‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 3)Chapitre 38 sur 54 · IX · texte numérisé non relu

IX

Abâtardissement de l'espèce humaine causé par la guerre

Dans le recrutement des armées, on a soin de choisir les jeunes gens les mieux faits et les plus fortement constitués. Or un grand nombre de ces jeunes gens sont emportés, en temps de guerre, par les chances des batailles, ou périssent, en temps de paix, par l'effet de leur séjour dans des climats meurtriers pour des Européens, comme l'Afrique et les colonies ; plusieurs enfin, après raccomplissement de leur temps de ser^ vice, prennent de nouveaux engagements, Oir, rentrés dans leurs foyers avec les habitudes vicieuses contractées dans les garnisons, ne se sentent aucun goûtpouf la vie laborieuse et rangée du père de famille. Dé toutes ces causes il résulte que le plus grand nombre des soldatône se marient pas. Or ce fait engendre, iridépen-

damment des désordres de mœurs signalés dans le précédent paragraphe , deux conséquences également funestes. La première qui frappe tous les regards, c'est que le soin de perpétuer les générations par la seule voie légitime et honnête est abandonné à la partie la moins fortement constituée du sexe masculin. De là cet état chétif et malingre de certaines populations, cet affaiblissement, cet enlaidissement même des races les plus heureusement douées. On a remarqué avec raison que, pendant les guerres de l'Empire, l'abâtardissement de l'espèce humaine faisait en Europe et particulièrement en France de rapides progrès. C'est là une considération grave et sur laquelle j'ai dû appeler l'attention du lecteur. Je ne m'en exagère point l'importance toutefois; car je suis de ceux qui mettent la santé de l'âme bien au-dessus de celle du corps. Mais celle-ci a son prix cependant, et, si elle n'accompagne pas toujours la première, si même, dans quelques cas, elle semble l'exclure, elle ne l'exclut pas en réalité et doit même, toutes choses égales d'ailleurs, y contribuer. La seconde conséquence que produit le célibat du .plus grand nombre des militaires, et qui, pour être moins apparente, n'en est pas moins grave, c'est que, autant il y a parmi eux de célibataires, autant il y a quelque part de femmes condamnées h la solitude, aux ennuis et aux peines de cet état contre nature et dont le sexe qui a le plus besoin de soutien, souffre le plus. Cela est évident pour quiconque réfléchit aux conséquences de la loi de l'égalité des nom-

bres, pris en masse, des naissances dans les deux sexes : il est clair que cette loi est l'expression de l'intention du Créateur d'unir tout homme à une femme et réciproquement, et qu'alors un homme ne peut rester en dehors de cet ordre naturel sans qu'il y ait en même temps quelque femme qui s'en trouve forcément exclue.

Diverses tmmoralités de la guerre

Parmi les immoralités de la guerre, on sait qu'il faut compter et cet abominable usage, emprunté aux sauvages, d'armes et de projectiles empoisonnés, usage qni s'est maintenu en Europe jusqu'au dix-septième siècle,et qui avait pour effe't, non pas seulement démettre les combattants hors d'état de continuer de combattre, mais de les empêcher de guérir de leurs blessures ; et ce déloyal emploi de pirates armés en guerre pour voler ou détruire non-seulement les propriétés communes de la nation ennemie, mais les propriétés privées des particuliers inoffensifs appartenant à cette nation ; et ces ruses de guerre qui ne sont souvent que des actes d'infâme brigandage [1] ; et ces odieux

[1] Le baron de la Garde conduisait dans la Méditerranée un petit nombre de bâtiments du roi de France, Henri II, qui était alors en guerre avec Charles-Quint. Ayant rencontré 24 grands vaisseaux espagnols, il arbore le pavillon im-

29/i TROISIÈME PARTIE

artiOces ou ces destructions dont les effets retombent quelquefois sur ceux mômes qui y ont recours [1] ; et ces représailles dans lesquelles des hommes poussent la vengeance aux derniers degrés d'acharnement [2] ; et ces trahisons dont Tbisioire offre de si fréquents exemples, et qui ont souvent été provoquées par ceux

périal, envoie dire à l'ennemi qu'il conduit en Espagne, où elle était attendue, la reine de Hongrie, sœur de l'empereur et roi, et demande que la flotte la salue de tous ses feux. Les Espagnols, donnant dans le piège, font une décharge de tous leurs canons. Alors la Garde, sans leur donner le temps de recharger, arbore le pavillon français, fond sur eux, et leur prend 15 vaisseaux et 400,000 écus d'or, CeUe prouesse a été fort admirée.

[1] A la bataille de Steinkerque, Guillaume III, ayant surpris dans son camp un espion du maréchal de Luxembourg, le contraignit à adresser à celui qui l'avait envoyé un faux avis destiné à faire prendre à l'année française des dispositions qui faillirent la perdre et lui firent payer cher la victoire qu'elle remporta.

Après la bataille d'Helsinbourg, les Danois, obligés de fuir, tuèrent leurs chevaux et brûlèrent leurs provisions, ne pouvant pas les embarquer et ne voulant pas que Tennemi en profltàt. Biais ils laissaient 4,000 de leurs blessés, qui périrent empestés ou affamés.

[2] La ville de Stade venait d'être bombardée et incendiée par les Danois et les Saxons. Le général suédois Stenbock se venge en incendiant la ville inoffensive d'Altona, qui appartenait aux Danois. Les habitants furent obligés de fuir leurs maisons, au milieu d'une nuit de janvier, par un froid excessif et un vent violent. Les horreurs d'une pareille situation ne peuvent se décrire.

à qui elles profilaient. Mais cô que Ton ne sait pas également, c'est que la trahison a été réduite en art et qu'elle a ses préceptes honteusement formulés dans des livres faits tout exprès pour l'éducation des gens de guerre. Je citerai, à l'appui de cette assertion, un ouvrage de M. l'abbé Deidier, qui, au siècle dernier, était professeur à l'école d'artillerie de La F^re. Cet auteur ne va pas d'abord jusqu'à conseiller la trahison comme une chose bonne et morale : il sait qu'il soulèverait une réprobation universelle s'il s'exprimait ainsi. Il commence au contraire par dire que la trahison est en elle-même une chose mauvaise. La conclusion naturelle à tirer de là, c'est qu'il ne nous est jamais permis d'accepter l'offre de faire notre profit de la trahison des autres,lors même que cette offre nous serait faite sans provocation de notre part. Or, bien loin de là, le professeur soutient que cela est licite. Ce n'est pas tout. Il pousse bientôt la complaisance jusqu'à donner aux traîtres des préceptes très* détaillés sur les diverses manières dont ils doivent procéder [1].

[1] a Gomme la trahison est infiniment odieuse, je ne a voudrais pas qu'on y engagent personne ni qu'on fit par (i conséquent les premières démarches dans ces sortes de « négociations, ne fût-ce môme que pour éviter les reproa ches que le traître pourrait vous en faire dans la suite ; a mais si, sans y avoir trempé en aucune manière, la tra- « hison se trouve toute formée dans le cœur de ceux qui

Page 1