‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 3)Chapitre 41 sur 54 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

L'aetiirité de la g^^^i^i^ eomparée â celle de la paix

Si l'on ne fait plus la guerre, disent ses partisans, les populations européennes vont perdre l'habitude dî) ses mâles exercices et s'amollir dans les délices de la paix; et dès lors disparaissent de ce monde ces grands

talents que la guerre fait déployer, et ces grandes entreprises auxquelles elles donne naissance. L'abbé de Saint-Pierre, qui s'était fait cette objection, demandait plaisamment si c'était une perte bien regret- » table que celle du talent de détruire les hommes, et s'il fallait souhaiter qu'un malade fût à l'extrémité pour que le médecin eût l'occasion de montrer son habileté [1]. Ajoutons que les modernes Bayards qui nous vantent leurs mâles exercices, et qui craignent que nous ne nous amollissions dans les délices de la paix, sont les plus adonnés à ces délices et les plus avides de plaisirs. Leur épicurisme est chose notoire. Qu'ils cessent donc de faire les gens vertueux et de profaner les signes les plus respectables du langage. On ne donne plus le nom de vertu à la rudesse sensuelle de la vie militaire. On sait que rien n'est moins fait pour entretenir l'activité utile, et que rien ne favorise davantage les habitudes vicieuses. Qu^ est plus oisif en effet, dans la majeure partie de sa vie, que le militaire de profession, et quoi de plus fécond en vices que l'oisiveté? La pratique de l'agriculture, des arts mécaniques et libéraux et de tous les travaux de la paix ne demande pas, comme la guerre, une action fiévreuse et un courage à longues intermittenjes; elle exige un

[i] Supplément à V Abrégé de projet de paLc perpétuelle ^ réponses à la dix-septième et à la dix-huitième objection^ owrrages de politique, tome II, Rotterdam, 1733.

3lft TROISIÈME PARTIE

courage journalier, un déploienrient d'activité constante et réglée, bien plus propre à entretenir la vigueur de l'âme et bien meilleure gardienne de Taustéritë des mœurs. C'est vraiment une chose étrange que de nous donner pour des sources de grands talents et de grandes entreprises cette énergie dévorante que fait naître le génie malfaisant de la guerre, cet enivrement qui fait courir sans but raisonnable après les hasards et les dangers, cette valeur que j'appellerai de tempérament bien plus que de conviction et de dévouement. La bravoure qui fait affronter la mort peut sans doute être une vertu digne de toute estime, mais à une condition absolument indispensable, c'est qu'elle s'exerce à propos et dans un but légitime, par exemple dans le but de protéger la vie de nos semblables ou de défendre l'indépendance de la patrie véritablement attaquée. Sans cela, la bravoure est témérité, audace, souvent même cruauté et instrument de crime ; car il y a des actes très-criminels et qui exigent un grand courage. Est-ce que certains bandits, qui exposent journellement leur vie, ne font pas preuve de courage? Les condamne-t-on moins pour cela? Est-ce que ceux qui se suicident ne méprisent pas la mort? Leur action cesse- t-elle pour cela d'être coupable? Il y a, au surplus, pour trancher la question, un critérium bien simple. Quels sont ceux qui font le plus de cas de là bravoure considérée indépendamment du but dans lequel elle s*exerce? Interrogez le paââé et lé présent. Parmi les hordes de sau-

Vtiges, les plus dégradées et les plus brutales se font perpétuellement la guerre. Et quelle guerre que celle qui a souvent pour intermèdes des festins de chair humaine ! Viennent ensuite les peuples barbares, qui prisent fort les combats et l'honneur qu*on en retire, et qui pourraient sur ce point faire la leçon aux plus fiers de nos braves. Enfin, chez les peuples civilisés ou qui passent pour Tétre, les hommes les plus épris de la gloire des armes sont-ils les plus vertueux, les plus bienveillants, les moins ambitieux, les moins vains, ceux en un mot qui ont le plus de valeur morale? Que chacun fasse appel à ses souvenirs et qu'il écoute la réponse à ces questions avec le calme d*uae raison impartiale.

11 faut qu'une cause soit bien désespérée pour chercher une justification dans ce que notre nature a de plus irréfléchi, de plus passionné, de plus désordonné^ et, si j'ai mentionné un pareil argument, c'est pour que je n'aie rien omis des arguments de nos adver- saîres [1]. Au reste, on verra plus loin, lorsque j'aurai

[1] Voîcî comment répondait à cette argumentàtfôtt un des plus honnêtes ministres qu*ait eus la France î « J'en* « tends une dernière objection *. les hommes aimeni les ha- « sards, et souvent c'est d'eux-mêmes qu'ils les cherchent^ « J'en conviens, plusieurs y trouvent les honneurs et la for- ' lune; mais ceux qui n'ont pour prix de leur sang que la a subsistance la plus indispensable, si ee n'est pas la force "T qui lee engage, si ee n'est pas la discipline quf les retient,

eu le temps d'exposer un ensemble d'idées qui se tiennent toutes, que nous n'entendons nullement refuser d'ajouter aux avantages des travaux de la paix ceux que peuvent procurer des exercices virils, pratiqués périodiquement, dans la prévoyance de toutes éventualités, mais dirigés dans un esprit civil et social. On verra que nous ne demandons pas que les hommes soient élevés et vivent comme les femmes, ni qu'ils s'étiolent dans les douceurs affadissantes de la

« c'est un sentiment exalté par l'exemple et par Topinion : « mais parce que des hommes auraient été placés dans « une position où leur volonté même les conduirait à ce de^ malheurs, ces malheurs changeraient-ils de na- (K ture? L'ignorance des hommes du peuple est une mino- « rite prolongée, et dans toutes les positions où ils se trou- « vent pressés par les circonstances, leur premier choix, leur a premier mouvement ne signifie rien. Il faudrait étudier « leurs sentiments dans ces moments où déchirés de mille « douleurs, mais conservant encore un souffle de vie, on les « enlève par monceaux du champ funeste où la faux de « l'ennemi les a renversés ; il faudrait étudier leurs senti- « ments dans ces lieux désastreux où on les accumule et où « les souffrances qu'ils supportent pour conserver une exis- « tence languissante ne prouvent que trop le prix qu'ils « mettent à la conservation de leurs jours et la grandeur du « sacriûce auquel ils se sont exposés; il faudrait encore étu- « dier leurs sentiments dans ces moments où ils ajoutent « peut-être à tant de maux le souvenir amer de l'erreur d'un (( moment, qui les a conduits à cette destinée; ilfaudrait surtout « étudier leurs sentiments surces vaisseaux enflammés où il

petite civilisation, mais que nous voulons au contraire qu'ils soient toujours prêts à repousser une injuste agression, qui deviendra tous les jours plus improbable et plus difficile dans notre système, mais qui n'en sera pas moins tenue pour possible. Nous n'entendons pas faire l'apologie de la peur ni encore moins celle de la lâcheté. Autant que personne nous apprécions le courage s' exerçant avec intelligence et sagesse ; nous aimons chez un homme une certaine

« n'y a plus qu'un instant entre eux et la làort la plus u cruelle, et sur ces remparts où un bruit souterrain leur (( aononce qu'ils vont être ensevelis sous un amas affreux « de pierres et de poussière. Mais la terre les a couverts, la « merles a engloutis, et nous les oublions, et leur voix ab- « solument éteiote ne peut plus accuser les malheurs de la « guerre. Durs survivanciers que nous sommes! G*est en ff marchant sur des corps mutilés et sur des ossements bri- « ses, que nous nous réjouissons de la gloire et des honte neurs dont nous avons seuls hérité. Qu'on ne me reproche « point de m'êlre arrêté sur ces lugubres images; on ne « saurait trop les présenter, tant on s'habitue, au milieu de « la société même, à ne voir dans la guerre et dans ses hor- « reurs que l'occupation d'une jeunesse brillante, un exer- « cice offert à son courage, et le développement du talent « des généraux. Et tel est l'effet de cette ivresse passagère, « que l'on prend quelquefois le bruit des cercles de la capi- « taie pour le vœu général de la nation. Ah ! vous qui gou- « veniez, ne vous y laissez point tromper. » Necker, De i* administration des finances de la France^ tome lil, ch. 34, Paris, 1784.)

mesure de noble fierté, et nous voulons (pi'ayant un juste sentiment de sa dignité, il la fasse respecter par des moyens légitimes et prenne par là rengagement de respecter lui-même celle de ses semblables.

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