TROISIÈME PARTIE
de la population totale du globe, et elle pourrait être beaucoup plus peuplée qu elle ne Test. La France à elle seule est presque aussi peuplée que tout Timmense continent du nouveau monde, et il s'en faut bien qu'elle le soit autant qu'elle peut Têtre. L'Afrique, qui est plus grande que l'Europe, et surtout la Nouvelle-Hollande, qui n'est guère moins grande» sont presque désertes. De vastes contrées de l'Asie, qui, à d'autres époques, possédaient de florissantes populations, ont été converties en solitudes par la guerre. Que ceux qui ont peur de manquer de place au soleil se rassurent donc : des milliers de siècles s'écouleront avant que la terre ait plus d'habitants qu'elle n'en peut nourrir, et si jamais ce moment devait arriver, la puissance infinie y pourvoirait. Par quels moyens? nous l'ignorons comme tant d'autres choses. Mais ce que nous affirmons, c'est que ce ne serait ni en chargeant les hommes de s'entr'égorger, ni même en leiu* interdisant les douces étreintes de l'union conjugale : elle aurait plutôt, si Ton peut faire quelques conjectures sur un sujet aussi vaste pour nos faiblesconnaissancesactuelles, chargé de l'extinction, soit totale, soit partielle de notre espèce, une de ces grandes crises de notre globe, dont la géologie nous montre les traces nombreuses dans le passé, et dont un orgueil ignare se plaît à croire la série définitivement close depuis l'époque, relativement si récente, où nous avons été placés à notre tour sur ce monceau de débris de tant d'autres créations.
CCWSlDÉRATiONS MORALES ET POLITIQUES . 229
§ xm.
Ij*aetlvlté de la guerre eomparée * celle de la imUx*
Si l'on ne fait plus la guerre, disent ses partisans, les populations européennes vont perdre Thabitude de ses mâles exercices et s'amollir dans les délices de la paix ; et dès lors disparaissent de ce monde ces grands talents que la guerre fait déployer , et ces grandes entreprises auxquelles elle donne naissance. L*abbé de Saint-Pierre, qui.s'était fait cette objection, demandait plaisamment si c'était une perte bien regrettable que celle du talent de détruire les hommes, et s'il fallait souhaiter qu'un malade fût à l'extrémité pour que le médecin eût Toccasion de montrer son habileté ^ . Ajoutons que les modernes Bayards qui nous vantent leurs mâles exercices, et qui craignent que nous ne nous amollissions dans les délices de la paix, sont les plus adonnés à ces délices et les plus avides de plaisirs. Qu'ils cessent donc de faire les gens vertueux et de profaner les signes les plus respectables du langage. On ne donne plus le nom de vertu à la rudesse sensuelle de la vie militaire. On sait que rien n'est moins fait pour entretenir l'activité utile, et que rien ne favorise davantage les habitudes vicieuses. Qui est plus oisif, en effet, dans la majeure partie de sa vie, que le militaire de profession, et quoi de plus fécond en vices que l'oisiveté? La pratique de l'agriculture, des arts mécaniques et libéraux
*■ Supplément à l'Abrégé de projet de paix perpétuelle^ réponses à la dixseptième et à la dix-huitième objectiont ouvrages de poUiique, t. II. Rotterdam, 1733.