XV
Pologne, Russie» Turquie, Prusse» Autriche de 1964 à iVOS
Après la mort d'Auguste ni,Catherine II, impératrice de Russie, qui avait détrôné son mari et qui est accusée de l'avoir fait étrangler, envoie des troupes en Pologne pour appuyer lélection de son amant Poniatowski, proclamé sous le nom de Stanislas II (1764). De ce moment la nation ne s'appartenait plus, et il était facile de prévoir le sort qu'elle allait subir peu d'années après. Les confédérés de Bar, voulant ôter toute liberté aux dissidents grecs ou protestants, se révoltent (1768), Catherine envoie des troupes pour les disperser. Les confédérés excitèrent alors les Turcs à s'armer contre les Russes. Jamais la Turquie ne fut plus mal inspirée dans ses attaques. L'habile impératrice était servie à souhait. Son armée, commandée par Galitzîn, repousse celle du sultan , s'empare de la forteresse de Choczim, et pénètre en Moldavie et eu Valachie (1769). L'année suivante, Romanzov bat deux fois les Turcs sur les bords du Pruth et du Kagul, et le général Panîn, maître de la forteresse de Beiider, fait passer par les armes une partie de la garnison. En même temps la flotte turque
était incendiée dans la baie de Tchesmé. Dolgorouki défait 60,000 Turcs et Tartares (pii défendent Tisthme de Pérékop, et s'empare de la Crimée (1771). Le sultan Abdoul-Hamed porte son armée à 300,000 hommes; elle est battue par les généraux Romanzov et Kamenskoi, près de Schumla, et le traité de paix de Kainardji (1774), établissant la Russie sur la mer Noire, lui assure cetle position avancée d'où elle a depuis menacé constamment de ruine Tempire ottoman. Le résultat définitif de cette guerre, à laquelle les Polonais avaient poussé les Turcs , ayant rendu la Russie plus puissante, l'avait rendue aussi plus avide et plus pressée de dévorer la proie qu'elle convoitait en Pologne. Deux ans avant la paix de Kainardji, avait eu lieu déjà, entre Catherine II, Frédéric II et Marie- Thérèse, ce premier démembrement que loua Voltaire [1], et en présence duquel la France et l'Angle*
[1] Le 31 juillet 1772/ il écrivait à Caiherine : « Ils doi- « Ycnt vous remercier tous de leur donner , à quelque prix « que ce soit, la paix dont ils araient très-grand besoin. » Le 1« novembre de la même année , il écrivait à Frédéric i t On prétend que c'est vous, Sire, qui avez imaginé le par- « tage de la Pologne , et je le crois , parce qu'il y a là du € génie. » {Correspondance pariicdièref t. X.) Cette glorification du génie de la guerre et de ses funestes conquêtes est peu en harmonie avec ces traits énergiques par lesquels le même auteur, dans un de ses ouvrages qui abonéeiit le plus en esprit mais malheureusement aussi en saletés, flétrit la profession militaire et l'institution perma^ nente des armées de l'Europe : « Rien n'était sh beau , si
terre restèrent muettes. Vingt ans après, cette iniquité se continua par un second partage entre Ca-
« leste , si brillant, si bien ordonné que les deux armées. « Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les « canons formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut «c jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu « près six mille hommes de chaque côté; ensuite la mous- « queterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix « mille coquins qui en infectaient la surface. La bayonnette « fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques mil- « liers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une « trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme « un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette « boucherie héroïque. Enfin , tandis que les deux rois fai- « saient chanter des Te Deum, chacun dans son camp, il prit « le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. « Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants et a gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'é- « tait un village abare que les Bulgares avaient brûlé , se- « Ion les lois du .droit public. Ici des vieillards criblés de « coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui « tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là « des filles éventrées , après avoir assouvi les besoins na- « turels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs ; « d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur « donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la a terre, à côté de bras et de jambes coupés. Candide « s'enfuit au plus vite dans un autre village : il ap- Kt par tenait à des Bulgares , et les héros abares Pavaient <K traité de même. Candide, toujours marchant sur des « membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin « hors du théâtre de la guerre. » {Candide ou VOptimiste, Chapitre 3.)
ACCROISSE>iENT DES ARMÉES PERMANENTES 109
therine et Frédéric-Guillaume II, et enfin , malgré le dévouement de Kosciuzko et de ses braves compagnons, par un troisième partage entre Catherine, Frédéric- Guillaume et François II, empereur d'Autriche. Ce fut dans ce dernier partage que le féroce Souvarov incendia Praga et en massacra les habitants. Stanislas II, ce dernier fantôme de roi polonais^ qu'avaient laissé subsister les deux premiers démenibrements, ajouta à cette dérision celle d'une abdication en forme entre les mains de la princesse à qui il devait sa honteuse élévation. La vérité n'est pas due seulement aux princes : elle est bonne à dire aussi aux peuples. Mes vives sympathies pour la malheureuse nation polonaise ne m'empêcheront pas de déclarer ici très-nettement qu'elle doit un peu et avant tout s'en prendre h elle-même de ses infortunes. La cause qui y a le plus contribué est l'intolérance de la partie dominante à l'égard des dissidents appartenant aux communions grecque ou protestantes, et auxquels la diète de Wilna avait accordé la liberté religieuse et les mêmes droits qu'aux catholiques. Ces dispositions avaient toujours été éludées ou violées et avaient fini par être abolies. Les dissidents persécutés cherchèrent et trouvèrent un appui naturel auprès de leurs coreligionnaires du dehors. Cela fournit à deux ennemis de la Pologne , a la Russie et à la Prusse, des prétextes pour intervenir dans ses dissensions intestines et finalement pour se la partager. Si cette nation doit renaître un jour, ce ne sera qu'en expiant cette faute capitale par l'a-
doptioD de. principes et de règles de conduite diamétralement opposés [1]. Il faudra aussi qu'elle comprenne
[1] Gomment ne pas espérer cette renaissance, en voyant les suprêmes efforts que font ses derniers enfants et en entendant le cri universel de réprobation qu'excite la cruauté de ses bourreaux) Pour désirer la fin de si odieuses boucheries, il n'est pas même nécessaire d'être ami de la liberté; il suffît d'avoir un cœur d'homme. L'Europe occidentale a deux raisons puissantes pour venir en aide à la Pologne. Honneur d'abord; car il s'agit de la réparation d'une grande iniquité qu'elle a laissé consommer quand elle pouvait s'y opposer . En second lieu , intérêt ; car il est grand temps qu'elle pense à opposer des barrières à l'invasion de la barbarie moscovite, et la brave nation polonaise, reconstituée sur les larges bases des principes démocratiques et en dehors des influences d'une église qui l'a perdue dans Je passé, est le meilleur rempart qui puisse être élevé de ce^ côté. Malheureusement, pour lui venir en aide, la situation , en ce qui regarde la France en particulier, est des plus défavorables. 11 faut bien le dire , puisque d'autres travaillent à égarer l'opinion publique sur ce sujet, nous ne saurions penser à déclarer la guerre au gouvernement russe ; car on ne déclare pas la guerre sans griefs qui nous touchent directement, et puis il faudrait la déclarer en même temps aux gouvernements autrichien et prussien, qui sont solidaires du même crime du partage de la Po* logne, ce qui serait donner le signal de cette conflagration universelle de l'Europe, qui a causé tant de désastres sous le premier empire. Reste donc la seule voie des représentations et des négociations. Mais sommes-nous en position de parler haut et ferme ? 11 est évident que ^ si nous venions
bien que les révolutions ne doivent plus aujourd'hui se borner à changer les formes politiques et à faire passer le pouvoir de raains en mains ; celles-là seules ont chance et méritent de réussir, qui sont faites dans rinlérêt de toutes les classes d'un peuple et particulièrement de celles qui ont été le plus déshéritées dans le passé et qui souffrent le plus. Les tentatives d'affranchissement qui ont été faites plusieurs fois eri" Pologne jusque dans ces derniers temps n'intéressaient guère que la noblesse ; elles intéressaient trèspeu ou plutôt elles n'intéressaient pas du tout, je ne dirai pas cette classe moyenne, appelée ailleurs la bourgeoisie et qui existe à peine en Pologne, mais les paysans, qui composent la grande majorité de la nation. Comment parler de liberté à des malheureux .que Ton retient encore aujourd'hui dans l'abrutissement du servage ? De quel droit décrier auprès d'eux le régime russe, quand on l'imite sur le point le plus odieux ? Lorsqu'un homme commet le crime de posséder son semblable comme une bêle de somme, et qu'il l'appelle à son secours dans le moment du danger, l'esclave a le droit de répondre que, puisqu'il ne
demander au tzar, en termes pressants, énergiques et qui lui feraient entrevoir la cessation de nos relations amicales, d'afTranchir les Polonais, il aurait trop beau jeu pour nous . répondre ; « Je me soucie bien de votre ami lié. Commen- « cez donc, vous qui le prenez sur un ton si Û6r, par être <r libres vous-mêmes I »
s'appartient pas, il lui importe peu à quel maître il obéisse [1].