienté, si les papes n'eussent jamais commis d'autres attentats ! Mais voici une des plus grandes fautes de Louis XIV, une de celles qui compromettront le plus la tranquillité du pays. Aveuglé par de funestes conseik, qui irritent son orgueil en même temps qu'ils faussent sa conscience, il révoque (1685) la liberté religieuse que Henri IV avait accordée aux protestants par l'édit do Nantes. Colbert était mort; il eût probablement empêché cet acte désastreux, qui porta un si rude coup à l'industrie et à la prospérité de la France. Il serait trop long de retracer ici les détails de cette guerre impie qu'un roi déclare à ceux de ses propres sujets auxquels sa race est plus particulièrement rede* vable du trône, et où l'on voit un ministre, fils cruel d'un père fanatique, outrer encore les ordres impitoyables du mattre, régler les affaires du culte à l'aide de régiments de dragons, et prétendre insolemment

gouverner les consciences à coups de sabre. Une des dispositions les plus odieuses de la révocation de Tédit do Nantes était celle qui interdisait aux protestants, sous peine de galères pour les hommes et de confiscation pour les femmes, de quitter la France. On conçoit que ces menaces tyranniques n*aient fait qu'accroître le nombre des fugitifs : 300,000 Français bravèrent tous les dangers plutôt que de rester dans un pays où ils étaient ainsi traités. La révocation de Tédit de Nantes fut pour TEurope protestante un avertissement qui ne pouvait être perdu, et Louis XIV allait trouver dans Guillaume III, récemment appelé au trône d'An* gleterre, un rude adversaire. Mais, pour exposer cette lutte nouvelle, je dois reprendre les choses de plus haut.

Charles II, en montant sur le trône d'Angleterre, s'était occupé d'abord de former des régiments. On peut dire que c'est de lui surtout que date, en Angleterre, le système actuel des troupes permanentes. Un de ses premiers soins avait été aussi de venger la mort de son père. Le général Harisson eut les entrailles arrachées avant d'être exécuté. La vengeance ne s'était pas arrêtée aux vivants; les tombeaux avaient été violés, et les cadavres de Cromwell, d'Ireton et de Bradshaw traînés sur le lieu de Texécution. Le roi, comptant sur les complaisances de ses Parlements d'Angleterre et d'Ecosse, qui allaient au-devant de ses désirs, s*était ensuite endormi entre les bras de ses concubines, distrait seulement par le soin de trouver

de l*ârgent pour satisfaire à ses dissipations. Dans le I>ut de se faire accorder des subsides, il déclare la guerre à la Hollande (1664), sous le prétexte que le commerce des Hollandais faisait tort h celui des An-* glais. Le duc d'York, à la tête d'une flotte de H4 voiles, bat d'abord la Dette hollandaise, qui prend sa revanche l'année suivante, et qui, après avoir été bat* tué de nouveau, s*avance ensuite triomphante dans la Tamise jusqu'à quatre lieues de Londres. Les Hollandais se seraient emparés de cette capitale, si un renfort promis par la France ne leur eût manqué. A ces désastres se joignirent la peste et l'incendie, mais sans pouvoir arracher le roi à son sérail. La paix avec la Hollande venait à peine d'être conclue lorsqu'elle fut rompue par cette alliance passagère que Charles fit avec Louis XIV, alliance dont j'ai parlé plus haut, et qui fut pour l'Angleterre une source de nouvelles calamités. Le reste de ce règne honteux avait été employé h dissoudre des Parlements, à entendre d'absurdes délations, h persécuter alternativement papistes et presbytériens, et à laisser un JefFeries faire tomber la iôte du républicain Sidney, qui pourtant avait comme Harisson combattu la tyrannie de Cromwell, et qui, ayant obtenu de Charles la permission de rentrer en Angleterre, était puni de sa confiance en la parole du monarque ainsi que de sa loyale persistance à garder dans la retraite son amour pour la liberté.

Charles H étant mort sans enfants légitimes (1685),

le duc d'York, son frère, l'avait remplacé sous le nom de Jacques II. Celui-ci se fait tout d*abord accorder une dotation annuelle de 2 millions de livres sterling, que jamais roi d'Angleterre n'avait eue avant lui et n'a eue depuis. Il a une armée de 30,000 hommes, et il élève sa flotte au nombre de 173 vaisseaux, montés par 42,000 hommes. Le duc de Monmouth, fils naturel de Charles, lève l'étendard de la révolte ; mais, après avoir perdu 1 ,300 hommes à Sedge-Moor, il est pris et exécuté. Le cruel monarque, servi par Jefferies et par les moutons du colonel Kirke,.se vaulre dans le sang des partisans du malheureux duc. Dévoué au parti catholique, il forme le projet insensé de rétablir par la terreur une religion qui était devenue décidément antipathique à la nation. Il commence par publier hypocritement un simple édit de tolérance générale. Cet acte, considéré abstractivement des circonstances et des motifs, eût été sage. Mais en réahté la tolérance pour tous n'était nullement dans les principes ni dans les intentions de Jacques; il ne la voulnit que pour les catholiques, et ce qui le prouverait au besoin, c'est qu'en même temps qu'il publiait en Angleterre son édit de tolérance générale, il n'accordait en Irlande et en Ecosse la liberté religieuse qu'aux catholiques, et y persécutait violemment les protestants. Son gendre, Guillaume d'Orange, prince ambitieux, aussi habile que dissimulé, l'avait soutenu contre le parti Monmouth, parce qu'il espérait alors arriver au trône d'Angleteire par sa femme Marie, qui en ét^iit

rhéritière présomptive. Mais aussitôt que la reine a?ait eu un fils, Guillaume avait excité secrètement contre le roi le mécontentement universel et s'était apprélé à profiter de son impopularité. Il équipe une flotte considérable et fait une descente en Angleterre, où il est accueilli par la plus grande partie de la noblesse, de l'armée et du peuple (i688). Jacques s'enfuit, accompagné seulement du duc de Berwick, son fils naturel; il est reçu à la cour de Louis XIV comme un saint martyr. Un nouveau Parlement ayant été assemblé, le trône y fut déclaré vacant par le fait de l'évasion du roi. La couronne revenait à son fils. Elle fut placée sur la tête de Guillaume (1689). La sévérité de l'histoire ne saurait dissimuler que ce fut une usurpation. On a dit que la nation, rendue à sa liberté, avait bien le droit de déléguer le pouvoir à celui qui l'avait aidée à secouer le joug d'un tyran. J'ai là-dessus deux observations' à faire. D'abord cette doctrine de délégation du pouvoir n'est vraie qu'au point de vue républicain, et encore ne l'est-elle que s'il s'agit d'un pouvoir exécutif et temporaire. Mais ce ne fut pas le gouvernement républicain qui succéda à celui du monarque fugitif, ce fut encore la monarchie héréditaire : or, au point de vue des traditions monarchiques et des règles de succession qui en sont la base, c'était le fils de Jacques qui devait être appelé au trône, en supposant ce trône vacant, ce qui, dans le cas actuel, n'est pas soutenable, puisque le roi était violemment chassé d'Angleterre et que sa fuite n'était évidemment pas

70 PREMIÈHK PARTIE

alors le résultat de sa libre détermination. En second lieu, quand on dit que ce fut la nation qui décerna librement la couronne à Guillaume, cela n*est pas sérieux. 11 était déjà en possession de Fautorité souveraine lorsqu'on la lui remit pour la forme. Quand un nouveau maitre, appuyé sur la force, tenant dans ses mains tou3 les ressorts de l'administration d'un pays, et ayant ses agents apostés à toutes les avenues du pouvoir, a l'air de cxinsulter une nation pour savoir si elle veut de lui, cette nation ne vote pas librement. Or sans liberté il n'y a pas de vote. Personne ne pensera que je viens ici plaider la cause de Jacques, qui méritait trop bien de tomber. A mes yeux, la révolu* tion qui porta Guillaume lil au trône fut, en fait sinon en droit, un événement heureux pour l'Angleterre, qui se vit par là délivrée d'une odieuse tyrannie et obtint de nouvelles garanties contre les abus de l'autorite. Je voudrais seulement voir aux partis politiques un peu de sincérité, et leur inspirer quelque respect pour la logique naturelle et le simple bon sens. Je reviens au point oii j'ai laissé tout à l'heure, l'exposé dos guerres de Louis XIV.

Malgré les justes protestations de la diète, dans lesqutjlles il voit une injure, Louis veut mettre en possession du Palatinat sa belle-sœur, qui, en épousant le duc d'Orléans, avait renoncé à tout droit de succession. Il trouve un autre prétexte de guerre dans la ligue d'Augsbourg, qui jusque-là s'est bornée à être défensive. Il entre en Allemagne et s'empare de plu-

sieurs places. Le Palatinat est de nouveau saccagé et iucendié (1689) par l'ordre de Louvois [1]. Une flotte

[i] Quoique je me défie habitueliement de Fexactitude et de l'impartialité de Voltaire) je le citerai ici de préférence, parce qu'on sait qu'à l'endroit de Louis XIV, il péchait plutôt par trop d'admiration que par une disposition contraire :

« Le roi avait résolu de faire un désert du Palaïlnal dès « ({ue ses villes seraient prises. Il avait la vue d'empêcher (c les ennemis d*y subsister, plus que celle de se venger de « l'électeur palatin, qui n'avait d'autre crime que d'avoir « fait son devoir, en s'unissant au reste de l'Allemagne « contre la France (février 1689). Il vînt à l'armée un ordre « de Louis, signé Louvois, de tout réduire en cendres. Les « généraux français, qui ne pouvaient qu'obéir, flrent donc « signiGer, dans le cœur de l'hiver, aux citoyens de toutes <( ces villes si florissantes et si bien réparées, aux habitants a des villages, aux maîtres de plus de cinquante chftteaux, « qu'il fallait quitter leurs demeures, et qu'on allait les dé- « truire par le fer et par les flammes. Hommes, femmes, « vieillards^ enfants, sortirent en hâte. Une partie fut er- <c rante dans les campagnes; une autre se réfugia dans les « pays voisins, pendant que le soldat, qui passe toujours <c les ordres de rigueur et qui n'exécute jamais ceux de « clémence, brûlait et saccageait leur patrie. On commença « par Manheim et par Heidelberg, séjour des électeurs ; leurs « palais furent détruits comme les maisons des citoyens T. a leurs tombeaux furent ouverts par la rapacité du soldat, « qui croyait y trouver des trésors; leurs cendres furea' a dispersées. C'était pour lu seconde fois que ce beau pays c( était désolé sous Louis XIV. Mais les flammes dont Tu' a renne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat « n'étaient que des étincelles, en comparaison de ce dernier

française vient débarquer Jacques en Irlande , où il fait couler des flots de sang protestant. Guillaume y arrive avec 36,000 hommes, et le défait à la bataille delà Boyne. Le maréchal de Luxembourg gagne contre Guillaume, dans les Pays-Bas, les batailles de Fleurus, de Steiukerque et de Nerwinde, qui coûtent aux deux armées. 60,000 morts (1690-93). A celle de Nerwinde, les alliés perdent 1:2,000 hommes, et les Français 8,000 : c'est un des nombreux exemples de ces victoires qui coûtent presque aussi cher aux vainqueurs qu'aux vaincus. En Piémont, Catinat bat, à Staffardes et à la Marsaille, le roi Victor-Amédée, qui, après avoir eu 12,000 hommes de tués dans ces deux

« incendie. L'Europe en eut horreur. Les officiers qui i'exc- « entèrent étaient honteux d'être les instruments de ces « duretés. On les rejetait sur le marquis de Louvois, de- « venu plus inhumain par cet endurcissement de cœur que « produit un long ministère. Il avait en effet donné ces con- « sciis; mais Louis avait été le maître de ne les pas suivre. (( Si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait luic( même éteint les flammes. Il signe, du fond de son palais « de Versailles et au milieu des plaisirs, la destruction de « tout un pays, parce qu'il ne voyait dans cet ordre que « son pouvoir et le malheureux droit de la guerre ; mais « de plus près il n'en eût vu que l'horreur. Les nations, « qui jusque-là n'avaient blâmé que son ambition en l'ad- « mirant , crièrent alors contre sa dureté , et blâmèrent « même sa politique ; car, si les ennemis avaient pénétré « dans ses États, comme lui chez les ennemis, ils eussent « misses villes en cendres.» (Siècle de Louis XIV^ chap.l6, tome IV. Paris, 4836.)

journées, se retire de la coalition. Louis ne fut pas aussi heureux sur mer, quoiqu'il y eût élevé ses forces à un chiffre prodigieux [1]. La flotte, conduite par Tourville el conoposée de 70 vaisseaux de ligne, avait d'abord battu celle de Torrington. Mais^ à la Hogue, ayant attaqué avec 44 vaisseaux de ligne les flottes anglaise et hollandaise, composées de 93 vaisseaux et placées sous les ordres de Tamiral Russel, Tourville essuie une déroute signalée (1692). Ce désastre doit être attribué en grande partie à Torgueilleuse présomption de Louis, qui avait envoyé à Tourville Tordre formel d'aller trouver ses ennemis et de les combattre, forts ou faibles^ parlout où il les trouverait et quoi quil en pût arriver. Il avait voulu révoquer cet ordre imprudent, mais la révocation arriva trop tard. La marine française ne s'est guère relevée de cette fatale journée, qui assura à l'Angleterre l'empire des mers. La paix signée à Ryswyk oblige Louis XIV à rendre une partie de ses conquêtes; mais, en l'aflaiblissant, elle ne le guérit pas de ses ambitieux projets. Loin de désarmer, il fait de nouveaux préparatifs de guerre.

On a vu plus haut que Marie-Thérèse, sœur aînée de Charles 11, roi d'Espagne, avait, en épousant

[l] « Louis XIV avait, en 1692, HO vaisseaux de ligne « et 690 autres bâtiments de guerre employés, sur lesquels «on comptait 14,670 canons, 2,500 officiers et 97,500 « hommes d'équipage. r> (Mémoires de Malouet, intendant de la marine^ sur V administration de ce département^ 1789.)

7/l PREMIÈRE PARTIE

Louis XIV, renoncé à ses droits éventuels de succession. Ajoutons qu'Anne d'Autriche, mère deLouisXIV et fille aînée de Philippe III, avait également renoncé à ses droits. Charles meurt sans enfants (1700). La couronne revenait à la maison d'Autriche par la sœur cadette, Marguerite^Thérèse, mariée à l'empereur Léopold. Mais le roi défunt avait fait un testament secret en faveur de Philippe d* Anjou, petit-fils de Louis XIV. Ce jeune prince franchit les Pyrénées et est installé sous le nom de Philippe V. L'Autriche réclame ses droits et attire dans son parti l'Angleterre et la Hollande, que Louis XIV avait jouées par un projet de partage de l'Espagne. Le roi de Prusse ainsi que le duc de Savoie entrent également dans la coalition. Les armées ennemies étaient conduites par Mariborough et par le prince Eugène de Savoie. Ce dernier bat CatinatàCarpi, faitVilleroi prisonnier a Crémone, et est arrêté dans sa marche victorieuse par Vendôme. Villars, qui avait déjà obtenu des succès en Allemagne, est envoyé dans le Languedoc contre les protestants. Eugène et Marlborougb gagnent surTallard la bataille de Bleinheim, où 15,000 Français sont tués ou noyés, et 20,000 blessés ou faits prisonniers (1704). De leur côté, il est vrai, les allies curent 5,000 morts et 8,000 blessés [1]. Villars est rappelé

[1] Gesexpres^oos lanL de luUUcvs d'komm s lues, laid de nùiiieru de hUsU^f tmt'de^ milkers de pmonwerê, que le lec* teur a déjà rencontrées si souvent dans cette revue des ra-

et arrête Marlbarough^ prêt à pénétrer en France. La flotte anglaise s'empare de Gibraltar. L'archiduc Charles, qui avait succédé à Léopold, soulève la Catalogne. Eugène bat les Français à Turin et les force à abandonner l'Italie (1706). Naples tombe au pouvoir de TAutriche. MarlboroughetVilleroi, chacun à la tétc

vages de la guerre, vont se multiplier désormais de manière à lui causer de f ennui et du dégoût. Je voudrais bien n'ôlrc point obligé de les répéter à satiété. Dans ces drames odieux, il y a peu de variété : c'est toujours du sang qui coule, toujours même cortège de souffrances et d'angoisses, et puisque je me suis imposé la tâche de raconter ces monotones horreurs, il faut bien que je la remplisse jusqu'au bout. Du reste mes évaluations sur le nombre des morts, des blessés el des prisonniers restent généralement au-dessous de la réalité, et voici pourquoi. On sait que rien n'est plus diflicile que de préciser ces nombres avec exactitude. Chaque parti se fait un détestable point d'honneur d'exagérer les pertes de Fennemî el d'atténuer les siennes. Les divierses histoires, non pas seulement des nations opposées mais de lu même nation, et souvent les relations officielles mêmes abondent en contradictions. Toutes les fois donc qu'il y avait quelque incertitude, j'ai pris les évaluations les moins élevées, trouvant , dans le doute, que le mal était toujours assez grand. D'un autre côté, je ne pouvais m' arrêter qu'aux pertes principales, et j'ai dû négliger celles de détail, qui, par leur multiplicité, font une somme de mal très- considérable. On sait enfin que, quand des armées sont en campagne, indépendamment des pertes directes, causées par les combats, une quantité innombrable .de soldats sont enlevés par les maladies, résultats des fatigues, des privations et des excès.

de 80,000 hommes, se rencontrent à Ramillies, oh l'armée française perd 20,000 hommes.

Le destin osait donner un démenti k Boileau et refuser des rimes à sa muse engourdie. Il, ne suffisait plus à Louis (Tun^regard pour fixer la fortune : jamais il ne s'était vu dans une situation aussi critique. On a souvent attribué les revers qu'il essuya alors k l'inhabileté des chefs qu'il avait appelés à la tête de ses armées, et qui étaient loin, a-t-on dit, d'égaler ceux qu'il avait employés d'abord. Je fais trop peu de cas de ce qu'on appelle l'habileté militaire pour me constituer juge en cette matière. Je ne prétends donc pas nier la capacité, très-déplorable selon moi, de ces illustres capitaines qui eurent la plus grande part dans les premiers succès de Louis: Je dirai seulement que, dans le jeu terrible de la guerre comme dans tous les jeux, il y a beaucoup de hasard. L'ensemble des circonstances au milieu desquelles se passent les événements humains contribue souvent aux résultats définitifs plus que la capacité ou la volonté propre des hommes qui croient les diriger. Souvent il eût suffi de renverser les circonstances qui ont accompagné les fortunes les plus diverses, pour renverser en même temps les rôles et les renommées. Quand l'abus de la puissance a été porté jusqu'à ses dernières limites et que le moment de la réaction est arrivé, tout ce qui concourait précédemment au succès semble maintenant concourir h la ruine. Un siècle plus tard, on verra aussi le plus grand conquérant des temps modernes

épuiser d'abord toutes les faveurs de la fortune, puis en essuyer coup sur coup toutes les rigueurs, et, sans penser à s'accuser lui-même, s'excuser sur l'inhabileté ou Tinfidélité de ses généraux.

Vendôme, qui avait battu Victor-Araédée à Calciuato, est rappelé d'Italie et envoyé en Flandre. Le pelit-fils de Louis XIV, le duc de Bour'gogne, s'empare de Gand (1708), mais il est défait à Oudenarde par Mariborough, qui se rend maître de Lille. L'année .suivante, la famine et la misère, qui sévissaient en France, faisaient désirer la paix. Louis la demande et ne peut l'obtenir [1]. Il offre de renoncer au trône d'Espagne pour son petit-fils. Eugène et surtout Mariborough, dont l'avarice s'alimente à la guerre, veulent la continuer, et de ce moment ils encourent, aux yeux

[1] Avant même qu'il éprouvât les derniers revers qui causèrent à la France tant de misère, dès 1707, un de ses maréchaux, homme de cœur autant que grand ingénieur et habile homme de guerre, Vauban, avait osé mais inutilement lui adresser cette leçon : « Que si cela (la richesse de la « France) ne se trouve pas au pied de la lettre aussi pré- « cisémenl que je le dis, ce n'est ni à l'intempérie de l'air, « ni à la faute des peuples, ni à la slérililé des terres qu'il « faut en attribuer la cause, puisque l'air y est excellent, « les habitants laborieux, adroits, pleins d'industrie et très- « nombreux, mais aux guerres qui Vont agitée depuis long- « temps et au défaut d'économie que nous n'entendons pas « assez, » (Projet d^une dtme royale, i^ partie, dans la collection des] Économistes français du dix-huitième siècle, Paris, 4843.)

de rhistoire, la responsabilité de tout le sang qui continuera de couler. Ils osent faire au monarque humilié mais encore fier de sa grandeur passée, des propositions déshonorantes : par exemple, il ne devra pas se coutenter de ne plus soutenir son petit-fils, il ira le détrôner lui-même. La nation applaudit au refus de Louis et lui sut gré de n'avoir pas désespéré de sa fortune. Tournay, attaqué par les alliés, dont Tannée se compose alors de iiO,000 hommes, se rend, et la garnison est faite prisonnière. La France épuisée équipe une nouvelle armée de 120,000 hommes, et commandée par le maréchal de Villars. 28,000 morts jonchent les champs de Malplaquet. Villars ayant été blessé, son armée avait battu en retraite. A qui Yhon^ neur de cette sanglante journée? « A nous, disaient « les Français, puisque nous avons tué 20,000 homa mes à Tennemi, quand il ne nous en a tué que « 8,000. — Non, c'est à nous, disaient les alliés ; car, « si nous avons perdu 20,000 hommes, nous sommes « restés maîtres du champ de bataille. » Discute qui pourra une pareille question. Pour moi, saisi d'horreur à la vue de ces 28,000 cadavres, je ne sais que m'écrier : « Honte et exécration sur ceux qui ont sans <i nécessité causé de telles calamités, et sur ceux qui « pervertissent le sens moral à ce point qu'aujour- « d'hui encore on puisse en tirer vanité ! »

La chute du parti wigh en Angleterre entraîna la disgrâce de Marlborough. Cet événement inattendu ei surtout la victoire remportée à Denain par Villars (1712),

étant venus relever un peu la situation de Louis vis-àvis des puissances alliées, celles-ci, entraînées par Texemple de la reine Anne, se montrèrent enfin disposées à entamer des négociations, et le roi d'Espagne, Philippe V, ayant renoncé à toute prétention à la couronne de France, la paix fut signée à Utrecht (1713). D'après un des articles, le port de Dunkerque devait être rasé. Louis XIV ne survécut que deux ans à cette humiliation. A son lit de mort, il laissa échapper cecri que lui arrachait le remords de sa conscience : « J'ai « trop aimé la guerre. Ne m'imitez pas en cela non « plus que dans les trop grandes dépenses que j'ai a faites [1]. » En descendant dans la tombe, il eut pour cortège plus de malédictions que de regrets. Tomes ses guerres avaient été entreprises non-seulement sans nécessité mais contrairement à la justice. Ses motifs furent toujours personnels et futiles [2]. Illaissait hla France une dette de 3 milliards, et pour chef un arrière-petit-fils, âgé de cinq ans, et qui était destiné à consommer la ruine de la monarchie. La corruption dont il avait donné l'exemple [3], avait déjà

[4j Dernières paroles de Louis XIV à Louis XVj dans les OEuvres de Louis XIV, tome H, Paris, 4806.

[2] Un historien moderne, qui n'est assurément pas suspect d'atlacbemenl it»modéré aux idées progressives, M. de Barante, ne fait aucune difficulté d'en convenir. ^Mélanges lùstoriques, Siècle de Louis XIV, tome II, pages 238-241, Paris, 1835.)

[3] Il avait eu successivement quatre maîtresses en titre

produit ses fruits de son vivant; mais elle allait bientôt, en descendant do proche en proche jusqu'aux derniers rangs de la société, dépouiller, dans les classes supérieures mêmes, ce décorum dont il l'avait voilée, décorum où l'on a vu une sorte d'hommage rendu à la vertu, et qui n'était souvent que de Thypocrisie ajoutée au vice.

C'est k Louis XIV surtout que l'on doit le système de ces armées permanentes dont le chiffre toujours croissant atteignait ces proportions qui devaient dévorer les finances de l'Europe. Dans la guerre contre la ligue d'Augsbourg, il avait élevé l'effectif de ses troupes à 375,000 hommes, et dans la guerre de la succession d'Espagne, à 400,000. C'était du reste sans aucun scrupule qu'il épuisait le sang et l'or de ses sujets, tant il était pénétré de son droit d'origine divine. Dans

et établies à la cour du vivant même de la reine. De ces commerces adultères étaient nés onze enfants, dont sept furent richement dotés. Voici en quels termes M. de Barante caractérise les mœurs de Louis XIY ; « Les doctrines da « droit divin et du pouvoir absolu ayant ainsi perverti la (( morale et la religion de Louis XIV, on s'étonnera moins « de le voir passer sa longue vie à ne jamais rien se refuser. « Tout ce qu'il a désiré, non-seulement pour la gloire du (( souverain mais pour la volupté de l'individu, il eût été a humilié de ne pas en jouir. De là tant de pompeux scan* « dales, cotte merveilleuse gravité dans les moindres faa- « taisies amoureuses, Tadultère élevé à une dignité solea- « nelle, ces'mœursque l'on pourrait appeler mythologiques (( au milieu d'une dévotion d'étiquette. » (Ibid.y p. 234.)

ses Instructions pour le Dauphin, on lit ces paroles : « Tout ce qui se trouve dans retendue de nos Élats, « de quelqtie nature qu'il soit, nous appartient 5 « même titre et nous doit être également cher. Les de- « niers qui sont dans notre cassette, ceux qui deuîeu- « rent entre les mains de nos trésoriers, et ceux que « nous laissons dans le commerce de nos peuples « doivent être par nous également ménagés [1]. »

Mais voici de nouvelles puissances militaires, qui surgissent, tandis que d'autres baissent ou disparaissent. Jusqu'ici nous avons eu peu de chose h en dire : elles doivent maintenant attirer spécialement notre attention.

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