XIV
L'organisation militaire aetuelTe n'est nullement nécessaire au maintien de l'ordre
Les soutiens de Torganisation actuelle de la force sociale affectent d'inscrire sur leur drapeau les mots ordrs public^ mots très*respectables en eux-mêmes assurément, et devant lesquels nous nous inclinons profondément. Mais ils s'en font une arme contre les libertés et les droits des nations et des individus. Ils nous objectent que nous méconnaissons les mauvais côtés de la nature humaine : « Les passions, disent-ils^ « renîpliraient le monde de troubles si elles n'étaient <r constamment comprimées par la crainte du cliAli- « ment. Il faut que la force publique soit organisée « puissamment pour prévenir le désordre que les apa petits irréfléchis et les intérêts égoïstes, soit du* dece dans soit du dehors, tendent continuellement h îii* <ï troduire dans la société : de là la nécessité de la « profession militaire et des armées permanentes. » On voit que je n'affaiblis pas l'objection. Loin de là, je la renforcerai encore, en la supposant faite uniquement par des amis sincères de Tordre, et non pas, comme elle Test presque toujours, par des gens que Ton sait
au fond très-indifférents sur les principes et beaucoup plus dévoués h leurs intérêts personnels qu'à ceux de Tordre. Eh bien! dans cette supposition même, je dis que l'objection est un pur sophisme. Qui est-ce qui parle de laisser le désordre s'introniser dans le monde? Cherchez bien où sont ses fauteurs et osez dire que c'est dans nos rangs que vous les trouvez. A vous entendre, ne croirait-on pas que nous vous proposons de revenir à l'état sauvage? Est-ce que nous ne savons pas aussi bien que vous qu'il y a dans la nature humaine des penchants qui peuvent être déréglés, et que la prévoyance sociale doit, non pas, comme vous dites, les comprimer^ mais les diriger vers le bien, et, s'il est nécessaire, en réprimer les écarts? Il y a, entre ces deux choses, une différence très-grande et qui paraît vous échapper entièrement. Certes nous aurions beaucoup à dire contre votre jurisprudence civile, qui, au lieu d'être une science ayant des principes fixes, n'est qu'un recueil informe de coutumes et d'arrêts, étouffant le fond sous les formes et rendant l'admiiiistralion de la justice tellement lente et tellement coûteuse qu'elle n'est plus à la portée de ceux qui ont le plus besoin de protection ; nous aurions surtout à nous élever contre votre législation criminelle et pénale, qui se préoccupe beaucoup de vindicte^ et point du tout de morahsalion. Mais, sans discuter ici ces questions, nous déclarons que nous voulons comme vous des tribunaux et des codes; aussi bien que vous, nous voulons une force publique matérielle, faisant au besoin
exécuter au dedans les décisions de la justice et respecter au dehors les droits des peuples. Seulement, et c'est sur ce point essentiel que nous nous séparons tout à fait de vous, nous voulons que la force matérielle ne serve plus à opprimer le droit, mais qu'elle lui soit toujours subordonnée; nous voulons que cette force, qui de sa nature est aveugle, n'ait plus la direction des destinées du monde, mais que, reprenant humblement le rôle que le Créateur lui a assigné, elle n'intervienne plus dans les événements humains que sous la conduite de la raison. La force au service du droit, telle est en peu de mots notre formule. Hors de là, il n'y a qu'oppression et absence d'ordre réel, et si par hasard la paix règne, c'est la paix des tombeaux. Sans cette condition du droit a protéger et de la justice à faire triompher, la force n'est qu'une chose funeste, et dans ce cas, loin qu'elle soit jamais légitimée par l'habileté avec laquelle elle peut être organisée, elle est au contraire d'autant plus funeste qu'elle est plus puissamment et plus savamment organisée. Vous prétendez préserver du désordre la société, et pour cela vous adoptez une combinaison dont les résultats les plus évidents ont toujours été d'y lâcher la bride aux passions les plus violentes et d'y répandre la désolation dans d'immenses proportions ! Vous voulez sauvegarder l'ordre apparent, matériel, extérieur à l'âme et vous n'y réussissez même pas; car c'est vous qui, par votre système de compression, faites naître de terribles réactions et préparez les révolutions. Mais l'ordre
intérieur, l'ordre véritable, la moralité, la liberté surtout, sans laquelle il n'y a pas de moralité! vous ne vous en souciez guère. Vous parlez sans cesse des droits de l'autorité et ne pensez qu'à les étendre; mais la dignité humaine et le respect qui lui est dû ! vous n'en tenez pas plus de compte que si les sociétés avaient été faites pour le pouvoir, quand il est manifeste au contraire que le pouvoir n'est institué que pour le bien des sociétés. Supprimer le libre déploiement de l'activité peut paraître un système fort simple de gouvernement : il dispense de la peine de chercher les moyens de la régler; mais il est aussi peu intelligent qu'il est simple, et je ne dirai pas qu'il est bon pour des esclaves, car des esclaves mêmes ne sauraient être menés par la crainte seule du châtiment.
L'argument tiré de l'existence des passions humaines en faveur du maintien des armées fascine des écrivains mêmes qui voient, non pas d'une vue claire mais par une sorte de bon instinct, que ce système d'organisation de la force publique devra finir. C'est ainsi, par exemple, que M. Maurice Block écrit cette phrase que je cite volontiers, sans toutefois voir comme lui des miracles dans les œuvres de notre temps : « Notre époque a été témoin de tant de miracles qu'on « ne doit pas désespérer de voir négocier et peut-être « conclure un traité général de désarmement [i]. » Eh
bien ! c'était, de la part du savant économiste etstatis-
[i] Puissance comparée des divers États de l'Europe, eh. 3,
Armée j Golha, 1862.
ticien, une heureuse contradiction; car il venait de répeler, quelques pages plushaut, ce sophisme vulgaire ; f Tant qu'il y aura des passions, qu'on n'aura pas pu « délivrer l'humanité de Tégoïsme, de la vanité, de « rambition,la puissance devra s'appuyer sur des forces « matérielles, sur l'armée [1].» Est-ce qu'en demandant la suppression du système actuel des armées permanentes, nous nous aveuglons au point de croire à la possibilité d'une nature humaine, parfaitement exempte d'égoïsme, de vanité, d'ambition? Sans doute il y aura toujours des passions dans ce monde. Mais est-ce h dire qu'il faille leur laisser le champ libre? Loin qu'elles soient destinées à prendre le gouvernement des affaires, le progrès moral et politique, le progrès possible et vrai, ne cousisle-t-il pas au contraire à restreindre toujours davantage leur fâcheuse intervention afin de faire prévaloir celle de la raison ? Est-ce que ce n'est pas à cette conditicn que s'est fait chaque pas par lequel l'humanité a avancé dans la voie du bien? C'est donc à cette même condition qu'elle fera le nouveau pas que nous lui demandons, tout persuadés que nous sommes que les passions lui en laisseront encore bien d'autres à faire. L'histoire militaire des nations ne montre-t-elle pas avec la dernière évidence que l'existence même des armées et surtout des armées permanentes excite les passions au suprême degré et engendre les plus grands désastres, et
fl] Ibidem.
qu'ainsi prétendre combattre les influences mauvaises de Tégoïsme, delà vanité et de rambilion par le mainlien d'institutions qui leur fournissent leur principal aliment^ c'est méconnaître les notions essentielles sur lesquelles repose l'ordre moral?