‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 2)Chapitre 41 sur 46 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Premlévea Idées d'vne association destinée A garantir la paix nnlverselle

Si Ton s'en rapporte au témoignage de Sully, qui peut-être a eu la générosité d'attribuer à son maître le mérite de ses propres plans, Henri lY aurait conçu la première idée d*une association des divers États européens à l'effet de garantir la perpétuité de la paix universelle. C'était dans des vues personnelles d'hostilité contre les maisons d'Autriche et d'Espagne, et dans le but de partager l'Europe d'autorité et malgré qu'elle en eût, en quinze États ni plus ni moins, dont six monarchies héréditaires, cinq monarchies électives et quatre républiques, que Henri IV travaillait à faire entrer plusieurs autres monarques dans une de ces ligues qui se forment si souvent entre eux selon leurs mobiles intérêts et qui se rompent de même. La simplicité et la bonté de caractère qu'il montra en maintes circonstances ont, je le sais, rendu son nom populaire en France. Mais si la multitude se contente, pour admirer un roi, de quelques signes de bonhomie souvent intéressée ou quelque peu gasconne, le philosophe est plus difficile. Je veux bien, sans y regarder de trop près, admettre ici les qualités privées de Henri IV; mais j'ajoute que ce prince batailleur et libertin, qui changeait de religion presque aussi facilement que de

maîtresse [1], n'avait ni une assez haute intelligence ni surtout assez de moralité pour naener à bonne fin la grande et philanthropique pensée qu'on lui a attribuée. Un fait matériel le prouve d'ailleurs suffisamment : pendant qu'il travaillait à ces prétendus projets si pacifiques, il faisait sur terre et sur mer des armements considérables pour le temps, et il excitait les autres souverains, ses alliés, à se préparer comme lui à une guerre offensive, qui devait mettre toute l'Europe en combustion, en prétendant la partager comme on partagerait une île inhabitée. Il est vrai qu'il pouvait dire el qu'il disait en effet que ce serait pour la dernière fois. Mais beaucoup d'autres guerriers l'avaient dit avant lui ou l'ont répété depuis. Napoléon lui-même se posait parfois comme l'adorateur de la paix universelle [2]. Tant qu'on s'y prendra de cette façon

[1] 11 abjura trois fois, et chaque fois son abjuration lui fut dictée par des motifs évidents de calcul humain, car il s'en vantait. La première fois, il abjura le protestantisme pour échapper à la Saint-Barthélémy; la seconde fois, il abjura le catholicisme pour regagner Testime et Tappui des protestants, que sa première abjuration lui avait fait perdre; la troisième fois enfin, il abjura de nouveau le protestantisme pour achever et consolider la conquête de son royaume : l'histoire a enregistré peu de paroles cyniques comme ce propos Paris vaut bien une messe,

[2] Il arrive aux plus grands ennemis des institutions libérales de s'éprendre d'une belle passion pour ce qu'ils appellent habituellement des chimères, ce qui prouverait qu'ils

pour détruire le fléau de la guerre, on ne réussira qu'à Téterniser.

ne les tiennent pas au fond pour aussi irréalisables qu'ils le disent. Napoléon se donnait pour le patron de la liberté illimitée des relations internationales et de l'organisation d'une vaste association européenne, prétendait vouloir supprimer ou réduire considérablement les armées permanentes, et condamnait les guerres offensives et de conquête. Tout cela était aux antipodes de ce qu'il avait fuit au temps de sa puissance. Il est vrai que lorsqu'il se montrait si généreux et avait ainsi les mains pleines de libertés, il était sur son rocher de Sainte-Hélène; et puis il mettait à ces magnifiques projets une condition : il devait les exécuter quand l'Europe entière eût été à ses pieds. Un des compagnons de sa captivité nous apprend qu'il se plaisait à passer en revue ce qu'il eût fait alors pour la prospérité de Vassodaiion européeme» Il eût rendu toutes les rivières navigables pour tous et les mers communes. Il eût demandé que les armées permanentes fussent réduites désormais à la seule garde du souverain. Il eût proclamé toute guerre future purement défensive, tout agrandissement nouveau antinational. Mais le naturel revenait bientôt au galop. A peu de jours de là, il oubliait, et son secrétaire aussi, ces belles promesses. Par exemple, il se proposait, à la pais générale, de composer son armée de 1,200,000 hommes, dont 800,000 pour l'armée effective, et 400,000 hommes pour l'armée de réserve! {Mémorial de Sainte- Hélène, par M. le comte de Las Cases, samedi 24 août et samedi 21 septembre 1816, tome VI, Paris, 1824.)

Voici la peinture, moitié sérieuse et moitié plaisante, qu'un admirateur de Napoléon trace de son libéralisme de la captivité : « Il aimait à se représenter tout ce qu'il aua rait fait s'il avait pu obtenir de l'Europe une paix franche

On croit généralement que l'abbé de Saint-Pierre est le premier écrivain qui ail mis en circulation Tidée d'une association des peuples, destinée à assurer la paix perpétuelle. C'est une erreur, et, de la part des Français, presque de l'ingratitude ou au moins un coupable oubli. On verra tout à l'heure que personne n'est plus disposé que moi à reconnaître le mérite de Castel de Saint-Pierre et les services qu'il a rendus h notre

a et durable (paix qu'il avait repoussée malheureusemeul a quand il aurait pu l'obtenir, comme en 1813 par exemple» « et qu'il n'avait voulue qu'en 1815, lorsqu'elle était deve- « une impossible). J'aurais, disait-il, accordé à mes sujets « uue large part dans le gouvernement. Je les aurais appe- « lés autour de moi dans des assemblées vraiment libres^ « j'aurais écouté, je me serais laissé contredire, et ne me « bornant pas à les appeler autour de moi, je serais allé à « eux. J'aurais voyagé avec mes propres chevaux à travers « la France, accompagné de l'impératrice et de mon fils, a J'aurais tout vu de mes yeux, écouté, redressé les griefs, a observé de près les hommes et les choses, et répandu de a mes mains les biens de la paix, après avoir tant versé de « ces mêmes mains les maux de la guerre. J'aurais vieilli « en prince paternel et pacifique, et les peuples, après avoir « si longtemps applaudi Napoléon guerrier, auraient béni « Napoléon pacifique, et voyageant^ comme jadis les Mérovin- « giens, dans un char traîné par des bœufs. Tels étaient les « rêves de ce grand homme, et si nous les rapportons, c'est « qu'ils contiennent une leçon frappante, celle de ne pas « laisser passer le temps de faire le bien, car une fols passé a il ne revient plus. » (Thiers, Histoire du Consulat et de VEmpirCy livre 62, tome XX, Paris, 1862.)

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cause. Mais il faut élre juste envers tous et surtout envers ceux qui, sous la seule impulsion d*un esprit élevé et d'un grand cœur, sont les premiers à frayer la route où d'autres marchent ensuite plus facilement qu'eux. Près d'un siècle avant que -le Projet de paix perpéluellc^ publié à Utrecht, en 1713, réveillât l'attention du public, un autre écrivain français avait eu le mérite d'ouvrir la voie. Emery de la Croix, qui garda alors l'anonyme, et qui a peut-être dû à cette circonstance l'obscurité dans laquelle son livre est demeuré depuis, publia à Paris son Nouveau Cynée^ en 1623, l'année même où un terrible despote, le cardinal de Richelieu, commençait à régner sous le nom de Louis XIII. Or ce livre, que M. Summer des États- Unis, ainsi que l'annonçait M. Burritt au congrès de la paix tenu à Paris en 1849, crut avoir déterré chez un marchand de vieux livres, et qu'il aurait pu voir aussi dans nos grandes bibliothèques, est un des plus remarquables qui aient été publiés sur la question de la guerre. L'auteur a entrevu assez nettement la solution du problème [1]. Malheureusement il a une trop

[i] « Il seroU nécessaire de choisir une ville où tous les « souverains eussent perpétuellement leurs ambassadeurs, « afin que les différends qui pourroient survenir fussent « vuidés par le juge^ment de toute rassemblée. Les ambassa- « deurs de ceux qui seroient intéressés exposeroient là les « plaintes de leurs maistres, et les autres députés en jugea roien» sans passion... Que si quelqu'un contrevenoit à Far-

grande contiance dans les monarques de son temps, qui tenant, selon lui, leur autorité de Dieu seul, n'ont point à rendre raison à leurs peuples de la maiïière dont ils l'exercent. C'est donc aux princes qu'il s'adresse pour mettre à exécution son projet de paix universelle, et il a la simplicité de compter sur eux. Deux cent quarante et un ans se sont écoulés depuis. S'il revenait au monde aujourd'hui, il verrait comment les princes ont fait les affaires de la paix, et il sentirait la nécessité de s'adresser désormais aux peuples mêmes qui paient si chèreinent les frais [de la guerre. L'illusion qu'il se faisait à cet égard était assurément plus excusable à l'époque où il écrivait qu'elle ne l'est aujourd'hui chez quelques amis de la paix, qui n'en sont pas encore complètement guéris. A part cette erreur, Emery de la Croix plaide contre la guerre avec un

« rest d'une si nolable compagnie, il encourroil la disgrâce « de tous les autres princes, qui auroient beau moyen de le <x faire venir à la raison... Jamais consen ne fut si auguste « ni assemblée si honorable que celle dont nous parlons, la- « quelle seroil composée des ambassadeurs de tous les mo- « narques et républiques souveraines, qui seroient déposi- « taires et ostages de la paix publique. El pour mieux Tau- <i Ihoriser, tous lesdits princes jureroient de tenir pour loi c( inviolable ce qui seroit ordonné par la pluralité des voix a en ladite assemblée, et de poursuivre par armes ceux qui «f s'y voudroienl opposer. » {Nouveau Cynée, ou Disc({ursd€s occasions et moyens d'éMlir me paix générale et la liberté de commerce pour tout le nwnde^ Paris, 1623.^

rare bon seus et une énergie de conviction que personne ne peut se flatter de surpasser [1].

On a aussi attribué à Leibnilz Tidée d'une association européenne, destinée k prévenir le fléau deb guerre. Nulle part dans ses ouvrages on ne le voit traiter cette grande question comme elle méritait d'être traitée par un aussi puissant esprit; s'il en parle, ce n'est qu'en passant et avec une extrême circonspection. Leibnitz craignait, beaucoup trop pour un philo-

[1] Commeje crois faire ici un acte de réparation, j'espère qu'on ne trouvera pas mauvais que je le justifie par quelques nouvelles citations.

« De nuire et tuer c*est une chose facile. Il ne faut pour « cet effect qu'un petit aspic, une seule mouche : ce qui de- « vroit suffire pour ravaler l'arrogance de ces fendants qui ff se glorifient d'en avoir tant tué es rencontres et batailles. « C'est honneur, disent- ils, de supplanter son ennemi. El « avons-nous d'autres ennemis quelles bestcs farouches? Il « y a une amitié et parenté entre les hommes, fondée sur « une conformité de naturel et de figure... La vaillance rul- « gaire, qui n'a autre fondement ni appuy que la force, ne (t mérite pas grande louange. Je dis vaillance vulgaire, afin r( de la distinguer de ceste magnanimité qui consiste en uoe « fermeté de courage et mespris de toutes adversités. Ce soot ' « les effects de la vraie vaillance repousser l'injure et non I a pas la faire, endurer généreusement la mort et tous aulres « accidents quand ils se présentent, et non pas les aller « chercher sous l'espoir d*un honneur je ne sais quel, dont « la vanité est enfin recognue par ceux qui en ont fait estai « toute leur vie... Que feront donc aujourd'huy tanldevail- <r lants homme» qui ne peuvent sentir que la poudre à ca-

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sophe, de déplaire aux monarques d'alors qui le pensionnaient, et il se gardait bien de proposer de leur enlever ce prétendu droit, auquel ils tenaient le plus, de guerroyer selon leur bon plaisir.

Au dix-huitième siècle, l'abbé Castel de Saint- Pierre/qui inventa le mot de bienfaisance, et qui fil beaucoup mieux encore en mettant la chose en pratique, veut décidément ôter aux rois, dans son Projet de paix perpéluelle, le droit' et la possibilité de faire

« non, ny mettre la main que sur le pommeau de leurespée, « ni le pied que sur un cliamp de bataille ou une bresche, « comme dit un brave discoureur qui ne se nomme point? « La response à cesle demande est fort sommaire. Le monde « n'est pas fait pour telles gens qui ne savent que mal fairç... « On ne parlera plus des conquestes d'Alexandre, des triom* « phes de César, des stratagèmes d'Annibal et Sertorie. « La vanité de ces gens-là sera recognue qui ont fondé leur « gloire sur meurtres et pilleries, dont ils devroient plustôt « avoir emporté un regret et honte perpétuelle. On fera veoir (( à la postérité ces braves héros qui auront surmonté les « monstres d'inhumanité et barbarie, auront rangé l'univers « sous les lois de justice, bref qui se seront monstres vraies « images de la Divinité. Or ce beau litre ne s'acquiert point ff par saccagements, massacres et actes d'hostilité, mais par « un doux gouvernement, puissance légi time et réglée. . . Pour- « quoy moy, qui suis François, voudray-je du mal à un « Anglois, Hespagnol et Indien? Je ne le puis quand jecon- « sidère qu'ils sont hommes comme nioy, que je suis subjet « comme eux à erreur et péché, et que toutes les nations « sont associées par un lien naturel et conséquemment in- " (li$8oluble. » {Ibidem^)

la guerre. Mais, à cela près, il se montre avec eux (laissez bonne composition, leur laissant toutes leurs autres prérogatives, qui étaient nombreuses alors; ce qui ne le préserva pas d'être renvoyé de TÂcadémie française pour n'avoir point parlé de Louis XIV en termes assez respectueux. Pour moi, qui ne m'exposerai Jamais à un pareil malheur, j'avoue que je retirerais aux princes quelque chose de plus que le droit de faire la guerre. Si, parmi ses' moyens d'exécution, il en est plusieurs qui paraîtraient aujourd'hui impraticables^ on ne lui doit pas moins de reconnaissance pour I'idtention et le mérite intrinsèque de sa proposition, surtout si Ton considère qu'il la publia et la soutint du vivant même de ce monarque qui disait avec tant de superbe : « L'État c'est moi. » Il fut d'abord traité de rêveur et d'utopiste et presque universellement bafoué par ses contemporàins,*jusqu'à ce que Rousseau vînt arrêter le débordement de railleries dont sa proposition était Tobjet, en en prenant la défense. Depuis, on y a regardé de plus près avant d'en rire, et elle est aujourd'hui l'expression de la pensée des esprits les plus avancés. C'est que, grâce aux enseignements que contiennent les événements dont nous sommes témoins depuis plus d'un demi-siècle, nous comprenons mieux que jamais l'indispensable nécessité de prévenir le fléau de la guerre, la nature des moyens à employer à cet effet et la possibilité d'un prochain succès [1]. Dans

[1] Ce progrès de l'opinion publique csl signalé avecaii-

tous les temps on a senti l'utilité et la nécessité du coramerce international; mais jamais on ne les a senties plus vivement qu'aujourd'hui. Ce qui est surtout élevé maintenant au rang de vérité première, c'est

tant de vérité que d'éloquence par l'auteur anonyme d'un livre publié à Boston en 1840, sous ce litre Essay on a cotigress of nations. Je ne puis résister au désir d'en citer quelques paroles : « Ât the présent day, he is more applauded « who crowns a counlry with peace and plenty than he who « covers it with bones and putréfaction, he who builds than « he who burns a city, he who bas founded a wise System « of laws than he who bas overlurned it, he, in short, whose « famé is associated with the happinessof bis race than he « who bas wanlonly burled the firebrand of destruclion into « the home of that happiness... When the nation was « deemed the properly of the sovereing, created solely for « bis pleasure, and obligated to implicite and passive obe- « dieuce; when the only legitimate remedy for governmen- « tal misrule, bowever flagrant, was deemed to be to pray « God to change tlie hearts of the rulers; then the insulted « pride, the unexpiated vengeance or the sheer caprice of « the reigning monarcb might at pleasure impel a nation of « obedient, unquestioning slaves to baltle and to death. « The maxim then was that the people were created for « the government. It bas now become inverted, and thé a government is deemed to exisl solely for the benefit of the « people, and bound to take ail reasonable measures for the « security of Iheir happiness ; and if this be neglected or « refused, the right is claimed and sometimes cxercised, of « eflecting even a violent change in the paramount autho- « rithy. »

que la sûreté et la liberté du commerce international sont absolument incompatibles avec les éventualités de la guerre. Déjà la plupart des nations civilisées s'entendent pour exercer sur les mers une police générale et commune, destinée à empêcher la traite des noirs. Ce n'est là sans doute qu'un remède impuissant contre un mal qui se continue sur une moindre échelle peutêtre mais avec plus de cruauté, par la nécessité d'échapper à une plus stricte surveillance en soumettant à plus de gêne les malheureux esclaves enlevés à l'Afrique. Hâtons-nous de dire qu'il n'existe qu'un moyen de mettre fin à la traite, c'est l'entière et définitive abolition de l'esclavage. Mais, en attendant que ce but soit atteint, le concert des principales nations européennes pour traquer sur les mers les marchands de nègres n'en dénote pas moins une pensée d'humanité et un progrès réel. Or, tout en tenant compte des différences et du plus grand nombre de difficultés, n'y a-t-il pas, dans ce fait solennel d'entente de grandes nations, une indication de ce qui leur reste à faire pour la police bien autrement importante de leurs territoires, et une preuve de la possibilité d'y réussir? Il ne s'agit plus que d'étendre l'application du même principe.

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