AVERTISSEMENT
Je dois au lecteur un autre avertissement.
La plupart des sociétés savantes, en couronnant les ouvrages dont elles provoquent la composition, entendent seulement par là en adopter les idées principales et l'intention générale, mais non donner leur entière adhésion à tout ce qu'ils peuvent renfermer. Cette dernière observation devra s'appliquer notamment au dix-septième paragraphe de la troisième partie de*mon livre, où j'ai établi une Distinction nécessaire entre la guerre offensive et la guerre défensive, contrairement à ce que je savais être le sentiment de plusieurs membres de la Société de la Paix.
Ce paragraphe, ainsi que j'avais dû m'y attendre, n'a point obtenu sa sanction ; je dois donc seul en assumer la responsabilité.
ET
Sar c« globe iA d'un pèr« a«Mt bon qu'il ••! fort U nata répond à flolB et !• }oio ot !• vIo ,• Dot fils ingrats, atlciats d'nno étrango folio, S'on Tont sonnât putont Péponvonto et la mort.
Il y a quelques années à peine, on pouvait croire la cause de la guerre définitivement perdue. Les lumières que la discussion provoquée par les Sociétés des Amis de la paix des États-Unis et de TÂngleterre avait jetées sur toutes les grandes questions qui se rattachent à ce sujet, semblaient avoir pénétré dans tous les esprits. Grâce aux généreux et persistants efforts des Worcester, des Burritt, des Sturge, des Sellon, des La Rochefoucault, les peuples commençaient à s'entendre et paraissaient vouloir enfin employer à s'entr'aider et à se faire du bien toute l'activité qu'ils
avaient déployée jusque-lk pour se créer de mutuels embarras et se faire du mal. Mais voilà que de nouveau l'Europe se hérisse de forêts de bayonnettes, dont les sinistres éclairs répandent au loin la menace de formidables égorgements. De toutes parts on équipe des flattes, on lève des troupes, et Ton n'entend plus que le son lugubre et sauvage du tambour. Il n'y a pas seulement recrudescence de revues militaires, de puériles parades et d'un vain étalage de brillants costumes, mais il y a recrudescence réelle de jalousies et de haines; les fléaux de la discorde et de la destniction sévissent de nouveau, et le génie hideux de la guerre secoue de nouveau sa torche incendiaire sur toutes les contrées de la terre. Qu'est-il donc survenu pour qu'on soit en si peu de temps passé de dispositions universellement pacifiques à un régime de nouvelles fureurs, et qui donc a eu intérêt à ranimer cet esprit de vertige universel?
Les apôtres de l'union des peuples ne doivent ni se décourager ni surtout sommeiller pendant ce temps de funeste arrêt, mais ils doivent au contraire renouveler avec plus d'ardeur que jamais les saints combats delà paix. Il est de bon exemple que des écrivains appartenant à une des nations les plus belliqueuses accourent des premiers pour engager cette dernière lutte de la civilisation contre la barbarie : ce sera au moins pour la France le meilleur honneur et la plus digne expiation des mauvais exemples qu'elle a si longtemps donnés au monde par son humeur guerroyante.
J*ai divisé cet écrit en trois parties principales :
1° Précis historique sur l'origine elTaccroissement des armées permanentes dans l'Europe moderne.
2<> Relevé statistique du personnel et du matériel des établissements militaires actuels; évaluation de la dépense qu'ils nécessitent; désordres financiers qui en résultent.
3<> Considérations sur les inconvénients politiques, moraux et sociaux de ces établissements ; moyens d'y mettre un terme.
Il m'a paru que cette troisième partie était celle qui devait particulièrement éclairer l'opinion publique sur tout ce qu'il y a de criminel dans la guerre offensive et sur les dangers que les armées permanentes font courir aujourd'hui à la civilisation. C'est aussi celle que j'ai considérée comme la plus importante, les deux autres r/eu étant qu'une sorte d'introduction, mais une introduction nécessaire.
PRECIS HI8TOBIQUB 8UB l'OBIOIKE ET L'ACCBOISgEXBMT DES ABHiES PERltrANESTEH DANS L'EUBOPE MODERNE
Sous le ré^'me féodal pur, la force année consistai l principalement en cavalerie. Les seigneurs, assistés de Leurs principaux vassaux et tenanciers, combattaient à cheval et n'étaient suivis que d*un petit nombre de fantassins, qui étaient plutôt des sortes de valets que de vrais combattants. 11 fallait du temps pour rassembler ces petites armées, qui, après avoir tenu la campagne et bataillé pendant quelques semaines, pillé et incendié les habitations, foulé et détruit les récoltes, rentraient dans leurs foyers; et les rois eux-mêmes, qui n'étaient guère alors' que les premiers des barons, n'étaient pas exempts de ces embarras de longs et difficiles préparatifs. C'était heureusement une compensation à tout ce qu'avaient de meurtrier ces continuelles dissensions entre de hauts seigneurs qui ne connaissaient, hors des temps de guerre, d'autre occupation
que les exercices de la chasse, d'autre distraction que de vexer impunément les vilains, se retranchant ensuite derrière les fossés et les tours de leurs châteauxforls. Rien n'était moins doux ni moins protecteur que ces chevaliers féodaux, si vantés pour leurs exploits et leur vaillance par les poètes et les romanciers, qui se sont bien gardés de nous les montrer sous le côté prosaïque de leur vie grossière. Il en est résulté qu'on ne les connaît guère aujourd'hui que comme le naïf bourgeois de Paris ou de Londres connaît les innocentes bergères et les paysannes à la blanche main, qu'il a étudiées h l'Opéra ou dans les idylles. On n'a fait voir ces nobles preux qu'avec leur costume de parade et dans ces moments où, sous le regard de leurs dames, ils faisaient de faciles prouesses, y mêlant par-ci parlà quelques traits de générosité dont ils gâtaient le mérite par leur jactance. Il fallait aussi les faire voir dans le déshabillé de leur existence journalière. Il fallait surtout' montrer, aux pieds du donjon féodal, repaire formidable du seigneur et de sa petite cour, ces huttes qui l'entouraient dans un vaste rayon et où la majeure partie de l'espèce humaine végétait misérablement dans la servitude et l'ignorance. Le libertinage des chevaliers a été décoré du nom de galanterie, et leur brutalité de celui de courage. Le tout était assaisonné de dévotion superstitieuse, qui tournait vite à la férocité quand on l'animait contre les mécréants et les hérétiques : je n'en voudrais d'autres preuves que ces guerres abominables qui, sur la fin du douzième siècle
ACCROISSEMENT DES ARMÉES PERBfANENTES 11
et au commencement du treizième, inondèrent le Midi de la France du sang des Albigeois, et surtout ces folles expéditions en terre sainte, dans lesquelles, pendant près de deux siècles, la chevalerie traîna à sa suite les populations européennes, expéditions qui furentpunies de tant de désastres [1]. Si je disais, sans
[Ij 1095-1099. Première croisade, résolue au concile de Clermont. Pierre rHermite , Gautier-sans-avoir et Godes* calck conduisent à Favance des bandes désordoanées qui, après avoir massacré les juifs des villes du Rhin , ravagent la Hongrie et la Bulgarie, où elles périssent presque entièrement. Godefroi de Bouillon , due de la basse Lorraine, conduit le corps principal de l'armée. Les croisés, au nom* bre de 600,000, sont conduits d'abord à Gonstantinople, de Ih à Antioche , où ils arrivent réduits à moins de 100,000. Maîtres de Jérusalem, ils massacrent les juifs et les musulmans.
4147-1149. Deuxième croisade, prèchée par saintBernard, abbé de Glairvaux. Elle était conduite par l'empereur Conrad III et le roi de France Louis VIL Les deux armées sont défaites en Asie Mineure, puis anéanties sous les murs de Jérusalem.
1186-1199. Troisième croisade. Elle avait pour chefs l'empereur Frédéric Barberousse, le roi de France PhiUppe- Auguste, elle roi d'Angleterre Richard Cœur-de-Lion. L'armée de Frédéric , composée de 100,000 hommes, périt en Asie. Philippe et Richard s'emparent de Saint-Jeannd'Acre. Philippe retourne en France pendant que Richard fait d'inutiles efforts pour conquérir Jérusalem sur Saladin. Le roi d'Angleterre part pour l'Europe; mais il tombe entre les mains de l'empereur Henri YI, qui le retient prisonnier.
1202-1204. Quatrième croisade, prècbée par le curé
citer mes autorités, de quel vil ramas se composaient les armées des croisés et quelles horreurs elles commirent, on me taxerait de partialité philosophique et d'exagération. On peut voir ce que raconte le moine bénédictin Roger de Wendover, de leurs débauches, de' leurs fourberies et de leurs cruautés, mêlées de prières, de jeûnes et de processions. Dans la description de la prise de Jérusalem, à laquelle je renvoie particulièrement le lecteur, on voit Godefroi, le comte de Toulouse, Tancrède et leurs compagnons, égorgeant
Foulques, et conduite par Boniface, marquis de Moniferrat. Les croisés s'arrêtent à Constantinople, qu'ils livrent au pillage après avoir été abandonnés et trahis par les Grecs.
1215-1221. Cinquième croisade, résolue au concile général de Latran, et conduite par André , roi de Hongrie. Elle n'aboutit qu'à des revers et à une paix humiliante.
1228. Sixième croisade, entreprise par l'empereur Frédéric H. Jérusalem , prise et reprise , reste au pouvoir du sultan d'Egypte.
1248-1254. Septième croisade , entreprise par Louis IX, roi de France. Il est fait prisonnier en Egypte , et son ar- . mée moissonnée par la peste et le fer des musulmans, pendant que son royaume est ravagé par les pastoureaux.
1270. Huilième et dernière croisade. Louis IX vient mourir de la peste devant Tunis , et les débris de son armée rentrent en Europe, r^onçant enfin à la conquête de la terre sainte.
Dans son Tableau des révolutions du système politique de l'Europe , tome I, Berlin, 1803, M. Ancilion porte à 5 qu 6 millions le nombre d*hommes que les croisades ont fait périr.
sans distinction tout ce qu'ils rencontrent, encombrant les rues de monceaux de cadavres et de léte^ coupées, inondant la ville et les contrées environnantes de flots de sang [i]. Immédiatement après ce récit vient la description de la visite que les vainqueurs rendent aux lieux saints, pieds nus, les larmes aux yeux, et poussant des soupirs vers la Jérusalem céleste. Écoutez maintenant saint Bernard, exhortant le clergé et le peuple de Spire à s'armer contre les infidèles. Il les appelle homicides^ ravisseurs^ adultères^ parjures^ et les engage néanmoins à être pleins de confiance en Dieu, dont ils sont les serviteurs privilégiés et qui veut être leur débiteur. Il va jusqu^à leur présenter l'expédition sainte comme une foire où ils iront gagner, en se confessant avec un cœur contrit, l'absolution de tous les
[Il <c Capta igiiur civitale sanciissimà , (lux Godefridus « et fidèles omnes qui cum eo erant , per plateas striclis « gladîis discurrentes , quotquot de hosHbus reperiurU gladio a indifferenter prostemmU. Tania qnoque interemptorum straa ges erat et prœmorum acervus capitunif utjam netttinivû^
« paieret aut transUus^ nisi per corpora peremptorum
« Tanta exindè per urbem strages facta est , ut etiam ipsis « victoribus iam horrenda sanguinis effusio tœdium ingereret
« et horrorem Nostri per vicos et diverticula diseur-
a rentes, occulta perlustrantes universa, patremfamilias cum « nxore et liberis et fomiliâ tolâ , ex secretis domiciliis et « cœuaculis occultis extrahentes , iu publicum aut gladiis « Iransverberabant aut prœdpitio dabatU , ilà ut confractis a cervicibus mterireni. » {Matlhœi Paris Historia major Anglorum, Wiltielmus secundus^ Londres, 1640.)
crimes dont ifs se sont rendus coupables [1]. Donner h Dieu de pareils auxiliaires, et leur faire croire qu'ils lui rendent service! Et il s'est trouvé et il se trouve encore des écrivains pour célébrer de pareilles impiétés ! Qu'on ne croie pas que le peu que je viens de dire de la chevalerie et des croisades soit étranger à mon sujet; cela y tient au contraire étroitement. Ces expéditions sont encore aujourd'hui fort mal jugées par la
[IJ « Gonsiderate quanlo ad salvanilos vos artiflcio utilur, « et obstupescUe : intuemini pietatis ejus abyssum , et « confîdite, peccatores. Non vult mortem vestram , sed ut (( convertamini et vivatis ; quia sic quserit occasionem non « adversùm vos, sed pro vobis. Quid est enim nisl ex- (( quisita prorsùs et inventibilis soli Deo occasio Balvaticmis, « qubd homicidas, raptores, adultéras, perjuros cœterisque « obligatos crimmbus, quasi gentem quse juslitiam feceril « de servitio suo submovere dignatur Omnipotens ? Nolite « diffidere, peccatores, Lenignus est Dominus. Si vellet pu- « nire vos, servititm vesirum non modo non expeterel, sed « nec susciperet quidem oblatum. Iterùm dico , pensate di- « vitias bonitatls Dei altissimi , consilium miserationis at- « tendlte; nécessitât em se habere aut facit aut simulât, dùm « veslri? cupit necessilalibus subvenire. Teneri vult débiter, « ut militantibus sibi stipendia reddat, indulgentiam délie- « torum et gloriara sempiternàm... Si prudens et diligens « mercator es, si conquisitor hujus saeculi, magis quasdam « tibi nundinas indice : vide ne pereant. Suscipe crucis sia gnum , et omnium pariter de quibus corde conlrito cona fessionemfeceris indulgentiam obtinebi s.» (Epistoln cccxwi adEpiscoptan, elerum et populum Spirensem, hortans ad arma contra infidèles suscipienda, tome lY. Paris. 1642.)
plupart des auteurs, qui se laissent tromper par les quelques avantages politiques, industriels et comnoerciaux qu'elles ont pu procurer h l'Europe en la met-, tant en communication avec l'Orienl, ou plutôt dont elles ont été l'occasion, comme le mal l'est souvent du bien sans pour cela cesser d'être le mal, avantages que je ne nie point dans ce qu'ils ont de réel, mais que Ton enfle prodigieusement et qui pouvaient d'ailleurs être obtenus plus promptement et à moindres frais par des voies pacifiques. Et puis elles sont une des prin-* cipales sources de cet esprit militaire moderne, que j'ai particulièrement pour objet de combattre dans cet ouvrage. C'était surtout dans ces expéditions impuissantes contre l'Asie, que les populations européennes, tournant ensuite contre elles-mêmes une activité si déplorablement dépensée au dehors, avaient pris le goût et rhabitude de ces guerres acharnées qui depuis les ont presque incessamment divisées. Ce fut alors que s'exaspéra plus que jamais cette longue lutte entre la France et l'Angleterre, qui ne se termina que vers le milieu du quinzième siècle, et ce fut Charles Vil qui donna, dans l'Europe moderne, le premier exemple des armées permanentes, en conservant après la guerre une troupe de mercenaires. Sans doute l'établissement de troupes permanentes et l'organisation plus savante de la force militaire contribuèrent h l'abaissement des seigneurs et à la ruine définitive du système féodal. Sans doute les monarques qui travaillèrent le plus activement à la destruction de ce
système oppresseur, qui avait retenu pendant des siècles les populations dans l'immobilité intellectuelle et morale, ont rendu de réels services à la cause du progrès, par la création de F unité de pouvoir et la concentration des forces sociales, précédemment disséminées et antagonistes [1]. Mais, pour mériter véritablement
[1] Cette œuvre de concentration a commencé, en France, au douzième siècle , sous Louis YI, qui le premier affranchit des villes de son domaine, ou plutôt leur vendit cet affranchissement ; elle ne s'est terminée qu'au siècle dernier, sous Louis XV, lorsque la Lorrcaiiic fut réunie à la couronne.
L'exemple que Louis YI avail donné en amenant adroitement les habitants des villes à se mettre sous sa protection, ne fut pas seulement suivi par plusieurs autres rois de France , ses successeurs , et appliqué à des communes placées hors du domaine royal propre, mais il trouva bientôt des imitateurs en Allemagne et en Angleterre. Au reste, dès le onzième siècle, plusieurs villes dltalie s'étaient affranchies, en sorte qu'on peut dire que Louis YI avait déjà lui-même reçu du midi de l'Europe Timpulsion qu'il communiqua aux États du nord.
Sous Henri III, les communes sont admises dans le Parlement d'Angleterre. Le tiers état est admis aux États convoqués par Philippe lY. Louis X affranchit tous les serfs de la couronne ; mais en faisant payer cet affranchissement, il en retarde le progrès. En Allemagne, le pouvoir des grands se maintient plus longtemps que dans la plupart des autres contrées de l'Europe. Quoique, dès le commencement du quatorzième siècle, les ailles de l'Empire eussent paru à la diète de Spire, ce ne fut véritablement que vers le milieu du seizième siècle que Charles-Quint travailla à la destruction de la féodalité.
la reconnaissance de la postérité, il eût fallu qu'ils fissent tourner cette grande œuvre au profit des peu* pies, tandis qu'ils y ont travaillé presque exclusivement dans des vues purement personnelles. Ils ont agrandi sans cesse leur propre puissance et converti la servitude en un cens annuel, en sorte que ces peuples, qui avaient généreusement répondu à leur appel et les avaient^ aidés à détruire le vieil édifice féodal, se virent successivement enlever les quelques libertés qu'ils en avaient obtenues, et eurent souvent à gémir en s'apercevant tardivement qu'ils n'avaient guère fait que changer de joug, et que l'avantage n'était pas toujours du côté de leur condition nouvelle [1]. C'est ce qu'il me sera facile, j'espère, de porter jusqu'à l'évidence dans la revue rapide que je vais faire des prin- ^cipales guerres des derniers siècles, revue qui, par la multitude des objets qu'elle embrasse dans un petit espace, pourrait paraître décharnée et confuse, si l'on oubliait de se tenir au point de vue principal autour duquel j'avais à grouper tant de faits de détail. L'idée dominante que j'ai voulu mettre en lumière, plutôt assurément que d'écrire une histoire proprement dite,
[1] Voir, entre autres preuves de cette assertion, la trèscurieuse ordonnance de 1318, par laquelle Philippe V révoque, sur la demande des habitants de Bourbonne et de Chante-Merle, le droit de commune qui leur avait été précédemment accordé. (De Vilevault et de Bréquigny, Ordonnances des rois de France de la 3* race, tome XII. Paris,
un.)
est celle-ci : h de très-rares ex». épiions près, les princes n'ont combattu que pour la satisfaction de leur ambition personnelle, ou par des motifs de vaine gloire, ou pour imposer d'autorité des croyances religieuses, ou pour vider de futiles contestations qui ne méritaient pas qu'on mît aux prises deux individus, souvent même simplement pour tromper leurs ennuis par un exercice violent. Cette idée mère sortira tacitement de toutes les pages de ce précis, et je compte trop sur l'intelligence du lecteur pour me croire obligé de l'en avenir à chaque pas. Je pouvais me borner, dans cette première partie, à exposer succinctement l'origine et l'accroissement des armées permanentes dans l'Europe moderne, en présentant isolément ce qui a rapport à ces questions et sans le placer dans un tableau historique. Mais j'ai pensé que ces documents, ainsi présentés sèchement et détachés des grands faits auxquels ils se rapportent, courraient risque de perdre une partie de l'intérêt qu'ils doivent exciter. J'ai donc préféré les faire entrer dans le cadre d'un tableau général des principaux faits de l'histoire politique et militaire de l'Europe moderne.
Je fais commencer vers le milieu du quinzième siècle le Précis historique que j'ai à tracer ici. Indépendamment de ce que c'est de cette époque que date véritablement le système actuel des armées permanentes, c'est aussi là que, par un concours extraordinaire, viennent se rencontrer plusieurs événements d'une influence immense et qui doivent changer complètement
la fece de TEurope. Voici quelques-uns de ces événements : Guttenberg s'associe à Fust pour donner au monde cette arme puissante, qui finira bien par mettre la force au service de Tidée; l'empire d'Orient achève de s'écrouler sous les coups de Mahomet II; le monarque qui doit porter au système féodal les plus rudes coups, Louis XI, monte sur le trône. Ajoutez que le moment approché où le génie de Christophe Colomb va montrer un monde nouveau aux regards étonnés de l'ancien, et où Luther va réveiller la pensée religieuse de son sommeil léthargique. Enfin c'est vers le milieu du quinzième siècle que se généralise en Europe, par l'introduction des mousquets et des fusils, l'emploi de la poudre à canon, connu des Maures d'Espagne depuis plus d'un siècle, et qui, en rendant les guerres moins cruelles peut-être, les a rendues beaucoup plus meurtrières : invention détestable dans cette application, et qui, si elle n'était destinée à procurer de grands secours aux arts utiles et particulièrement à l'exploitation des mines, mériterait encore aujourd'hui la malédiction que Pétrarque lui adressait à son origine [1].
[1] a Non erat salis de cœlo tonantis ira Dei immortalis, Cl liomuncio nisi (^ô crudelitas juncta superbise î) de terrâ « etiam tonuisset. Non imitabile fulmen, utMaro ait, hu- « mana rabies imîtata est , et quod è nubibus mitti solet , ce ligneo quidem sed lartareo emitlitur instrumente. » ( De Remediis utriusque forlunœ, livre P', dialogue 99. Genève , 1628.)
Quels étranges éloges n'entend-on pas tous les jours sur
Franee» Bonrgosne* Snlsse» de f44S à f4W
Avant Charles Vil, les rois de France avaient trois espèces de troupes : les chevaliers; les milices des communes, à mesure que ces communes s^établissaient; les soldats, soit français soit étrangers, enrôlés pour le temps que durait la guerre, puis licenciés après la campagne, mais qui, ayant pris, dans le métier de la guerre, l'habitude du pillage, ne consentaient pas toujours à déposer les armes; témoin ces véritables bandes de brigands, appelées les grandes compagnies, qui ravageaient les pays amis à Fégal des pays enne-
Tinvention de la poudre I a II ue semble pas nécessaire, dit « M. Maurice Block, de prouver que le cauon constitue une « victoire remportée par l'intelligence sur la force du poi- « gnet. » {Puissance comparée des divers États de VEurope, ch. 3, Armée^ Gotha, 1862. ) Sans aucun doute c'est une victoire de TinteHigence sur la force du poignet; car cela revient à dire , ce qui ne suppose pas une grande profondeur de vue, que les projectiles vomis par un canon ont plus d'effet que des coups de poing. Mais c'est une victoire de l'intelligence s'appliquant non plus à diminuer la somme du mal mais à la centupler, de l'intelligence créant un moyen de destruction infiniment plus brutal que la force du poignet. Oserait-on louer la supériorité d'intelligence d'un brigand parce qu'elle lui aurait fait trouver des moyens d'attaque plus meurtriers que tels autres qui étaient employés précédemment par ses pareils ?
mis, et qui causèrent tant d'embarras aux rois de France par lesquels elles furent stipendiées pendant le quatorzième siècle et la première moitié du quinzième. Ce fut d'une partie de ce dernier élément impur que Charles VU prit la résolution de composer une armée permanente. L'année qui suivit la trêve conclue à Tours avec l'Angleterre (1445), et conformément au vœu émis, six ans auparavant, par les États d'Orléans, il forme des compagnies appelées compagnies d'ordonnance, et les distribue dans les villes frontières. Puis il forme un corps d'archers qui portent aux milices des communes le même coup que les compagnies d'ordonnance avaient porté à la chevalerie. Il rend en même temps les subsides perpétuels afin d'entretenir ces troupes. Ainsi le désarmement de la nation, l'institution de troupes permanentes et l'établissement de subsides perpétuels, voilà les trois grands faits principaux de la fin du règne de Charles VII, et que son fils, Louis XI, mettra en œuvre dans l'intérêt de son agrandissement [1].
[1] Un écrivain du siècle dernier, qui a quelquefois amoiûdri le mérite de ses vues philanthropiques par un style déclamatoire , décrit avec beaucoup de justesse les funestes résultats de T innovation de Charles Yll : « Il fala lut assigner des fonds à la solde d'une milice, et les im- « pots devinrent arbitraires , illimités , comme le nombre « des soldats. Ceux-ci furent distribués dans les différentes « places du royaume, sous prétexte de couvrir les fron- « tières contre l'ennemi, mais au fond pour contenir et opa primer les sujets. Les officiers, les commandants , les
22 t>REMlèRE PARTIE
Louis XI n'était pas un prince guerrier. Ce n'est pas qu'il dédaignât remploi de la force bnitale pour
« gouverneurs furent des instruments toujours armés « contre la nation même. Ils cessèrent de se regarder, eux a et leurs soldats > comme des citoyens de lÉtat, dévoués ce uniquement à la défense des biens et des droits du peuple. « Ils ne connurent plus dans le royaume* que le roi, prêts « à' égorger en son nom et leurs pères et leurs frères. Enfin
« la milice nationale ne fut plus qu'une milice royale
a C'est ainsi que l'innovation de Charles VU, funeste à ses « sujets, du moins pour l'avenir, préjudicia, par son exem- « pie, à la liberté de tous les peuples de l'Europe. Chaque « nation eut besoin de se tenir en défense contre une na- « tion toujours armée. La politique, s'il yen eut dans un « temps où les arts, les lettres et le commerce n'avaient « point encore ouvert la communication entre les peuples, a la politique était que les princes eussent attaqué tous à « la fois celui qui s'était mis dans un état de guerre « continuel. Mais, au lieu de Tobliger à poser les armes , « ils les prirent eux-mêmes. Cette contagion gagna d'au- « tant plus vite qu'elle paraissait le seul remède au dan- « ger d'une invasion, le seul garant de la sécurité des na- « tions. » (Raynal, Histoire philosophiqve et foliiique^ etc., livre 19, § 4, tome X, Genève, 1780.)
On ne saurait protester trop énergiquement contre la légèreté avec laquelle des écrivains, recommandables à d'autres litres, tranchent celte grave question. Un jeune archiviste, M. Edgârd Boutaric, dans un livre qui abonde en documents recueillis laborieusement mais avec peu de goût et surtout de critique élevée, s'exprime ainsi : « Une des gloires du règne « de Charles Yll est sans contredit la création des armées « permanentes. » ( îmtiiuiions militaires de la France avant les armées permaneiUes^ livre 5, ch. 1«% Paris, 1863.)
arriver à ses fins, mais il n'y recourait qu'à coup sûr. Son moyen favori était la ruse : il eût pu donner des leçons à certains négociateurs plus récents, qui passent pour avoir atteint la perfection de l'habileté diplomatique. Son mérite est de s'être appliqué à abaisser la puissance des grands vassaux ; mais l'histoire lui reproche de l'avoir fait uniquement pour son intérêt personnel, et surtout d'y avoir employé de l'astuce et de la mauvaise foi. C'est ainsi qu'il parvint, à Conflans (1465), à dissoudre la ligue du bien public^ en divisant les confédérés et en les trompant par des promesses qu'il ne devait pas tenir. A Pecquigny (1478), il renvoie en Angleterre Edouard IV, en lui donnant le titre de roi de France, et en lui promettant une pension annuelle de 7S,000 écus. Il élève à 50,000 hommes le nombre de ses troupes régulières, et fait construire plusieurs places fortes. Il prend à sa solde 6,000 Suisses : cet .usage, aussi peu honorable pour l'acheteur que pour le vendeur, de prendre des Suisses à son service, fut constamment suivi par ses successeurs.
Son plus redoutable adversaire, Charles le Téméraire, qui l'eut un instant en son pouvoir, à Péronne, au moment où il apprenait que les Liégois avaient été soulevés par les intrigues du roi de France, et qui avait eu si souvent à se plaindre de sa perfidie, ne se faisait pas faute de l'imiter dans l'occasion : au siège de Granson (1476), il avait promis à la garnison de lui laisser la vie si elle se rendait, et il la fit noyer, une
fois maitre do lâ place. Ce manquement à sa parole lui coûta cher h Morat, lorsque les Suisses, qu'il avait 'attaqués uniquement pour agrandir ses États, descendant de leurs montagnes au cri de Granson! lui tuèrent 10,000 Bourguignons, sans vouloir faire de prisonniers. I/année suivante, il est défait de nouveau h Nancy, où il trouve la mort. Louis Xi s'empare d'une partie des États de Bourgogne au détriment de Marie, fille de Charles le Téméraire, qui, ayantrefusé la main du dauphin, épousa l'empereur Maximilien d'Autriche: cet acte de spoliation amena la bataille de Gulnegate(1479), où périrent plus de 12,000 hommes, et fut l'origine de ces longues et sanglantes guerres qui eurent l'Italie pour théâtre, sous Charles VlII, LouisXII et François I". Mais, avant d'arriver aux règnes belliqueux de ces successeurs de Louis XI, voyons ce qui se passe dans d'autres contrées de TEurôpe.
Angleterre, de i45S à 1485
Un demi-siècle écoulé semblait avoir consacré dans la personne de Henri VI, si le temps pouvait jamais consacrer le crime, l'usurpation de son ayeul Henri IV, lorsqu'un prince de la maison d'York, qui n'avait pas plus de droits à la couronne que la maison de Lancastre, commença cette longue guerre civile des Deux Roses (1452), qui désola l'Angleterre pendant plus de
trente ans, fit couler des flots de sang dans douze batailles et sur récbafaud [1], causa la mort ou la ruine d*une grande partie de l'ancienne noblesse, et ne se termina (1485) que lorsqu'un nouvel usurpateur, Henri VII, descendant par les femmes du duc de Lancastre, fils d'Edouard III, épousa Elisabeth, héritière de la maison d'York. Dans la seule bataille de Towton, 35,000 Lancastriens avaient été tués ou noyés, le cruel Edouard IV ayant défendu de faire aucun quartier. Les deux partis s'étaient également souillés de nombreux empoisonnements et de meurtres sans fin. El toute cette longue série de forfaits et de désastres avait pour cause la criminelle ambition de deux branches d'une même famille princière, également usurpatrices! Qu'on juge de l'influence que devait exercer sur les simples citoyens ces mauvais exemples descendus des rangs supérieurs. Aussi les mœurs publiques et privées retournaient-elles à la barbarie. Un des efiiets funestes de cette guerre civile fut d'accroître sans cesse les armements militaires : ainsi le duc d'York avait d'abord marché sur Londres avec un corps de 10,000 hommes. A la bataille de V^akefield, Marperite d'Anjou se trouvait à la tête d'une armée de 20,000 hommes. A Towton, elle en avait 60,000, qui furent écrasés par les 40,000 de V^arwick. Enfin ce
[1] Goldsmith porte à plus de 100,000 le nombre des victimes. {History of England, chap. 21, Richard Uî, Londres, 1771.)
même Warwick, que l'on appelait le Faiseur de rois^ avait réuni une armée de 60,000 hommes, lorsqu'après s'être réconcilié avec Marguerite, qui avait fait décapiter son père, il marcha contre Edouard IV, qu'il avait fait proclamer roi par la populace de Londres, quelques années auparavant, et que, depuis, il avait défendu avec acharnement.
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fispasne^ Pays-Bas» de tAWt A iSâd
Le mariage de Ferdinand le Catholique avec Isabelle avait réuni FAragon à la Castille. La domination musulmane, réduite déjà au royaume de Grenade, devait bientôt s'eiFacer entièrement. Les Espagnols, au nombre de 70,000, viennent assiéger Grenade, qui, après avoir résisté pendant neuf mois, ouvre ses portes (1492) sur la promesse du libre exercice de son culte. Ferdinand, qui avait établi l'Inquisition et s'était fait l'exécuteur de ses œuvres, chasse d'Espagne leS juifs qui refusent de se faire chrétiens. Il force également les Maures (1499) à se convertir ou à s'expatrier, malgré l'engagement pris lors de la reddition de Grenade. Il enlève successivement le royaume de Naplesh Louis XII, et la haute Nayarre à Jean d'Albret [1]. Sur la fin de son règne, son ministre, le cardinal Ximénès,
[1] 11 tirait vanité de la fourberie qu'il apportait dans ses
forme une milice nationale. A la mort de Ferdinand (1516), la couronne d'Espagne est dévolue à son petit-fils, Charles d'Autriche, qui, deux ans après, est élu empereur d'Allemagne, et qui va occuper une grande place dans l'histoire de la première moitié du seizième siècle. Suivons-le en Allemagne.
§IV AUemagiie, de fSSS ft 1666
La diète de Worms, en instituant la Chambre impériale, avait tenté de mettre fin aux guerres incessantes que se livraient les seigneurs, les villes et les souverains. Mais les querelles de religion allaient bientôt allumer d'autres incendies. Munzer veut appliquer à Tordre politique la liberté religieuse, prêchée par Luther : 30,000 de ses soldats périssent à Frankenhausen (1528). Dix ans plus tard, son successeur, Jean de Leyde, éprouvait le même sort. Une ligue se forme
relations avec les autres souverains : tï Jamais prince, dit « le savant auteur de VAri de vérifier les dates, ne fut moins a esclave de sa parole ; il comptait pour rien ses engage* a ments lorsqu'il trouvait son avantageais violer; il avait a même si peu de honte de sa mauvaise foi qu'il en faisait « trophée lorsqu'elle lui avait réussi» Ayant appris que a Louis Xll s'était plaint qu'il l'avait trompé trois fois : Il 9. en a bien menti, l'ivrogne, dit Ferdinand, je l'ai trompé plus € de dix. » (Tome !«•, Paris, 1783.)
à Smalkalde (1539), ayant pour but de défendre la réforme contre les mesures violebtes dont la menacent le pape et Tempereur Charles V. Mise au ban de l'Empire, elle est poussée à la guerre. Elle avait réuni 80,000 hommes d'infanterie, 9,000 cavaliers et 100 pièces d'artillerie. Elle attend qu'elle soit attaquée. Mais l'ennemi avait eu le teo^ps d'organiser des forces considérables et de détacher de la confédération Maurice de Saxe. Les troupes confédérées sont battues et dispersées (1S47), et Tempereur se montre cruel et perfide envers les deux chefs, Jean-Frédéric, électeur de Saxe, et Philippe, landgrave de Hesse, qu'il dépouille de leurs États et qu'il traîne à sa suite. Il impose un formulaire de foi aux réformés. Maurice de Saxe, qui avait causé la perte de la ligue protestante par sa défection, fait avec Henri II, roi de France, un traité secret contre Charles V, dont il commence à redouter le despotisme et qu'il attaque inopinément. L'empereur rend la liberté à Jean-Frédéric et à Phi lippe et négocie avec Maurice ; il vient ensuite, à la lôte de 50,000 hommes, attaquer Metz, et est obligé de se retirer dans les Pays-Bas avec les débris de son armée. Un semblant de paix de religion est conclu à Augsbourg (1555).
•§ V Svédet Danemark, de f S13 à 1539
L'union de Calmar, qui, sur la fin du quatorzième
siè<*Je, avait eu pour objet de réunir ia Suède, la Norwége et le Danemark, n*avait pu se maintenir. Christian II, roi de Danemark (1513), à peine arrivé au trône, établit de nouveaux impôts pour entretenir des troupes soldées, et emploie ces troupes pour lever de nouveaux impôts. La Suède, qu'il a asservie et où il fait tomber quatre-viogt-quatorze têtes le jour de son couronnement, est délivrée par Gustave Vasa (1523). En même temps les Danois, honteux ou las des crimes de Christian, le déposent. Les Suédois offrent la couronne à leur libérateur, qui la refuse d*abord M ne cède qu'aux plus puissantes soUicitations. La sagesse de son gouvernement prouva que son refus avait été sincère. Ce fut lui qui introduisit en Suède la réforme, y créa une marine, et en fit un des États puissants de FEurope. Christian III introduisit la réforme dans le Danemark (1536). Voyons comment elle pénétra en Angleterre.