XVIII
Fraiie«, Allemagne, Angleterre, Hollande, Italie Espagne, de 4989 h i99S
Les Français qui avaient pris part à la guerre
d'Amérique, ceux mêmes d'entre eux qui appartenaient aux classes privilégiées, avaient, en foulant une terre d'indépendance, pris le goût des idées et des institutions libérales, et de retour dans leur patrie, ils avaient puissamment contribué à accroître encore ce besoin de réformes qui s'y faisait déjà sentir. Un prince honnête et sincèrement ami du peuple, mais d'un caractère faible et irrésolu, allait expier les torts amoncelés de la vieille monarchie et les fautes qu'il y ajouta lui-même et qui du reste étaient moins son propre ouvrage que celui d'une cour aveugle. Dans des conjonctures aussi difficiles et avec un pareil entourage, un roi plus habile et plus ferme que Louis XVI eût encore été exposé à périr.
Pendant que le tonnerre gronde à l'horizon et annonce la plus terrible des tempêtes, notables et états généraux (1787-1789), assemblés successivement pour remédier au désordre des finances, perdent le temps à débattre des questions d'étiquette et de privilèges. Le clergé et la noblesse daignent enfin admettre le tiers état^ c'est-à-dire l'immense majorité de la nation, à discuter avec eux ses propres affaires. Les difficultés qu'ils avaient faites pour en venir là ne pouvaient manquer de les faire éconduire bientôt. On a dit que c'était parce qu'ils prévoyaient ce résultat qu'ils résistèrent; mais c'était précisément pour cela qu'ils n'auraient pas dû résister. Il est vrai qu'alors ils eussent fait un simple calcul, et,, danis de telles circonstances, ce qu'il faut, ce n'est pas du calcul, mais
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du dévouement et du sacrifice. Or clergé et noblesse étaient incapables de renoncement volontaire à leurs privilèges et à leur domination séculaire. Il fallait donc s'attendre à les voir précipiter eux-mêmes leur ruine. Les trois ordres paraissent enfin réunis dans une assemblée constituante^ qui procède à la rédaction d'une constitution au milieu des résistances de la cour et des émeutes populaires qu'elles font naître. Le vieil édifice dans lequel s'abritaient les vieux abus tombe pièce par pièce; mais sur ses ruines demeurait encore un semblant de roi, qui jure solennellement de mainrtenir le nouvel ordre de choses (1790). La nation parut prendre ^au sérieux cette comédie du serment de la monarchie expirante. Les princes, le clergé et la noblesse émigrent; ils vont servir et propager au dehors les intrigues royalistes du dedans, exciter l'étranger à s'armer contre leur patrie, et par là fournir des prétextes à ces excès que les honnêtes gens de tous les partis ne sauraient trop condamner, mais auxquels, dans des temps de révolution, des hommes pervers poussent toujours une multitude ignorante et passion* née. Peu de temps après avoir prêté serment de défendre la constitution, le roi prend la fuite avec sa famille ; il est arrêté avant d'avoir pu gagner la frontière, ramené à Paris et gardé à vu.
L'Assemblée constituante est remplacée par l'Assemblée législative (1792). Les émigrés, accourus en fôule h Coblentz et enrégimentés par le prince de Condé, faisaient des préparatifs pour rentrer triom-
phants en France ; des rassemblements armés se formaient de l'autre côté du Rhin et menaçaient d'enva-* hir le territoire français. Des explications demandées à diverses cours d'Allemagne n'avaient reçu aucune satisfaction acceptable. La cour de Vienne avait osé proposer pour condition de paix le rétablissement de l'ordre de choses antérieur à 89. Ainsi on contestait à la France le droit de changer sa constitution, et quoiqu'elle eût déclaré nettement son intention de respecter l'indépendance des autres nations, elle allait se voir dans la nécessité de se défendre contre une injuste agression. Il est avéré qu'elle devait être incessamment attaquée. Toutefois elle ne l'était pas encore matériellement, au moment où elle prit l'offensive en Belgique. Il me paraît donc regrettable qu'elle n'ait pas eu la patience d'attendre l'ennemi sur le territoire français. Dans la plénitude de son droit, elle devait éviter cette faute. Après les malheureuses affaires de Quiévrain et de Tournay, le roi avait secrètement excité les puissances auxquelles il venait de déclarer la guerre ii faire une invasion en France. Et l'on s'étonne, après de tels actes, des malheurs qui peuvent fondre sur la tête d'un roi et sur celle de ses partisans! On a cherché à justifier ou au moins à excuser cette duplicité de la conduite de Louis XYI, en disant que la position vio* lente et l'espèce de captivité dans lesquelles il était retenu depuis son arrestation à Yarennes ne lui laissaient plus la liberté nécessaire à l'exercice du pouvoir et le déliaient de ses serments. C'est là une doctrine
plus complaisante que juste. Qui avait forcé Louis à fuir honteusement ? S'il ne voulait plus être roi constitutionnel, que ne le déclarait-il à la nation? s'il voulait continuer de l'être, qu'allait-il faire à l'étranger, dans la situation où étaient les choses? Lorsqu'il avait prêté serment à la constitution, il l'avait fait librement. Si sa conscience répugnait à cet acte, il devait le refuser et subir les conséquences de son refus. 11 n'avait alors aucun danger personnel à courir en renonçant à une autorité qu'il eût cru ne pouvoir garder aux conditions qu'y mettait la nation rentrée dans l'exercice de ses droits. A l'époque même où il déclara la guerre à l'Allemagne, il pouvait encore, si sa conscience s'y opposait, abdiquer impunément. Mais cette fois il n'était évidemment plus sincère. Il est constant qu'outre ses relations officielles et ostensibles avec l'extérieur, il avait une correspondance particulière qui les démentait. Tiraillé sans cesse en deux sens opposés, d'uu côté par les influences de la reine, des princes et des courtisans et par les habitudes de son éducation royale, de l'autre par ses bonnes intentions et ses velléités libérales, il ne sut se décider franchement ni dans un sens ni dans un autre, et, si ce n'est pas là ce qui le perdit, au moins est-il sûr que cela ne . pouvait le sauver. Nous ne sommes pas les seuls à lui faire ce reproche : les partisans des doctrines monarchiques le lui font aussi bien que nous, avec cette différence que, regardant tout ce qui avait été fait depuis le commencement de la Révolution comme radicale-
ment illégitime, ils croient que le salut pour Louis XVI était dans une résistance à outrance et dans le maintien de son pouvoir absolu et des anciennes institutions, tandis que nous croyons que, s*il eût décidément embrassé^ quand il en était encore temps, et invariablement servi la cause de la révolution la plus légitime dans son principe et la plus nécessaire qui fût jamais, rhomme sinon le roi, mais peut-être le roi aussi, eût été sauvé, ou que, s'il eût péri comme d'autres, noble victime, pour établir le règne de la liberté et des lois, il eût du moins succombé glorieusement.
Les Prussiens sont sur le Rhin, et le roi attend que l'Assemblée législative le force à prendre des mesures pour les arrêter. La patrie est déclarée en danger, et des enrôlements volontaires ont lieu de toutes parts. Le duc de Brunswick lance un manifeste dans lequel ^ il menace de traiter selon toutes les rigueurs de la guerre les villes qui oseraient se défendre, et de livrer Paris à une subversion totale, si la moindre violence est faite au roi et à sa famille. Ce manifeste amène l'insurrection du 10 août et la suspension du roi. L'armée française, composée alors de 120,000 hommes seulement, avait à faire face à une armée plus considérable d'Autrichiens, de Prussiens et d'émigrés français. La nouvelle delà reddition de Longwy porte à son comble l'irritation populaire : les magistrats ne suffisent pas à inscrire ceux qui s'offrent pour voler à la frontière. Il fallait être bien aveugle pour ne pas voir qu'une nation animée de tels sentiments ne
pouvait être ramenée sous le joug qu'elle venait de secouer. Le bruit, répandu dans Paris, que sous peu de jours les détenus politiques seront délivrés par les Prussiens et les émigrés, sert de mot d'ordre à ces abominables massacres de septembre, qu'exécute dans les prisons une troupe stupidement féroce, menée par quelques fanatiques et quelques scélérats [i].
L'Assemblée législative venait de céder la place à la Convention^ qui ouvrit ses séances le lendemain du jour où Dumouriez repoussait les Prussiens à Valmy. Cet avantage est bientôt suivi de la victoire qu'il remporte sur les Autrichiens à Jemmapes. En proclamant la République, la Convention, poussée à bout par les audacieuses menées des incorrigibles fauteurs du régime déchu, croit pouvoir la fonder sur la terreur, et répond aux menaces des puissances étrangères (1793) en faisant monter Louis XVI sur cet échafaud, où vinrent rouler les têtes de tant de victimes dont un grand
[1] De quelque part que viennent de telles violences et quels qu'en puissent être les motifs , nous les avons également en horreur. Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer ici que le parti qui était en ce moment victime des fureurs révolutionnaires en envia la honte à ses adversaires aussitôt qu'il put les exercer à son tour. Témoin cette soif de cruelles vengeances qu'il montra en maintes occasions dans le Midi et l'Ouest de la France; témoin en particulier cet affreux massacre qu'il fit dans les prisons de Lyon, après la réaction thermidorienne, le 5 floréal
nombre étaient, sinon innocentes, du moins loin de mériter une telle peine : exécutions à jamais déplorables; car les principes de la vraie république, prise dans sa bonne acception, tout en exigeant que Ton soit vigilant et fort en face de ses ennemis, imposent le respect de la vie humaine et réprouvent les implacables vengeances.
Depuis quelque temps, le Parlement anglais retentissait des attaques violentes de quelques orateurs contre la Révolution française : parmi ceux qui affectaient le plus de confondre les amis sincères et sages de la liberté avec ses mauvais serviteurs, se faisait surtout renîarquer Burke, qui, peu d'années auparavant, avait été un des plus fermes soutiens des doctrines républicaines proclamées en Amérique, et qui maintenant abjurait tous ses principes, tandis que son ancien ami Fox y demeurait fidèle. Le gouvernement anglais avait déjà rappelé son ambassadeur dès la suspension du roi de France. A la nouvelle de la mort de Louis, il enjoint outrageusement h l'ambassadeur français de quitter le sol de l'Angleterre, et en même temps annonce aux Chambres qu'il va se joindre à l'Autriche et à la Prusse pour faire la guerre à la France. Cette agression, qui n'était nullement provoquée, seyait moins qu'à tout autre au souverain qui était assis sur le trône d'où la nation anglaise avait fait descendre Charles I" pour l'euvoyer à l'échafaud. Cette nation avait avec raison trouvé mauvais que d'autres États se mêlassent de ses affaires iutérieures et prétendissent
i2k PBEMIÈRE PARTIE
l'empêcher de changer de coustitution ou de dynastie. Si Louis XIV et Louis XV, en soutenant la cause des monarques expulsés d'Angleterre , avaient eu tort , Georges III ne devait pas les imiter; si au contraire ils avaient eu raison, la première chose qu'il devait faire, avant de combattrela Révolution française, était de renoncer à une couronne usurpée sur la dynastie qu'ils avaient défendue. Les adversaires anglais de la République française, en. invoquant contre elle les principes et les intérêts monarchiques, s'exposaient donc à être taxés d'hypocrisie et de contradiction ; ils ne pouvaient pas même se rejeter sur les excès qui accompagnaient l'enfantement de la République; car, indépendamment de ce qu'elle était innocente du mal qui pouvait se commettre sous son nom, il n'était presque aucune des scènes, même des plus mauvais jours de notre révolution, dont la révolution anglaise n'eût la première donné l'exemple à l'Europe. Georges fait une levée de 45,000 matelots et augmente de 30,000 hommes son armée de terre. La Convention lui déclare la guerre, ainsi qu'à son allié, Guillaume V, stalhouder de Hollande; formalité assez vaine, quand déjà les adversaires ont pris une attitude hostile et qu'on ne fait que se défendre. Les forces de la France s'élevaient alors à 230,000 hommes. Dumouriez , après avoir été battu à Nerwinde, et avoir audacieusement fait arrêter les commissaires qui lui étaient envoyés par la Convention et au nombre desquels se trouvait le Ministre de la guerre lui-même, passe aux
Autrichiens. Sa trahison faillit être fatale à la République ; car il avait offert de joindre ses troupes* à l'ennemi pour marcher sur Paris. Mais heureusement il n'avait pu entraîner dans sa défection que des officiers, et les soldats, meilleurs patriotes que leurs chefs, avaient refusé de les suivre. Pendant que la guerre civile, allumée dans le midi et surtout dans l'ouest de la France, ajoute aux périls de la situation, les alliés assiègent et prennent Condé et Valenciennes, et investissent Dunkerque. Effrayée de ces nouveaux revers, la Convention appelle aux armes tous les citoyens adultes. II est certain que, sans ce prodigieux effort, la France allait être envahie de toutes parts et courait le risque de périr ou au moins de se voir enlever toutes les conquêtes de la Révolution sur l'ancien régime. Elle était alors presque entièrement cernée. Charles IV, roi d'Espagne, et Ferdinand IV, roi de Naples, s'étaient joints à la coalition, déjà composée de Tempereur d'Autriche, des rois d'Angleterre, de Prusse et de Sardâigne, el du stathouder de Hollande. La Convention lance contre l'Europe conjurée plusieurs armées, montant environ à 600,000 hommes [l]. Celles delà coalition s'élevaient presque au même nombre. L'Europe présentait donc alors le spectacle de plus
[1] Des historiens en ont fort exagéré le nombre, en le portant à 1,200,000 hommes. Leur méprise est venue de ce qu'ils ont compté dans l'effectif les hommes simplement inscrits et qui devaient être appelés plus tard.
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d'un million de combattants aux prises sur vingt champs de bataille à la fois. Le général Bouchard gagne la bataille de Houdschoote sur le maréchal Freytag, et force le duc d'York à lever le siège de Dunkerque. Hoche et Pichegru repoussent sur le Rhin le duc de Brunswick et le général Wurmser. Toulon, que les intrigues royalistes avaient livré aux Anglais et aux Espagnols, est repris : en se retirant, les esca* dres ennemis avaient incendié l'arsenal et plusieurs vaisseaux ou frégates [1]. A Brest, l'amiral Howe attaque le contre-amiral Villaret (1794). Les Français eurent 4,000 morts ou blessés: 6 de leurs vaisseaux furent capturés, un septième coula, et tout l'équipage, composé de 300 hommes, fut noyé. La Convention venait d'élever ses armées au nombre de 790,000 hommes. Elles étaient ainsi réparties : armée du Nord; 280,000 hommes; des Ardennes, 40,000; du Rhin et de la Moselle, 200,000 ; des Alpes, 100,000 ; des Pyrénées, 120,000; de l'Ouest, 80,000. On ne leur avait guère fourni que des armes et de la poudre. Elles
[1] Les renseignements fournis par les historiens sur le nonïbre de ces bâtiments brûlés ou pris sont peu concordants. Selon Goote, continuateur de V Histoire d'Angleterre de Goldsmith, il n'y aurait eu d'incendiés que 9 vaisseaux et quelques frégates. Selon M. Thiers (Histoire de la révolution française), de 56 vaisseaux ou frégates, il ne serait resté que 7 vaisseaux et H frégates; le reste, par conséquent 38 vaisseaux ou frégates, aurait été pris ou brûlé.
.\jCCROISSEMENT des armées PERMAxNENTES 127
manquaient de vivres, de vêtements, de chaussure et des objets de campement les plus indispensables. Mais elles avaient mieux que tout cela, elles étaient animées de Tenlhousiasme patriotique. Jourdan défait à Fleurus les Autrichiens, commandés par le prince de Cobourg. Les Français sont maîtres de presque tous les Pays-Bas autrichiens. Au midi, ils repoussent le roi de Sardaigne et menacent le Piémont. La Corse se soulève et se donne à l'Angleterre, qui l'avait aidée dans sa révolte. Pichegru presse le duc d'York et le force ainsi que le stathouder à quitter la Hollande, qui ne désirait rien tant que d'en être débarrassée. Le roi de Prusse demande la paix (1795); il est bientôt imité par le roi d'Espagne, qui venait de perdre plusieurs villes dans la Biscaye et la Catalogne. Hoche disperse les armées vendéennes [1].
[\] Le plus beau titre de ce brave général, dont la république eut à déplorer la mort prématurée, fut d'avoir pacifié la Vendée par les voies de la clémence plus encore que par la vigueur de ses opérations stratégiques. Un officier supérieur sous ses ordres s'étant servi, dans une proclamation, des mots menaçants de Gouvernement militaire^ Hoche lui écrivit : « Sachez que, fils aînés de la révolution, nous « abhorrons nous-mêmes le gouvernement militaire pro- « prement dit : il est celui des esclaves, et à ce titre il ne « peut convenir à des hommes qui ont acheté de leur sang « la liberté française. » Nobles paroles , citées dans les Mémoires sur Carnot^ publiés par son fils, tome 11, page 78, Paris, 4863.
La Convention est remplacée par les Conseils des Cinq-Cents et des Anciens, et le pouvoir exécutif confié à un Directoire composé de cinq membres. En Angleterre, un parti nombreux, à la tête duquel étaient Fox et Sheridan, désirait la paix, que Pitt s'opiniâtraît à refuser. L'armée de mer avait été portée à 85,000 hommes et celle de terre à 60,000.
Ici commence le grand rôle militaire et politique de ce trop habile capitaine, de cet homme extraordinaire, dont les puissantes facultés, mises au service d'un profond égoïsme et d'un orgueil sans bornes, devait causer un si long retard à la marche de l'humanité. Doué au plus haut degré de cette activité qui flatte le côté fougueux et emporté de notre caractère national, il excella à cacher son astuce italienne sous cette brusquerie étudiée, que l'étourderie française prenait pour de la franchise et qui l'étonnait et lui plaisait par son étrangeté. Sou esprit était vif et brillant, son coup d'œil rapide et pénétrant; mais il avait le cœur sec, quoiqu'il aimât à jouer la sensibilité. Il méprisait l'espèce humaine, dans laquelle il ne voyait que des instruments à approprier à ses fins. Chez lui enfin, le moral était singulièrement en défaut, et cette observation, loin d'être infirmée, serait au contraire confirmée par ces démonstrations religieuses qu'il fit souvent en public, et que, dans l'intimité, il donnait pour ce qu'elles étaient, c'est-à-dire pour d'hypocrites calculs. Quand on ne voit dans la religion qu'un moyen de mener les hommes, qu'un ressort de la machine gouver-
nementale, on n'éprouve aucune gêne à se faire musulman au Caire, ou catholique à Rome, ou quoi que ce soit quelque autre part [1] .
[1] Je prie ceux à qui ce jugement pourrait paraître exagéré de considérer que, plus un homme est émineot par l'intelligence, plus on a le droit d'être exigeant pour sa moralité. J'ai fait d'inutiles efforts pour me persuader que j'avais jugé Bonaparte trop sévèrement ; je me suis demandé souvent, entre autres choses, s'il n'était pas de bonne foi lorsque, dans les premières années de sa carrière politique, il affichait des sentiments républicains; car on ne se décide pas facilement à accuser un tel homme de déloyauté. Mais force m'a bien été de céder à l'évidence de tant de faits qui nous le montrent travaillant de bonne heure à la ruine de cette république à laquelle il était redevable de tout ce qu'il était , et finissant par l'étouffer comme un enfant dénaturé et ingrat étouffe sa mère. Ses partisans me viennent du reste en aide sur plusieurs points, dans leurs moments de sincérité. Par exemple, cet orgueil et cette astuce que je lui reproche, voici un de ses plus grands admirateurs qui en convient : « Cet homme, chez « lequel ^orgueil était immensey avait toute l'adresse d'une « femme à le cacher... Il affectait dans son langage, dans « son costume, dans toutes ses habitudes, une simplicité « qui surprenait l'imagination des hommes. » (Thiers, Histoire de la Révolution française, ch, 11, t. IX, Paris, 1841.) « Ce profond capitaine, ce sage législateur, cet administra- « teur consommé, fut le politique nous dirions le plus fou, ju si Alexandre n'avait pas existé. Si la politique n'était <( qu'esprit, certes rien ne lui eût manqué pour surpasser <( les hommes d'État les plus raffinés. Mais la politique est " c<iractèrc encore plus qu'esprit, et c'est par là que Napo-