AYANT-PROPOS
2^ Releyé statistique du personnel et du matériel des établissements militaires actuels; évaluation de la dépense qu'ils nécessitent ; désordres financiers qui en résultent.
3^ Considérations sur les inconvénients politiques, moraux et sociaux de ces établissements; moyens d'y mettre un terme.
II m'a paru que cette troisième partie était celle qui devait particulièrement éclairer l'opinion publique sur tout ce qu'il y a de criminel dans la guerre offensive et sur les dangers que les armées permanentes font courir aujourd'hui à la civilisation. C'est aussi celle que j'ai considérée comme la plus importante, les deux autres n*en étant qu'une sorte d'introduction, mais une introduction nécessaire.
PRÉCIS HISTORIQUE sua LX)Ri6IllE ET L^AGGROISSEMENT DBS ARMÉES PERMàlf BUTES
DàlfS L'EUROPE MODERNE.
Sous le régime féodal pur, la force armée consistait principalement en cavalerie. Les seigneurs, assistés de leurs principaux vassaux et tenanciers, combattaient à cheval, et n'étaient suivis que d'un petit nombre de fau'tassins, qui étaient plutôt des sortes de valets que de vrais combattants. Il fallait du temps pour rassembler ces petites armées^ qui^ après avoir tenu la campagne et bataillé pen* dant quelques semaines, rentraient dans leurs foyers ; et les rois eux-^mémes, qui n'étaient guère alors que les premiers des barons, n'étaient pas exempts de ces embarras de longs et difficiles préparatifs. C'était heureusement une compensation à tout ce qu'avaient de meurtrier ces continuelles dissensions entre de hauts seigneurs qui ne connaissaient, hors des temps de guerre, d'autre occupation que les exercices de la chasse, d'autre distraction que de vexer impunément les vilains, se retranchant ensuite derrière les fossés et les tours de leurs châteauxforts. Rien n'était moins doux ni moins protecteur que ces chevaliers féodaux, si vantés pour leurs exploits et leur vaillance par les poètes et les romanciers^ qui se sont
8 PREMIÈRE PARHE.
bien gardés de nous les montrer sous le c6té prosaïque de leur vie grossière. Il en est résulté qu'on ne les connaît guère aujourd'hui que comme le naît* bourgeois de Paris ou de Londres connaît les innocentes bergères et les paysannes à la blanche main, qu'il a étudiées à l'Opéra ou dans les idylles. On n^a fait voir ces nobles preux qu'avec leur costume de parade et dans ces moments où, sous le regard de grandes dames, ils faisaient de faciles prouesses, y mêlant par-ci par-là quelques traits de générosité dont ils gâtaient le mérite par leur jactance. Il fallait aussi les faire voir dans le déshabillé de leur existence journalière. Il fallait surtout montrer, aux pieds du donjon féodal, repaire formidable du seigneur et de sa petite cour, ces huttes qui Tentouraient dans un vaste rayon et où la majeure partie de l'espèce humaine végétait misérablement dans la servitude et l'ignorance. Le libertinage des chevaliers a été décoré du nom de galanterie, et leur brutalité de celui de courage. Le tout était assaisonné de dévotion superstitieuse, qui tournait vite à la férocité quand on l'animait contre les mécréants et les hérétiques : je n'en voudrais d'autres preuves que ces guerres abominables qui, sur la fin du douzième siècle et au commencement du treizième, inondèrent le Midi d6 la France du sang des Albigeois, et surtout ces folles expéditions en terre sainte, dans lesquelles, pendant près de deux siècles, la chevalerie traîna à sa suite les populations européennes, expéditions qui furent punies de tant de désastres i. Si je disais, sans citer mes autorités, de quel
* 1095-1099. Première croisade, résolue au concile de Glermont. Pierre l^Hermite, Gautier-sans-avoir et Godescalck conduisent à TaTance de$ Inndes désordennées, qni^ aficès avoir massacré les juifs des villes
AGGROISSEMEST DES ARMÉES PERBIANENTES. 9
vil ramas se composaieDt les années des croisés et quelles horreurs elles commirent, on me taxerait de partialité philosophique et d'exagération . On peut voir ce que raconte
du Rbbi^ ravagent la HoDfpne et la Bulgarie, où elles périssent presque entièrement. Godefroi de Bouillon^ duc de la basse Lorraine, conduit le corps principal de Tarmée. Les croisés, au nombre de 600^000, sont conduits d*abord à G>nsiaotinople,de là k Antioche où ils arrivent réduits à moins de 100,000. Matlres de Jérusalem, ils massacrent les juifs et lea musulmans.
1147*1149. Deuxième croisade, prècbée par saint Bernard, abbé de Clairvaux. Elle était conduite par Tempereur Conrad III et le roi de France, Louis VIL Les deux armées sont défaites en Asie Mineure» puis anéaoïies sons les murs de Jérusalem.
1186-1199. Troisième croisade. Elle avait pour chefs Tempereur Frédéric Barberousse, le roi de France, Philippe Auguste, et le roi d*Angteterre, Richard Cœur de Lion. L'armée de Frédéric, composée de 100,000 hommes, péritenAsie. Philippe etRichards'eroparentdeSaint-Jean-d*Acre. Philippe retourne en France pendant que Richard fait dlnutiles efforts pour conquérir Jérusalem sur SaladJn. Le roi d'Angleterre part pour TEurope ; mais il tombe entre les mains de l'empereur Henri YI, qui le retient prisonnier.
1203-1 S04. Quatrième croisade, prèchée par le curé Foulques, et cou* duite par Boniface, marquis de Montferrat. Les croisés s'arrêtent à Constantinople, qu'ils livrent au pillage.
1315-19S1. Cinquième croisade, résolue au concile général de Latran, et conduite par André, roi de Hongrie. Elle n'aboutit qu'à des revers et à une paix humiliante.
1928. Sixième ciroisade, entreprise par l'empereur Frédéric IL Jérusalem, prise et reprise, reste au pouvoir du sultan d'Egypte.
1248-1254. Septième croisade, entreprise par Louis IX, roi de France. 11 est fait prisonnier en Ëgypie,et son armée moissonnée par la peste et le fer des musulmans, pendant que son royaume est ravagé par les pastoureaux.
1270. Huitième et dernière croisade. Lonis IX vient mourir de la peste devant Tunis, et les débris de son armée rentrent en Europe, renonçant enfin à la conquête de la terre sainte.
Dans son TaUeau des révolutions du système poUUque de T Europe, tome I", Berlin, 1803, M. Ancillon porte de 5 à 6 millions le nombre d'hommea que les croisades ont fait périr.
10 fREIIlÊRIS PâMflC.
le moine bénédictin, Roger de Wendoter, de leurs débauches, de leurs fourberies et de leurs cruautés, mêlées de prières, de jeûnes et de processions. Dans la description de la prise de Jérusalem, à laquelle je renvoie particulièrement le lecteur, on voit Godefroi, le comte de Toulouse, Tancrède et leurs compagnons, égorgeant sans distinction tout ce qu'ils rencontrent, encombrant les rues de monceaux de cadavres et de tôtes coupées, inondant la ville et les contrées environnantes de flots de sang^. Immédiatement après ce récit vient la description de la visite que les vainqueurs rendent aux lieux saints, pieds nus, les larmes aux yeux, et poussant des soupirs vers la Jérusalem céleste. Ecoutez maintenant saint Bernard, exhortant le clergé et le peuple de Spire à s'armer contre les infidèles. Il les appelle homicides^ ramseurSf adultèrety parjures^ et les engage néanmoins à être pleins de confiance en Dieu, dont ils sont les serviteurs privilégiés et qui veut être leur débiteur. U va jusqu'à leur présenter l'expédition sainte comme une fbire où ils iront gagner, en se confessant avec un cœur contrit, l'absolution de tous les crimes dont ils
1 « Captft igUur civiuto sancUssimft, dux Goderridus et fidèles omnefi et qui cum eo erant, per plateas slrictis gladiis diflcurrenles, quotquot de « hosUbui rejperiunt giadio indifferenter prostemunt, Tanta quoque interem^ a ptorum strages erat et prcecisorum <teervui capitum, utjam nemini via
« pateret atU transitu$f nisi per corpora peremptorum
<r Tanta exindè per urbem slrages facta est, at eliam iptit victoribus tam
fs horrenda tanguinis effitsio tœdium ingereret et horrorem
c Noslri per vioos et diverticula discurrentes, occalla perlusirantes uni- « yersa, patremfamUias cum uxore et Uberts ei famSid totà, ex secreiis a domiciliis et cœnaculis occullis extrahentes, in publiGam aut gkuUis m tranifferberaboiUûutpreecipUio dabani^ ità ut oonfractis cerricibus inter- < irent. » (MaUkmi Paria Bùtoria nwior àmgHanm^ WiUielmm seotmàM. Londres» 16i0.)
▲GGROISSEMEm DM AMttn ffltUHAZIENTES. 1 1
se sont rendus coupables ^« Donner à Dieu de pareils auxiliaires, et leur faire croire qu'ils lui rendent service ! Et il s'est trouvé et il se trouve encore des écrivains pour célébrer, pour poétiser de pareilles impiétés!
Qu'on ne croie pas que le peu que je viens de dire de la chevalerie et des croisades soit étrangère mon sujet; cela y tient, au contraire, étroitement. Ces expéditions sont encore aujourd'hui fort mal jugées par la plupart des auteurs^ qui se laissent tromper par les quelques avantages politique», industriels et commerciaux, qu'elles ont pu procurer à TEurope en la mettant en communication avec rOrient, ou plutôt dont elles ont été l'occasion comme le mal Test souvent du bien, sans pour cela cesser d'être le mai, avantages que je ne nie point dans ce qu'ils ont de îéel) mais que l'on enfle prodigieusement et qui pouvaient
* t Considerâte quànto ad salvandos vos arlificio ulUur, et obstopescite: € iiiitiemîni i^etaUs ejus abyssum, et confidlte, péccateres. Nod vuUmor- « teni yesvnm, sed «t canver tamîni et vivatis ; quia sic quaerit occasionem 4 non adversùm vos, sed pro vobis. Quid est enim nisi eiquisita prorsùs a et inventibilis soli Dec occasio salvaiionis, quod homtddasj raptoresi « €Ukiitr<af perjtitros cœterisque cbligatos crimirUbus, quasi gentem quae c jiis^Hiam fecerit de servitio suo submovere dignatur Ononipotens ? ICoUte « diffldere, peccatores, benignus est Dominus. Si vellet punira vos, ser~ « vitmm vestrum non mode non expeteret, sed nec susciperet quidem û ol#atait). lierùm dieo, pensate divltias bonitatisDeialtissimi, consiliiim « qiiseratioata attendite ; rmessUatmn w hiAire aui fueitt ma «tnufo^ dùm « '■estris cupit necessitatibus subvenire. TenerivuU dehitor, ut militantif. bas aibi stipendia reddat, indulgcntiani dellctonun et gioriam seiiH>iter-
« nana Si pruims etâHigetu mercator ei, si conquisitor bujus soeculi,
c jnagis quasdam ttbi nuruiinas indico : vide ne përeant. Suscipe crucis « signum, elfNimioni pariter de qaibus corde oontrito confesaionem fece> « ris indulgeniiani oblin^is. • ( Spistola cccxix, ad Episeopitm, cUrum et € poptUum^iârmtÊn^hortamadarnMC^ Pif ii^ W^ )
d'ailleurs être obtenus plus promptement et à moindres frais par des voies pacifiques. Et puis elles sont une des principales sources de cet esprit militaire moderne, que j'ai particulièrement pour objet de combattre dans cet ouvrage. C'était surtout dans ces expéditions impuissantes contre l'Asie, que les populations européennes, tournant ensuite contre elles-mêmes une activité si déplorablement dépensée au dehors, avaient pris le goût et l'habitude de ces guerres acharnées qui depuis les ont presque incessamment divisées. Ce fut alors que s'exaspéra plus que jamais cette longue lutte entre la France et l'Angleterre, qui ne se termina que vers le milieu du quinzième siècle, et ce fut Charles YII qui donna, dans l'Europe moderne, le premier exemple des arméespermanentes, en conservant après la guerre une troupe de mercenaires. Sans doute rétablissement de troupes permanentes et l'organisation plus savante de la force militaire contribuèrent à l'abaissement des seigneurs et à la ruine définitive du système féodal. Sans doute les monarques qui travaillèrent le plus activement à la destruction de ce système oppresseur, qui avait retenu pendant des siècles les populations dans l'immobilité intellectuelle et morale, ont rendu de réels services à la cause du progrès, par la création de l'unité de pouvoir et la concentration des forces sociales, précédemment disséminées et antagonistes ^. Mais, pour mériter vé-
1 Cette œuvre de concentration a commencé^ en France, an douzième siècle, sous Louis VI, qui le premier affranchit des villes de son domaine ou plutôt leur vendit cet affrancbissemeni; elle ne s*est terminée qu^au siècle dernier^ sous Louis XV, lorsque la Lorraine fut réunie à la couronne.
L'exemple que Louis VI avait donné en amenant adroitement les habitants des villes à se mettre sous sa protection ne fut pas seulement suivi par plusieurs autres rois de France, ses successeurs, et appliqué à des
ACCROISSEMENT DES ARMÉES PERMAIf ENTES . i 3
ritablement la reconnaissance de la postérité, il eût fallu qu'ils fissent tourner cette grande œuvre au profit des peuples» tandis qu'ils y ont travaillé presque exclusivement dans des vues purement personnelles. Us ont agrandi sans cesse leur propre puissance et converti la servitude en un cens annuel , en sorte que ces peuples, qui avaient généreusement répondu à leur appel et les avaient aidés à détruire le vieil édifice féodal, se virent successivement enlever les quelques libertés qu'ils en avaient obtenues, et eurent souvent à gémir en s apercevant tardivement qu'ils n'avaient guère fait que changer de joug, et que l'avantage n'était pas toujours du côté de leur condition nouvelle *. C'est ce qu'il me sera facile, j'espère, de
communes placées hors du domaioe royal propre^ mais 11 trouva bientôt des imilaleurs en Allemagne el en Angleterre. Au reste, dès le onzième siècle, plusieurs villes dlialie s*étaient aifrancbies^ en sorte qu*on peut dire que Louis VI avait déjà lui-même reçu du Midi de l'Europe Timpulsion qu'il communiqua aux Éials du Nord.
Sous Henri 111, les commuoes sont admises dans le Parlement d'Angleterre. Le tiers état est admis aux États convoqués par Philippe IV. Louis X affranchit tous les serfs de la couronne; mais en faisant payer cet affraochissement^ il en retarde le progrès. En Allemagne, le pouvoir des grands se maintient plus longtemps que dans la plupart des autres contrées de TËurope. Quoique, dès le commencement du quatorzième siècle, les villes de TEmpire eussent paru à la diète de Spire, ce ue fut véritablement que vers le milieu du seizième siècle que Gbarles-Quinl travailla à la destruction de la féodalité.
1 Un écrivain du siècle dernier, qui a quelquefois amoindri le mérite de ses vues philanthropiques par un style déclamatoire, décrit avec beaucoup de justesse les funestes résultats de Tinnovation de Charles VII : « Il fallut assigner des fonds à la solde d'uue milice^ et les impôts devin- « rent arbitraires, illimités comme le nombre des soldais. Ceux-ci furent
< distribués dans les différentes places du royaume, sous prétexte de « couvrir les frontières contre Tennemi, mais au fond pour conlenii^ et
< opprimer les sujets. Les officiers, les commaudantS; les gouverneurs
14 l^iSIlAlUS PAKTO*
porter jusqu'à 1 évidence dans la revue rapide que je vais faire des principales guerres des derniers siècleSt revue qui^ par la multitude des objjBts qu'elle embrasse dans un petit espace, pourrait paraître décharnée et confuse, si Ton oubliait de se tenir au point de vue principal autour du* quel j'avais à grouper tant de faits de détail. L'idée domi* nantejque j'ai voulu mettre en lumière, plutôt assurément que d'écrire une histoire proprement dite, est celle-ci : à de très «rares exceptions près, les princes n'ont combattu que pour la satisfaction de leur ambition personnelle, ou par des motifs de vaine gloire, ou pour imposer d'autorité des croyances religieuses, ou pour vider de futiles contes* tations qui ne méritaient pas qu'on mit aux prises deux individus, souvent même simplement pour tromper leurs ennuis par un exercice violent. Cette idée-mère sortira tacitement de toutes les pages de ce précis, et je compte
« furent des instraments toujours armés conlre la nation même. Ite cesce sèrent de se regarder, eux et leurs soldats, comme des citoyens de « l'État, dévoués uniquement à la défense des biens et des droits du peu- « pie. Ils ne connurent plus dans le royaume que le roi^ prêts à égorger € en son nom et leurs pères et leurs frères. Enfin la milice nationale ne
« fut plus qu*une milice royale C'est ainsi que IMnnovatiou de
<[ Charles VII, funeste à ses sujets, du moins pour Tavenir, préjudicia, « par son exemple, à la liberté de tous les peuples de l'Europe. Chaque « nation eut besoin de se tenir en défense centre une nation toujours « armée. La politique, s*ll y en eut dans un temps oà les arts^ les lettres « et le commerce n'avaient point eocore ouvert la* communication entre « les peuples, la politique était que les princes eussent attaqué tous à la € fois celui qui s*était mis dans un état de guerre continuel. Mais, au lieu < de l'obliger à poser les armes, ils les prirent eux-mêmes. Cette conta* « gion gagna d'autant plus vite qu'elle paraissait le seul remède au dan- « ger d'une invasion, le seul garant de la sécurité des nations. > (Raynal, Histoire pMosophique et pMiquef etc., livre XIX, g 4, tome X, Genève, 17S0.)
▲GCROISSEMENT WKI WHt9fi WRHAIIEnTES. 15
trop sur TintelligeDce du lecteur pour me orokra obligé de l'en avertir a chaque pas. Je pouvais me borner, dans cette première partie, à exposer succinctement Yorigine et Faccroiçsçment des arméeâ permanentes dans TEurope modearne, en présentant isolément ce qui a rap<* port à ces questions et sans le placer dans un tableau historique. Mais j'ai pensé que ces documents, ainsi jprésentés sèchement et détachés des grands faits aux* quels ils se rapportent, courraient risque de perdre une partie de l'intérêt qu'ils doivent exciter. J'ai donc préféré les faire entrer dans le cadre d'un tableau général des principaux faits de l'histoire politique et militaire 4c l'Europe moderne.
Je fais commencer vers le milieu du quinzième siècle le Précis historique que j*ai à tracer ici. Indépendam-^ ment de ee que c'est de cette époque que date véritablement le système actuel des armées permanentes, c'est aussi là que, par un concours extraordinaire, viennent se ren*contrer plusieurs événements d'une influence immense et qui doivent changer complètement la face de l'Europe. Voici quelques-^uns de ces événements : Guttemberg s'as-socie à Fust pour donner au monde cette arme puissante, qui finira bien par mettre la force au service de l'idée ; l'empire d'Orient achève de s'écrouler sous les coups dé Mahomet II; le monarque qui doit porter au système féodal les plus rudes coups, Louis XI, monte sur le trdne. Ajoutez que le moment approche où le génie de Christophe Colomb va montrer un monde nouveau aux regards étonnés de l'ancien, et où Luther va réveiller la pensée religieuse de son sommeil léthargique. Enfin c'est vers le milieu du quinzième siècle que se généralise en Europe,
46 PREMliRE PARTS.
par l'introduction des mousquets et des fusils, Temploi de la poudre à canon, connu des Maures d'Espagne depuis plus d'un siècle, et qui, en rendant les guerres moins cruelles peut-être, les a rendues beaucoup plus meurtrières : invention détestable dans cette application, et qui, si elle n'était destinée à procurer de grands secours aux arts utiles et particulièrement à l'exploitation des mines, mériterait encore aujourd'hui la malédiction que Pétrarque lui adressait b son origine ^
Prance, Bourgogne, SoImks de i44S h i4Vy*
Avant Charles VII, les rois de France avaient trois espèces de troupes : les chevaliers ; les milices des communes, à mesure que ces communes s'établissaient; les soldats, soit français, soit étrangers, enrôlés pour le temps que durait la guerre, puis licenciés après la campagne. L'année qui suivit la trêve conclue à Tours avec l'Angleterre (1445), Charles VII forme quinze compagnies permanentes, appelées compagnies d'ordonnance et comprenant de 9,000 à 10,000 hommes. Il les distribue dans les villes frontières. Puis il forme un corps d'archers de 16,000 hommes, qui portent aux miUces des communes le même coup que les compagnies d'ordonnance avaient porté à la chevalerie. Il rend en même temps les subsides
■ < Non erat satis de cœlo lonaulis ira Dei immortalîs, homoncio nisi a (ôcrudelitasjuDCta superbise!} de terr& etiam lODuisset. Non imitabUe a falmen, ut Maro ait, bumana rabies imitala est, et quod è nubibus « mitti soletf ligneo quidem sed tartareo emittitur iustromento. n ( De Remediis utriusque fwtunœ^ livre I«^ dialogue 99, Genève, 16t8.)
perpétuels afin d'entretenir ces troupes. Ainsi le désarmement de la nation, rinstitutiou de troupes permanentes et rétablissement de subsides perpétuels, Toila les trois grands faits principaux de la fin du règne de Charles YII, et que son fils, Louis XI, mettra en œuvre dans Tintérét de son agrandissement.
Louis XI n'était pas un prince guerrier. Ce n'est pas qu'il dédaignât l'emploi delà force brutale pour arriver à ses fins, mais il n'y recourait qu'à coup sûr. Son moyen favori était la ruse .: il eût pu donner des leçons à certains négociateurs plus récents, qui passent pour avoir atteint la perfection de l'habileté diplomatique. Son mérite est de s'être appliqué à abaisser la puissance des grands vassaux; maisThistoire lui reproche de l'avoir fait uniquement pour son intérêt personnel, et surtout d'y avoir employé de l'astuce et de la mauvaise foi. C'est ainsi qu'il parvint, à Conflans (1465), à dissoudre la ligue du bien public, en divisant les confédérés et en les trompant par des promesses qu'il ne devait pas tenir. A Pecquigny (1475), il renvoie en Angleterre Edouard IV, en lui donnant le titre de roi de France, et en lui promettant une pension annuelle de 75,000 écus. Il élève à 50,000 hommes le nombre de ses troupes régulières, et fait construire plusieurs places fortes. H substitue 6,000 Suisses aux francs-archers qu'avait établis son père : cet usage, aussi peu honorable pour l'acheteur que pour le vendeur, de prendre des Suisses à son service, fut constamment suivi par ses successeurs.
Son plus redoutable adversaire, Charles le Téméraire, qui l'eut un instant en son pouvoir, à Péronne, au moment où il apprenait que les Liégeois avaient été soulevés par les intrigues du roi de France, et qui avait eu si sou-
18 MltaliÈRft ^AMIE.
vefil à de plaindre de sa perfidie, ne se faisait pas foute de l'imiter dans l'occasion : au siège de Gfanson (1476) « il avait promis à la garnison de lui laisser la vie si elle se rendait, et il la fit noyer, une fois maître de la place. Ge manquement à sa parole lui coûta cher à Morat, lorsque les Suisses, qu'il avait attaqués uniquement pour agrandir ses États, descendant de leurs montagnes au cri de Gransonl lui tuèrent 10,000 Bourguignons, sans vouloir faire de prisonniers. L'année suivante, il est défait de nouveau à Nancy, où il trouve la mort. Louis XI s'empare d'une partie des États de Bourgogne au détriment de Marie, fille de Charles le Téméraire, qui, ayant refusé la main du dauphin, épousa l'empereur Maximilien d'Au* triche : cet acte de spoliation amena la bataille de Guinegate (1479), où périrent plus de 12,000 hommes, et fut l'origine de ces longues et sanglantes guerres qui eurent l'Italie pour théâtre, sous Charles VIII, Louis XII et François I®'. Mais avant d'arriver aux règnes belliqueux de ces successeurs de Louis XI, voyons ce qui se passe dans d'autres contrées de l'Europe.
Un demi-siècle écoulé semblait avoir consacré dans la personne de Henri VI, si le temps pouvait jamais consacrer le crime, l'usurpation de son aïeul Henri IV, lorsqu*un prince de la maison d'York, qui n'avait pas plus de droits à la couronne que la maison de Lancastre, commença cette longue guerre civile des Deux Roses (1452) , qui désola l'Angleterre pendant plus de trente ans, fit couler des
ACCROlSSEMEirr bfeâ AAritfeÉ l^ÉRMANENTES. \%
flots de sang dans douze bataiUes et sur l'échafaud >, causa la mort ou la ruine d'une grande partie de l'ancienne noblesse, etnesetermiDa(1485) ^ue lorsqu'un oouyel usurpateur, Henri VII, descendant par les femmes du duc de Lancastre, fils d'Edouard III, épouBa Elisabeth, héritière de la maison d'York. Dans la seule bataille de ToWtoû, 55,000 Lancastneas avaient été tués ou noyés, le cntel Edouard Vf ayant défendu de faire aucun quartier. Les deux partis s'étaient également souillés de nombreux em^ poisonnements et de meurtres sans fin. Et toute celte lon« gue série de forfaits et de désastres avait pour cause la cri* mindle ambition de deux branches d'une même famille princière, également usurpatrices ! Qu'on juge de Tinfluence que devaient^xercer sur les simples citoyens ces mauvais exemples descendus des rangs supérieurs. Aussi les mœurs publiques et privées retournaieût*-elles à la bar-^ barie. Un des effets funestes de cette guerre civile fut d'accroître sans cesse les armements militaires : ainsi le duc d'York avait d'abord marché sur Londres avec un corps de iO^OOO hommes* A la bataille de Wakefield, Marguerite d'Anjou se trouvait à la tête d'une armée de 20,000 hommes. A Towton, elle en avait 60,000, qui furent écrasés par les 40,000 de Warwick, Enfin ce même Warwick , que l'on appelait le Faiseur de rois^ avait réuni une armée de 60,000 hommes, lorsqu'après s'être réconcilié avec Marguerite, qui avait fait décapiter son père, il OJiarcha contre Edouard IV, qu'il avait fait proclamer roi par la populace de Londres, quelques années auparavant, et que, depuis, il avait défendu avec acharnement.
< QoMsmith porte à plas de 100,000 le nombre des victimes. (History ofEngland, chap. ut, Hichard Ht, Londres, 1T71.)
30 Mnatei pabtu.
Le mariage de Ferdinand le Catholique avec Isabelle avait réuni T Aragon à la Gastilie. La domination musulmane, réduite déjà au royaume de Grenade, devait bientôt s*effacer entièrement. Les Espagnols, au nombre de 70,000, viennent assiéger Grenade, qui, après avoir résisté pendant neuf mois, ouvre ses portes (1492) sur la promesse du libre exercice de son culte. Ferdinand, qui avait établi rinquisition et s'était fait l'exécuteur de ses œuvres, chasse d'Espagne les juifs qui refusent de se faire chrétiens. Il force également les Maures (1499) Reconvertir ou à s'expatrier, malgré l'engagement pris Tors de la reddition de Grenade. Il enlève successivement le royaume de Naples à Louis XII, et la haute Navarre à Jean d'Albret ^. Sur la fin de son règne, son ministre, le cardinal Ximénès, forme une milice nationale. Â la mort de Ferdinand (1516), la couronne d'Espagne est dévolue à son petit-fils, Charles d'Autriche, qui, deux ans après, est élu empereur d'Allemagne, et qui va occuper une trop grande place dans l'histoire de la première moitié du seizième siècle. Suivons-le en Allemagne.
• l\ tirait vanité de la fourberie qa*ii apportait dans ses ièlations avec ies autres souverains : « Jamais prince, dit le savant auteur de VArt de « vérifier lês dates^ ne fut moins esclave de sa parole; il comptait pour « rien ses engagements lorsqu'il trouvait son avantage à les violer; il € avait même si peu honte de sa mauvaise foi qu'il en faisait trophée f quand elle lui avait réussi. Ayant appris que Louis XII s'était plaint < qu'il Tavait trompé trois fois iRena bien mmtif VwrogfM^ dit Ferdinand, c j« Vai trompé ptus d$ dix. » (Tome I», Paris, 1788. }
ACCROnSBIlElfr DM ÀBMÉES permaubiitis. 21
§iv.
àMUammgme^ die iSSS * fBBB.
La diète de Worms, en instituant la Chambre impériale, aTait tenté de mettre fin aui guerres incessantes que se livraient les seigneurs, les villes et les souverains. Mais les querelles de religion allaient bientôt allumer d'autres incendies. Munzer veut appliquer à Tordre politique la li« berté religieuse, prèchée par Luther : 50,000 de ses soldats périssent à Frankenhausen (1525). Dix ans plus tard, son successeur, Jean de Leyde, éprouvait le même sort. Une ligue se forme à Smalkaldc (1537), ayant pour but de défendre la réforme contre les mesures violentes dont la menacent le pape et l'empereur Charles Y. Mise au ban deTEmpire, elle est poussée à la guerre. Elle avait réuni 80,000 hommes d Infanterie, 9,000 cavaliers et 100 pièces d'artillerie. Elle attend qu'elle soit attaquée. Mais l'ennemi avait eu le temps d'organiser des forces considérables, et de détacher de la confédération Maurice de Saxe. Les troupes confédérées sont battues et dispersées (1547), et Tempereur se montre cruel et perfide envers les deux chefs, Jean Frédéric, électeur de Saxe, et Philippe, landgrave de Hesse, qu'il dépouille de leurs États et qu'il traîne à sa suite. Il impose un formulaire de foi aux réformés. Maurice de Saxe, qui avait causé la perte de la ligue protestante par sa défection, fait avec Henri II, roi de France, un traité secret contre Charles V, dont il commence à redouter le despotisme et qu*il attaque inopinément. L'empereur rei^d la liberté à Jean Frédéric et à
Philippe, et négocie avec Maurice ; il vient ensuite, à la tête de 50,000 hommes, attaquer Metz, et est obligé de se retirer dans les Pays-Bas avec les débris de son armée. Un semblant de paix de religion est conclu à Augsbourg (1555).
Suède, Banemark, de 1519 A 1596.
L'union de Calmar, qui, sur h fiu du quatornème siè* de, avait eu pour objet de réunir la Suède, l^ Norvège et le Danemark, n'avait pu se maintenir, Christian II, roi de Danemark (1513), à peine arrivé au trône, établit de nouveaux impôts pour entretenir des troupes soldées, et emploie ces troupes pour lever de nouveaux impôts. La Suède, qu'il a asservie et où il fait tomber quatre-vingtquatorze tètes le jour de son couronnement, est délivrée par Gustave Vasa (1523). En même temps les Danois, honteux: ou las des crimes de Christian, le déposent. Les Suédois o&« frent la couronne à leur libérateur, qui la refuse d'abord et ne cède qu'aux plus puissantes sollicitations. La sagesse de son gouvernement prouva que son refus avait été sincère. Ce fut lui qui introduisit en Suède la réforme, y créa une marine, et en fit un des États puissants de l'Europe. Christian III introduisit la réforme dans le Daae-^ mark (1536). Voyons comment elle pénétra eft Angleterre,