‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 3)Chapitre 44 sur 54 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Profession militaire radicalement mauvaise et non réformable

Je crois avoir démontré que l'institution des armées permanentes et de la profession militaire était radicalement mauvaise. Or on ne compose pas avec les choses vicieuses par leur essence même, on ne les réforme pas, on les supprime purement et simplement. Il faut donc renoncer au système antisocial actuel de l'organisation militaire, pour y substituer un système dans lequel seul la force publique méritera son nom, animée qu'elle sera de l'esprit des générations nouvelles,

et ayaiU véritableffîent un rôle de protection et non d'oppression. Je dirai bientôt quel doit être ce non-» veau système.

lei j'ai à faire remarquer que certains auteurs n'ont jamais le courage de tirer les conséquences de leurs principes, M. Pecqueur, par exemple, a écrit un livre où il montre fort éloquerament l'influence funeste des armées permanentes [1]. Parfois il semble conclure qu'il y a lieu de les supprimer. Mais, au lieu de maintenir résolument cette conclusion, il la laisse fléchir à chaque instant, et arrive à vouloir instituer transitoirement, h côté des gardes nationales, des armées d'élile permanentes^ recrutées par engagements volontaires, et que le- pouvoir exécutif n'emploierait que contre r étranger. Celte dernière expression, fort regrettable, est de celles qui alimentent les haines des peuples. Corament un esprit aussi éclairé n'a-t-il pas vu que ce qu'il demandait là ne ferait que perpétuer le mal auquel il voulait porter remède? Si une fois il accorde au pouvoir exécutif la faculté de faire la guerre à Yélranger^ et s'il lui abandonne pour cela 100,000 hommes (c'est le nombre qu'il fixe pour le pouvoir exécutif de France), comment pourra-t-il lui en refuser 200,000, et ainsi de suite, lorsqu'une

[i] Des Armées dans leurs rapports avec Vindustrie, la morale et la liberté, ou des devoirs civiques des militaires, ouyrage couronné en 1842 par la Société de la morale chrétienne, Paris, 1§42.

fois la guerre sera engagée, et que rindépendance et le salut môme de la patrie seront menacés et exigeront impérieusement ces nouveaux sacrifices? Est-ce que l'on s'arrête quand on veut et comme on veut dans cette voie? Ne vaut-il pas mieux mille fois n'y pas entrer et surtout mettre le pouvoir exécutif dans rimpossibililé d'y traîner après lui la nation? Et puis cette armée (Télite, qui se sera aguerrie contre Vé^ {ranger^ espère- t-on que, rentrée sur le sol de là patrie, elle vive avec la garde nationale en termes de parfaite égalité et de parfaite harmonie? Armée permanente et garde nationale, c'est là une de ces niaiseries qu'on a plusieurs fois tenté de réaliser; l'expérience nous a appris que ces deux choses ne pouvaient vivre côte à côte, et qu'il fallait absolument que l'une des deux absorbât l'autre. Dansson honnêteté, M. Pecqueur imagine, pour moraliser ses soldats de profession, divers moyens, plus naïfs les uns que les autres, et dont l'impuissance est démontrée d'avance par d'excellentes réflexions de détail répandues dans son livre. 11 crée, dans chaque régiment, une chaire de morale mililaire^ comme s'il y avait plusieurs morales; îl défend aux soldats d'obéir à des Ordres de leurfe chefs, qui seraient de nature ft porter atteinte t la constitution et aux lois et à empiéter surlcsô//rt6i/tions des fondions adminislralives^ civiles etjudi' claires, toutes choses sur lesquelles on sait que les troupiers sont très-forts; il ne leur permet plus d'twcarner leurs principes dans de grandes indi^idua-

32i TROISIÈME PARTIE

lités martiales et despotiques; il veut enfin qu'ils soient doux, sensibles, chastes surtout, et comme moyen d'acquérir cette denjière vertu, il interdit, le croira-t-on, le mariage aux soldats et aux officiers [1], quand il est évident que le célibat presque forcé des militaires est précisément Tune des principales causes actuelles de leur peu de moralité. En somme, tout en écrivant sous l'inspiration d'une bonne conscience, cet auteur manque le but auquel nous devons tendre, parce qu'il n'ose point trancher dans le vif. Ses propositions de réforme reviennent à peu près à dire aux gens de guerre : « Si vous voulez nous pro- « mettre d'être bien sages, nous vous laisserons con- « tinuer de fouler aux pieds l'humanité, d'en dévorer a la substance la plus pure et de lui infuser en échange « tous* les poisons de l'immoralité. » On les verrait empressés à jurer sur les évangiles que désormais ils seront très-sages, et puis ils riraient bien d'avoir échappé h si bon marché au danger d'être définitivement congédiés, et se dédommageraient amplement de la contrainte momentanée dont une philanthropie ingénue se serait contentée.

M. Francisque Bouvet , «dans un ouvrage qui a pour but de recommander l'établissement d'une juridiction internationale, commence par faire une apologie en règle de la guerre. Il prétend qu'elle a contri-

[1] Ibidem^ 3*-' partie, I.

bue\ à des époques où d* autres modes d'aclion manquaient , à rapprocher les hommes en les ralliant sous la même bannière^ en leur soufflant des passions semblables^ en rendant leurs dangers corn-' muns,, et qi\ elle amis en évidence, avec V énergie physique de Vhomme^ les plus sublimes sentiments de son âme. Il voit V antiquité resplendir sur ce point de traits et de caractères qui n'ont rien perdu à travers les temps de leur célébrité et de leur gloire , et il cite ace propos les Cyrus , les Alexandre, les César et autres ^guerriers d\ine haute illustration. Il trouve qu à un point de vue purement viril et héroïque , le progrès s'est fait de haut en bas par la guerre , mais qu'au point de vue de la civilisation et de la liberté , l'observation porte sur des faits encore plus satisfaisants^ s'il est possible. Il découvre qu'au moyen âge c'est la guerre qui a créé Vesprit national , préparé l'émancipation des classes inférieures , retrempé les mœurs , ranimé l'énergie des populations et surtout exalté le sentiment de Vhonneur. A ses yeux, la guerre a sa mission^ aux époques rudimentaires^ dans la formation sociale : c'est là ce qui fait la légitimité des armées et la dignité du soldat^ et voilà pourquoi l histoire aura à les associer aux plus glorieux travaux du génie civilisateur de l'humanité. A ceux qui demandent la suppression des armées , il répond qu'elles sont des éléments sociaux qui ont leur racine et leur sève dans la création universelle^ et que leur suppression

serait une castration véritable du corps social^ qu'elles seront restreintes aux proportions constituant physiologiquement la force et la virilité des Ëtats^ et que la paix ne les privera point d acquérir une gloire dont elles sont justement avides [1]. Si je fais ici ce long relevé d'assertions vides /déjà amplement réfutées dans tout ce qui précède, c'est parce qu'elles émanent d'un auteur qui , dès la première page , se pose en ami de la paix. On le voit , M. Francisque Bouvet ne cherche pas seulement une excuse à la folie des guerres passées dans le malheur des temps et l'ignorance des populations; c'est le principe même , l'essence des institutions militaires et de la profession des armes qu'il justifie et qu'il admire. On peut dès lors lui dire que , si la guerre est une si belle chose , si elle a pu produire dans le passé de si salutaires effets, on ne voit pas pourquoi elle ne continuerait pas d'en produire de semblables dans le présent et dans l'avenir, ni pourquoi il cherche lui-même un moyen de la rendre désormais impossible. Nous en particulier, qui détestons très-cordialement cette funeste gloire des armes, qu'il aime et qu'il vante, nous avons le droit, quand il vient ensuite se joindre à nous, de désavouer un tel auxiliaire. Si nous opposions à nos adversaires les conclusions de son livre , ils nous en opposeraient avec autant de raison les pré-

[1] la Guerre et la Civilisalion^ !'• partie, ch. !«'. Paris,

CONSIDERAT] ON s MORALES ET POLITIQUES 327

misses, où il répèle leurs phrases creuses et débute par leur donner gain de cause. La position fausse qu'il a prise n'est pas même de la neutralité : c'est une équivoque et une contradiction , et elle nous inspire une juste méfiance; car on ne isaurait appartenir ainsi h la fois à deux camps opposés. Il nous prédit que les armées seront restreintes aux proportions consli-tuant physiologiquement la force et la virilité des États, Nous ne pouvons pas accepter de sa part le bénéfice d'une pareille prédiction ; car d'abord ce ne sont pas les idées qu'il préconise qui amèneront jamais la réduction des armées, et puis, eût-elle lieu, elle ne saurait suffire aux justes exigences de nos principes. Beaucoup d'esprits assez clairvoyants pour être frappés de la vérité de cette considération , qu'il y a perte pure pour tous dans l'accroissement proportionnel des forces militaires des nations, ne le sont pas assez pour voir que la dernière conséquence à laquelle elle conduit forcément est qu'il faut supprimer complètement les armées permanentes. Quand une fois on a compris que deux nations voisines demeurent dans le même rapport de puissance en réduisant à la moitié ou au tiers ou au quart leurs préparatifs de guerre , si l'on se contente de demander une réduction proportionnelle des armements, on reste en chemin quand il faudrait marcher encore ; car il est évident que le principe de persistance du même rapport de puissance est applicable à toute autre proportionnalité de forces militaires^ proportionnalité qui demande ainsi h allei*

toujours s'amoindrissant et qui ne laisse en repos un esprit conséquent que lorsqu'elle arrive au chiffre rigoureusement nécessaire pour maintenir la sécurité iutérieure des citoyens et faire exécuter les sentences des magistrats. 11 est évident d'ailleurs que, tant que l'on conserve les cadres des armées permanentes , quelque réduites que nous les supposions, aux moindres causes de contestation , de défiance , de mécontentement, qui surgiront, ceux des gouvernants qui aiment h passer des revues trouveront, dix fois par siècle plutôt qu'une, des prétextes pour doubler et tripler leurs effectifs. Quand donc on voit tout le mal que causent les années permanentes , ce n'est pas leur réduction mais leur suppression qu'il faut demander. Mais, dit-on, né vaudrait-il toujours pas mieux n'avoir qu'un million d'hommes armés que d'en avoir deux millions ? Cela est incontestable, mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici. Avec ce système, qui n'est du reste pas autre chose que celui qui a été constamment pratiqué depuis l'établissement des armées permanentes, on ne sort jamais du bourbier sanglant, on ne fait que s'en dégager un peu par moments pour s'y enfoncer ensuite plus profondément : il ne mérite donc d'être patronné ni par les vrais philanthropes ni par les économistes sérieux [i]. Une serait soutenable

[\] Je recommande ces dernières considérations à M. Legoyt. Eu commençant sa remarquable Étude sur les armées européennes, il déclare qu'il pense aveclord Palinerstonque,

que si Ton parvenait à déinonlrer qu'en cette matière il n'y a que des palliatifs, que des atténuations plus ou

malgré les graves et nombreux inconvénients des armées permanentes, elles seront, pour bien longtemps encore, si ce n'est à perpéitiiié, une de ces nécessités fatales qtie chacun déplore mais que chacun admet. Mais, après qu'il a rédigé Teffrayanle note de ce que coûtent les armements de l'Europe, s'il n'ose point arriver à notre conclusion radicale de la suppression du système actuel des armées permanentes, il paraît au moins tenté d'aller jusque-là; on en jugera par l'extrait suivant de sa conclusion, dans laquelle nous voyons une heureuse contradiction avec son début, et où il montre tout le bien qui résulterait de la seule réduction de moitié des effectifs mUil aires : « 10 Le nombre des mariages s'accroîtrait; « 20 l'âge moyen auquel Tbomme se marie actuellement, et a qui est surtout déterminé parles exigences du service mi- « litaire, devant s'abaisser pour deux millions de jeunes « gens, les unions ne seraient pas seulement plus nombreuc ses, elles seraient encore plus fécondes ; 3" les naissances « naturelles, dont le nombre s'accroît en raison directe des «effectifs militaires, diminueraient nécessairement; 4^ la (( mortalité dans les campagnes, où ces effectifs sont recru- « tés- pour les trois quarts , étant moindre aux mêmes âges a que sous le drapeau, le chiffre mortuaire du pays serait « réduit; 5° le plus grand nombre des libérés du service mi- « tair3 allant s'établir dans les villes, la réduction de l'ef- « fectif retarderait le triste progrès des agglomérations ur- « bai nés.

« En négligeant un instant les considérations économi- « ques, nous signalerons l'avantage pour le pays d'entrete- « nir dans l'habitude et le goût du travail un nombre con- « sidérable d'adultes, que la vie de garnison condamne au-

moins anodines du mal à obtenir, mais qif il y a impossibilité de le détruire à sa racine, impossibilité qui serait tirée de la nature même des choses. Or c'est là une question que nous traiterons dans la suite de cet ouvrage.

M. Villiaumé a publié récemment un livre qu'il a intitulé : L'Esprit de la Guerre [i]. Comme la guerre est par excellence Texercice brutal de la force, on pourrait supposer tout d'abord que ce titre seul est une épigramme; mais M. Villiaumé le prend fort au sérieux, et c'est sur le ton le plus convaincu qu'il énumère les merveilleuses conceptions de l'art des batailles , dont il s'est fait une si haute idée qu'il ne lui suffit pas de l'appeler simplement un art, mais qu'il veut en faire une science et des plus pro-

« jourd'hul à l'oisiveté et à ses funestes conséquences. Nous « signalerons encore l'intérêt pour l'ordre, pour la morale « publique, de maintenir les liens de la famille que brise a plus ou *moin8 complètement Tabsence, pendant six ou « sept années, de ces deux millions d'enfants enlevés an- « nuellement parle recrutement aufoyer domestique. »

Cela est sagement pensé, et nous ne voyons qu'un mot à y ajouter, à savoir que, si l'on pourrait réaliser tant de bien en réduisant de moitié les armées permanentes, on en produirait deux fois plus en les supprimant tout à fait, ce que M. Legoyt ne contestera certainement pas et ce qu'il devrait, pour être parfaitement conséquent, demander avec nous.

[i] Paris, 186i.

fondes. On se tromperait pourtant si Ton croyait qu'il s'est proposé de sanctifier la guerre aussi crûment que Ta fait un autre auteur dont je parlerai tout à Theure; il en signale les immoralités de toutes sortes dans plus d'une page éloquente ; mais il lui trouve aussi de grandes perfections, et il lui trace longuement et complaisamment des préceptes et des règles , comme on le ferait à une institution dont l'humanité retirerait les plus notables services et qu'elle aurait par conséquent intérêt à développer et à perpétuer. Il disserte comme le plus consommé des stratégistes sur le point objectif, la base et les lignes d'opération, la circonvallation et la contrevallation, les lignes retranchées, les diversions et les descentes , l'ordre mince et Tordre profond, le tir de front ou en écharpe , les ordres de bataille parallèle , angulaire, oblique, perpendiculaire , concave ou en tenaille, convexe ou en tête de porc, les stratagèmes, les surprises, les coups de main, etc. , etc. Il fait, en passant (livre 5 , ch. 3), une charge à fond contre Tinstitution des gardes nationales, qu'il trouve ridicule, inutile et dangereuse , bonne seulement dans les petites villes et les villages, pour veiller contre l'incendie et les malfaiteurs. De la garde nationale en sabots, c'est en effet tout ce que tolèrent comme lui, parce que cela les fait rire , les militaires de profession , incapables qu'on les a rendus de voir que, si la force armée se bornait à protéger les citoyens paisibles contre les atteintes qui pourraient être, portées à leurs personnes ou à leurs propriétés ,

comme cela devrait être selon la véritable fin de son institution et comme cela sera certainement un jour, ce serait le plus bel éloge qu'on pourrait en faire. M. Viljiaumé semonce les soi-disant philosophes qui ont absolument réprouvé la guerre^ sans considérer que les décrets de la Providence la commandent quelquefois comme les révolutions , soit pour châtier une faction de sa turpitude^ soit pour exterminer les armées et leurs chefs qui^ par ambition et cupidité^ ont trempé leurs mains dans le sang de leurs concitoyens (Préface). Présenter ainsi comme décrétées par la Providence les exterminations en grand qu'exécutent des vengeances insensées, est une assertion fataliste et impie : la guerre n'a d'autre origine que nos passions désordonnées , et Dieu nous a donné la raison pour les gouverner. Lors donc que nous leur lâchons la bride, nous le faisons librement , et nous ne pouvons nous en prendre qu'à nousmêmes des maux qui résultent de ce dégradant abandon.

M. Villiaumé, qui sait fort bien ce que coûtent infructueusement la guerre et les armées permanentes , comprend instinctivement la nécessité et la possibilité de l'institution d'un Tribunal supérieur européen , qu'il organise même par avance , et qui jugerait les différends pouvant survenir entre les peuples, ce qui permettrait de réduire considérablement les armées permanentes (livre i^^ch. 6). Il ne va pas jusqu'à demander leur entière suppression; car en pense bien que

pareille idée n'a pu pénétrer encore dans son esprit. Et puis il ajourne la réalisation de l'institution du Tribunal international jusqu'à l'époque oii les nationalités seront respectées et définitivement constituées, ce qui est renvoyer l'exécution de la plus urgente des réformes aux calendes grecques et faire on ne peut mieux les affaires de la profession militaire actuelle , laquelle possède, comme chacun sait, une vue très-lucide de ce que réclame le principe des nationalités et s'est toujours montrée très-empressée à y donner satisfaction.

J'aurais bien d'autres observations critiques à faire sur le livre de M. Villiaumé. Mais j'aime mieux redire qu'il est parsemé d'excellentes réflexions, tout en ne me chargeant pas de les mettre d'accord avec d'autres parties de l'œuvre. Je citerai, par exemple, ce témoignage suivant sur la carte h payer des orgies guerrières : « Une grande population s'émeut vivement « d'un seul meurtre et même d'un crime moindre; h « plus forte raison doit-on se préoccuper des cent « mille meurtres que toute guerre cause. La guerre « est condamnée par l'économie politique comme par « la morale, puisqu'elle appauvrit même le vainqueur, «r Je démontrerais aisément par des chiffres que si, de- « puis 1792, l'Europe n'en avait point été désolée, ou « ne s'était point crue forcée d'entretenir des armées « permanentes dans l'appréhension de ce fléau , sa « richesse serait au double de ce qu'elle est aujour- « d'hui ; de sorte que le paupérisme qui l'épouvante

« ne la menacerait plus de révolutions terribles. En « effet, en supputant seulement à un million d'hom- « mes les troupes que l'Europe entretient annuellc- « ment depuis la paix générale de 181b, et leurs « dépenses à un milliard, nous voyons déjà quarante- « cinq milliards perdus. Les intérêts capitalisés y « ajoutent plus de cent milliards. En outre , les dé- « penses annuelles ont été quatre fois plus fortes « durant les guerres de 1792 à 1815. Enfin il faut t compter aussi le dégât, le pillage, l'inquiétude « des citoyens qui n'osaient presque rien entrepren- « dre , et par-dessus tout ce qu'aurait produit le tra- « vail de ces millions d'hommes les plus vigoureux de « chaque pays » (Préface). Si le livre commence si bien, il ne finit pas trop mal non plus. En voici une des dernières tirades : « La guerre est chose natu- € relie sans doute , mais comme tous les mauvais ius- « tincts de l'homme. L'éducation ou le progrès la a fait considérer avec horreur, de même qu'il rend « les hommes pitoyables c'est-à-dire sensibles aux « maux de leurs semblables. L'enfant comme le sau- « vage est sans pitié, ei plus on ^approche de la « brutf, plus on est porté à vider les différends par « les armes » (livre 6, ch. 11).

Pour résumer mon opinion sur l'ouvrage de M. Villiaumé, je dirai que, malgré toutes les considérations de détail dont il abonde et qui sont une condamnation énergique de la guerre et des armées permanentes, tant qu'on n'offrira aux Français à lire

que des livres de ce genre, on entretiendra, loin de la guérir, la maladie, à laquelle ils ne sont déjà que trop sujets, de batailler et d'entretenir pour cela des armées qui les appauvrissent et les démoralisent.

Mais, en cette matière, rien n'égale une publication d'un écrivain qui avait depuis longtemps habitué les lecteurs à ses hardiesses. M. Proudhon [1] justifie, sanctifie, divinise la force prise dans un sens absolu et abstraction faite de la justice ou de l'injustice de la fin qu'elle veut atteindre. Il affirme, contre les enseignements des sages de tous les temps et contre la doctrine de tous les juristes, qu'il existe un droit de guerre, le premier en date et la souche de tous les autres droits. Il n'admet pas de distinction entre une guerre d'agression et de conquête ou une guerre de défense; pour lui toute guerre est sainte et divine, celle même qui a pour but d'imposer par la force une croyance religieuse (liv. 2, ch. 8); il s'inscrit en faux contre tout ce qui a été écrit sur l'iniquité du recours à la force, indépendamment de la légitimité des motifs et du but; il voit dans la guerre et les institutions militaires la source de toute justice, de toute poésie, de toute piété, de toute liberté même. Sans la guerre il ne conçoit pas comment la civilisation aurait pu être ni surtout comment elle pourrait se maintenir. La paix sans la guerre n'étant pour lui qu'un pur néant,

[1] La Guerre et la Paix, Pane, i86J.

il ne voit dans les amis de la paix que des hommes ineptes ou hypocrites et qu'un foit de sentimentalité ridicule dans cette réprobation qu'inspirent les terribles immolations de la guerre. 11 régente avec le plus superbe dédain les auteurs qui ont écrit sur le droit des ' gens et qui sont unanimes à présenter des conclusions diamétralement opposées aux siennes : Cicéron, par exemple, n'est, à ses yeux, qu'un Romain dégénéré pour avoir, après Aristote, refusé à la guerre une valeur juridique et pour en avoir fait, dans le cas où elle est injuste, un accident de pure bestialité^ expression que M. Proudhon oublie avoir lui-même appliquée plusieurs fois aux guerres telles qu'elles se font habituellement, et qui pourrait assurément être remplacée par une autre plus sévère; caries bêtes, n'ayant aucune idée du droit, ne savent ce qu'elles font quand elles s'entre-déchirent et ne sont par conséquent pas coupables comme les hommes, qui, ayant reçu la raison en partage, emploient la force pour opprimer leurs semblables. Il trouve que les Iroquois, qui mangeaient leurs prisonniers, en savaient plus sur le droit des gens que Montesquieu qui nen savait pas le pre-mier mot (Ibidem, ch. 9). Enfin l'esprit militaire est pour lui le type le plus parfait de l'honneur, de la grandeur d'âme, de l'héroïsme, de l'humanité, de la modération, en un mot de toutes les vertus et de tous les nobles sentiments. On pourrait croire que ce résumé de sa doctrine en exagère le fond et la forme. Nullement. 11 y a cent fois pire que tout cela dans

rouvrage même. Jamais ami du paradoxe, jamais sopliiste n'a pris à un tel degré plaisir à contrecarrer la conscience universelle des gens de bien, et à mettre Tart d'écrire au service de Terreur et du mal. Quoique habitué aux excentricités de certains auteurs de nos jours, je ne crois pas pouvoir mieux exprimer Timpression douloureuse que m'a causée la lecture de ce livre de M. Proudhon qu'en disant que je n'ai jamais rien lu où un écrivain se fût aussi intrépidement placé en dehors des notions les plus simples et les plus respectées.

Cet ouvrage a eu dans ces derniers temps un assez grand retentissement à cause de l'autorité qu'une opinion affolée attache au nom du fécond écrivain. Malgré ses prétentions à la profondeur des pensées et sa recherche de l'extraordinaire, M. Proudhon est du nombre de ces esprits vulgaires qui, se laissant fasciner par le déploiement, souvent grandiose, de la force, n'y voient qu'un imposant spectacle et ne pensent pas à s'enquérir de la légitimité de la fin. Dans l'intention bienfaisante du Créateur, la force n'a pu être instituée que pour réaliser le bien ; mais elle peut être détournée de cette fin par le mauvais emploi qu'en font les passions et les intérêts. Considérée en ellemême et indépendamment de l'usage qui en est fait, elle n'est ni bonne ni mauvaise, mais elle devient l'un ou l'autre selon qu'on l'applique à faire le bien ou le mal. N'arrive-t-il pas trop souvent que le fort opprime le faible? Or en a-t-il le droit? Qui oserait le dire?

Mais ce qui a lieu entre les individus a égalenient lieu entre les collections d'individus, les sociétés, les nations; les plus puissantes appliquent trop souvent leur force à opprimer les plus faibles : évidemment elles n'ont pas le droit d'agir ainsi ; le soutenir serait proclamer le droit du mal. Donc il n y a pas un droit de la force, droit absolu, primordial et indépendant de son usage. Donc il y a des guerres injustes. Donc on ne peut pas dire de la guerre, d'une manière générale et comme le fait M. Proudhon, qu'elle est sainte et divine, sans s'insurger contre les notions les plus simples et les plus claires.

Les admirateurs les plus prononcés du régime militaire et du système des armées permanentes, les gens mêmes du métier, malgré les préjugés de leur éducation et les habitudes de leur profession, n'eussent jamais fait une pareille apologie des mérites de la force et des splendides résultats de la guerre. Au milieu de leurs plus beaux éloges, il leur vient quelques rares velléités de faire, au moins pour la forme et par respect humain, des réserves en faveur de la justice, et de blâmer, quand ils n'y ont pas pris part, les entreprises guerrières trop évidemment contraires au droit et à la raison. Il était réservé à un écrivain qui aime à se poser en moraliste et en démocrate, et qui avait écrit un ouvrage où il prétend assurer les droits imprescriptibles de h justice^ il lui était, dis-je, réservé de débarrasser de toute gêne et de toute hésitation les partisans quand même de la guerre. Ils ont dû se bien

réjouir de rapparition d'un livre qu'ils n'auraient jamais osé espérer et qui ne les eût pas mieux servis quand ils l'eussent payé au poids de l'or. Et quel temps l'auteur de ce livre choisit-il pour prendre un tel rôle? C'est lorsque les ruines morales et financières, accumulées par le système qu'il cherche à réhabiliter, ont pris des proportions de plus en plus envahissantes et qui apparaissent à la généralité des esprits avec le plus d'évidence. Au reste, pour réfuter M. Proudhon, il n'y a rien de mieux à faire que de l'opposer à lui-même ; il est vrai qu'alors on a l'embarras du choix des raisons, son livre abondant en contradictions. En voici quelques échantillons.

Il lui arrive parfois de parler de guerres injustes (Ibidem, ch. 8 et 9). Mais l'esprit général de sa doctrine s'oppose à ce qu'il associe ces expressions. Pour lui le droit de la force est absolu, en sorte que toute guerre, particulièrement celle qui réussit, est juste et légitime. Or est-ce toujours le vainqueur qui a le droit et la justice de son côté?

II dit que la force supérieure n'implique pas la négation de la force inférieure et que le droit qui appartient à la première ne détruit pas celui de la seconde (Ibidem, ch. 1 1). Dire que deux forces inégales qui luttent ensemble et cherchent h s'entre-détruire ont également le droit pour elles, c'est nier l'existence même du droit, ce qui fait de ce prétendu droit absolu de la force, objet du culte de M. Proudhon, une chimère.

A cette objection, que relui qui a la force peut trèsbien n'avoir pas en même temps la raison, il répond que la force n'a de droit que si elle est intelligente, morale et libre, ce qui revient à dire que le droit est quelque chose d'antérieur et de supérieur à la force, et que par conséquent il n'en dérive pas. Puis il prétend qu'une nation qui ne saurait ou ne voudrait faire la guerre ou qui serait trop faible pour se défendre^ na pas le droit d'occuper une place sur la carte des États; elle gène, il faut quelle subisse une suzeraineté (Ibidem), Lés plus haïssables conquérants, les plus effrontés violateurs du droit qu'ont les nations faibles tout aussi bien que les fortes de s'appartenir et de se gouverner comme elles l'entendent, n'ont pas d'autre règle de conduite et ne l'expriment pas avec plus de cynisme ; appliquez-la h l'histoire des peuples passés et contemporains, et voyez quelles effrayantes iniquités elle consacre !

Il trouve injuste et déloyale la guerre de Louis XIV contre l'Espagne, de 1666 à 1672, et en même temps il déclare la conquête de Louis XIV légitime devant la justice sujjérieure des États et d'après le droit de la force (liv. 3, ch. 1^'). Il reconnaît que d'incontestables désastres sont engendrés par V ambition des gouvernements, l ignorance des masses et la brutalité du soldat [Ibidem., ch. 2). Or, aux deux premiers livres de son ouvrage, il proclamait le bon sens et l'infaillible raison des masses dans les jugements qu'elles portent sur la guerre, et il exaltait la géné-

rosité et la grandeur dMme du soldat. 11 avoue que la justice sanglante de la guerre, qui immole un peuple faible à un peuple fort, nous répugne^ et il ajoute que c'est pourtant au fond la seule rationnelle^ la seule honorable^ la seule légitime (Ibidem, ch. 3). En proclamant la raison du plus fort la meilleure^ il veut qu'elle procède avec toutes les formalités de la justice (Ibidem) , comme s'il pouvait être question de formalités de justice dans l'exécution du fait éminemment injuste par lequel le fort opprime le faible. Mais la plus impatientante des contradictions de M. Proudhon est la suivante. Après avoir établi, dans les deux premiers livres de son ouvrage, les plus funestes doctrines sur le droit de la guerre, il s'humanise dans les suivants, en priant toutefois ses lecteurs de ne pas lui attribuer une vaine sensibilité, précaution bien inutile, car une pareille idée ne viendra jamais à aucun d'eux. Il conjure messieurs les militaires de s'abstenir d'assassiner, d'empoisonner, de passer au fil de Vépée les populations sans distinction d'âge ni de sexe^ de les transporter^ de saccager^ brûler^ dévaster, de violer, de réduire en esclavage, de massacrer les prisonniers, de piller, rançonner, déposséder, confisquer et dépouiller les sépultures, toutes choses qui n'ont été que trop souvent les divertissements de ses héros , et que , par une odieuse calomnie, il prétend être permises à la guerre par tous les publicistes qui nient en principe le droit de

la force (Ibidem^ ch. 3). Il fait beMi l'entendre alors adresser de touchants sermons à la bête féroce qu'il a démuselée et déchaînée, et lui recommander d'être bien douce et bien tendre. Mais c'est là aussi que la • déraison atteint ses plus magnifiques proportions, précisément à cause de la théorie générale précédemment adoptée par M. Proudhon sur le droit absolu de la force et la sainteté de la guerre. Il va jusqu'à des réclamations tant soit peu bouflFonnes. C'est ainsi qu'il fait fi de ces engins de destruction, récemment perfectionnés (Obusiers Paixhans, canons Armstrong, canons rayés, boulets coniques, balles explosibles, balles à ressort, fusils à jet continu, bombes fulminantes, etc.), et qu'il engage Napoléon III à employer son crédit pour les faire abandonner; il ne prise que la dague et la lance des anciens preux, et exigerait volontiers que les bataillons ne s'abordassent plus qu'en cliemise comme les bretteurs. L'arme blanche, voilà ses amours; comme Bayard, il méprise une misérable friquenelle; l'odeur de la poudre à canon, dont nos artilleurs et nos fantassins font une si furieuse dépense, ne lui est pas des plus agréables, et il regrette que le tiers état n'ait pas appris à opposer cavalerie à cavalerie, au risque de voir la féodalité durer cent ans de plus.

En théorie, la guerre est, dit-il, une conception sublime^ un idéal divin; en fait, c'est la bestialité dans toute son horreur (livre 4, ch. 1"). Une s'aperçoit pas que, si la guerre est telle en réalité, c'est

qu'en principe, le cas de l'absolue nécessité de légitime défense excepté, elle est essentiellement mauvaise. Il n'y veut voir que l'abus d'une chose bonne en elle-même ; il redit souvent qu'on abuse des meilleures choses et que ce n'est pas une raison pour les condamner. Oui sans doute on abuse des meilleures choses; mais est-ce h dire pour cela que les choses mauvaises par leur naître même pourront prendre rang parmi les bonnes? Quand il s'agit de celles qui sont essentiellement et radicalement condamnables, il ne peut pas être question de l'abus qu'on en fait; c'est l'usage même qui est criminel. Recherchant la cause de l'abus qu'on fait, selon lui, de la guerre, il s'en prend au paupérisme, au sujet duquel il se livre à d'excellentes réflexions mais qui n'ont rien à faire dans la question. La misère et la faim peuvent être des occasions de guerre; il en est ainsi généralement chez les populations sauvages ou barbares, d'où vient qu'aux époques mêmes les plus avancées la guerre conserve un caractère de sauvagerie et de barbarie. Mais la plupart des guerres que se font les nations civilisées n'ont pas ce prétexte et ne trouvent leur cause que dans la corruption des gouvernants et la sottise des gouvernés.

En exposant ses vues sur la réforme de la guerre, M. Proudhon commence par affirmer de nouveau que c'est l'acte de la vie sociale que l'analyse philosophique nous fait considérer comme le plus saint et le plus solennel, que Vhistoire et la poésie s'accordent

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à nous montrer comme le plus fécond et le plus glo^ rieux (liv. 5, ch. 1®"^). Il résume ensuite les arguments qu'il a présentés pour légitimer et glorifier la guerre (Ibidem^ ch. 4); puis, comme s'il voulait se moquer do ses lecteurs jusqu'au dernier moment, il conclut avec ses adversaires que les temps de la guerre sont passés, et que désormais la paix et la paix universelle et définitive est nécessaire et seule possible {Ibidem^ ch. o). Le dernier mot de sou ouvrage est r humant té ne veut plus la guerre.

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