XVIII
frlbunal supérieor, jugeant les eontestatlons des divers États.
En dehors de l'institution de la société politique,
les familles sont indépendantes les unes des autres et naturellement égales. Lors donc qu'il survient entre elles des contestations, elles se trouvent placées dans un état de guerre imminente, puisqu'il n'existe aucune autorité publique, chargée d'intervenir pour juger ces contestations, ni aucune force commune et supérieure à toutes les résistances particulières. Les sociétés politiques entre lesquelles se partagent les diverses races d'hommes disséminées sur le globe, et qui forment autant de nations, sont exactement dans la même situation les unes à régar4 des autres. Elles se touchent souvent, et lorsqu'elles sont séparées, elles ont besoin d'aller se-trouver réciproquement pour échanger leurs richesses naturelles ou les produits de leur industrie. Ces contacts et ces rapports multipliés enfantent des oppositions d'intérêts et des contestations ; il se commettra alors des violences particulières, suivies d'agressions plus générales et qui mettront en péril les sociétés elles-mêmes. Il n'existe aucune autorité supérieure et commune, chargée de s'interposer pour juger leurs différends, puisque toutes, grandes ou petites, sont naturellement indépendantes et en droit parfaitement égales. Mais une nation injustement attaquée est, aussi bien qu'un individu, dans l'obligation de se défendre : de là la guerre, mais ici la guerre telle que les animaux les plus féroces ne se la font jamais, s'alimenlant de ses propres fureurs et nouant une immense chaîne d'abominations que tout le monde tient pour criminelles lorsqu'elles sont commises par
des particuliers, mais que, par un renversement de toutes les idées morales , on a appelées glorieuses lorsqu'elles étaient commises par des nations entières, comme si le mal se changeait en bien par le fait seul de ses gigantesques proportions ou du rang élevé de ceux qui le commandent et en profitent [1]. Si la guerre défensive, la seule nécessaire, la seule par conséquent qui puisse se légitimer, est déjà un des plus grands fléaux, que penser des guerres de conquêtes, des guerres liberticides, si souvent entreprises pour satisfaire les passions, les .caprices et les intérêts princiers, et des guerres de religion, bien plus criminelles encore, toutes guerres offensives et par conséquent faites sans vraie nécessité ? Que dire du degré de culpabilité des perfides conseillers qui ont poussé directement ou indirectement à ces guerres impies, et des
[IJ 11 y a dix-huit siècles ilejà, Sénèque flétrissait énergiquement ce défaut de logique : « Non privatim soliim sed « publiée furimus. Homicidia compescimus et singulas cœ- « des : quid bella et occisarum gentium gloriosum scelus? « Non avaritîa, non crudelitas modum novit. Et ista, quam- (( diù furtim et a singulis fiunt, minus noxia, mînùsquc « moDstrosa sunt : ex scnatusconsultis plebiscitisque sœva « exercentur, et publiée jubentur vetita privatim. Quae clam « commissa capite luerent, jam, quia paludati fecere, lauda- « mus. Non pudet homines, mitissimum genus, gaudere « sanguine alterno, et bella gerere gerendaque liberis Ira- <( dere, quum inler se etiam mulisac feris pax sit... homo, « sacra res homini, jam per lusum et jocum occiditur. » {.Epistola 95, tome IV, Strasbourg, 1809.)
chefs corrompus qui ont consenti à y prendre une part principale de direction ? On s'étonne au premier abord que les mêmes raisons qui ont fait comprendre de bonne heure aux hommes la nécessité de se former en sociétés politiques et d'instituer dans ce but une autorité souveraine, chargée de maintenir la paix entre eux et de faire respecter le droit de chacun, n'aient pas également amené depuis longtemps les nations civilisées, au moins celles qui sont voisines et qui ont entre elles de fréquents rapports, à instituer un tribunal supérieur et commun, chargé déjuger les différends qui tendraient à les diviser, et pourvu d'une force suffisante pour vaincre au besoin les résistances qui seraient opposées à ses jugements. Quand on y réfléchit, on reconnaît que l'institution qui nous paraît si simple aujourd'hui, et dont le triomphe estprochain, ne pondit guère naître ni recevoir son application dans le passé. L'idée première de cette institution a pourtant existé, dès l'antiquité, dans le conseil des amphictyons. Mais cette confédération de divers États de la Grèce, outre qu'elle se rattachait à des superstitions religieuses, se parquait étroitement dans un petit espace, afin de mieux haïr le reste du monde, qu'elle appelait barbare et qu'elle ne se faisait pas faute d'asservir quand elle en trouvait l'occasion. On a cité aussi la ligue achéenne, qui se forma plus tard entre les villes du Péloponèse. Mais cette ligue, qui s'imposa souvent par la violence au lieu de se faire accepter librement, n'eut presque jamais que la guerre pour
objet, loin de tendre à FempôAer. Elle s'inspirait d'un esprit encore plus étroit que celui qui avait présidé à la fédération amphictyonique. Les germes de dissolution qu'y avaient déposés ses deux soutiens , Aralus et Philopémen, en y agrégeant de force plusieurs villes, ne tardèrent pas à s'y développer, et elle ne put guère se maintenir plus d'un siècle. Quant à la fédération établie, dans les temps modernes, entre les divers États de l'Allemagne, fédération qui croit encore aujourd'hui avoir besoin de protectorat, et qui, nourrie d'étroites préventions et d'un orgueil encore à demi barbare, n'entend d'ailleurs embrasser que la race germanique, elle n'offre nullement l'exemple de l'institution que nous avons en vue. On pourrait citer plus exactement la confédération Helvétique et celle des États-Unis d'Amérique. Le principe fondamental de leur constitution se rapproche davantage de notre point de vue, et il ne s'agirait guère que d'en agrandir les applications et de le purger entièrement de quelques mauvais ferments qui s'y sont introduits à la suite d'idées désormais surannées. C'est ainsi, par exemple, que la constitution fédérale delà Suisse, au lieu de garantir la pleine liberté religieuse de tous les cultes indistinctement, ne l'accorde qu'aux communions chrétiennes, et entretient par la des dissensions qui menacent souvent le repos de l'État. Quant aux États- Unis d'Amérique, on sait que la plus grande partie du revenu public s'y compose des droits de douanes, établis sur les objets de commerce importés par les na-
tiens étrangères. Or ce système financier est illibéral, antihumanitaire et éminemment propre à perpétuer les jalousies et les haines internationales. Si c'était ici le lieu, je ferais voir tout ce qu'il a de faux dans les principes sur lesquels il s'appuie et de funeste dans ses résultats pour Findustrie indigène même, qu'il prétend protéger. Le peuple américain, par un privilège unique jusqu'ici dans l'histoire, a été dispensé delà longue enfance de presque tous les autres, et est né adulte par le bienfait de l'esprit d'émancipation qui souffle sur l'ancien monde : à un tel peuple, dont l'existence même est une protestation vivante contre l'aveugle avidité du fisc, il sied plus mal qu'à aucun autre d'en conserver les vieux errements et d'hésiter h proclamer la liberté entière des terres et des mers et la suppression de toutes les barrières de douanes. Que dire aussi de cet esclavage que les États du Sud maintiennent malgré la réprobation presque universelle du monde civilisé, et dont les États du Nord, tout en le répudiant, s'étaient obligés à garantir le maintien par les conditions fondamentales du pacte fédéral ? Les États de l'Union endurent aujourd'hui de cruelles souffrances de cette honteuse maladie de l'esclavage, et ce n'est que justice. Qu'ils se hâtent donc d'appliquer au mal le seul remède possible, la prompte abolition de la criminelle possession de l'homme par son semblable ; sans quoi, s'ils venaient à en mourir un de ces jours, on dirait qu'ils l'ont mérité.
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