IV
Cérémoiiies payennes et impies. Holoeanste offert an démon de la guerre
Aujourd'hui encore on bénit les drapeaux qui conduisent les hommes à de mutuels égorgements. En donnant à un Dieu de paix le nom de Dieu des armées^ on fait de l'Être infini en bonté le complice de ceux qui s'abreuvent des larmes de leurs semblables. Aujourd'hui encore on chante d'impies Te Deum pour le remercier de ces victoires obtenues au prix d'épouvantables massacres, victoires qu'il faudrait ou expier comme des crimes lorsqu'elles ont été remportées dans des guerres offensives, ou déplorer comme la plus triste des nécessités quand elles ont été obtenues dans des guerres défensives. Aujourd'hui encore on renouvelle cette comédie d'un jour déjeune universel, prescrit à une nation pour obtenir les succès de la guerre [1] . Comme ces succès ne peuvent s'obtenir que par la plus grande somme possible de mal fait aux ennemis, jeûner en vue d'un pareil résultat revient à adresser à Dieu une prière qui serait ainsi formulée : « Père <i céleste , toi qui aimes tous tes enfants avec une « égale tendresse , tu vois que nous nous mortifions « une fois par hasard, un jour sur mille. Nous « comptons bien que cela te déterminera à intervenir
[i] Cela ne se fait plus qu'en Angleterre.
« miraculeusement pour que nous égorgions un trèsff grand nombre de nos frères. » Et ce sont des nations si fort en avance sur tant d'autres qui donnent encore au monde l'exemple de ces folies !
Le nombre des hommes qui , depuis les temps historiques, ont péri directement par la guerre, sans parler de ceux qui ont péri par ses conséquences plus ou moins indirectes, est incalculable. Pendant les deux cents dernières années seulement , l'Europe a contribué dans cette immense tuerie pour une part d'environ six millions d'hommes; les soixante et dix dernières années ont fourni les 5/6 de ce chiffre, et la France y ayant perdu, à elle seule, plus de deux millions d'hommes , a apporté la plus grosse part à cet holocauste offert au démon de la guerre. Et il faut noter que, dans ce chiffre de six millions, il est impossible de comprendre le nombre très-considérable de prisonniers qui , pendant lés grandes guerres , sont morts à l'étranger, -par le marasme de l'exil , par les privations ou les mauvais traitements de la captivité ,. surtout par le typhus, résultat de l'entassement dans les hôpitaux , les prisons , les pontons et les casernes. Les personnes qui ont vécu dans les dernières années de l'empire se rappellent ces bandes de prisonniers russes, prussiens, autrichiens el espagnols , traînés de ville en ville, présentant le spectacle déchirant d'un dénûment dont la charité privée et les plus généreux dévouements ne parvenaient à atténuer les douleurs que très-imparfaitement, et répandant par-
tout avec leurs cadavres pestilentiels la contagion et Teffroi. J'ai vu , étant enfant, et ce tableau ne s'effacera jamais de mon imagination , la place manquant dans les autres édiûces publics , une église dont le pavé était jonché de ces malheureux mourant du Jyphus. C'est donc quand l'Europe prétend que le progrès des lumières et le perfectionnement de la science militaire ont rendu la guerre moins meurtrière , qu'elle a montré le moins de respect pour la vie humaine. Amère dérision 1 Si le meurtre d'un seul homme , commis sans nécessité, est un crime, quelle effroyable responsabilité doit peser sur ceux qui ont causé ces massacres en grand , exécutés pour la plupart sans vraie nécessité! A quelle juste réprobation la postérité , plus éclairée et plus morale, ne vouerat-elle pas la mémoire de ces prétendus grau^s hommes que la vaniteuse corruption de quelques poètes et de quelques historiens a offerts à l'admiration de la 'foule ! Que dira-t-elle de ces époques d'incroyable infatuation où, pour un monument destiné à honorer la mémoire d'un bienfaiteur de l'humanité , on en élève des centaines en l'honneur de ceux qui l'ont si outrageusement traitée ? Que dira-t-elle de cette détestable hypocrisie d'hommes se prétendant les disciples d'un maître qui leur aurait interdit la haine , la violence et la vengeance, et se contentant de professer de bouche , mais se mettant si peu en peine de retracer dans leurs actes la bienveillance et la charité dont ils disent qu'il leur aurait donné en même temps le précepte et
COxNSIDÉRATIONS MORALES ET POLITIQUES 275
Texeraple? En attendant que le jour de la justice arrive, je ne puis mieux terminer ce paragraphe qu'en mentionnant le résultat saisissant d'un calcul fait par M. Jules Bastide , dans un article intitulé Guerre et publié dans le Complément de V Encyclopédie mo-^ derne : « Il y a sur la place Vendôme une colonne « avec une statue qui s'élève à plus de 40 mètres, or Eh bien ! si les cadavres de tous ceux qui sont « morts pour qu'on pût élever ce trophée glorieux « étaient couchés côte à côte sur tout le sol de la ff place, comme ils le sont dans la fosse commune, a ils formeraient une pyramide qui monterait bien tf plus haut que la colonne, et la statue aurait 120 « mètres de cadavres par-dessus la tête. » La postérité fera certainement descendre de son piédestal cette statue et beaucoup d'autres encore, en même temps qu'elle renverra au rocher de Sainte-Hélène cette poussière offerte aujourd'hui comme une sainte relique à l'adoration de la multitude.
Armées pevmauentest obali^ele au p»o0vèi»
Les armées permanentes sont de perpétuels obstacles au progrès dans la voie libérale. Une nation, fûtelle en république , qui fait de la profession militaire une profession spéciale et permanente, ne sera jamais libre* Qu'on cite , soit dans le passé soit dans le
présent, un seul exemple qui me contredise. On ne conservera aucun doute sur la vérité de cette assertion, si Ton interroge rhistoire sérieusement et sans prévention. Je rappellerai ici un des plus grands enseignements du passé : la république romaine ne futelle pas condamnée à une mort prochaine le jour où elle permit à César d'avoir en permanence ces armées qui devaient bientôt mettre l'empire à Tencan et élever au souverain pouvoir et renverser successivement cette série de despotes dont les crimes et les infamies ont épouvanté le monde? De longs siècles de monarchie absolue ont ainsi façonné l'institution militaire en Europe, que le soldat, qui ne de^Tait jamais oublier qu'il est d'abord homme et citoyen , fait abnégation de ces derniers titres. Il ne croit plus appartenir à son pays , mais il se considère comme la chose de celui qui commande. Assoupli parle joug de fer de la discipline, il en vient bientôt h n'être plus qu'un esclave dont toute la science, toute la morale et toute la religion consistent à tuer ou à se faire tuer sur un signe du maitre. Le dédain des militaires pour les institutions civiles , leur empressement à servir indistinctement et avec le même zèle tous les régimes politiques, leur soif d'avancemeut [1] , leur disposition à ne reconnaître
[1] L'avancement, voilà Tobjet principal des pensées, le thème presque unique des conversations du soldat et surtout de ses chefs. En voyant combien d'entre eux succombent sans atteindre le but qu'ils poursuivent, on s'étonne
d'autre droit que celui de la force physique, à n'estimer d'autre qualité que la bravoure brute et irréfléchie , à ne respecter d'autre vertu que celle de l'obéissance passive, à n'honorer d'autre autorité que celle du commandement aux formes sèches et hautaines, tout cela est connu de tous. Il est trop évident que je mets à part les exceptions. Elles sont nombreuses parmi ces malheureux soldats, enlevés si cruellement aux travaux de l'agriculture ou des arts mécaniques , et qui n'entendent point faire une profession définitive d'un métier qu'ils exercent par force et avec répugnance. Mais il y a aussi, chez les officiers, des exceptions d'autant plus louables qu'elles se conservent dans un milieu pervertissant : il en est que les mauvaises influences de leur profession n'ont point corrompus, et^parmi lesquels, si un nouveau Charles IX , égaré par une nouvelle Catherine, venait leur ordonner d'égorger leurs frères, je ne doute pas qu'il né se rencontrât encore plus d'un Apremont ou d'un Chabotpourrepudier.ee rôle de
quelquefois qu'ils soient aussi avides d'avantages qui doivent être payés si cher. Mais rien n'est moins étonnant. Quelque battue et maltraitée qu'elle soit, l'armée ne se compose que des survivants, qui, ayant échappé aux mauvaises chances, n'en sont que plus ardents à courir après les bonnes. Ah I si les morts revenaient pour en dire leur avis, il en serait bien autrement; mais leurs angoisses et leurs regrets sont enfouis avec eux, et ceux qui restent font leur profit de leurs maux mais non de leur expérience.
bourreau. Ceux-là nourrissent au fond de leur cœur des croyances élevées et des sentiments d'humanité ; ils comprennent que la guerre est une chose horrible et contre nature, et qu'elle doit finir par disparaître. Les autres, et c'est malheureusement la gi'ànde majorité, s'endurcissent dans leur métier, et l'orgueil qu'il développe étouffe en eux le sens des choses morales. Ils ont une manière de marcher, de porter la tête , de regarder et de parler, qui n'appartient qu'à eux et par laquelle ils mettent en fuite les gens sensés qui se trouvent sur leur passage. Devenus vieux , ils se jettent pour la plupart dans les pratiques de la petite dévotion , ce qui ne contraste pas tant qu'on pourrait le croire avec la vie très-peu religieuse qu'ils ont souvent affichée dans leur jeunesse. Car, s'il pouvait leur venir, à la fin de leur carrière, quelque peu de philosophie, leur conscience serait inquiétée par les souvenirs d'une profession qu'ils ont embrassée ou conservée librement. Or, parmi les prêtres chrétiens, ils en trouvent qui non-seulement justifient la profession militaire, mais la sanctifient. Ils se jettent donc dans les bras de ces faux directeurs, qui, par leurs adulations, legr épargnent de salutaires remords, et qui leur offrent d'ailleurs tant de facilités pour expier les désordres de leur vie. Disons même que l'affaiblissement de l'intelligence et de la moralité produit par la profession militaire est encore plus sensible chez les chefs que chez les simples soldats, il y a deux raisons pour qu'il en soit ainsi. D'abord
la guerre étant rorganisation du meurtre, de la destruction et de la rapine en grand, plus on la pratique, plus on doit en ressentir l'action corruptrice. Les simples soldats ne demeurent ordinairement au service que pendant quelques années; rentrés dans leurs familles, ils n'y rapportent pas toujours mais ils peuvent encore y reprendre les habitudes laborieuses et pacifiques de la vie civile , et leur intelligence et leur moralité peuvent en ressentir l'heureuse influence, tes officiers au contraire exerçant généralement leur profession pendant la plus grande partie de leur vie, en éprouvent bien, plus longtemps les funestes effets et finissent par s'y habituer. Aussi,, quand on a mis à part le très-petit nombre de ceux qui ont des habitudes studieuses , et qui appartiennent particulièrement mais non exclusivement aux armes spéciales appelées savantes, remarque-t-on chez la plupart d'entre eux une étroitesse d'esprit qui est devenue en quelque sorte proverbiale parmi les observateurs instruits. Ce qui fait que dans le monde le vulgaire la remarque moins, c'est qu'elle s'accompagne d'une assurance de langage et d'attitude qui croît en raison inverse de la sagacité de l'intelligence. Une seconde raison pour laquelle la profession militaire affaiblit les facultés intellectuelles et morales des chefs plus encore que des simples soldats, c'est que, chez ceux-ci, la mauvaise influence du métier provient en grande partie de leur peu d'expérience de la vie et de l'ignorance où ils sont laissés dans leur jeune âge,
ignorance dont les jugements faux mais désintéressés peuvent être rectifiés aussitôt que cessent les circonstances malheureuses qui eu ont été les occasions, tandis que, chez les officiers qui, dans leur jeunesse, ont ordinairement reçu quelque culture, elle provient de sophismes, dMntéréts et de toutes sortes de mauvaises passions persistantes. Or la corruption qui vient de pareilles causes est infiniment plus difficile à guérir que celle qui vient de simple ignorance.
§ VI Effets de l'obélssanee passive
En interdisant aux militaires Tusage de leur faculté de raisonner, on leur ôte insensiblement l'intelligence du bien et du mal. Comptez ceux qui sont capables de juger de la justice des guerres dans lesquelles ils sont acteurs; à peine en trouverez-vous un sur mille. En fait de conception et de raisonnement , ils marchent de pair avec ces terribles instruments de meurtre sur lesquels on lit la plus brutale des inscriptions [1]. L'ensemble des habitudes qu'on leur donne
[1] Vltimaratio regum. La crudité de ces trois mots, que les gouvernants prendraient pour une raillerie si c'était tout autre qu*eux-mômes qui les inscrivît sur leurs canons, caractérise on ne peut mieux l'esprit militaire. Je n'y trouve
étouffe les dispositions sympathiques que la nature avait mises dans leur cœur. Quand ils sont bien plies a l'obéissance passive , lorsque , arrivés au point de renoncer à se servir des facultés supérieures qui distinguent Thomme, ils tuent sans émotion et sans scrupule, ils sont censés être arrivés à la perfection du métier [1]. 11 faut voir alors comme ils se croient d'autant plus méritants qu'ils s'enivrent davantage de destruction! Ce n'est pas seulement dans les histoires
donc rien à reprendre, sinon que, dans la plupart des cas où cette raison-là a fait entendre sa voix, ultima aurait dû être remplacé par unica,
[1] Dans la Phanale de Lucain, lorsque César, qui vient de passer le Rubicon, s'apprête h. porter le fer et la flamme dans le sein de sa patrie, un de ses lieutenants lui adresse, aux applaudissements de toutes les cohortes, ces exécrables paroles où le poète peint en traits parfaitement fidèles l'effrayante dégradation mentale des militaires de profession :
« Pectore si fratris gladium juguloque parcntis
< Ck)ndere me jubeas plenseque in viscera partu
<< Conjogis, invita peragam tamen omnia dextrâ.
« Si spoliare Deos igncmquc immittcre templis,
( Numina miscebit castrensis flamma Monetœ.
y<. Castra super Tusci si ponerc Tibridis undas,
<< Hesperios audax veniam metator in agros.
< Tu quoscumque voles in planum cffundere muros, V His aries actus dispergct saxa laccrlis,
\ lila licet, penitùs tnlli quam jtisscris urbcm,
a Roma sit. His cuncta) simnl assenscre cohorics. »
(Livre I", vci-s 376-383.)
282 TROISIÈME PABTIE
bassement louangeuses ou dans les bulletins emphatiquement menteurs qu'il faut lire le récit des batailles , c'est dans les relations véridiques et complètes qu'il faut prendre connaissance des horribles scènes qu'elles présentent et des ravages qui y préludent ou qu'elles traînent à leur suite. Il faut entendre les cris des blessés et les imprécations que d'affreuses agonies arrachent aux mourants; il faut voir cette terre inondée de sang et jonchée de cadavres , ces campagnes dévastées, ces villes livrées au pillage et à l'incendie [1]. Je ne puis entrer dans le détail, qui serait du reste infini , des guerres et des combats. Je renvoie le lecteur aux histoires particulières et aux mémoires. Il n'aura pas à remonter jusqu'à ces conquérants barbares, Alexandre égorgeant les habitants de Thèbes et de Tyr; Jules César, massacrant, dans Avaricum, jusqu'aux vieillards, aux femmes et aux enfants [2] ; Attila, appelé du nom blasphématoire àe Fléau de
[1] Si vous prenez au hasard les noms d'un certain nombre de viUes, vous verrez que la plupart ont été saccagées par la guerre. Des auteurs racontent ces désastres sans plus d'émotion que n'en éprouvaient les hommes qui y présidèrent et comme si c'était, dans la vie de l'humanité, chose aussi naturelle et aussi régulière que la chute des feuilles dans une forêt.
[2] Plutarque porte à un million le nombre d'hommes que ce conquérant lit périr en batailles rangées dans sa guerre des Gaules, et à un autre million le nombre d'hommes et de femmes qu'il réduisit en esclavage.
Dieu ; Charlemagne , qui exterminait les Saxons désarmés, parce qu'ils refusaient le nom de chrétiens , qu'il leur offrait le sabre à la main ; Gengis-Khan , qui convertit en désert les plus belles contrées de l'Asie ; Tamerlan, qui élevait des tours et des pyramides avec des crânes humains. Qu'il voie comment , au seizième siècle , un duc d'Albe faisait la guerre dans les Pays- Bas; comment, au dix-septième siècle , un Tilly se conduisait au siège de Magdebourg ; avec quelle respectueuse ponctualité un Turenne même et un Duras exécutaient les ordres impitoyables dé Louis XIV dans le Palatinat ; avec quelle férocité , au dix-huitième siècle, les généraux de Catherine II faisaient la guerre en Pologne et en Turquie. Qu'il n'aille pas si loin : il trouvera , au commencement de notre siècle , dans les désastreuses expéditions de Bonaparte en Espagne, en Russie et en Belgique [1] , de nombreux exemples
[Ij « La redoutable phalange avait défilé devant Napo- « léon, qui lui montrait, à travers les fumées de la poudre « et des incendies, la position à emporter; et elle s'était « précipitée sur Lîgny, ivre d'enthousiasme et de fureur, « aux cris de Vive l'Empereur! Pas de quartier! Le feu « croisé des batteries ennemies, les rues encombrées de ca- « davres et de blessés, les maisons en flamme, une résis- * tance désespérée n'avaient pu arrêter son élan. » (Le lieulenant-colonel Ciiarras, Histoire de la campagne de 1815, chap. 8, Bruxelles, 1857.) Au bas de la page 158 où se trouvent ces lignes, on lit la note suivante : « Pendant la V courte halte de la garde devant Ligny, le général Roguet,
de ces immenses désolations qu'engendre la fureur des combats. Qu'il se borne môme à voir comment, dans ces dernières années , en pleine civilisation , la guerre s'est faite en Afrique, en Espagne, en Allemagne et en Italie, et comment elle se fait de nos jours mêmes par les quelques exemples que j'ai consignés dans la note de la page 193. J'avoue que je ne saurais comprendre comment celui qui 5 été témoin de pareils spectacles ou qui en a lu les récits fidèles peut
« colonel en second des grenadiers à pied, avait réuni les « officiers et les sous-officiers, et leur avait dit : Prévenez « les grenadiers que le premier qui m'amènera un Prussien « prisonnier sera fusiUé, Paroles féroces auxquelles, à deux « jours de là, devaient répondre de féroces représailles. »
Voilà donc un général dont le devoir est de modérer et, au besoin, de réprimer les inutiles fureurs de ses soldats, et qui non-seulement leur souffle la rage au cœur, mais menace de mort ceux qui ne se montreront pas aussi atroces qu'il Test lui-même. Gomment, en présence de pareils faits, ne pas prendre en exécration le métier de la guerre?
« Génappe était rempli de nos blessés. Les Prussiens fu- « rieux en massacrèrent beaucoup impitoyablement. Duce hesme fut une de leurs plus nobles victimes. Ce crime est « resté impuni, s'écrie Napoléon dans ses Mémoires. Gela « n'est que trop vrai. Mais avait-il le droit de flétrir cette (( atrocité, celui qui , n'avait pas même blâmé le général Ro- « guet, menaçant, le jour de Ligny, de faire fusiller le pre- « mier grenadier de la garde qui lui amènerait un Prussien a prisonnier? » (Ibidem, ch. 12.)
conlinuer d*être épris des charmes de la gloire militaire [1].
[1] Un auteur américain, à qui j'aurai plus loin à reprocher de regrettables exagérations, Thomas Upham, a donné un résumé saisissant des maux de la guerre. Je demande la permission de citer ce passage, où Tauteur nous transporte au milieu d'une plaine dans laquelle va se livrer une bataille :
« As we perceîve ihat they bear the same image, and « know that they corne from Ihe hand of the same Creator, '( we naturally couclude, on every principle of reason and a bumanity, that they are assembling for no other tban just « and amicable purposes. But wesoon discoverto ourgreat « surprise, that their meeting and salutations, so far from a being of a consultative and friendly character, is violent a and threatening, and takes place with every demonstra- « lion of hostility, amid the clash of swords and the brist- « ling of bayonets. But man, even when placed in this la- « mentable position of crime and cruelty, discovers traits « of character which show that he was forraed for better « things; great sagacity, promptness in the moment of pe- « ril, activily, courage, indomitable persévérance. Thèse a traits of character might be applied for great good ; but « hère they are applied and too dreadfully applied in acce- (( lerating the work of destruction, to smite down the oppo- « sing combatant, to tear open the fountains of life, to roll '< onward the dreadful wave of war. In a few moments « afler thèse vast masses are met togelher, we liear the « clash of swords, the roar of cannon, fhe noise of the con- « fusion, the shout of victory, the groans of the wounded a and the dying; but nolhing, except some shadowy oulli- « nés, is seen. After a while the smokeroUs slowly away, « and in the lijrhl of the glaring ancj sickly sun, we bchold
§ VII Insensibilité» féroelté
La vue du sâng , Thabitude du carnage et de la destruelion font bientôt naître dans Tâme et y entretien-
« ihe whole plain covered with human bodies, mullitudes « of them dead and olhers in a state of inten!«e suffering <' fromtbeir wounds. And if we undertake to count tbem, « the enumeration ohly increases that overwhélmîng sensa- « lion whicb the mère glance had tended to inspire. On « the iield of Austerlitz twenly thousand, on tbe field of « Dâutzen twenty ûve thousand, at Dresden thirty thousand, « at Waterloo forty thousand, at Eylau fifty thousand, at a Borodino eighly thousand... As we cast our eyes over (( Ihe field of battle, covered with such a multitude of dead « and wounded persons, we cannotbut be filled with asto- « nishment and horror, especially when we remember that « Ihe combalants are ail the dépendent and favored children « of that great being who not only made them but required V them to love one another. Certain it is that Ihe specta- « tor, ashe looks upon the field of battle, bas émotions of « tmmingled surprise and consternation; he feels that a « dreadful crime has been committed the guilt of which « rests somewhere; he is stunned and amazed, and hardly « know what character to attach to man who can permit « himself to be engaged in such transactions; and yet il « cannot be doubted that the efiect of the scène which is bec fore him, is lessened by its own dimensions, is diminished '.« by its very vastness. The man who is thinking of the « sufiferings of forty or fifty thousands, can bave no very
Dent une disposition à Finsensibilité , trop souvent même à la férocité. Je pourrais en citer des milliers d'exemples , mais qui auraient Tincouvénient d'occuper dans cet écrit une place démesurée, et qui est ré-* clamée par tant d'autres considérations. Que le lecteur veuille bien remarquer que cette influence détestable du métier des armes ne se produit pas seulement sur les natures les plus dégradées et déjà disposées d'ellesmêmes à la cruauté, sur un Yitellius, par exemple, venant, quarante jours après la bataille, dans les champs de Bédriac , contempler, flairer même avec délices les cadavres en putréfaction [1]. Elle se produit même sur les natures les plus portées à la douceur et à la bonté [2]. Ici encore je pourrais citer une infinité
« distinct conceptioDS of the sufTerings of a particular indi<p « vidual in ihat vasl nuraber. If he could iake a full and <( distinct view of ihe sufferings of each one in Ihat greal (( multitude, if he could sec the lears and the agonies in « each particular case, and by some prQcess of intellectual f( and sen tient arithmetic could bring ihem ail into one (( sum and place them ail before the mind at once, what a « vastamoûntl What unparallelled wretchednessi Wtlh c what torture would il fill the soull » (Manual ofpeaee^ part. 1, chap. i, New-York, i836.)
[i] « Utque campos in quibus pugnatum est adiit,ab-* « horrentes quosdam cadaverum tabem detestabili voce con* (t firmarc ausus est : oplime olere occisum hostem et me'* « liùs civem. » (Suéloiie, Vitellius^ art. 10.) Voir aussi T'dciie, Histoires, livre 2, art. 70.
[2] Je connais un général polonais à qui les Russeii
288 TIIOISIÈME PAUTIE
de noms : obligé de me borner, j*en prends deux des plus respectés. Germanicus, dont Tacite vante la niawsuélude envers les ennemis , nous est représenté par le même historien comme traitant les Germains avec une horrible cruauté. Chez les Marses et les Gattes , il ravage le pays par le fer et la flamme et n'épargne ni le sexe ni Tâge. Ghez les Ghérusques , il jonche de cadavres un espace de dix milles, animant lui-même ses soldats au carnage et les priant de ne point faire de prisonniers [1]. Titus, que les historiens dépeignent
après l'avoir fait prisonnier, ont, entre autres traitements atroces, arraché tous les poils de la barbe. Aujourd'hui encore qu'elle a eu amplement le temps de repousser, il leur garde une haine énergique, à tel point que je Tai entendu dire qu'il aurait du plaisir à manger de la chair de Russe. J'ajoute, comme confirmation de l'opinion exprimée dans ce paragraphe, que c'est un homme qui fait preuve, dans les relations civiles ordinaires, d'une grande instruction et de sentiments élevés et très-humains. Voilà les dispositions que la guerre fait naître chez les hommes mêmes d*un esprit cultivé. Qu'on juge par là de ce que.ce peut être chez les hommes rudes et incultes qui composent la grande majorité de l'espèce humaine.
[1] Annales, livre 1", arl. 51 et 56, et livre 2, art. 17, 18, 21* et 72. En pliant ses soldats de ne point faire de quartier, (( orabatque insistèrent csedibus, nii opus captivis, soft lam internocionem gentis fmem bello fore » (livre 2, article 2t), Germanicus n'allait pourtant pas jusqu'à menacer de faire mourir ceux qui éprouveraient quelque sentiment de pitié. On a vu, dans une note du paragraphe précédent,
comme si clément, et qui fut appelé du nom emphatique de Délices du genre humain^ se montre brutal et inhumain dans la guerre de Judée. Il égorge tous les habitants mâles de Joppé et emmène esclaves les femmes et les enfants. Assiégeant Jérusalem , il fait crucifier ceux de ses habitants que la famine force à en sortir. Maître de la ville, il la livre au pillage et permet à ses soldats de Tincendier. Il vend une partie des captifs et en laisse mourir 11,000 de faim ou de
que rhonneur de surpasser un Romain en cruauté était réservé à un Français, au général Roguet, commandant les grenadiers de la garde impériale à Ligny.
Bonaparte, trop profond égoïste pour avoir eu l'âme tendre, était loin cependant d'être d'un caractère porté à la cruauté. Eh bien! on eût pu le croire tel dans les moments où sans sourciller il jonchait le sol de morts et de mourants. Nous avons encore ici l'aveu d'un des plus chauds panégyristes de la vaine gloire des armes : « Sur les champs de « bataille, il s'était fait une insensibilité, on peut dire ef- « froyable, jusqu'à voir sans émotion la terre couverte de « cent mille cadavres, c^rjamais le génie de la guerre n'avait « poussé aussi loin l'effusion du sang humain. Mais cette « imensibilité était de professiorif si on ose ainsi parler. Sou- « vent en effet, après avoir rempli un champ de bataille de « toutes tes horreurs de la guerre, Napoléon le parcourait le « soir pour faire lui-même ramasser les blessés, ce qui pouce vait n'être qu'un calcul, mais, ce qui n'en était pas un, se « jetait quelquefois bas d3 cheval pour s'assurer si dans un a mort apparent ne restait pas un être prêt à revivre. » (Thiers, Histoire du Consulatet defl'Empire, livre 62, t. XX, Paris, 1862.)
désespoir. Après la victoire , il en fait périr froidement plusieurs milliers dans des jeux publics. En somme, le siège de Jérusalem coûte la vie à 1,100,000 Juifs et la liberté à 97,000 [1].
§ Vin
Années permanentes t eause de démorallaaUon
Les armées permanentes sont une cause de démoralisation. Le jeune soldat, habituellement oisif, privé de toute direction morale à Tépoque de la vie où il en aurait le plus grand besoin, arraché à sa famille au moment où il commençait à y contracter des habitudes d'ordre et de travail, n'y rapporte souvent que l'habitude de la fainéantise, les vices de la garnison et la dureté sauvage contractée au métier de la guerre. La plupart des hommes qui exercent la profession mili^ taire sont condamnés à un célibat forcé, qui, s'alliaût à une vie très-libre et ordinairement désœuvrée, ne peut qu'amener, entretenir et propager la dissolution des mœurs. Dans une pareille matière, je dois m'abstenir d'explications détaillées. Ce que je pourrais ajouter du reste n'apprendrait rien à personne ou l'apprendrait à ceux qui le sauront toujours assez tôt. L'existence de la profession militaire n'est pas assurément la
[i] Joseph, Guerre des Juifs, Uy- S, ch. ^U Hv. 5,ch. 28: liv. 6, ch. 35, 40, 42 et 46; et liv. 7, eh. 6 et 8.
seule Cause du débordement des mœurs et du mépris dans lequel est tombée Tinstilution du mariage, mais c'en est une des principales, ne fût-ce que parce qu'elle condamne au célibat un grand nombre d'hommes jeunes et forts. Il est donc certain que ce que Ton peut appeler aujourd'hui la prostitution privée aussi bien que publique n'est susceptible d'aucune guérison, d'aucune atténuation même, tant que se maintiendra le système actuel des armées permanentes.