‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 3)Chapitre 45 sur 54 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Distinction nécessaire entre la guerre ofTensiire et la guerre défenslTe

La sévérité que nous avons dû montrer dans les réflexions précédentes pourrait faire croire aux personnes qui n'auraient pas encore saisi toute notre pensée que nous avons pris d'avance le parti de condamner absolument toute espèce de guerre, quels qu'en puissent être la cause et le motifs, et que nous sommes ainsi dupes nous-mêmes de cette partialité passionnée h laquelle tant d'autres se laissent aller et que réprouve la sagesse. Si quelqu'un avait pu faire une pareille supposition, nous espérons que ce qui suit le détromperait complètement.

Parmi les amis de la paix, il en est qui, avec les meilleures intentions du monde, compromettraient, si

cela était possible, notre cause par leurs exagérations. De ce nombre est l'auteur du renjarquable ouvrage que j'ai déjà cité [1]. 11 refuse d'admettre aucune distinction entre la guerre offensive et la guerre défensive, et affirme que cette dernière est aussi illégitime que la première. C'est là assurément une assertion insoutenable. J'admets comme lui Y inviolabilité ie la vie humaine. Je suis aussi partisan qu'il peut l'être de Tabolitioii de la peine de mort, et, si c'était ici le lieu, j'en donnerais, je crois, des raisons qui valent peutêtre les siennes [2]. Mais l'inviolabilité de la viehu"

[I] Manual of peacCy by Thomas Upham, New- York, 1836, ch. 8, 9, 15 et 22.

[2] Ma première pensée avait été de ne point me borner à déclarer, dans cet ouvrage, que je suis partisan de l'abolition de la peine de mort, je voulais y traiter aussi ce sujet d'une manière spéciale. Mais j'ai eu deux motifs pour y renoncer. D'abord c'eût été un peu un hors-d' œuvre, malgré les connexions qui existent entre ces matières. En second lieu et surtout, quoiqu'il soit évident pour moi comme pour la plupart des amis de la paix que l'abolition de la guerre et celle de la peine de mort sont deux choses qui doivent se compléter mutuellement, j'aiconsidcréquilyavailun assez grand nombre de personnes fort sérieuses, qui étaient disposées dès à présent à demander comme nous l'abolition de la guerre, sans être encore également persuadées de la nécessité de retrancher de nos codes criminels la peine de mort. Il convient donc que nous séparions provisoirement les deux questions, et que nous ne nous exposions point à éloigner par trop de zèle ceux qui ne demandent pas mieux

maine, loin de détruire le droit de légiiime défense, servirait au besoin à rétablir. Or le droit de légitime défense, qui se fonde sur le devoir de veiller à notre conservation, ne peut, dans certains cas, s'exercer qu'en donnant la mort à. un injuste agresseur, c'est lorsqu'il nous est impossible de préserver autrement notre vie injustement attaquée. Mais les nations peuvent.être placées h cet égard dans la même situation que les individus. Elles ont aussi le devoir de veiller à leur conservation et par conséquent le droit de légitime défense. Posez le principe contraire, et aussitôt vous faites beau jeu aux envahisseurs barbares ou policés. La terre n'est plus qu'un vaste théâtre d'oppressions, où les oppresseurs seront d'autant plus à l'aise que vous leur aurez dit d'avance qu'ils peuvent vous égorger impunément. Quelle bonne fortune ne seraitce pas pour eux que vous vinssiez à bout de persuader aux nations qu'elles n'ont pas le droit, après avoir épuisé tous les moyens pacifiques, de prendre les armes pour se défendre contre une injuste agression? Si un individu annonçait au public qu'il se laissera voler et battre, il serait bien sûr d'être volé et battu. De même, un peuple qui déclarerait qu'il ne se défen-

quedevenir à nous. Il faut aller au plus pressé, c'est-à-dire à l'abolition de la peine de mort en grand, de la peine de mort avec ces proportions colossales que lui donne la guerre; celle-ci obtenue, l'abolition de la peine de mort en petit la suivra de près, si même elle ne l'a déjà précédée*

ÔUJ

dra pas s'il vient à être attaqué ne tarderait pas beaucoup à l'être, et, s'il n'avait pas un goût prononcé pour la servitude, la nature, toujours plus forte que les théories qui la méconnaissent, le forcerait bien à se défendre, de sorte qu'en définitive décliner la guerre de celte façon serait un moyen infaillible de l'avoir. Le principal motif pour lequel l'auteur refuse d'admettre une distinction entre la guerre offensive et la guerre défensive, c'est qu'elle peut fournir des prétextes aux agresseurs, qui ne manquent presque jamais de se dire attaqués. Des prétextes, oui , mais non pas des raisons. La distinction entre l'agresseur et celui qu'il attaqué est une réalité indépendante de leurs affirmations ou de leurs négations. Si l'agresseur se dit attaqué, qu'est-ce que cela prouve? Qu'il est de mauvaise foi et qu'il ment ; mais son mensonge ne fait pas qu'il cesse d'être l'agresseur, etpar conséquent ne détruit pas le droit de légitime défense de celui qu'il attaque injustement. En vérité, c'est un rôle presque puéril que d'avoir à réfuter une pareille théorie, et j'ajoute qu'il est très-regrettable qu'elle ait été reproduite dans des publications récentes, faites en Angleterre, et qu'elle ait encore dernièrement trouvé quelques échos au congrès d'Edimbourg. J'ai dû m'expliquer nettement sur cette opinion erronée de personnes avec lesquelles je sympathise du reste pleinement, afin que le lecteur vît bien dans quel esprit de complète liberté j'ai écrit ce livre* L'erreur que je combats, respectable dans son prin-

348 TROISIÈME PAUTIE

cipe, qui est un excès de bieuveillance, peut devenir par ses résultats plus fâcheuse qu'on ne le pense généralement. Elle éloigne beaucoup d'esprits droits et honnêtes, qui seraient disposés à venir à nous, mais qui refuseront à tout jamais d'admettre cette absurdité, qu'un homme ou un peuple injustement attaqué, et qui n'a plus d'autre moyen d'échapper à la mort que de repousser la. force par la force, n'a pas le droit de se défendre. Demander trop, c'est le moyen de ne rien obtenir. Vouloir que les hommes soient des anges, c'est courir le risque de les voir demeurer démons. Exiger d'eux une perfection que ne comporte par leur nature, si cela doit s'appeler une perfection, c'est s'exposer à ce qu'ils refusent d'aller à la perfection relative et progressive, la seule possible dans les conditions humaines. Je ne sais si une doctrine qui enseignerait aux hommes qu'ils doivent tendre la gorge aux méchants comme de stupides troupeaux la tendent aux bouchers ferait fortune parmi de timides cénobites, j'ai même sur ce point des doutes très-fondés ; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle n'a aucune chance d'être admise par de simples mortels. Pour moi donc, je laisse à d'autres la tâche de faire des saints : mes prétentions sont plus humbles, et je m'estimerai très-heureux si je puis faire des sages.

La question présente a une extrême gravité. Quoiqu'elle puisse paraître à la plupart des lecteurs suffisamment éclaircie par ce qui précède, je leur demande

CONSIDÉRATIONS MORALES ET POMTIQUKS 3/l9

la permission d'insister. Le but des vrais amis de la paix, je l'ai déjà dit, n'est pas de supprimer la force, même matérielle, qui a dans ce monde une destination légitime, mais d'en régler l'emploi et de la soumettre aux directions de la sagesse. Nous ne prétendons point en utopistes, comme le disent les partisans de la guerre, changer les conditions essentielles de la nature humaine, dans laquelle nous savons bien qu'il y aura toujours des passions et des intérêts en lutte. On verra tout à l'heure que ce que nous voulons et ce que nous finirons bien par obtenir, c'est que les nations fassent ce qui est très-faisable et ce que chacune d'elles a depuis longtemps réalisé dans son sein pour régler les rapports des individus dont elle se compose, c'est-àdire qu'elles établissent une autorité souveraine, qui, en cas de contestation entre elles, dira de quel côté est le droit, sommera celle qui troublerait l'ordre général de le respecter, et au besoin opposera à ses attaques une force commune et supérieure à toute autre force isolée. Que signifierait, je le demande, dans l'ordre civil, la sentence d'un juge, s'il n'existait pas une force suffisante pour la faire exécuter? Le condamné s'en moquerait. 11 en serait de même si les nations se con- tentaient d'établir des arbitres ou des juges de leurs contestations, mais sans instituer la force nécessaire pour faire respecter leurs décisions. L'institution d'une autorité suprême, chargée de juger les contestations des nations, suppose donc toujours la possibilité de Texistence de volontés disposées à résister à ses dé-

cisions et à i)ersister à troubler Tordre, par conséquent Téveutualité, toujours plus rare, il est vrai, mais toujours possible, de l'attaque, et dès lors la nécessité de la défense. On le voit donc, il n'y a pas d'idée plus simple ni plus claire que celle de la légitimité de la guerre défensive, puisqu'elle se fonde sur celle de son absolue nécessité même. Je ne vois de moyen d'échapper à cette conclusion que de soutenir que l'homme n'a pas plus de valeur et n'est pas plus chargé de se conduire lui-même dans la vie que les bêtes qui se laissent mener à la boucherie. Or ceux à qui j'ai affaire ici sont, des nôtres, quoiqu'ils outrepassent la portée de nos principes, et dans les rangs des amis de la paix n'entrent que des hommes convaincus de l'excellence de la nature humaine et pénétrés du respect qui lui est dû. Je les prie donc de peser ces considérations et de renoncer enfin à une opinion qui fait, je le répète, le plus grand tort à notre cause commune et en éloigne beaucoup d*honnêtes gens qui désireraient s'y rattacher. Ce n'est pas même un sacrifice que je leur demande là ; car on s'honore en reconnaissant franchement qu'on s'est trompé.

§ xvin

"trlbuiuil supérieur» Jugeant les eonlestallous des divers États.

En dehors de l'institution de la société politique,

les familles sont indépendantes les unes des autres et naturellement égales. Lors donc qu'il survient entre elles des contestations, elles se trouvent placées dans un état de guerre imminente, puisqu'il n'existe aucune autorité publique, chargée d'intervenir pour juger ces contestations, ni aucune force commune et supérieure à toutes les résistances particulières. Les sociétés politiques entre lesquelles se partagent les diverses races d'hommes disséminées sur le globe, et qui forment autant de nations, sont exactement dans la mémo situation les unes à l'égard des autres. Elles se touchent souvent, et lorsqu'elles sont séparées, elles ont besoin d'aller se trouver réciproquement pour échanger leurs richesses naturelles ou les produits de leur industrie. Ces contacts et ces rapports multipliés enfantent des oppositions d'intérêts et des contestations ; il se commettra alors des violences particulières, suivies d'agressions plus générales et qui mettront en péril les sociétés elles-mêmes. Il n'existe aucune autorité supérieure et commune, chargée de s'interposer pour juger leurs différends, puisque toutes, grandes ou petites, sont naturellement indépendantes et en droit parfaitement égales. Mais une nation injustement attaquée est, aussi bien qu'un individu, dans l'obligation de se défendre : de là la guerre, mais ici la guerre telle que les animaux les plus féroces ne se la font jamais, s'alimenlant de ses propres fureurs et nouant une immense chaîne d'abominations que tout le monde tient pour criminelles lorsqu'elles sont commises par

des particuliers, mais que, par un renversement de toutes les idées morales , on a appelées glorieuses lorsqu'elles étaient commises par des nations entières, comme si le mal se changeait en bien par le fait seul de ses gigantesques proportions ou du rang élevé de ceux qui le commandent et en profitent [1]. Si la guerre défensive, la seule nécessaire, la seule par conséquent qui puisse se légitimer, est déjà un des plus grands fléaux, que penser des guerres de conquêtes, des guerres liberticides, si souvent entreprises pour satisfaire les passions, les caprices et les intérêts princiers, et des guerres de religion, bien plus criminelles encore, toutes guerres offensives et par conséquent faites sans vraie nécessité ? Que dire du degré de culpabilité des perfides conseillers qui ont poussé directement ou indirectement a ces guerres impies, et des

I IJ II y a dix-huit siècles déjà, Sénèque flétrissait énergiquement ce défaut de logique : « Non privatim solum sed « publiée furimus, Homicidia compescimus et siugulas es- (( des : quid bella et occisarum gentium gîoriosum scelm? « Non avaritia, non crudelitas modum novit. El ista, quam- « diù furtim et a singulis fiunt, minus noxia, minùsquc « inonstrosa sunt : ex scnatusconsultis plebiscitisque sœva « exercentur, et publiée jubentur vetita privatim. Quae clam « commissa capite luerent, jam, quia paludati fecere, lauda- « mu8. Non pudet Iiomines, mitissimum genus, gaudere « sanguine altorno, et bella gerere gerendaque liberis Ira- « dcre, quum inler se eliam mulisac feris pax sit... homo, « sacra res homini, jam per lusum et jocum occidilur. » [Epistola 95, tome IV, Strasbourg, 1809.)

chefs corrompus qui ont consenti à y prendre une part principale de direction ? On s'étonne au premier abord que les mêmes raisons qui ont fait comprendre de bonne heure aux hommes la nécessité de se former en sociétés politiques et d'instituer dans ce but une autorité souveraine, chargée de maintenir la paix entre eux et de faire respecter le droit de chacun, n'aient pas également amené depuis longtemps les nations civilisées, au moins celles qui sont voisines et qui ont entre elles de fréquents rapports, à instituer un tribunal supérieur et commun, chargé déjuger les différends qui tendraient à les diviser, et pourvu d'une force suffisante pour vaincre au besoin les résistances qui seraient opposées à ses jugements. Quand on y réfléchit, on reconnaît que l'institution qui nous paraît si simple aujourd'hui, et dont le triomphe estprochain, ne pouvait guère naître ni recevoir son application dans le passé. L'idée première de cette institution a pourtant existé, dès l'antiquité, dans le conseil des amphictyons. Mais cette confédération de divers États de la Grèce, outre qu'elle se rattachait à des superstitions religieuses, se parquait étroitement dans un petit espace, afin de mieux haïr le reste du monde, qu'elle appelait barbare et qu'elle ne se faisait pas faute d'asservir quand elle en trouvait l'occasion. On a cité aussi la ligue achéenne, qui se forma plus tard entre les villes du Péloponèse. Mais celte ligue, qui s'imposa souvent par la violence au lieu de se faire accepter librement, n'eut presque jamais que la guerre pour

objet, loin de tendre à Fempî^her. Elle s'inspirait d'un esprit encore plus étroit que celui qui avait présidé à la fédération arophictyonique. Les germes de dissolution qu'y avaient déposés ses deux soutiens , Ara lus et Philopémen, en y agrégeant de force plusieurs villes, ne tardèrent pas à s'y développer, et elle ne put guère se maintenir plus d'un siècle. Quant à la fédération établie, dans les temps modernes, entre les divers États de l'Allemagne, fédération qui croit encore aujourd'hui avoir besoin de protectorat, et qui, nourrie d'étroites préventions et d'un orgueil encore à demi barbare, n'entend d'ailleurs embrasser que la race germanique, elle n'offre nullement l'exemple de l'institution que nous avons en vue. On pourrait citer plus exactement la confédération Helvétique et celle des États-Unis d'Amérique. Le principe fondamental de leur constitution se rapproche davantage de notre point de vue, et il ne s'agirait guère que d'en agrandir les applications et de le purger entièrement de quelques mauvais ferments qui s'y sont introduits à la suite d'idées désormais surannées. C'est ainsi, par exemple, que la constitution fédérale de la Suisse, au lieu de garantir la pleine liberté religieuse de tous les cultes indistinctement, nel'accorde qu'aux communions chrétiennes, et entretient par là des dissensions qui menacent souvent le repo§ de l'État. Quant aux États- Unis d'Amérique, on sait que la plus grande partie du revenu public s'y compose des droits de douanes, établis sur les objets de commerce importés par les na-

tiens étrangères. Or ce système financier est iliibéral, antihumanitaire et éminemment propre à perpétuer les jalousies et les haines internationales. Si c'était ici le lieu, je ferais voir tout ce qu'il a de faux dans les principes sur lesquels il s'appuie et de funeste dans ses résultats pour Tindustrie indigène même, qu'il prétend protéger. Le peuple américain, par un privilège unique jusqu'ici dans l'histoire, a été dispensé de la longue enfance de presque tous les autres, et est né adulte par le bienfait de l'esprit d'émancipation qui souffle sur l'ancien monde : à un tel peuple, dont l'existence même est une protestation vivante contre l'aveugle avidité du fisc, il sied plus mal qu'à aucun autre d'en conserver les vieux errements et d'hésiter h proclamer la liberté entière des terres et des mers el la suppression de toutes les barrières de douanes. Que dire aussi de cet esclavage que les États du Sud maintiennent malgré la réprobation presque universelle du monde civilisé, et dont les États du Nord, tout en le répudiant, s'étaient obligés à garantir le maintien par les conditions fondamentales du pacte fédéral ? Les États de l'Union endurent aujourd'hui de cruelles souffrances de cette honteuse maladie de l'esclavage, et ce n'est que justice. Qu'ils se hâtent donc d'appliquer au mal le seul remède possible, la prompte abolition de la criminelle possession de l'homme par son semblable ; sans quoi, s'ils venaient à en mourir un de ces jours, on dirait qu'ils l'ont mérité.

Page 1