XIX
France, Italie, Autriche, Anipleterre Egypte et Syrie, Hollande, de f 996 à 1999
Jusqu'ici les exploits de Bonaparte s'étaient bornés à mitrailler les royalistes au siège de Toulon et dans
« léon pèche. Ahl lorsque jeune encore, n'a^'ant pas soumis « le monde, il est obligé et résigné à compter avec les obs- « tacles, il se montre aussi ruséy aussi fin, aussi patient « qu'aucun autre. Descendant en 4796 en Italie avec une « faible armée, ayant à s'attacher les populations, il protège « les prêlres, inénage les princes, quoi qu'en puissent dire les « républicains de Paris, Transporté en Orient , ayant à « craindre l'antipathie musulmane, il cherche à s'attirer les « êcheiks] arabes, leur fait espérer sa conversion, quoi qu'en c( puissent dire Us dévots de Paris, et réussit ainsi à se les a attacher complètement. Plus tard appliqué à une œuvre a bien diflérente, celle du concordat, il s'applique, par un i< prodigieux mélange d'adresse et d'énergie, à vaincre les « préjugés de Rome, et ce qui les vaut bien, les préjugés « des philosophes. Tout ce qu'il lui fallut en cette occasion « àe finesse, d'art, de constance, de force, nous l'avons ex- « posé ailleurs, et de manière à prouver que rien ne lui « manqua en fait de génie politique. Mais il n'était pas le « maître alors, il se contenait. Devenu tout-puissant il ne « se contint plus , et du politique il ne lui resta que la « moindre partie, l'esprit : le caractère avait disparu. » (Le même. Histoire du Consulat et de l'Empire, livre 62, t. XX, Paris, 1862.) En lisant ce passage, on ne sait de quoi il faut s'étonner le plus, du défaut de sens critique ou de l'absence de haute moralité que Ton y remarque, et l'on se
rinsurrection du 13 vendémiaire (4 octobre). Ce n'était pas qu'il aimât la République, mais il avait besoin d'elle pour s'élever, et il se réservait de lui témoigner plus tard l'aversion qu'il paraît avoir toujours ressentie pour elle. Le voici arrivé au moment où il sort de l'obscurité pour projeter au loin un si vif éclat. Le com-
demande lequel du héros ou de l'apologiste ces définitiorts du génie politique honorent le moins.
Le lieutenant-colonel Cbarras a publié, à Bruxelles, en 1857, un livre intitulé Histoire de la campagne de 1814, où il juge Bonaparte encore plus sévèrement que je ne le fais moi-même. Il va jusqu'à effeuiller la couronne que les admirateurs du grand stratégiste lui avaient tressée, et que je lui laisserais volontiers comme signe de la plus détestable des capacités quand elle n'est pas mise uniquement au service de la légitime défense.
Mais écoutez le terrible jugement que, par anticipation sur celui de l'histoire, portait, dès 1828, de l'autre côté de l'Atlantique, un sage d'une nation qui était loin de partager les sentiments haineux que Napoléon avait soulevés partout en Europe contre le nom français : « Of this moral « greatness, which throws ail other forms of greatness into « obscurity, we see nota trace in Napoléon. Though clothed « with the power of a god , the thought of consecrating « himself to the introduction of a new and bigher era, to « the exaltation of the character and condition of his race, « seems never to bave dawned on his mind. The spirit of « disinterestedness and self- sacrifice seems not to bave a waged a moment's war with self-will and ambition. His « ruling passions, indeed, were singularly at variance with « magnanimity. Moral greatness bas too muchheartluess,
mandement en chef de l'armée d'Italie lui est confié (1796). 11 gagne les batailles de Monlenotte et de Millesimo, soumet le Piémont en quelques jours, et signe à Cherasco l'armistice que lui demande le roi de Sardaigne. Il traverse le duché de Parme, exigeant 2 millions de contributions, 1,600 chevaux, des vivres et vingt tableaux de choix, qu'il çnvoie à Paris. Ce fut alors qu'il adressa à ses troupes, mais plus encore à la France, cette célèbre proclamation, dans laquelle je crois lire toute sa vie; œuvre de rhétorique dont toutes les phrases sont soigneusement pesées, tous les mots
« to ]ivc an hour for what Napoléon always iived, to make « itself the thème, and gaze, and wonder of a dazzled « world.... To us there is somethiog radicallyand increa- « singly shocking^ in the thought of one man's will becoc( ming a law tohis race; in the thought of multitudes, of ff vast communities, surrendering conscience, intellect, n their affections, their rights, ther interests to the stem « mandate of a fellow-creature. When we see one word of (( a frail man on the throne of France tearing a hundred « thousand sons from their homes, breaking asunder the « sacred lies of domestic life, senlencing myriads of the « young to make murder their calling and rapacity their « meansof support, and extorting from nations their irea- « sures to extend Ihis ruinous sway, we are ready to ask « ourselves, Is not this a dream? and when the sad reality « cornes home to us, we blush for a race which can stoop « lo such an abject lot. » (William E. Ghanning, Remarks on the life and character of Napoléon Bonaparte y part. 1, Ihe Works, vol. I, Boston, 1843.)
calculés pour enflammer dans des cœurs, déjà trop belliqueux de leur nat^re, la pernicieuse passion des exploits militaires, pour se faire adorer des soldats et les façonner en autant d'instruments avec lesquels il pourra tout entreprendre [1].
Toutefois, au milieu de ces grâces rendues aux soldats^ de ces flatteries dont il les enivre, de cette perspective de nouveaux triomphes qu'il fait miroiter à leurs yeux éblouis, de ces louanges abrutissantes pour
[1] Voici quelques extraits de cette curieuse proclainatiou : .
« Soldats, vous avez, eu quinze jours remporté six vic- « loires, pris 21 drapeaux, 56 pièces de canon, plusieurs « places fortes, conquis la partie la plus riche du Piémont ; « vous avez fait 15,000 prisonniers, tué ou blessé plus de « 10,000 hommes. Vous vous êtes jusqu'ici battus pour des « rochers stériles, illustrés par votre courage mais inutiles à « la patrie ; vous égalez aujourd'hui par vos services l'ar- « mée conquérante de Hollande et du Rhin. Dénués de tout « vous avez suppléé à tout ; vous avez gagné des batailles « sans canons, passa des rivières sans ponts, fait des mar- « ches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et « souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les sol- « dats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce « que vous avez souffert : grâces vous en soient rendues , « soldats ! La pairie reconnaissante vous devra en partie sa « prospérité; et si, vainqueurs de Toulon, vous présageâtes « rimmor telle campagne de 1793, vos victoires actuelles en « présagent une plus belle encore. Les deux armées, qui na- « guère vous attaquaient avec audace, fuient épouvantées
134 PREMIÈHE PAUTIE
avoir lue ou blessé 10,000 de leurs semblables, de celte excitation même des convoitises grossières, on trouve encore les mots de république et de liberté : l'heure n'est pas venue de les supprimer. L'époque où il se donne pour le simple serviteur de la République, qui ne fait que se défendre, est la plus belle de sa vie. A partir du moment, qui ne tardera pas beaucoup à venir, où il sera le maître, presque toutes ses expéditions seront injustes, parce qu'elles seront offensives.
» devant vous; les hommes pervers, qui riaient de voire mi- « sère et se réjouissaient dans leurs pensées des triomphes (( de vos ennemis, sont confondus et tremblants. Mais, sol- « dats, il ne faut pas vous le dissimuler, vous n'avez rien « fait puisqu'il vous reste encore à faire» Ni Turin ni Milan « ne sont à vous ; les cendres des vainqueurs des Tarquins ft sont encore foulées par les assassins de Basseville 1... En « est-il d'entre vous dont le courage s'amollisse ? En est-il « qui préféreraient de retourner sur les. sommets de l'Apen- « nin et des Alpes essuyer patiemment les injures de celte (( soldatesque esclave? Non, il n'en est pas parmi les vain- « queurs de Montenolte, de Dego et de Mondovi; tous brû* « lent de porter au loin la gloire du peuple français. Tous « veulent humilier les rois orgueilleux qui osaient méditer de « nous donner des fers. » [Moniteur du 28 floréal, an 4 [17 mai 1796].)
Suivent de fort belles recommandations de respecter le pays conquis et de s'abstenir d'y exercer les ravages habituels de la guerre, recommandations par lesquelles il cherche à attirer à lui les Italiens et que sa conduite démentira constamment^
Pendant qu'il veut bien encore se dire républicain, suivons-le donc avec intérêt, mais ne Tadmirons qu'avec réserve. Les Milanais, espérant qu'il les délivrera du joug de l'Autriche, le reçoivent triomphalement. Il les frappe de 20 millions de contributions. Il fait une seconde proclamation qui commence ainsi : « Vous « vous êtes précipités comme un torrent du haut de « l'Apennin, etc., » proclamation encore plus boursouflée que la première, où il parle aux soldats de leurs amantes, et dans laquelle perce le désir manifeste de soulever les populations de Rome et de Naples contre leurs gouvernements; il se dit Y ami des descendants de Bruttis; il veut rétablir le Capitoh et réveiller le peuple romain^ engourdi par plusieurs siècles d'esclavage. En attendant, fidèle aux traditions de ces siècles d'esclavage, il incendie le bourg de Binasco, et livre au pillage la ville de Pavie, où s'étaient réfugiés des pay.sans soulevés par les moines [1]. Il attaque les Autrichiens sur le territoire
[1] M. Thiers parle de cet acte, digne des temps de barbarie, sur un ton d'incroyable légèreté et où il est difficile (le ne pas voir une intention de justification ou au moins d'excuse : « Bonaparte, •pour donner un exemple sévère, leur « accorda trois heures de pillage. Ils étaient à peine un « millier, et ils ne 'pouvaient pas causer de grands désastres « dans une viilft aussi considérable que Pavie. Ils fondirent u sur les boutiques d'orfèvrerie et s'emparèrent de beaucoup « de bijoux. L'acte le plus condamnable fut le pillage du « Mont-de-Piété ; mais henreusement, en Italie comme par-
neutre de Venise, et force cette république à lui fournir des vivres et à lui céder les deux places de Vérone et de Legnago. La nouvelle de ses succès dans la haute Italie effraie le roi de Naples, qui lui envoie sa soumission. Des bandes de partisans interrompaient ses communications sur le territoire de Gênes ; il écrit au Sénat : « Je ferai brûler les villes et les villages où se « commettra un assassinat; je ferai brûler les maisons « qui donneront asile aux assassins, et punir exemplai- « rement les magistrats qui les souffriront. Il faut que « le meurtre d'un Français porte malheur aux com- « munes entières qui ne Tauraient^pas empêché. » Quelle justice et quel style ! Attila et Gengis-khan faisaient plus, parce que le milieu social où ils vivaient ne s'y opposait point, mais ils ne disaient pas mieux. Au reste on le verra bientôt, en Orient, procéder à la manière de ces barbares. Ce morceau d'éloquence militaire est sans doute un de ceux sur lesquels les prô-
« tout où il y a des grands, pauvres et vaniteux, les Monls- « de-Piété étaient remplis d'objets appartenant aux plus « hautes classes du pays. » (Histoire de la Révolution française^ ch. 3, t. VIII.) Quand on s'attribue le rôle si grave d'historien, il n'est pas permis d'en méconnaître à ce point la dignité. Si des étrangers, faisant invasion en France, y montraient ce genre nouveau de modération, qui consisterait à piller les riches, y compris M. Thiers, de préférence aux pauvres, je serais curieux de savoir ce que celui-ci penserait et dirait d'un historien qui raconterait ainsi le fait: (^Heureu- « sèment ils ne volèrent que les hautes classes du pays. »
neurs de Bonaparte se fondent pour admirer sa vive imagination et sa tournure d*esprit orientale. Gênes, comme on le pense, lui promit tout ce qu'il voulut. Il entre dans les États du pape et prononce Tindépendance des légations de Bologne et de Ferrare. Le souverain pontife avait provoqué ce châtiment en se déclarant Tennemi de la République. Il obtient un armistice au prix de 21 millions de contributions et de cent tableaux ou statues de choix. Bonaparte poursuit VVurmser dans le Tyrol et le force à venir s'enfermer dans Mantoue, après lui avoir tué ou blessé environ 20,000 hommes et fait autant de prisonniers. Les Français reprennen l la Corse sur les Anglais. Ils avaient alors moins de succès en Allemagne : Jourdan était battu par l'archiduc àWurtzbourg, etMoreau, obligé de faire, dans les défilés du Val-d'Enfer, cette retraite que l'on a comparée à celle des Dix Mille. Bonaparte, malgré les envois de troupes qui lui avaient été faits, voyait son armée réduite par les fièvres et les pertes éprouvées dans les combats. 11 demandait sans cesse de nouveaux renforts. « Des troupes! écrivait-il au Directoire, ou « l'Italie est perdue. » Des troupes! tel sera, pendant près de vingt ans, le refrain de ses triomphes. Il prononce la déchéance du duc de Modène, à qui il avait déjà imposé une contribution de 10 millions, et réunit à ses États les légations de Bologne et de Ferrare pour en composer la république Cispadane. Alvinzy, après lui avoir tué 4,000 hommes, le contraint à se réfugier dans Vérone. 11 échappe à cette situation critique par
un de ces stratagèmes et une de ces marches hardies qui lui étaient familières. A Arcole, les Aulrichiens ont 8,000 morts ou blessés et 5,000 prisonniers.
Une tentative de débarquement en Irlande, comniandée par le général Hoche, échoua complètement. 1/escadre, composée de 30 vaisseaux, frégates ou gabaresetdebâtimentsde transport, portait 15,000 hommes. Partie de Brest au milieu de l'hiver, elle devait débarquer dans la baie de Bantry; mais elle fut dispersée par la tempête et les croisières anglaises, et regagna les côtes de France dans le plus déplorable état. L'Angleterre avait alors 1 20,000 marins et 80,000 soldats de terre.
Aux journées de Rivoli et dn Mantoue, Tarméo autrichienne, composée d'environ 80,000 hommes, eut 20,000 lues ou blessés et un plus grand nombre de prisonniers (1797). Mantoue se rend. L'armée française s'avance alors dans les États romains, dont la conquête ne pouvait l'arrêter longtemps. Le pape demande la paix, qui lui est accordée, à Tolentino, au prix de nouvelles contributions et de la cession du ComtatVenaissin et des légations. Bonaparte franchit les Alpes Juliennes, malgré l'archiduc Charles, à qui il fait 20,000 prisonniers. Il adresse à ce prince une lettre par laquelle il l'engage à faire des propositions de paix : « Si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous « faire, lui dit-il, peut sauver la vie à un seul homme, « je m'estimerai plus fier de la couronne civique, que « je me trouverai avoir méritée, que delà triste gloire
« qui peut revenir des succès militaires. » Si Ton n'avait d'autre moyen de se former un jugement que ces belles paroles, on croirait que celui qui les écrivait était le plus tendre des hommes, et que, dédaignant la triste gloire des armes, il reculait d'effroi devant la pensée de faire couler le sang humain. Déjà il l'avait répandu à flots, et Fou peut dire qu'il n'en était qu'à son début, quand on sait tout ce qu'il devait' en faire verser encore. L'archiduc inclinait à faire des propositions d'arrangement ; mais le ministère autrichien s'y opposait. Bonaparte s'avance sur Vienne. Il n'en est plus qu'à quelques marches. La cour épouvantée demande enfin la paix, dont les préliminaires sont signés àLéoben, et qui est ensuite définitivement arrêtée à Campo-Formio. L'Autriche cède à la France les Pays-Bas, consent à ce qu'elle prenne la ligne du Rhin et renonce à la Lombardie : Bonaparte l'indemnise en lui donnant diverses provinces appartenant à Venise. Ce dernier acte, que le Directoire aurait dû refuser de ratifier, était doublement coupable de la part d'un général de République : d'abord c'était imiter ces monarques qui disposent des populations sans s'inquiéter de savoir s'il leur convient ou non de vivre sous tel ou tel régime politique ; en second lieu, Venise étant neutre alors, Bonaparte violait à son égard le droit des gens. Rappelé en Italie par la révolte de Vérone, il prétexte les assassinats commis dans cette ville et que désavouent les magistrats de Venise, pour déclarer la guerre à cette République, dont il change
la constitution et se fait livrer la marine. Il règne maintenant à Milan, et déjà sa femme y tient une cour. Le 14 juillet, jour de Tanniversaire de la prise de la Bastille, il donne une fête où il jure, par les mânes des héros morts pour la liberté^ guerre implacable aux ennemis de la République et de la Constitution^ et s'écrie que les royalistes, dès Vinstant quils se montreront^ auront vécu. A cette époque, une conspiration royaliste, fomentée jusque dans le sein des conseils .par le général Pichegru, qui venait de se vendre au prince de Condé, donnait de grandes inquiétudes au pouvoir exécutif, et. la majorité du Directoire méditait ce coup d*État du 18 fructidor (4 septembre), qui, en invitant les militaires à intervenir illégalement dans les affaires politiques, établissait un précédent qui devait plus tard tourner contre lui-même [1]. Après avoir formé la république Cisalpine, Bonaparte rentre en France. On lui fait une brillante réception, où Talleyrand le félicite en prédisant qu il faudra peut-
[1] Dans les Mémoires sur Carnot par son fils, tome II, Paris, 1863, à propos de l'offre que vint lui faire un jeune officier, la veille du 18 fructidor, de poignarder Barras, on lit la note suivante : « La proposition d'assassiner Barras « et Rewbeli fut faite aussi à Matthieu Dumas. Celui-ci, eau- « sant plus lard avec Napoléon, lui raconta qu'il avait, « comme Carnot, refusé ce moyen de faire tourner les évé- « nemenls au profit de son parti : Vous fuies un imbécile^ « lui répondit l'Empereur ; vous n'entendez rien aux rèvo- (( lulions, »
ACCROISSEMENT DES ARMEES PERMANENTES Ul
être un jour faire violence à sa simplicité antique. Les Romains renversent le gouvernement papal, et la Suisse elle-même, entraînée dans le mouvement révolutionnaire, change sa vieille constitution. Le Directoire pensait à charger Bonaparte de diriger une nouvelle tentative de descente en Angleterre. Mais celui-ci veut aller faire la guerre aux Anglais en Egypte ; il prétend convertir la Méditerranée en lac français^ et forcer le commerce de Tlnde à abandonner le cap de Bonne-Espérance. Il s'embarque avec 40,000 soldats de terre et 1.0,000 marins (1798) ; l'escadre, commandée par le contre-amiral Brueys, se composait de 29 vaisseaux ou frégates, de 72 bâtiments inférieurs et de 400 transports. De quel droit allait-il, tranchant duCambyse ou de l'Alexandre, s'emparer deTÉgypte, qui dépendait de la Porto avec laquelle la France était en paix ? Il voulait, disait-il, y détruire la tyrannie des Mamelouks. Mais les Coptes etles Arabes l'avaient- • ils appelé à leur secours, et le sultan l' avait-il chargé d'aller faire la police dans ses États? Les Directeurs, quelque intérêt qu'ils eussent h se débarrasser d'un jeune général qui avait si souvent, dans la campagne d'Italie, enfreint leurs instructions et méconnu leur autorité, disposant en souverain du trésor de la République et des pays conquis, faisant de sa pleine autorité la paix ou la guerre qu'eux-mêmes, d'après la Constitution, n'avaient pas le droit défaire, les Directeurs, dis-je, sentant tout ce que son projet avait d'irrégulier et d'aventureux, s'y opposèrent d'abord ;
mais à la lin ils eurent la faiblesse de céder à une volonté impérieuse et appuyée sur une offre de démission qu'ils auraient dû prendre au mot. Ce fut une faute énorme et qui ne pouvait qu'être funeste à la République : jusqu'ici la France, injustement attaquée, n'avait fait que repousser ses agresseurs ; il fallait donc éviter de lui donner le tort qu'elle reprochait à d'autres Étals ; il fallait surtout arrêter dans ses premières tentatives d'usurpation la puissance militaire, essentiellement hostile h la liberté, et personnifiée alors dans une grande individualité dont il était facile de prévoir qu'on ne pourrait bientôt plus arrêter les envahissements. Chemin faisant, Bonaparte s'empare de l'île de Malte, sur laquelle la France n'avait aucun droit de souveraineté à exercer. Maître de Rosette, il y commande d'affreuses exécutions : les Turcs se réfugient dans les mosquées avec leurs femmes, leurs vieillards et leurs enfants ; tout est égorgé. A la ba- 1 aille des Pyramides, 4,500 Mamelouks sont tués ou noyés dans le Nil. Mais, pendant que, dans les mosquées du Caire, il édifiait les Arabes en récitant leurs prières dans les mêmes postures qu'eux et avec les mêmes balancements de corps et de tête, son escadre était presque entièrement détruite par Nelson, qui l'avait rejointe dans la baie d'Aboukir. Deux vaisseaux seulement et deux frégates échappèrent à ce désastre. A la réception de cette nouvelle, il adresse à ses soldats, effrayés de se voir ainsi enfermés sur une terre inhospitalière et si éloignée de la patrie, une magni-
fique amplitkation, dans laquelle il leur dit que leur destinée est belle. On n'en jugea pas tout h fait de même en France, lorsqu'on y apprit à la fois Tanéantissenaent de la flotte et la déclaration de guerre que faisait le sultan, justement irrité de ce qu'une nation amie envahissait une de ses provinces.
Vers le même temps, le cabinet anglais décidait Paul P^ à s'unir à lui, quoique la Russie n'eût aucun grief contre la France. Tout annonçait que les puissances qui avaient demandé la paix, particulièrement Naples et l'Autriche, n'attendaient qu'une occasion opportune pour reprendre une attitude hostile. Le roi de Naples prend l'initiative de la rupture des traités. Son armée, forte d'environ 50,000 hommes, vient attaquer les Français dans les États romains, d'oii elle est repoussée, après plusieurs échecs, par le général Championnet, qui marche sur Naples. La cour, après avoir armé les lazzaroni, venait de se sauver en Sicile. Les Français entrent à Naples en vainqueurs (1799), et la république parthénopéenne y est proclamée. Le Directoire renforce les armées d'une levée de 200,000 hommes. L'empereur d'Autriche reprend l'offensive. Réunies à celles que lui fournit l'empereur de Russie et qui sont commandées par Souvarov, ses troupes montent à près de î-^00,000 hommes. L'archiduc Charles bat le général Jourdan à Stockach. En Italie, Schérer essuie une défaite à Magnano, et est obligé de battre en retraite. Macdonald est battu par Souvarov, qui le force également h se retirer : la bataille,
lii PREMIÈRE PARTIE
engagée sur ces bords de la Trébie, déjà ensanglantés par Annibal, vingt siècles auparavant, avait duré trois jours, et une vingtaine de mille liommes des deux camps avaient péri. Un pareil nombre succomba à la bataille de Novi, où Souvarov battit également Joubert et Moreau, et leur fit un grand nombre de prisonniers.
Bonaparte veut ajouter à sa conquête de TÉgypte celle de la Syrie. 11 livre Jaffa au pillage et en massacre la garnison. Il bat les Turcs au Mont-Thabor et brûle les villages environnants ; mais il est forcé d'abandonner le siège meurtrier de Saint-Jean d'Acre. Mécontent du peu de succès de son expédition et chassé par la peste, il reprend le chemin de TÉgypte, ravageant toutes les contrées qu'il traverse. Il eut un instant la pensée de se débarrasser de ses pestiférés de Jaffa par une forte dose d'opium. La vérité est qu'il n'insista pas quand Desgeneltes lui eut fait cette belle réponse, qui partout ailleurs paraîtrait tellement simple de la part d'un médecin, que personne ne penserait à l'admirer : « Mon métier est de gué- « rir les hommes et non de les tuer. » Mais la proposition seule, quoique non suivie d'effet, dit assez quel cas il faisait de la vie humaine. Rentré en Egypte, il distribue des ordres de fusiller et de trancher des têtes sans forme de procès. Il écrit au chef du Darfour : « Je désire que vous m'envoyiez 2,000 esclaves. » Il extermine à Aboukir une armée turque composée de 15,000 hommes. C'est après cet exploit qu'il s'em-
barque pour la France, laissant ses compagnons d'armes exposés aux plus grands dangers. Kléber, dans une proclamation, voulait qu'il fui jugé militairement. Après deux nouvelles années de souffrances et après avoir livré plusieurs combats dont le principal fut celui d'Héliopolis, où Kléber défit les Mamelouks, la moitié à peine de Tarmée d'Egypte put revoir le sol natal. Tel fut le résultat de cette folle et coûteuse expédition. Ce n'est pas sérieusement que, pour la célébrer, on se rejette sur les avantages que la science en retira; ils pouvaient être procurés plus complets et plus purs par les moyens qu'indique le progrès de la civilisation, et ne demandaient ni le sacrifice d'une flotte et d'une armée, ni le massacre des populations.
La fortune capricieuse des combats, qui avait, au commencement de la campagne, abandonné les armées françaises, leur était revenue. A Zurich, les Russes, commandés par Korsakov, eurent 18,000 morts ou blessés ou prisonniers. Masséna chassa Souvarov de la Suisse. De son côté, le général Brune, qu'un débarquement opéré par les Anglais réunis aux Russes avait d'abord repoussé jusqu'à Amsterdam, les avait obligés à évacuer la Hollande.
On venait de recevoir en France la nouvelle de ces succès, lorsque Bonaparte y arriva. Il sentait tout ce que son retour inattendu et si contraire aux règles de la discipline militaire devait inspirer de défiance au pouvoir exécutif; il avait donc intérêt aie tromper encore sur ses projets. Aussi un de ses premiers soins
l'46 PREMIÈRE PARTIE
fut-il d'aller renouveler auprès du Directoire le serment de ne jamais tirer son épée que pour la défense de la République. Â quelques jours dé là, secondé par deux hommes de la plus haute capacité en matière d'intrigue et de rouerie diplomatique, Talleyrand et Sièyes, qui avaient le plus contribué au renversement de la monarchie, et qui maintenant travaillaient avec le plus d'ardeur à la reconstruire, il faisait son 18 brumaire (8 novembre), entrait avec ses grenadiers dans l'Assemblée des Cinq-Cents, violait la représentation et la souveraineté nationales, et mettait à néant cette constitution, à laquelle il avait prodigué ses respects et ses serments [1]. La grande nation avait un maître; de la
[1] « Napoléon, it is said, seized the reins, where, had he « let Ihem slip , they would hâve fallen into other hands. « He enslaved France at a moment when, had he spared « her , she would hâve found another tyrant. Admitting « the truth of the plea, what is it but the reasoning of the « highwayman , who robs and murders the traveller , be- « cause the booty was about to be seized by another hand, « or because another dagger was ready to do the bloody « deed ? We are aware that the indignation with which we « regard this crime of Napoléon will find a response in few (( breasts; for to multitude a throne is a lemptation which « no virtue can be expected to withstand. But moral truth « is immovable amidst the sophistry, ridicule and abject « reasonings of men, and the time will come when it will « find a meetvoice to give it utterance. Of ail crimes against « Society, usurpation is the blackest. He who lifts a parri- « cidal hand against bis countr/s rights and freedom ;
ACCROISSEMENT DES ARMÉES PERMANENTES \kl
République il ne lui restait plus que le mot, et puisqu'elle avait pu souffrir une telle violence, elle méritait cet excès de honte. Les royalistes, espérant que Bonaparte se bornerait à jouer le rôle d*uu nouvÈau Monck et rétablirait les Bourbons, applaudirent à son coup d'État, surtout quand ils le virent rappeler les émigrés et persécuter ce qui restait encore en France de républicains. Mais ils devinrent bientôt ses plus implacables ennemis, quand ils s'aperçurent qu'il avait trompé leur calcul. Cela n'empêchera pas uu bon nombre d'entre eux de briguer ses sourires et de se
« who plants his foot on the necks of thirty millions of his « feilow-creatures ; who conceDtrates in his single hand the « powers of a mighty empire; and who wields ils powers, « squanders its treasures , and pours forth its blood like « water, to make olher nations slaves and the world his « prey, this man, as he unités ail crimes in his sanguinary « career, so he should be set apart by the human race for « their unmingled and unmeasured abhorrencCf and should « bear on his guUty head a mark as opprobrious as that « which the fîrst murderer wore. We cannot think with pa-
< tlence of one man fastening chains on a whole people and « subjecting millions to his single wiU , of whole régions « overshadowed by the tyranny of a frail being like our-
< selves. In anguish of spirit we exclaim : How long will « an abject world kiss the foot which tramples it? How « long shall crime find sheller in its very aggravations and c excess ? » (William Channing, Remarks on the life and character of Napoléon Bonaparte^ part. I, the Works^ vol. 1, Boston, 1843.)
mettre à ses gages, en attendant l'époque où il sera précipité du faite des grandeurs et où ils pourront l'insulter et même le calomnier. Il faut dire aussi que, dans ce naufrage presque universel des consciences, on remarquait d'anciens patriotes renégats et sans cœur, et qui n'étaient pas les moins empressés à saluer la nouvelle idole. Dans un premier projet de constitution, rédigé par Sièyes, Bonaparte devait, sous le nom de Grand Électeur, représenter l'État et habiter le palais de Versailles avec 6 millions de revenu et une garde de 8,000 hommes; mais le gouvernement proprement dit était confié à deux Consuls qu'il nommait. 11 refusa ce rôle ridicule, qui était bien loin en effet de suffire à son ambition, et qu'il appela d'un nom devenu célèbre. Dans la constitution du 22 frimaire (13 décembre), il s'empare de tout le pouvoir exécutif sous le nom de Premier Consul, les deux autres Consuls ne devant avoir que voix consultative. Il institue, sous le nom de Sénat conservaieur^ un corps de serviteurs titrés et richement dotés, et qu'il charge de choisir les membres d'une assemblée appelée Corps législatif. Ah ! j'allais oublier qu'il y avait aussi des Tribuns chargés de faire semblant de discuter les projets de lois , et qui, s' avisant un jour de vouloir prendre leur rôle au sérieux, se feront mutiler et condamner à parler à huis clos, en attendant qu'on les congédie définitivement.
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Franee* Italie, Saint-Domlnffae, Angleterre, Russie Allemagne, de «800 à «807
Bonaparte n*a plus rien maintenant qui puisse le gêner dans ses allures, et nous le verrons, dans l'espace de quatorze ans, s'élever au plus haut degré de fortune auquel il soit donné à un mortel d'arriver, puis descendre au plus bas degré, entraînant avec lui dans un abyme de calamités la France et la plus grande partie de l'Europe. Il est juste de dire qu'avant d'entrer en campagne il fit aux gouvernements anglais et autrichien des ouvertures de paix qui furent repoussées; elles le furent même par le ministère d'Angleterre en termes brutalement imprudents et qui soulelevèrent de violents orages dans le Parlement, la dépense militaire de l'année s' élevant alors à plus de 47 millions de livres sterling. L'Italie était presque entièrement au pouvoir des Autrichiens. Masséna, enfermé dans Gênes par le général Ott et bombardé par la flotte anglaise, éprouvait toutes les horreurs de la famine, et était enfin forcé de se rendre après avoir perdu la moitié de ses troupes (1800). Bonaparte, qui venait de franchir le Saint-Bernard, perd d'abord, puis, grâce à Desaix, regagne sur le vieux maréchal Mêlas la bataille de Marengo, où les Autrichiens eurent 8,000 morts ou blessés, et les Français 6,000 :
on voit que la perte des vainqueurs égalait 'presque celle des vaincus. Moreau, qui commandait l'armée du Rhin, défait le général Kray à Hochstett et l'archiduc Jean à Hohenlinden : dans ces deux batailles, les Autrichiens avaient eu 10,000 morts ou blessés et 17,000 prisonniers. Les Anglais s'emparent de Tîle de Malte. L'empereur d'Autriche signe la paix de Lunéville (1801). Sou exemple est suivi bientôt par l'empereur de Russie, les rois de Naples et de Portugal et le sultan. La paix est également signée avec l'Angleterre par le traité d'Amiens (1802). Cet événement excita des deux côtés du détroit des transports de joie universelle, mais qui devaient avoir bien peu de durée. Bonaparte rétablit dans les colonies l'esclavage et la traite des noirs. Il envoie à Saint-Domingue 32,000 hommes pour réduire cette île, qui avait secoué le joug de la métropole. Saint-Domingue se soumit d'abord. Mais, rannée suivante, la fièvre jaune enleva la moitié de l'armée , et le reste fut presque anéanti par les noirs, qu'exaspéraient les mauvais traitements dont ils étaient l'objet. Entre autres atrocités commises dans cette guerre , je me contente de citer le fait suivant : un millier de noirs , retenus prisonniers à bord de plusieurs vaisseaux, furent jetés à la mer, à.la nouvelle de l'attaque du Cap. Le prisonnier de Sainte-Hélène se reprochera plus lard l'expédition de Saint-Domingue ; mais il se la reprochera à cause de ses fâcheux résultats, comme une faute seulement et non comme une action mauvaise en prin-
cipe. Selon son habitude de s'attribuer la meilleure part de ses succès et de rejeter sur d'autres la responsabilité de ses échecs, il prétendra n'avoir fait que céder à l'opinion de son conseil d'État et de ses ministres, comme si les conseillers dont s'entoure un despote lui conseillaient jamais autre chose que ce qu'ils savent d'avance être conforme à ses désirs et à ses projets.
Bonaparte se fait nommer consul pour dix ans, puis consul à vie. Il réunit à la France l'île d'Elbe, le Piémont et le duché de Parme. Il se fait nommer président de la république italienne. Il entretient des troupes en Hollande, et envoie en Suisse 80,000 hommes pour appuyer l'établissement d'une nouvelle constitution des cantons. Dans un exposé fait à l'ouverture du Corps législatif, il parle de l'Angleterre en termes blessants , et annonce l'intention de porter l'armée à 300,000 hommes. Ces réunions d'États, cette intervention souveraine dans les affaires de pays indépendants, ces préparatifs de guerre en pleine paix et ce langage hautain déplurent à l'Angleterre, qui cherchait du reste un prétexte pour garder Malte, que le traité d'Amiens l'obligeait à évacuer. Elle rappela son ambassadeur (1803), et se prépara à la guerre en mettant sur pied 180,000 hommes de terre et en équipant 75 vaisseaux de ligne et plus de 100 frégates, bricks, etc., le tout monté par 120,000 matelots. La France avait à peine 50 vaisseaux et 60,000 matelots à opposer à cette formidable marine. Deux frégates
anglaises ayant capturé des vaisseaux marchands dans la rade d*Audierne , Bonaparte répond à cet acte d'odieuse hostilité par un acte encore plus odieux, en déclarant prisonniers de guerre tous les Anglais qui se trouvaient alors en France. Voilà donc la lutte, que tous s'applaudissaient naguère de voir terminée, qui se ranime tout à coup pour devenir plus acharnée que jamais. Sur qui pèse la responsabilité de cette déplorable rupture? On a beaucoup agité cette question. Presque tous ceux qui Font discutée, l'ont considérée à travers le prisme de leurs opinions politiques ou de leurs intérêts, et ont donné des réponses passionnées ou exclusives. « C'est l'Angleterre qui est € coupable, ont dit ceux-ci. — C'est la France, ont « dit ceux-là. » Il appartient aujourd'hui aux amis de la paix, juges fort désintéressés dans la question, parce qu'ils voient les choses de plus haut que du point de vue des amours-propres nationaux , de dire que les torts existaient des deux côtés. Il résulte évidemment du simple exposé que j'ai tracé tout h l'heure que la conduite de Bonaparte était faite pour inspirer au gouvernement anglais les plus sérieuses inquiétudes, et pour lui donner la conviction qu'il n'y aurait aucune paix durable avec un homme d'une humeur aussi impérieuse. Mais il est également incontestable que le refus d'évacuer Malte et Tattaque de la rade d'Audierne mettaient du côté du gouvernement anglais les premiers torts formels, sinon les plus nombreux et les plus graves dans le fond. On a dit que, lors
même que ces derniers prétextes n'eussent pas existé, Bonaparte en eût bientôt trouvé d'autres. Cela est certain aux. yeux de quiconque a étudié le caractère de celui-ci, tel qu'il résulte de l'ensemble des événements déjà consommés et surtout des événements subséquents. Mais cela n'excuse nullement le roi Georges, qui devait attendre et qui n'eût pas attendu longtemps des actes directs d'agression : tel est manifestement le devoir d'un souverain qui tient à avoir pour lui le plein droit de la défense. Cette fois c'est une guerre à outrance que Bonaparte veut faire à l'Angleterre. Il cherche par tous les moyens a faire partager sa haine à cette portion la moins pensante de la nation, qui est toujours en immense majorité. De son côté, le ministère anglais ne demeure pas en reste dans ce rôle détestable, où il est secondé par des émigrés français, qui bâtissent de beaux projets sur les humiliations et les désastres futurs de leur patrie.
Bonaparte ne pouvait espérer lutter sur mer avec avantage contre l'Angleterre. Il n'avait donc que deux moyens de lui faire la guerre, ou tenter d'y faire une descente avec des forces considérables, ou lui interdire l'entrée des divers ports du continent. Ces deux partis, le dernier surtout, présentaient de grandes difficultés. Il a recours d'abord au premier. Il emploie 40 millions de francs de dons volontaires des villes, et 60 millions de francs qu'il obtient des États-Unis en leur vendant la Louisiane, à construire une flottille composée de 2,000 bateaux plats ou chaloupes
canonnières, et destinée à porter 150,000 soldats, 18,000 matelots, 10,000 chevaux et 400 canons. En attendant, il s'empare de rélectorat de Hanovre, appartenant au roi Georges. Mais voici une violation du droit des gens, suivie d*un acte de criminelle colère, que la plupart de ses admirateurs mêmes renoncent à justifier : il envoie sur le territoire neutre du duc de Bade un détachement de dragons, avec ordre d'enlever le duc d'Enghien, petit-fils du prince de Condé, le fait transférer à Vincennes, juger sans défenseur par une commission militaire, condamner sans preuve positive comme ayant trempé dans la conspiration royaliste de Georges Cadoudal, et fusiller nuitamment dans les fossés du château (1804).
Peu de jours après cet acte, qui doit être appelé ici de son véritable nom de meurtre ténébreux, le Sénat vient le supplier de se faire empereur ; « \ous « fondez une ère nouvelle, lui dit le président, mais « vous devez Vélerniser : l'éclat n'est rien sans la « durée. Nous ne saurions douter que cette grande « idée ne vous ait occupé^ car votre génie créateur « embrasse tout et n'oublie rien. Mais ne différez a point ; vous êtes pressé par le temps, par les évé- « nements, parles conspirateurs, par les ambitieux. » Cette grande idée avait en effet occupé Bonaparte. Le Tribunal et le Corps législatif lui exprimèrent le même désir, à l'unanimité moins une voix, celle du tribun Carnot, qui eut le courage de protester comme il l'avait déjà fait lors de l'institution du consulat à vie.
Il lui fallut donc céder à l'amour du peuple français. Il fut proclamé empereur héréditaire sous le nom de Napoléon, et le pape Pie VII fit tout exprès le voyage de Paris pour venir sacrer celui que son légat, le cardinal Caprara, avait appelé un nouveau Constantin [1].
[1] « Gatholict'e religionis, Constantino iUi magno similli- « mus, praesidium eflTectus. » (Bulletin des lois y n. 218.)
La prospérité avait porté son ambition à un tel degré d'exaltation qu'il se fût volontiers fait adorer et qu'il regrettait d'en être empêché par le progrès des lumières. Voici à ce sujet un témoignage dont la parfaite véracité peut bien être suspectée quant aux détails des expressions, mais ne saurait guère l'être quant au fond. On lit dans les Mémoires du maréchal Marmont l'anecdote suivante. Le lendemain de son couronnement, Bonaparte aurait dit à son ministre de la marine : « Je suis venu trop tard ; les hommes « sont trop éclairés : il n'y a plus rien à faire de grand. — a Comment, Sire! votre destinée me semble avoir assez « d'éclat. Quoi de plus grand que d'occuper le premier trône « du monde, quand on est parti du rang.de simple officier « d'artillerie? — Oui, répondit-il , ma carrière est beUe, « j'en conviens; j'ai fait un beau chemin. Mais quelle dif- « férence avec l'antiquité 1 Voyez Alexandre : après avoir « conquis l'Asie et s'être annoncé au peuple comme fils de « Jupiter, à l'exception d'Olympias, qui savait à quoi s'en « tenir , à l'exception d'Aristote et de quelques pédants « d'Athènes, tout TOrient le crut. Eh bien ! moi , si je me « déclarais aujourd'hui fils du Père éternel, et que j'an- « nonçasse que je vais lui rendre grâces à ce titre , il n'y a « pas de poissarde qui ne me sifflât sur mon passage. Les « peuples sont trop éclairés aujourd'hui, il n'y a plus rien de « grand à faire. »
Quand on voit ce concours de bassesse, ce libertinage de servilité, dont les premiers corps de l'Etat donnaient l'exemple, l'esprit se reporte involontairement vers ces tempç d'abaissement extrême qui suivirent, à Rome, la ruine de la liberté, et que Tacite a si énergiquement flétris [1].
L'enlèvement et le meurtre du duc d'Enghîen avaient soulevé en Europe une indignation générale. Alexandre, empereur de Russie, s'élant plaint de la violation du territoire germanique du duc de Bade, son parent, on lui répondit qu'on s'en expliquerait avec ceux que cela regardait ; on ajoutait que, si la Russie eût su à une marche de sa frontière les assassins de Paul I*', elle n'eût pas manqué d'aller les y
[1] « Ruereinservitium consules, patres, équités : quanlo « quis illustrior, tanto magis falsi ac festiDantes... Patres « quibus unus melvs si intellijere vider eniur, in questus, la- « crymas , vota effundi.... Memoriae proditur Tiberlum , « quolies curià egrederetur, graecis verbis in hune modum « eloqui solitum : homines ad servîtutem paratos ! Scili- « cet etiam illum qui liber latem publicam nollet tàm pro- « jectae servientium patientiae tsedebat... Quaeque alia, suma ma facundià nec minore adulatione , servilia fingebant , a securi de facUitate credeniis,., nec metu aut amore sed < ex libidine servitii , ut in familiis privata cuique slimulatio; « et vile jàm decus publicum... In senatu cuncta longis « aliorum principal ibus composita statim decernuntur. » (Annalium lib. 1, art. 7 et 11; lib! lïl, art. 65; lib. XVI, art. 2. Historiarim lib. I, art. 90 ; lib. II, art. 55.)
prendre. Cette dernière réponse n'était pas plus admissible comme comparaison que comme raisonnement. Le duc d*Enghien n'était pas un assassin, et quand la Russie eût fait arrêter sur un territoire neutre , ne fût-ce qu'à une marche de sa frontière, les assassins de Paul 1", ce n'en eût pas moins été, aussi bien que l'arrestation du duc d'Enghien, un attentat au droit des nations. Mais le trait était poignant, et Alexandre le sentit vivement ; car, quoiqu'il ne fûtpour rien dans le meurtre de son père, il en avait profité, et on lui reprochait de n'avoir point puni les assassins. Des notes irritantes furent échangées et les ambassadeurs rappelés. En attendant les hostilités prochaines et l'expédition, plusieurs fois différée, de la descente en Angleterre, Napoléon se fait proclamer roî d'Itahe, et reçoit à Milan la couronne de fer des Lombards (1805). Il donne la vice-royauté à son beau-fils, Eugène Beauharnais, et confère le duché dé Lucques et de Piombino à sa sœur, Élisa Bacciochi. Il réunit la république Ligurienne à la France. On ne saurait nier que ces envahissements, qui firent naître une nouvelle coalition entre la Russie, l'Autriche et l'Angleterre, ne contrevinssent pour la plupart au traité de Lunéville, qui avait expressément déclaré, par exemple, l'indépendance des républiques italienne et ligurienne. J'accorde que, n'intéressant pas directement les deux nouvelles puissances qui vinrent alors se joindre à l'Angleterre, ils ne les autorisaient point à prendre les armes. Elles eussent mieux fait sans doute d'atten-
dre, ce qui n'eût pas tardé, qu'elles fussent ellesmêmes attaquées sur leur propre terrain. Mais, si Ton considère ce qu'avait de menaçant pour toute l'Europe l'attitude que prenait le nouvel empereur, on trouvera là, sinon une justification, au moins une excuse à ces frayeurs qui la firent courir au-devant des calamités . qu'elle redoutait.
La coalition était en mesure d'opposer à la France 400,00ft hommes. A la nouvelle du passage de l'Inn par 90,000 Autrichiens, sous la conduite de l'archiduc Ferdinand, Napoléon entre en Bavière avec 60,000 hommes. Dans ses proclamations aux soldats, il ne pouvait plus se servir, pour exciter leur ardeur, des mots de liberté et de république ; il y substitua les mots d'honneur^ de gloire et de patrie^ dont personne n'usa et n'abusa plus que lui. Les malheureux feront désormais consister leur honneur et leur gloire à édifier sa fortune, et la pairie ne leur apparaîtra plus que dans la personne du maître.
Pendant que Masséna bat l'archiduc Charles à Caldiero, Napoléon force le général Mack à capituler et à livrer Ulm. Il s'empare de Vienne, va au-devant des Austro-Russes, commandés parles empereurs Alexandre et François, et les met en pleine déroute à Austerlitz, où 20,000 cadavres jonchent le sol et la surface des lacs sur un espace de trois lieues. Il avait défendu à ses soldats de s'arrêter, pendant la chaleur de l'action, à relever les blessés : qu'on juge des effets épouvantables d'une telle défense au milieu d'une telle
mêlée I Dans cette campagne de quelques jours , il avait fait 30,000 prisonniers. Le traité de paix signé , à Presbourg , avec l'Autriche , réunit les États de Venise au royaume d'Italie, crée le grandduché de Berg en faveur de Murât, beau-frère de Napoléon, et confère le titre de roi aux électeurs de Wurtemberg et de Bavière, alliés de la France. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume HI, excité par Alexandre et d'ailleurs indisposé contre Napoléon , à qui il reprochait d'avoir violé son territoire dans la principauté d'Anspach, avait été sur le point de se joindre à la coalition ; mais , après la bataille d'Austerlitz , il signe , à Schœnbrunn , un traité d'alliance par lequel il cède ses provinces de Franconie, du Rhin et de Suisse, et reçoit en échange le Hanovre.
Pendant que Napoléon obtenait ces succès sur le continent, la fortune lui réservait sur mer un cruel échec. Les flottes réunies de France et d'Espagne, composées de 40 vaisseaux, frégates et bricks, et commandées par Villeneuve et Gravina, sont presque anéanties, à Trafalgar, par Nelson, qui trouva la mort dans cette bataille meurtrière. Gravina reçut une blessure dont il mourut peu de temps après, et Villeneuve fut fait prisonnier; 18 vaisseaux furent pris par les Anglais; V Achille sauta, et sur 640 hommes de l'équipage du Redoutable^ 522 furent tués ou blessés. Les escadres réunies eurent plus de 6,000 tués ou blessés ou prisonniers, et les Anglais environ 2,000. Les jours sui-
vaiits, la tempête fit périr une grande partie de ce qui restait des flottes française et espagnole. Napoléon, qui comptait sur leur arrivée pour escorter ses bateaux de débarquement en Angleterre, fut extrêmement irrité en apprenant ce désastre. Il marchait alors sur Vienne. Cette nouvelle empoisonna la joie de ses nouveaux triomphes. Le géant imprimait à plusieurs de ses actes un cachet de petitesse, quelquefois même de fausseté de jugement, qui contrastait singulièrement avec cette grandeur et cette justesse de vues que d'autres révélaient : il fit défendre aux journaux français de parler de Trafalgar, comme si de pareils événements pouvaient se cacher et que la défense d'en parler ne fût pas un moyen infaillible d'en faire un sujet d'entretien universel. Tout au plus permettait-il de dire que la flotte avait éprouvé, près du détroit de Gibraltar, quelques avaries, causées par le mauvais temps. Il y gagna, comme cela arrive toujours sous un régime d'asservissement de la presse, qu'on exagéra ses pertes navales, quoique cela fût difficile.
A la nouvelle de la défaite de Trafalgar, le roi des Deux-Siciles avait perfidement rompu la neutralité et attaqué les Français. Napoléon donne à son frère Joseph et à Masséna Tordre d'aller, avec 40,000 hommes, chasser les Bourbons du royaume de Naples. Les Français entrent en vainqueurs dans la capitale, et Ferdinand se réfugie en Sicile (1806). Napoléon donne h Joseph la couronne de Naples, et à son autre frère Louis celle de Hollande. Il distribue à ses géné-
raux des principautés et des duchés. Ces rois, princes et ducs sont ses grands vassaux, et forment en Europe une nouvelle féodalité militaire. Il se charge au besoin de faire lui-même la police dans les États conquis, et quelle police ! Par exemple, en Bavière, il fait saisir et fusiller sans jugement un bourgeois de Nuremberg, le libraire Palm, qui avait refusé de nommer Fauteur d'une brochure qu'il venait de publier contre la domination française. Il se fait Médiateur de la Suisse et Protecteur ie la confédération du Rhin. Il vise à la reconstruction de Tempire de Charlemagne ou plutôt à la monarchie universelle. Des négociations sont ouvertes pour traiter avec la Russie et l'Angleterre. Fox venait de succéder à Pitt, et, sous sa direction, les négociations pouvaient arrivera bonne fin ; mais il meurt, et le parti opposé à la paix reprend le dessus. L'oflFre que Napoléon avait faite à l'Angleterre de lui rendre le Hanovre, donné à la Prusse par le traité de Schœnbrunn, devient un sujet de mésintelligence avec cette dernière puissance. Frédéric-Guillaume, poussé par l'irritation nationale, se résout imprudemment à faire la guerre et envahit la Saxe. Les armées de Napoléon s'élevaient alors à environ 500,000 hommes ; mais une grande partie était disséminée sur divers points de l'Europe. Il s'avance avec 190,000 hommes contre les Prussiens, dont l'armée s'élève a peu près au même nombre. A la bataille d'Iéna, ces derniers ont 12,000 morts ou blessés, et 15,000 prisonniers, et à celle d'Auerstaedt, qui se donne le même jour,
9,000 morts ou blessés, et 3,000 prisonniers [4]. Ils fuient dans le plus grand désordre. Napoléon entre à Berlin. Il va au-devant des Russes, qui arrivaient au secours des Prussiens, et les écrase à Eylau et à Friedland (1807) [2]. La bataille d'Eylau surtout, que les Russes prétendirent également avoir gagnée et pour laquelle ils chantèrent un Te Deum^ présenta l'épouvantable spectacle de 40,000 morts ou blessés, les trois quarts Russes. Napoléon disait dans son bulletin :
[1] Après avoir décrit la bataille d'Iéna , Tincendie de celle ville et les massacres qu'exécule dans les rues de Weîmar la cavalerie de Murât , sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas assez prompt à jeter ses armes , M. Thiers s'écrie : « Scènes terribles , donl l'aspect serait intolérable , « si le génie , si l'héroïsme déployés n'en rachetaient l*hor- « reur^ et si la gloire , cette lumière qui embellit tout , ne ve- « nait les envelopper de ses rayons éblouissants, » (Histoire du Consulat et de l* Empire, liv. 25, l. VIT, Paris, 4847.) C'est avec de pareilles phrases que des historiens , aussi faciles à se laisser éblouir que Test M. Thiers, brouillent dans l'esprit du vulgaire toutes les notions du bien et du mal.
[2] Dans la proclamation qui suivit la bataille de Friedland, Napoléon disait à ses soldats : a Dans dix jours de « campagne enfin , nous avons pris 120 pièces de canon , (( 7 drapeaux, tué, blessé ou fait prisonniers 60,000 Rus-
« ses! Français, vous avez été dignes de vous et de moi,
« Vous rentrerez en France couverts de lauriers , et après « avoir obtenu une paix glorieuse qui portera avec elle la « garantie de sa durée, »
€ Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour € de la paix et Yhorreur de la guerre. » Quelques jours après, écrivant à son frère Joseph, qu'il félicite d'être dans ce beau pays de Naples, où Von a du mn, du pain^ des draps de lit, de la société et même des femmes, il lui dit : « Nous faisons la guerre dans « toute son énergie et son horreur. Au milieu de ces « grandes fatigues, tout le monde a été plus ou moins « malade ; pour moi, je ne me suis jamais trouvé plus « fort, et fat engraissé. » Le bulletin officiel pouvait faire supposer que la vue des scènes de carnage dont il était tous les jours témoin, et qui lui inspiraient Yhorreur delà guerre, lui ôtait l'appétit et le faisait maigrir. La lettre intime nous apprend qu'il n'en était rien. Les loups et les corbeaux qui suivent vos pas, magnifique Empereur, et à qui vous donnez de si splendides festins , engraissent aussi. Continuez de vous attabler avec eux, puisque votre santé se trouve si bien de ce régime; hâtez-vous d'en jouir pendant que la fortune vous prodigue encore ses caresses enivrantes. Vous voilà bientôt au plus haut point de vos gran- .deurs, et le vertige n'a pas attendu ce moment pour vous prendre. L'ascension a été rapide: la descente le sera bien davantage.
L'effectif de l'armée française s'élevait alors à 800,000 hommes. Napoléon accorde la paix de Tilsilt à la Russie et à la Prusse, et les oblige à entrer dans ce système de blocus continental^ qui sera désormais sa marotte et quelquefois aussi son cauchemar. Il dé-
pouille rélecteur de Hesse, le duc de Brunswick et le prince d'Orange, pour créer un royaume de Westphaiie à son frère Jérôme. Les Polonais, à qui il avait promis de rétablir leur nationalité, et qui Tavaient aidé à conquérir le grand-duché de Varsovie, comptaient sur sa promesse : il les donne au roi de Saxe.
Le roi d'Angleterre et ses nouveaux ministres, Canning et Castlereagh, qui se plaignaient avec raisou des violences et des usurpations de Napoléon; commirent alors eux-mêmes un acte de violation du droit des gens qui ne saurait être condamné trop hautement, et qui, je dois le dire à l'honneur de la nation, fut énergiquement blâmé dans le Parlement par plusieurs orateurs. Le Danemark s'était renfermé dans une stricte neutralité. Une flotte anglaise de 27 vaisseaux de ligne et d'un grand nombre de frégates et de bâtiments de transport, et portant 30,000 hommes, vient sommer le gouvernement danois de se déclarer contre la France et de livrer sa flotte. Sur un refus auquel on devait s'attendre, la ville de Copenhague est bombardée et en partie incendiée : un grand nombre d'habitants périrent dans ce siège. Les Anglais s'emparèrent de tous les bâtiments de la marine danoise. On a là un exemple eflfrayant de celte perversion des idées morales à laquelle le régime de la guerre amène insensiblement les nations et leurs gouvernements. Les mots de droit et de loyauté sont encore invoqués contre les adversaires et dans la rédaction officielle des actes par lesquels on cherche à les obliger, mais on se ré-
serve, dans la pratique, de n'en tenir aucun compte pour soi-même, aussitôt que les intérêts ne paraissent plus d'accord avec l'obligation.