‹ De la guerre et des armées permanentesChapitre 30 sur 36 · RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE

Résumons brièvement les conclusions générales qui résultent de l'ensemble des documents consignés dans cette deuxième partie.

L'effectif des années de terre et de mer de l'Europe, sans y comprendre les gardes nationales, milices, réserves et landwehrs, dont les nombres ont été indiqués dans les états détaillés, est de 8,157,699 hommes, et les sommes correspondantes à la perte du produit de leur travail s'élèvent à 3,202,985,500 francs.

La valeur improductive des propriétés mobilières et immobilières, affectées au service de la guerre, est de 19,535,000,000 de francs, et les intérêts de la valeur de ces propriétés s'élèvent à 781,400,000 francs.

Les dettes publiques causées par la guen*e forment un total de 68,304,844,187 fr., et les intérêts de ces dettes sont de 2,716,906,529 fr.

La dépense militaire annuelle, qui, dans les budgets officiels, est portée à un total de 3,117,562,949 fr., s'élève en réalité à un total de 9,818,853,968 fr., c'est-àdire qu'elle dépasse les 19/20 du chiflS'e de la recette totale, qui est de 10,116,294,065 fr. Pour plusieurs

États, elle dépasse le chiffre des recettes da budget public.

Yoilà un résultat véritablement stupéfiant et bien éloigné de celui auquel l'attention publique s'arrête ordinairement. Il s'appuie en grande partie sur des chifires officiels. Le point principal sur lequel on pourrait disputer serait celui de l'estimation de la valeur des propriétés mobilières et immobilières, affectées au service de la guerre dans les diverses nations de l'Europe, estimation qui, en l'absence de publications officielles sur cette valeur chez la plupart de ces nations, est nécessairement un peu indécise. Ici en effet je ne puis affirmer avoir une certitude véritable quant à un chiffre précis, et Ton peut objecter qu'étant privé sur ce point de documents authentiques et complets, j'ai été livré au vague de mes évaluations personnelles. La même raison s'oppose à ce que ceux qui feraient cette objection précisent un chiffre inférieur au mien. Si je me trompe et s'ils peuvent m'en fournir un autre en l'étayant de preuves rigoureuses, je suis tout prêt à l'accepter. En attendant, je vais leur faire des concessions tellement larges qu'ils n'oseraient pas eux-mêmes me les demander. Quoique je croie être demeuré au-dessous de la réalité dans mon estimation de la valeur des propriétés mobilières et immobilières, affectées au service de la guerre , supposons qu'on la réduise de moitié. Au lieu du chiffre de 781 ,400,000 fr. , auquel j'ai porté l'intérêt à 4 pour 100 de la valeur de ces propriétés pour toute l'Europe, nous n'aurions plus que 390,700,000 fr. , ot alors le chiffre

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de 9,818,853,968 fr., auquel j'ai porté le total de la dépense militaire annuelle , ne serait plus que de 9,428,153,968 £r. Or ce dernier chifire dépasse encore les 9/10 du chifire de la recette totale. Allons plus loin. Supposons même qu'on ne tienne aucun compte de l'intérêt de la valeur des propriétés mobilières et immobilières afiectées au service de la guerre en Europe, le total de la dépense militaire annuelle serait encore de 9,037,453,968 fr., c'esi>-à-dire d'une somme qui approche des 9/10 du chiffre de la recette totale. On voit que j'ai tenu surabondamment la promesse que j*ai faite en commençant cette seconde partie, de mon<^ trer que la guerre ou, à son défaut, la paix armée dé*^ vore une somme bien supérieure à la moitié du revenu public de l'Europe.

Sans cette dépense annuelle et avec le produit de la vente de la plupart des immeubles et d'une partie du matériel de la guerre, l'Europe éteindrait en peu d'années sa dette publique, ouvrirait de nouvelles voies de communication , créerait une infinité d'établissements utiles et d'institutions moralisantes, et donnerait ainsi du travail, de l'instruction et des mœurs à tant de malheureux qui vont et viennent sans cesse des an^ goisses de la faim à Tivresse de la débauche ou aux fureurs du désespoir.

Je n'ajoute plus qu un mot relativement à ce fardeau de la dette publique de l'Europe, sous le poids duquel géihissent les générations actuelles et sont menacées de gémir encore d'autres générations futures. On a dit souvent avec raison qu'un père déshonorait sa mé»

STATISTIQUE DES ÉTABLISSEMENTS MILITAIRES 2Bt

moire quand il léguait à ses eufants des dettes à ac^ quitter. Est-ce que le caractère d'immoralité dont cette conduite est entachée s'efface par cela seul qu'il ac^ quiert des proportions colossales^ parce que» au lieu d'individus, ce sont de nombreuses populations que l'on charge d'acquitter des dettes qui ne leur sont pas personnelles? Depuis deux siècles» et particulièrement dans les soixante-dix-^huit dernières années, les principales nations européennes se sont précipitées dans cette funeste voie des emprunts, dont Colbert disait qu'il voyait bien comment on y entrait, mais qu'il ne savait pas comment on en sortirait (1). Ces emprunts qui ont été toujours croissants et qui grèvent l'avenir

(i) <). B. 8ay écrivait les lignes suivantes après les désastres européens^ causés par les guerres du commencement de ce siècle : « L'emprunt est une arme nouvelle plus terrible que la poudre à « canon, et dont on ne pourra peut-être pas se servir bien longce temps encore à cause de Tabus même qu'on en a fait... Le crédit « public ofTre un moyen si aisé de dissiper de grands capi- « taux, que plusieurs publicistes Font regardé comme funeste aux « nations. Un gouvernement puissant par la faculté d'emprunter^ « ont-ils dit, se mêle de tous les intérêts politiques. H conçoit des « entreprises gigantesques, accompagnées tantôt de la honte tantôt « de la gloire, mais toujours suivies de l'épuisement. U fait la « guerre ou la fait faire, achète tout ce qui peut s'acheter, jusqu'au « sang et à la conscience des honuues, et les capitaux, fruits de Tin- « dustriê et de la bonne conduite, aoat alors remis aux mains de « l'ambition, de l'orgueil, de la perversité. » {Traité d'économie politique, livre 3, ch. 9, tome II, Paris, 1819.)

La dette publique de l'Europe monte aujourd'hui à €8 milliards. Ce régime des emprunts, dont le second Empire et par son impulsion la ville de Paris ont donné, dans ces dernières années, l'exemple démoralisant, est devenu une maladie universelle, un véritable délire, qui a gagné le monde entier : à leur imitation^ les États et les villes se précipitent à l'envi vers l'abtme de crises financières imminentes.

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autant que le présent ont presque toujours été destinés à soutenir les frais infructueux de la guerre ou du maintien, en temps de paix» d'armées presque aussi nombreuses qu'en temps de guerre. On prétend justifier ce ruineux système en invoquant un principe dont fait souvent abus Tégoîsme des générations présentes, et qu'on applique du reste ici fort mal à propos, à savoir qu'il est juste de faire supporter aux générations futures les dépenses qui leur profiteront un joui\ Encore faudrait-il laisser ces générations plus libres de régler elles-mêmes leurs dépenses et ne point les condamner à une sorte de minorité perpétuelle. Je ne crois pas qu'il doive y avoir des règles différentes pour administrer les finances d'un État et celles d'un particulier, ni qu'il soit sage d'entreprendre les améliorations mêmes les plus désirables avant d'avoir préparé par une bonne gestion économique les moyens de les exécuter. Si je consentais à admettre le système en vogue des emprunts publics, ce serait tout au plus pour exécuter, dans une prudente mesure, des travaux d'utilité non-seuleinent présente mais future et permanente, comme, par exemple, pour l'établissement de. ponts, de fontaines, de routes, de ports, de maisons d'école, etc., dont les générations futures profiteront aussi bien que leurs devancières. Mais il n'y a rien de tel dans les emprunts faits pour soutenir les frais de la guerre offensive, car ce sont des dépenses entièrement infructueuses. Il me reste à démontrer, dans la troisième partie, que c'est encore là leur moindre défaut. Wais, avant d'entrer dans ce nouvel ordre de considé-

rations, je ne puis m'abstenir d'une terrifiante réflexion.

Les 5 millions d'hommes actuellement sous les armes seraient portés au double par l'appel des gardes nationales^ des milices et des landwehrs. Et quand on sait que, d'un instant à l'autre^ par le seul fait de la volonté personnelle de trois ou quatre monarques investis du pouvoir de faire la guerre ou la paix, 10 millions d'hommes peuvent ainsi être lancés les uns contre les autres et s'entre-tuer, on est saisi d'un sentiment d'effiroi, mêlé*de dégoût, à la pensée de l'incomparable folie de nations qui passent pour les plus éclairées du globe, et qui n'ont pas encore su trouver le moyen de rendre impossibles de telles ignominies. Et de cet état de choses» la plus grande part de responsabilité revient au gouvernement actuel de la France. Nos désastres de 1814etl81S auraient pu faire oublier aux [Topulations du nord de l'Europe leurs griefs contre le premier Empire ; mais, par ses récriminations, ses attitudes provocantes et ses préparatifs belliqueux, le second Empire semble s'être appliqué à réveiller les souvenirs assoupis des anciennes haines : de là la première et principale cause de ces formidables armements qui ont transformé l'Europe actuelle en un véritable camp, et qui menacent le monde de nouvelles et immenses catastrophes.

ONSIDÉ&ATiONS SUR LES INCONVÉNIENTS POLITIQUES^ MORAUX ET SOCIAUX DBS ÉTABLISSBMENTS MILITAIRES; MOYENS d'y METTRE UN TERME.

J'arrive à la partie principale de ma iàche ; c^est aussi celle que j*a£EBctionne le plus, parce que je m'y sentirai plus habituellement sur le terrain de la philo* Sophie dégagée des questions d'intérêt. Le lecteur a pu entrevoir déjà, dans tout ce qui précède, les inconvénients politiques, moraux et sociaux des établissements militaires : j'^ai maintenant à y insister particulière-" ment. Jusqu'ici j'ai fait voir ce que coûtaient de sacrifices matériels de tout genre la frénésie de la guerre et rinsigne folie de la paix armée. J'ai montré par là combien les peuples seraient intéressés à renoncer à ce ruineux système. J'y serai sans doute ramené encore plus d'une fois ; car, si l'intérêt matériel n'est pas nécessairement lié à l'intérêt moral, il en est souvent, ici surtout, une dépendance, et l'on ne saurait violer celui-ci sans porter atteinte à celui-là. Mais , tant que je me serai borné à des considérations de cet ordre inférieur, je croirai n'avoir accompli encore que la moitié la moins importante de ma tâche. Nous avons parlé d'abord utilité, et nous l'avons fait avec insistance,

parce que c'est le côté des choses qui frappe le plus le commun des hommes. Mais Tutilité n'est pas toujours le bien. Maintenant donc parlons raison et morale, et faisons voir qulci utile est synonyme de droit, de bon et de juste. Je forcerai les plus récalcitrants à regarder de près et à toucher du doigt les plaies de la guerre ; je les convaincrai de tout ce qu'elle a de monstrueux et de criminel, et je leur ferai, j'espère, partager cette répulsion que, par une sorte d'instinct, j'ai éprouvée de bonne heure pour le métier des armes, tel que je le voyais pratiquer pendant les guerres du premier Empire, répulsion que l'étude et la réflexion ont convertie depuis en une aversion raisonnée et des plus énergiques.

J'ai dû ajouter aux considérations critiques de cette troisième partie des propositions de réforme de l'état actuel des choses. Il ne suffisait pas en effet de faire voir le mal, qui se montre d'ailleurs assez de lui-même, il fallait surtout en indiquer le remède et démontrer la possibilité de l'appliquer. Chacun sait que c'est dans les difficultés réelles qui existent sur ce dernier point, difficultés qu'ils exagèrent et qu'ils feraient naître au besoin, que se retranchent les partisans du maintien des armées.

Peu de durée des empires fondés pitr la guerre.

Que sont devenus ces vastes empires fondés par la guerre ? Où sont les conquêtes des grands capitaines

soit de l'antiquité soit des temps modernes, Sésostris, Gyrus, Alexandre, Jules César qui est le vrai fondateur de Tempire romain, Charlemagne, Gengis-Khan, Tamerlan, Gharles-Quint, Gharles XII, Napoléon enfin ? Ges œuvres établies à si grands frais par la violence ont été détruites par la même cause. Les plus belles et les plus riches contrées du globe, l^urope orientale, TAsie occidentale et méridionale, et l'Afrique septentrionale, ont été, dans les temps anciens, couvertes de nombreuses [populations et de cités florissantes. Depuis longtemps ces mêmes contrées ne présentent plus que de vastes déserts couverts de ruines, et à travers lesquels on voit errer quelques rares peuplades à demi barbares. Qui donc a semé ainsi la stérilité dans ces pays que Dieu avait ornés avec tant de prodigalité ? Qui a substitué aux arts de la civilisation les sinistres témoins d'une immense dévastation? Qui a réduit à un état si affligeant d'infériorité intellectuelle tant de millions d'êtres qui pourtant sont créés pour connaître la vérité et pratiquer la justice, et qui sont appelés au partage des glorieuses destinées de l'humanité? Interrogez l'histoire. Elle vous crie que c'est l'ouvrage de la guerre. Et Ton viendra encore célébrer les louanges de cette furie digne de toutes les malédictions ! Et Ton osera, en présence de faits si hautement accusateurs, nous dire encore qu'elle est le véhicule de la civilisation! Gombien plus souvent n'a-t-elle pas été le véhicule de la barbarie, en abrutissant les vaincus par le despotisme ou en leur apportant tantôt

la grossièreté tantôt la corruption des vainqueurs? Je

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ne veux pas nier qu'elle ait pu faire naître occasionnellement sur son passage quelques germes civilisateurs^ car il est dans la nature des choses que le bien naisse quelquefois à Toccasion même du mal. Mais à quel prix s'est obtenue cette civilisation, arrivant à la lueur des incendies et toute dégouttante de sang humain? N*y a-t-il pas d'autres voies moins coûteuses, plus sûres et plus légitimes, par lesquelles elle doit se répandre dans le monde? fiientdt un steamer pourra plus pour cela qu'une armée d'un million de combattants, et les chemins de fer agiront avec plus de promptitude et d'intelligence que le génie malfaisant et la détestable ambition des conquérants. Comparez à leurs œuvres de destruction celles qui sont fondées par les arts de la paix, par l'agriculture, le tissage des étoffes, le traitement des métaux, la navigation, l'imprimerie , et les applications multiples de la force de la vapeur et des autres agents physiques et chimiques à nos divers besoins, et dites de quel côté sont les effets bienfaisants et durables.

Je ne connais guère de sophisme plus commun et plus pervertissant que celui qui consiste à excuser et même à justifier et à glorifier les actes les plus condamnables par cette considération qu'ils ont été l'occasion de belles et bonnes choses. On entend chaque jour des personnes d'une intelligence cultivée mais chez qui le sens moral est en défaut^ dire, en termes manifestement approbateurs, par exemple^ que l'extermination des races inoffensives du nouveau continent lors de la conquête a permis à la civilisation

CONSIDÉRATIONS MOIUUSS £T POUTIQUES 259

d*aller y établir ces Donveatut Etats, déjà si prospères, ou bien encore que les armées de Napoléon ont répandu dans toutes les contrées de TEurope qu'elles ont sillonnées ou plutôt foulées et ensanglantées, les principes de notre grande révolution, comme si ces bons résultats n'avaient pas pu être obtenus par les voies pacifiques de la vraie civilisation, et comme si les procédés barbares que Ton a substitués à ceux qu'indiquent la raison et Thumanité, cessaient d'être un mal par cela seul que le bien est venu en couvrir mais non en eflfaeer entièrement les lugubres traces (1).

l4«* natfoat «ttt tout à pâture *«x Je«x êmugUakU ém

Presque toutes les nations européennes ont mainte^ nant dans leurs fastes assez de gloire militaire pour défrayer de brillantes épopées et inspirer ceux de

(i) G'e»t dans cet esprit que l'auteur de l'article du journal [Dm Jahrhunderf), mentionné déjà dans Vavant^propos de cet ouvrage (page 4)y cite XenAt ensan^antant rHeUespont^ Alexandre enfoi^ çant les portes de rOrient, les Barbares dévastant l'empire T(H main, etc. : « Als Xerxes am Hellespont ûber den Untergang so « Tieler blûbender Menschen weintei war er eine Art Frledena-» « freund. Trotzdem fOhrte er dièse blûhenden Menschen dem Unter- « gange zu^ um Athen zu vemichten; aber er erweckte Aeschylus, « Sophokles und das Perikleische Zeitalter, das Idéal aller kûiifti- « gen Zeiten. Der SehtUer des Aristoteles batte eine Ahnung seine s « Beginnens, als er mit seiner Phalanx die goldenen Thûren Asien i « sprengte und die mystieheti VorhHnge von Indien abrisz und

leurs poètes futurs qui ne sauraient qu'imiter ceux du passé. La France s'est enivrée de cette prétendue gloire. Chez quelques hommes, dont le nombre diminue heureusement tous les jours, Tivresse dure encore» et il ne tiendrait pas à eux que Torgie ne recommençât. En 1814 et 1815, les nations chez lesquelles elle s'était promenée en dominatrice ont pris leur revanche; elles l'ont foulée aux pieds et saignée des quatre veines. Qui donc en définitive a gagné à ces jeux sanglants^ et qui pourrait avoir intérêt aujourdliui à les recommencer au prix de si grands désastres et de si grands sacrifices, également imposés aux vainqueurs et aux vaincus ? Certes ce ne sont pas ces classes laborieuses dont se compose la presque totalité de l'espèce humaine. Qui, plus que les travailleurs, a intérêt à l'abolition de la guerre? Le sang qui s'y verse est le plus pur de leur sang, et les énormes dépenses qu'elle nécessite sont en grande partie prélevées sur le fruit de leurs labeurs. N'y a-t-il pas assez de misères et de sou&ances inévitables attachées à notre condition, sans que nous y joignions ces indicibles douleurs de la guerre, qui dépendent uniquement des égarements de notre volonté ? Si Ton examine à fond quels sont les derniers et les plus positifs résultats de ces victoires si vantées et obtenues dans les hasards de la guerre, on verra que la plupart du temps ils se rédui-

tt verdient darum den Beinahmen des Gro&zen. Die Barbaren wara fen aich dumm, wild> raubsûchtig aof das Romerthum, zerstorten « manches Schone und Gute, aber grOndeten eine edlere Welt^ von a der Alarich^ Dietrich und Merwich keinen Begriff hatten. ;»

sent à avoir fait à la partie adverse un peu plus de mal qu'on ne s'en est fait à soi-même. J'en ai donné de nombreux exemples dans la première partie. Beaux sujets de gloire en vérité ! Admirables textes pour des chants de triomphes ! Les pompeux bulletins que les conquérants envoient à leurs peuples se ressemblent tous ; on peut les résumer en ces quelques mots : c( Réjouissez-vous et remerciez Dieu. J'ai écrasé « l'ennemi et frappé le pays conquis de grosses impoc( sitions. C'est pourquoi, au reçu de la présente, vous « vous dépêcherez de m'envoyer des hommes et vos c< derniers écus, dont j'ai le plus pressant besoin. » Quand les peuples ne seraient mus par aucun principe d'honnêteté et d'humanité, il faudrait encore qu'ils fussent insensés s'ils refusaient d'ouvrir les yeux au grand jour qui s'est fait sur cette question (1).

Ce que doit être le Trai patrie tleme.

Celui qui succombe dans un jour de bataille n'est pas le plus à plaindre. Si j'avais à opter dans cette

(1) Voici ce que J.-B. Say pensait de ces jeux sanglants dont il venait d'être témoin sous l'Empire : « Ce serait apprécier imparfaite tement les frais de la guerre, si l'on n'y comprenait pas aussi les <f ravages qu'elle conmiet^ et il y a toujours un des deux partis ff pour le moins exposé à ses ravages^ celui chez lequel s'établit le « théâtre de la guerre. Plus un Etat est industrieux j et plus la tf guerre est pour lui destructive et funeste. Lorsqu'elle pénètre dans

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alternative, ou de voir mes compatriotes mettre à mort des milliers d'étrangers, hors le cas d'absolue nécessité de la défense, ou des étrangers faire périr

« un psys riche de ees établiBsements agriooles, manufactiiriera et <c commerciaux^ elle ressemble à un feu qni gagne des lieux « pleins de matières combustibles; sa rage s'en augmente et la « déyastation est immense* Smith appelle le soldat un traTaiUeur « improductif; plût à Dieu ! c'est bien plutôt un travailleur des- <f tructif. Non-seulement il n'enrichit la société d'aucun produit, « non^Beulement il consomme ceux qui soQt néeessaires à son en- « tretien, mais trop souvent il est appelé à détruire^ inutilement « pour lui-môme, le fruit pénible des travaux d'autrui.

e Au reste, le progrès lent mais infaillible des lumières changera a encore une fois les relations des peuples entre eux et par consé- « quent les dépenses publiques qui ont rapport à la guerre. On finira « par comprendre qu'il n'est point dans l'intérêt des nations de se « battre, que tous les maux d'une guerre malheureuse retombent « sur elles, et que les avantages qu'elles recueillent des succès sont « absolument nuls. Toute guerre, dans le système politique actuel, « est suivie de tributs imposés aux vaincus par les vainqueurs et de « tributs imposés aux vainqueurs par ceux qui les gouvernent ; car « qu'est-ce que l'intérêt des emprunts qu'ils ont faits, sinon des tri- « buts? Peut-on citer une guerre heureuse qui ait été suivie d'une « diminution dans les charges publiques?

« Quant à la gloire qui suit des succès sans avantages réels, c'est « un hochet qui coûte fort cher, et qui ne saurait longtemps amuser (( des hommes raisonnables. La satisfaction de dominer sur la terre « ou sur les mers ne paraîtra guère moins puérile, quand on sera « plus généralement convaincu que cette domination ne s'exerce « jamais qu'au profit de ceux qui gouvernent et nullement au profit « de leurs administrés. Le seul intérêt des administrés est de comc< muoiquer librement entre eux et par conséquent d'être en paix. « Toutes les nations sont amies par la nature des choses, et deux « gouvernements qui se font la . guerre ne sont pas moins «( ennemis de leurs propres sujets que de leurs adversaires. Si de « part et d'autre les sujets épousent des querelles de vanité et d'am- « bition qui leur sont également funestes, à quoi peut-on comparer <f leur stupidité? J'ai honte de le dire; à celle des brutes qui « s'animent et se déchirent pour le plaisir de leurs maîtres. » (Traité (^économie politique, Ibidem.)

CONSIBÉRATIOIfB MORALES ET POLITIQUES 263

des milliers de mes compatriotes, je n'hésiterais pas à dire : a Périssent plutôt des milliers de Français que a de se souiller du meurtre d'autant d'étrangers ! » Peut-être, en lisant ces lignes, quelqu'un de ces monopoleurs de patriotisme, dont l'espèce croit sous tous les climats et particulièrement en France, s'écriera-til de sa plus grosse voix : ci Vous n'aimez donc pas « votre pays ? » J'aime mon pays autant et plus que ces pauvres niais. Pour sûr je l'aime d'une autre façon qu'eux. Je voudrais le voir prospérer par Tamour de l'humanité et non par l'égoïsme national, par l'union avec les autres pays et non par l'isolement; je le voudrais riche de vertus, heureux du bonheur de ses voisins autant que du sien propre, et non point bassement jaloux de la richesse des autres ou goûtant une satisfaction immorale à la vue de leurs souffrances et de leurs humiliations.

Les divisions d'intérêts que des hommes pervers ont semées parmi les nations et qu'ils cultivent avec tant de soin parce que, selon la maxime machiavéliste, ils en recueillent les fruits, ne sont point nécessaires. Le moment approche où les peuples comprendront qu'ils appartiennent tous à une même famille, et que le patriotisme ne doit plus rien avoir d'étroit ni d'exclusif, mais qu'il peut et doit s'allier à un sentiment plus élevé, le respect pour les droits de l'humanité (1).

(1) Un philosophe stoïcien, un Romain^ à qui je reproche ses immenses richesses et le retard qu'il a mis à s'éloigner de Néron, a devancé sur ce point les peuples chrétiens : « Non sum uni angulo c< natus : patria mea totus hic mundus est. » (Sénèque^ Epistola 28, t. III^ Strasbourg, 18Û9.)

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Alors les principes de la morale, qui est essentiellement une, seront reconnus applicables et s'appliqueront en effet aux nations aussi bien qu'aux individus, et Ton comprendra enfin que rien n'est plus véritablement antisocial que les idées militaires et les institutions dépendantes de la profession spéciale des armes.

§iv

cérémonies payeniiea ef Impies, Holocauste oflTert au

démoa de la i^uerre.

Aujourd'hui encore on bénit les drapeaux qui conduisent les hommes à de mutuels égorgements. En donnant à un Dieu de paix le nom de Dieu des armées, on fait de l'Être infini en bonté le complice de ceux qui s'abreuvent des larmes de leurs semblables (1). Aujourd'hui encore on chante d'impies Te Deum pour le remercier de ces victoires obtenues au prix d'épou-

(1) On sait que cette expression Le Dieu des armées, dont les orateurs chrétiens font un si fréquent usage^ est tirée de leurs livres sacrés où elle se rencontre h chaque pas et quelquefois associée à de meilleures pensées^ comme par exemple dans ce passage du prophète Michée : « On transformera les épées en hoyaux et les lances (( en faux ; une nation ne lèvera plus le glaive contre une autre na- « tion, et elles n'apprendront plus à faire la guerre. Chacun se « reposera sous sa vigne et sous son figuier et il n*y aura plus d'épou- « vante ; car la bouche de Jéhovah des armées a parlé. » Ghap. 4 , v. 3 et 4. (Voir aussi Isaîe^ ch. 2, v. 4.) Changeons les derniers mots de Michée en ceux-ci, car la voix de Dieu a été enfin comprise par toutes les intelligences et tous les cœurs, et ces versets pourraient servir d'épigraphe à un livre prédisant la paix universelle et définitive entre les diverses races humaines.

A ce propos je dois ajouter que les amis maladroits compromet-

CONSIDÉRATIONS MORALSS ET POLITIQUSS 26S

vantables massacres, victoires qu'il faudrait ou expier comme des crimes lorsqu'elles ont été remportées dans

lent souvent les meilleures causes. Exemple : Dans une assemblée de la lAgue internationale et permanente de la paix, tenue à Paris le 8 juin 1868^ M. Isidor, grand-rabbin du consistoire central des israélites de France, après s'être justement éleyé contre cette expression impie et bla^hématoire, Le Dieu des armées, au Ueu de reconnaître simplement^ ce qui est si parfaitement avéréi, qu'elle appartient à la langue sacrée de sa religion^ a osé porter le solennel défi de la montrer dans la Bible. De la part d'un rabbin, un pareil défi a de quoi confondre ceux qui sont quelque peu versés dans l'étude des livres hébraïques. J'ai échangé à ce si:get avec M. Isidor une correspondance dont la partie relative à une discussion purement grammaticale et portant sur les textes hébraïques, serait ici de nul intérêt. Je détache seulement de cette correspondahce l'extrait suivanty parce qu'il renferme un utUe enseignement sur l'influence, souvent inconsciente, exercée dans les opinions des hommes par les intérêts de position. J'avais reproché au rabbin d'avoir mal servi notre cause de l'abolition de la guerre, quand, au lieu de se borner aux bons arguments qu'il avait invoqués en sa faveur^ il avait été en demander de mauvais à un livre où se lisent les plus abominables ordres d'extermination, qui aient jamais été dictés et exécutés, et qui sont expressément attribués à Dieu, et je l'avais invité à relire, entre autres textes, ceux des Nombres^ ch. 33, v. 51-56; du Deutéronome, ch. 7, v. 2 et 16, ch. 12, v. 2 et 3, ch. 20, v. 16 et 17, ch. 23, V. 6, ch. 25, y. 19, et ch. 31, v. 3-5; de Josué, ch. 6, v. 21, ch. 8, v. 8 et 26, ch. 10, v. 28, 30, 32, 33, 35, 39 et 40, et ch. 11, v. 11, 12, 14, 21 et 22; et du 1«' livre de Samuel (1«' livre des Rois), ch. 15, V. 3. A ce reproche M. Isidor s'est contenté de répondre que les textes auxquels je le renvoyais prouvaient que le peuple juif avait été, comme tous les autres peuples, parfois agressif et très'Ogressif,* que pour arriver à son but, triompher des Chananéens, des Madianites et autres, il avait dû faire la guerre, et que, quand on fait la guerre, on commet des actes sauvages» Cest de VMstoire, ajoutait-il, ce sont des actes partiels, des faits du moment; mais ce n'est pas la religion de la Bible, Cette réponse étant tout à fait à côté de la question, j'ai dû à regret y opposer les réflexions qui suivent : ce Si l'établissement des « Israélites en Ghanaan nous était présenté comme un fait simple- « ment historique, semblable à celui de tant d'autres populations cr qui, n'obéissant qu'à des instincts sauvages et à de brutales con- (( voitises, ont envahi des contrées où elles ont commis toutes les

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den guerres offénsires, ou déplorer comme la plus triste des nécessités quand elles ont été obtenues dans

« atrocités dont la barbarie est coutumiëre, la discussion présente « serait sans objet. Mais vous savez bien qu'il n'en est pas ainsi. Les « Israélites nous sont donnés pour le peuple élu ; c'est au nom de « leur Dieu que leur parle Moyse et par l'ordre de ce Dieu qu'ils a commettent les actes inhumains en question. Ce n'est pas tous « qui taxerez Moyse d'imposture. Eh bien! alors force vous est de « convenir que les textes auxquels je prends de nouveau la liberté « de vous renvoyer, ne contiennent pas seulement de l'histoire, « mais la morale et la religion de la Bible, Où irez-vous eu effet CI prendre votre morale et votre religion, si ce n'est dans les pré- « ceptes formels et les recommandations expresses que vous tenez « pour émanés de la bouche môme de votre Dieu ? Vous cherchez « à vous délivrer du malaise que vous éprouvez visiblement sur ce « terrain brûlant, en disant qu'on trouve, dans la Bible, des pensées Ht élevées et de subKmes reeommatidatitmf. D'accord ; mais ce n'est pas « de cela qu'il s'agit. On en jieut dire autant de tous les codes reli- « gieux, même les plus imparfaits : cela efface-t-il les imperfections « et les immoralités qui s'y trouvent accumulées? Il y a longtemps et que l'on a fait remarquer que la Bible était un arsenal où l'on « pouvait aller chercher des armes pour toutes les causes. Si je ne « savais quel est l'empire des préjugés de l'éducation et des situa- « tions, j'oserais vous engager à reconnaître que la Bible est une (( œuvre présentant tous les caractères de l'infirmité humaine, et « que le Dieu des Israélites, ni plus ni moins que celui des chré- <c tiens ou des mahométans, sans parler de tant d'autres fkux dieux, « n'est qu'une idole informe à qui ont été prêtées nos passions et « nos misères. Mais renoncer à faire parlei* la Divinité directement « et par des moyens surnaturels, pour ne plus écouter que la voix ^f de cette raison qui est le plus précieux de ses dons, cela n'est « pas chose plus facile pour un grand-rabbln que pour Un prince de « l'Église; il faudrait pour cela descendre de chaire et venir se con- « fondre dans les rangs des philosophes déistes où l'on ne serait « certainement pas suivi par les hôtes du bercail. Or c'est là un m genre d'héroïsme sur lequel on ne peut pas compter, dans un «f temps coDune celui que nous traversons et qui n'enfante plus « guère que des héros de la pire espèce. Je n'en demeure pas (c moins, Monsieur, etc. »

Cette réplique est demeurée sans réponse.

Dans un discours prononcé à Saint-Roch, le 24 mars 1869 et pu-

C0NSIDÉRATI0N8 MORALES VT POUTIQUES 267

des guerre» défensives (1). Aujourd'hui encore on renouvelle cette comédie d'un jour de jeûne universel, prescrit à une nation pour obtenir les succès de la guerre (2). Comme ces succès ne peuvent s'obtenir que par la plus grande somme possible de mal fait aux ennemis» jeûner en vue d'un pareil résultat revient à adresser à Dieu une prière qui serait ainsi formulée : « Père céleste, toi qui aimes tous tes enfants avec une « égale tendresse, tu vois que nous nous mortifions une tt fois par hasard, un jour sur mille. Nous comptons <c bien que cela te déterminera à intervenir miracua leusement pour que nous égorgions un très-grand a nombre de nos frères. » Et ce sont des nations si fort en avance sur tant d'autres, qui donnent encore au monde l'exemple de ces folies !

blié par les toins de la Uguê tntemationait et permanente de la paix

(8« livraison), le Père Charles Perraud, prêtre de l'Oratoire, est venu à son tour soutenir que le Dieu de la Bible n'était que le Dieu des armées céleii99, c'est^^-dire le Dieu des anges, et il a invoqué à l'appui de sa thèse le témoignage de M. Isidor. Comme il m'a pris à partie (note VI), je suis autorisé à le renvoyer aux textes originaux^ sans espérer être plus heureux avec lui qu'aveo le savant rabbin, que j'ai vainement essayé de ramener et de faire rester sur ce terrain.

(!) Ceux qui remercient ainsi Dieu de leur avoir fait la grâce de s'entte-égorger, prennent eux-mêmes le soin de rappeler qu'il est le père de tous les hommes répandus sur la surface de la terre : « Te « aeternum patrem omnis terra veneratur. » (Second verset du Te Deum.) L'athéisme est assurément une erreur bien triste et bien désolante ; mais en vérité on peut se demander si la croyance en un Dieu que Ton honore de cette façon n'est pas quelque chose de pire que l'athéisme.

(2) Cela s'est fait en Angleterre pendant la dernière guerre de Crimée^ et plus récemment aux États-Unis.

Le nombre des hommes qui, depuis les temps historiques, ont péri directement par la guerre, sans parler de ceux qui ont péri par ses conséquences plus ou moins indirectes, est incalculable. Pendant les deux cents dernières aimées seulement, TEurope a contribué dans cette immense tuerie pour une part d'environ huit millions d'hommes ; les soixante et dix-huit dernières années ont fourni les 7/8 de ce chi&e, et la France y ayant perdu, à elle seule, plus de quatre millions d'hommes, a apporté la plus grosse part à cet holocauste offert au démon de la guerre. Et il faut noter que, dans ce chiffre de huit millions^ il est impossible de comprendre le nombre très-considérable de prisonniers qui, pendant les grandes guerres, sont morts à l'étranger, par le marasme de Texil , par les privations ou les mauvais traitements de la captivité, surtout par le typhus , résultat de l'entassement dans les hôpitaux, les prisons, les pontons et les casernes. Les personnes qui ont vécu dans les dernières aimées de l'Empire se rappellent ces bandes de prisonniers russes, prusdens, autrichiens et espagnols, traînés de ville en ville, présentant le spectacle déchirant d'un dénùment dont la charité privée et les plus généreux dévouements ne parvenaient à atténuer les douleurs que très-imparfaitement, et répandant partout avec leurs cadavres pestilentiels la contagion et l'effroi. J'ai vu, étant enfant, et ce tableau ne s'effacera jamais de mon imagination, la place manquant dans les autres édifices publics, une église dont le pavé était jonché de ces malheureux mourant du typhus. C'est donc

quand l'Europe prétend que le progrès des lumières et le perfectionnement de la science militaire ont rendu la guerre moins meurtrière, qu'elle a montré le moins de respect pour la vie humaine. Amère dérision ! Si le meurtre d'un seul homme^ commis sans nécessité , est un crime» quelle effroyable responsabilité doit peser sur ceux qui ont causé ces massacres en grand, exécutés pour la plupart sans vraie nécessité ! A quel état * de perversion intellectuelle et morale a conduit les hommes la détestable profession des armes! Qu'un individu tue, vole, incendie, on l'envoie à l'échafaud ou au bagne. Qu'un prince ou ses soldats commettent des milliers de meurtres, de pillages et d'incendies, cette perpétration du crime, élevée à la centième puissance, est ceDsée mériter les louanges des générations présentes et futures à ceux qui l'exécutent et surtout à celui qui y préside (1)! A quelle juste réprobation la postérité, plus éclairée et plus morale, ne vouera-t-elle pas la mémoire de ces prétendus grands hommes que la vaniteuse corruption de quelques poètes et de quelques historiens a offerts à l'adoration de la foule ! Que dira-t-elle de ces époques d'incroyable infatuation où, pour un monument destiné à honorer la mémoire d'un bienfaiteur de l'humanité, on en élève des centaines en l'honneur de ceux qui l'ont si outrageusement traitée? Que dira-t-elle de cette détestable hypocrisie d'hommes se prétendant les disciples d'un maître qui

(1) On a donné le nom de royal aux animaux carnassiers les plus féroces^ tigre royal, aigle royal, etc. Est-ce intention de moquerie ou effet de bêtise humaine en admiration devant la force brutale ?

270 TROItlÈMI PARTIB

leur aurait interdit la haine , la violence et la van* geance, et se contentant de professer de bouche, mais se mettant si peu en peine de retracer dans leurs actes la bienveillance et la charité dont ils disent qu'il leur aurait donné en même temps le précepte et l'exem* pie (1)?

. (i) Platon traite de blasphéaiateun kt homnMt qui, commettant

toutes sortes de crimes, cherchent à se rendre les dieux favorables par des prières et des sacrifices et partagent ainsi avec eux les fruits de leur injustice^ ùomme deê ioupt ftraitni une petite part à des chiens pour que ceux-ci les laissassent ravager la bergerie; KotBine^ xuac ^vxor TÛv apsrao'piar&iv crptixpà àirovépiotev, ot âï ifiepov^svoi roïç ^ùpocç c\jyyoipolsv tol Troijxvca ^lapTràÇstv. (Noptjjv ètako'^Qç ^gxaro;.) Après avoir eité ee passage, lord Brougham, reportant sa pensée sur les temps modernes, s'écrie avec une noble indignation : o Who can <x read thèse and such passages as thèse without wishing that soma <c vho call themselves christians, some Christian principalities and « powers had taken a lesson firom the heatfaen sage, and, if their « nature forbade them to abstain from massacres and ii^ustice, at a least had not committed the scandalous impiety, as he calls, it, of « ainging, in places of Christian worship and for the accomplish- <c ment of their enormous crimes, Te Deums, which in Platos's « Republic would habe been punished as blasphemy? Who indeed « can refrain firom lamenting another pernicious kind of sacrilège, « cm anthropomorphism yet more fréquent, that of making chris* « tian temples resound with prayers for victory over our enemies « and thanksgiving for their defeat? Assuredly such a ritual as this c( is not taken from the New Testament. » (4 discùurse of natural theologyy note de la page 252, Bruxelles, 1835.) A la vérité, il ne parait pas que ce rituel soit pris du Nouveau Testament; mais il est en parfaite harmonie avec une infinité de textes de l'Ancien, et, aux yeux des chrétiens, ces deux Testaments, qui, loin de s'exclure, se supposent Tim l'autre, émanent du même Dieu et doivent, à ce titre, leur paraître également respectables.

Un autre écrivain anglais, John Noble, exprime en ces termes pleins de vérité l'horreur que lui inspirent les méfaits de la guerre : c( Were it possible to présent in one view the desastrous results of « the vtrars of the last century, [could the slain be showQ in one

Je ne puis mieux termina* ce paragraphe qu'en mentionnant le résultat saisissant d^un calcul fait par M. Jules Bastide , dans un article intitulé Guerre et publié dans le Complément de l'Encyclopédie moderne : (( n y a sur la place Vendôme ime colonne « avec une statue qui s'élève à plus de 40 mètres. Eh « bien ! si* les cadavres de tous ceux qui sont morts (( pour qu'on pût élever ce trophée glorieux étaient « couchés côte à côte sur tout le sol de la place, « comme ils le sont dans la fosse commune, ils forme- <c raient ime pyramide qui monterait bien plus haut c( que la colonne, et la statue aurait 120 mètres de « cadavres par-dessus la tête. » La postérité fera certainement descendre de son piédestal cette statue et beaucoup d'autres encore, en même temps qu'elle ren-

« vast pile, could the maimed and wounded be concentrated in one « giant hospital, could we coUect in one mountain tbe ireasure « Uiat bas been wasted, could we exbibit in one yivid panorama « tbe buming cities and devastated countries of Europe, could we « realize the poverty, misery and crime that bave been caused by « tbis Moloeb, could we sbow tbe bénéficiai recuits tbat might baye « been attained had tbe énergies of Europe been devoted to the « arts of peace, bumanity would stand aghast and demand that an « end should be put at cmce and for ever tbo tbe accursed system. » (Arbitratim and a congress of nations, Londres, 1862.) Cet ouvrage contient d'excellentes indications sur la possibilité et les moyens d'instituer une haute Cour des contestations internationales, analogue au Tribunal suprême dont j'aurai à traiter plus loin (§§ xviii- XX). Malheureusement l'auteur compte un peu trop pour cela sur le concours de l'idée chrétienne qui, ayant ses racines dans la doctrine mosaïque où U guerre est glorifiée et sanctifite, se voit condamnée logicïuement à ne pouvoir en provoquer l'abolition. J'en ai fourni des preuves surabondantes dans YExamen critique des doc^ trints de la religion chrétienne.

272 TROIfldUfE PARTIE

verra au rocher de Sainte-Hélène la poussière oflPerte aujourd'hui comme une sainte relique à l'adoration de la multitude.

Armées permanenies^ obiteele »« profri^*

Les armées permanentes sont de perpétuels obstacles au progrès dans la voie libérale. Une nation, fûtelle en république, qui fait de la profession militaire une profession spéciale et permanente, ne sera jamais libre. Qu'on cite, soit dans le passé soit dans le présent, un seul exemple qui me contredise. On ne conservera aucun doute sur la vérité de cette assertion, si l'on interroge l'histoire sérieusement et sans prévention. Je rappellerai ici un des plus grands enseignements du passé : la république romaine ne fut-elle pas condamnée à une mort prochaine le jour où elle permit à César d'avoir en permanence ces années qui devaient bientôt mettre l'empire à l'encan et élever au souverain pouvoir et renverser successivement cette série de despotes dont les crimes et les infamies ont épouvanté le monde ? De longs siècles de monarchie absolue ont ainsi façonné l'institution militaire en Europe, que le soldat, qui ne devrait jamais oublier qu'il est d'abord homme et citoyen, fait abnégation de ces derniers titres. U ne croit plus appartenir à son pays, mais il se considère comme la chose de celui qui com-

mande. Assoupli par le joug de fer de la discipline, il en vient bientôt à n'être plus qu un esclave dont toute la science, toute la morale et toute la religion consistent à tuer ou à se faire tuer sur im signe du maître. Le dédain des militaires pour les institutions civiles, leur empressement à servir indistinctement et avec le même zèle tous les régimes politiques, leur soif d'avancement (1)^ leur disposition à ne reconnaître d'autre droit que celui de la force physique, à n'estimer d'autre qualité que la bravoure brute et irréfléchie, à ne respecter d'autre vertu que celle de Tobéissance passive, à n*honorer d'autre autorité que celle du commandement aux formes sèches et hautaines, tout cela est connu de tous. U est trop évident que je mets à part les exceptions. Elles sont nombreuses parmi ces malheureux soldats, enlevés si cruellement aux travaux de Tagriculture ou des arts mécaniques, et qui n'entendent point faire une profession définitive d un métier qu'ils exercent par force et avec répugnance. Mais il y a aussi, chez les officiers, des exceptions d'autant plus

(1) L'ayancement^ voilà l'objet principal des pensées, le thème presque unique des conversations du soldat et surtout de ses chefs. En voyant combien d'entre eux succombent sans atteindre le but qu'ils poursuivent, on s'étonne quelquefois qu'ils soient aussi avides d'avantages qui doivent être payés si cher. Mais rien n'est moins étonnant. Quelque battue et maltraitée qu'elle soit, l'armée ne se compose que des survivants ^ qui, ayant échappé aux mauvaises chances, n'en sont que plus ardents à courir après les boimes. Ah ! si les morts revenaient pour en dire leur avis, il en serait bien autrement; mais leurs angoisses et leurs regrets sont enfouis avec eux, et ceux qui restent font ieur profit de leurs maux mais non de leur expérience.

874 TROUUfellB ÏABXUS.

louables qu'elles se conservent dans un mUien pervertissant : îl en est que les mauvaises influences de leur profession n'ont point corrompus et parmi lesquels^ si un nouveau Charles IX, éga,ré par une nouvelle Catherine, venait leur ordonner d'égorger leurs frères, je ne doute pas qu'il ne se rencontrât encore plus d'un Aprenumt on d'un Chabot pour répudier ce rôle de bourreau. Ceux-là nourrissent au fond de leur cœur des croyances élevées et des sentim^ats d'humanité ; ils comprennent que la guerre est une chose horrible et contre nature, et qu'elle doit finir par disparaître. Les autres, et c'est malheureusement la grande majo* rite, s'endurcissent dans leur métier, et l'orgueil qu'il développe étouffe en eux le sens des choses morales, Qs ont une manière de marcher, de porter la tête, de regarder et de parler, qui n'appartient qu'à eux et par laquelle ils mettent en fuite les gens sensés qui se trour vent sur leur pajssage. Devenus vieux^ ils se jettent pour la plupart dans les pratiques de la petite dévotion^ ce qui ne contraste pas tant qu'on pourrait le croire avec la vie très-peu religieuse qu'ils ont souvent affichée dans leur jeunesse. Car, s'il pouvait leur venir,à la fin de leur carrière, quelque peu de philosophie^ leur conscience serait inquiétée par les souvenirs d'une profession qu'ils ont embrassée ou conservée librement (1). Or, parmi les prêtres chrétiens, ils en trouvent qui non-seulement justifient la profession mili-

Dans ses Souvenirs miHtairw, ie 1S04 à 1814, li^re 1*^ chapitre m, Paris^ 1866, le général duc de Fézensac nous dit que Bona-

CONSmÉRATieiM doàALM Et POUTIQUBS 27^1

taire, iaais la tiane^ent. S^ se léfteat doite âàM le^ braa êe ws faux éirecteiri*, qui, par fetit* adulations, leur épargnent de salntaii^s remords, et qm lent offirent d*aîlietir» tant de facilités pour expier les désordres de lenr vie. Disons même que l'aflUblissémêiit de rintolligeMe et de la meralité, produit par la pro^ fession militaire, est encore plus sensible chez les chefs que chez les simples soldats. B y a deux rdisons pour qu'il en soit amsî. D'abord la guerre étant Torganisation du meurtre, de la destruction et de ta rapine en grand, plus on la pratique, plus on doit en ressentir Taetion corruptrice. Lés simples Soldats ne demeurent ordinairement au service que pendant quelques années ; rentrés dans leurs Cimilles, ils n'y rapportent pas toï^oi^rs, mais ils peuvent encore y reprendre les habitudes laborieuses et pacifiques de la vie dv41e, è( leur intelligence et leur moralité peuventi en i^ssentlï> l'heureuse influence. Les officiers au contraire^ ejceis çaat généralement leur profession pendant la pliBts grande partie de leur vie, en éprouvent bien plus longtemps les funestes effets et finissent par s'y habituer. Aussi, quand on a mis à part le très-petit nombre de ceux qui ont des habitudes studieuses, et qui appartiennent particulièrement mais non exclusivement aux armes spéciales appelées sava^tc^s, remarque-t-on chez la plupart d'entre eux une étroitesse d'esprit qui est

pafte à^iifiiàit pad les officiers démissioimairet. Cehi se conçoit : ce de^^eill ^1^1», ^ ^e» jwqx, pour H p\\m^ï 4es rais^qçviff féié^ chîssant sur la besogne c[u'il leur faisait faire, en ^aûtc^Qt mé4iocrement les eharmes et l'exécutant mollement.

devenue en quelque sorte proverbiale parmi les observateurs instruits. Ce qui fait que dans le monde le vulgaire la remarque moins, c'est qu'elle s'accompagne d'une assurance de langage et d'attitude qui croit en raison inverse de la sagacité de l'intelligence. Une seconde raison pour laquelle la profession militaire affaiblit les &cultés intellectuelles et morales des chefs plus encore que des simples soldats, c'est que, chez ceux-ci, la mauvaise influence du métier provient en grande partie de leur peu d'expérience de la vie et de l'ignorance où ils sont laissés dans leur jeune âge, ignorance dont les jugements faux mais désintéres- .sés peuvent être rectifiés aussitôt que cessent les circonstances malheureuses qui en ont été les occasions, tandis que, chez les officiers qui, dans leur jeunesse, ont ordinairement reçu quelque culture, elle provient de sophismes, d'intérêts et de toutes sortes de mauvaises passions persistantes. Or le mal qui vient de pareilles causes est infiniment plus difficile à guérir que celui qui vient de simple ignorance.

§ VI

KITetfl de FobélMaiice p»MlTe.

En interdisant aux militaires Tusage de leur faculté de raisonner, on leur ôte insensiblement l'intelligence du bien et du mal. Comptez ceux qui sont capables de

juger de la justice des guerres dans lesquelles ils sont acteurs ; à peine en trouverez-vous un sur mille. En fait de conception et de raisonnement, ils marchent de pair avec ces terribles instruments de meurtre sur lesquels on lit la plus brutale des inscriptions (1). Le résultat auquel tend et arrive finalement la discipline est d'amener les plus fiers mêmes par nature à placer leur honneur dans la soumission aveugle, et à décerner ainsi à la sottise humaine cet hommage d'entière résignation qui n'est dû qu'aux décrets de la suprême sagesse, n faut reconnaître du reste que tout cela est conséquent, le métier étant donné, et que la pratique des guerres offensives et iniques serait impossible sans cet anéantissement des intelligences et des volontés individuelles ; c'est ce qui faisait dire à Frédéric n que, si ses soldats raisonnaient, ils ne voudraient plus se> battre. Mais un métier qui aboutit à de telles nécessités est jugé par ce fait même. L'ensemble des habitudes que l'on donne aux militaires de profession étouffe les dispositions sympathiques que la nature avait mises dans leur cœur. Quand ils sont bien plies à l'obéissance passive, lorsque, arrivés au point de renoncer à se servir des facultés supérieures qui distinguent l'homme, ils tuent sans émotion et sans scrupule, ils sont censés

(1) Ultima ratio regum, La cradiié de ces trois mots, que les gouvernants prendraient pour une raillerie si c'était tout autre qu'euxmêmes qui les inscrivit sur leurs canons, caractérise on ne peut mieux l'esprit militaire. Je n'y trouve donc rien à reprendre, sinon que^ dans la plupart des cas où cette raisonné, a fait entendre sa voix, ultima aurait dû être remplacé par unica.

Itoo anrivéft à la perfeotion du mâbier (1). H &ut voir Ators eomBàB ils se eroi^at d'auta&t fbin méiîtuite f^'Ue «'«omwt davanta^ de destrui^tîoa I

Ob^ mico pasûvB ^ prompte ûuk cidres, qaels ^'Us pnisseat être, d^s chefs ^^ei {>essessi(m du corniMBdMiiê^ de fût» défense slricte d'ea discuiter l'qp»fjMtuBÂIé ou U veiew, tels so&t doue les dogvaes du ftede laUitaiïe. llsis, dit-^m» la forée Inalériette étaat Q9^9sméiB mîlUfmevmok dans h but de sunaonteF un obstacle égaletaebt «atériel et qui doit èlre inqiitoya- UeiBest ég^arté, Texemce du coioiua&demeiit suppose la nécessité d'une obéissance aveu^e de la part de rinstnlÉleiit ekaxgé de Texéeuter. Pour que nous pus^ stow ^admettre cette exigence extrême de la diseipline mUitafite avèoseslormules l»futales, il feudrait au moios qu'U Mt convenu d'avance et bîeii compris que la force

<i) P^AJ» H. -Phftri^iè de Lnc&in^ àoreqQÇ Cléfni;, <pH viest 4e {Asser le fiubi^on^ e'apprôte 4 porter le fer et la flamme dans le sein de sa patrie^ tin de ses lieutenants lui adresse^ aux applaudissements de tMitestea cokêrtesy om ezéerables psrûlBs où le poète peint en traits piyrf^temej;i.i fid^es l'cffray^ikte dégradation la^ntale dea militaires de profession :

« Pectôre si fratrîs gladium jugulo()ue parentis

* CoifdeM foe jdbèàM plMiasqne in ^scera partu

« Gonju^^ invita per^^gam tamen omnia dextrà.

« Si spoliare Deos ignemque immittere templis^

« Numina miscebit castrensis flanmia Monetœ.

« Castra super Tusci si ponere Tibridis undas^

if ttfëpeiniaB mdax ^peirîam metater in agros.

« la quoBCttnque vok» in planum «f undere amH)ft^

m ^is ittces «ctott mspetigM saxa taeerttn,

« iUa iket, psnitài tolM quan jfusem wbeiB^

» 9umm wi. Ma caeeto «ionl «sveaMPe cohèrtc». »

CONSIJDÉRATIWB «DJUJJtS ST POUTIQUES 379

maté]MU# doit deofeeerer constamaiMt «u service du drdit, ^ <ja6 lu nûs^on de la foettre en mouveme&t et d'ea diri^r l'action ym doit januiis èb^e i^^afiée ^'à rifiteilig<eâû6 same et vouée au isiâim de la jttstîce, œ qui peyient à dire que la force milî^îre aurait dû toujours étee i8u2)i»rdou0ée à une autorité n<m laiîiitaîre, éclairée et «âge. Entendu autrement, le dogme de IV béissanee passive n'^i jamais été et ne pouvait jamais être que i^ souree des plus aUreuses ^^alamités. Tout ie inonde connaît l'arrogant dédain et la haine 4u miKtarisme professionnel ponr l'autorité civile ; l'antagonisme où il affecte, dans les termes les plus insultants, de se placer vis à vis d'elle, est devenu provetbisd. H est donc grand temps que l'humanité sache et veuille enfin se soustraire à une aussi dégradanlie et aussi insupport ahle tyrannie.

€e n'^st pas seulement dans les histoires bassement louangeuses ou dans les bulletins emphîitiquement menteurs qu'il faut lire le récit des batailles, c'est dans les relations véridiques et complètes qu'il faut prendre connaissance des horribles scènes qu'elles présentent et des ravages qui y préludent ou qu'elles traînent à leur suite. 11 faut entendre les cris des blessés et les imprécations que d'affreuses agonies arrachent aux mourants ; il faut voir cette terre inondée de sang et jonchée île eadavres, ces campagnes dévastées, ces villes livrées au pillage et à l'incendie (1). Je ne puis

(i) Si vous prenez au hasard les noms d'un certain nombre de

villes^ vous verrez que la plupart ont été saccagées par la guerre.

Des auteurs racontent ces désastres sans plus d'émotion que n'en

entrer dans le détail^ qui serait du reste infini, des guerres et des comhats. Je renvoie le lecteur aux histoires particulières et aux mémoires. Il n'aura pas à remonter jusqu'à ces conquérants barbares, Alexandre, égorgeant les habitants de Thèbes et de Tyr; Jules César, massacrant, dans Avaricum, jusqu'aux vieillards, aux femmes et aux enfants (1); Attila, appelé du nom blasphématoire de Fléau de Dieu; Charlemagne, exterminant les Saxons désarmés, parce qu'ils refusaient le nom de chrétiens, qu'il leur offirait le sabre à la main; Gengis-Khan, convertissant en désert les plus belles contrées de l'Asie ; Tamerlan, élevant des tours et des pyramides avec des crânes humains. Qull voie comment, au seizième siècle, un duc d'Albe faisait la guerre dans les Pays-fias ; comment, au dix-septième siècle, un Tilly se conduisait au siège de Magdebourg; avec quelle respectueuse ponctualité im Turenne même et un Duras exécutaient les ordres impitoyables de Louis XIV dans le Palatinat; avec quelle férocité, au dix-huitième siècle , les généraux de Catherine II faisaient la guerre en Pologne et en Turquie. Qu'il n^aille pas si loin : il trouvera, au commencement de notre siècle, dans les désastreuses expéditions de Bonaparte en Espagne, en Russie et en Belgique, de

éprouvaient les hommes qui y présidèrent et comme si c'était, dans la vie de l'humanité, chose aussi naturelle et aussi régulière que la chute des feuilles dans une forêt.

(1) Plutarque porte à un million le nomhre d'hommes que ce conquérant fit périr en batailles rangées dans sa guerre des Gaules, et à un autre million le nombre d'hommes et de femmes qu'il réduisit en esclavage.

CONSIDÉRATIONS MORALkS KT POUTIQUES 281

nombreux exemples de ces immenses désolations qu'engendre la fureur des combats (1). Qu'il se borne

(1) « La redoutable phalange avait défilé devant Napoléon^ qui lui « montrait^ à travers les fumées de la poudre et des incendies, la « position à emporter; et elle s'était précipitée sur Ligny, ivre d'en- « thousiasme et de fureur^ aux cris de Vive l'Empereur! Pas de « quartier! Le feu croisé des batteries ennemies, les rues encombrées « de cadavres et de blessés, les maisons en flamme, une résistance « désespérée n'avaient pu arrêter son élan. » (Le lieùtenant-K^olonel Charras, Histoire de la campagne de 1815, chap. 8, Bruxelles, 1857.) Au bas de la page 158 où se trouvent ces lignes, on lit la note suivante : « Pendant la courte halte de la garde devant Ligny, le général « Roguet, colonel en second des grenadiers ^ pied, avait réuni les « officiers et les sous-officiers, et leur avait dit : Prévenez les grena- « diers que le premier qui m'amènera un Prwsien prisonnier sera « fktsillé. Paroles féroces auxquelles, à deux jours de là, devaient « répondre de féroces représailles. »

Voilà donc un général dont le devoir est de modérer et, au besoin, de réprimer les inutiles fureurs de ses soldats, et qui non-seulement leur souffle la rage au cœur, mais menace de mort ceux qui ne se montreront pas aussi atroces qu'il l'est lui-même. Gomment, en présence de pareils faits, ne pas prendre en exécration le métier de la guerre?

« Génappe était rempli de nos blessés. Les Prussiens furieux en « massacrèrent beaucoup impitoyablement. Duhesme fut une de leurs « plus nobles victimes. Ce crime est resté impuni, s'écrie Napoléon « dans ses Mémoires. Cela n'est que trop vrai. Mais avait-il le droit « de flétrir cette atrocité, celui qui n'avait pas même blâmé le gé- (( aérai Roguet, menaçant, le jour de Ligny, de faire fusiller le prête mier grenadier de la garde qui lui amènerait on Prussien prison- « nier? » {Ibidem, ch. 12.)

Napoléon et César son modèle ne faisaient point couler le sang à la manière des bêtes féroces appelées Galigula, Néron, Commode, mais ils n'hésitaient pas à le répandre quand ils croyaient que leur intérêt le commandait, ainsi que le montrent une infinité de traits de leur histoire, et ils le faisaient alors froidement et avec réflexion, ce qui constitue ud degré de culpabilité de plus. On a beaucoup vanté la clémence dont ils se sont plu quelquefois, César plus encore que Napoléon, à user à l'égard de leurs ennemis personnels : nos souvenirs classiques sont pleins de ce thème d'amplification, si largement exploité par Cicéron, chez qui c'était du reste pure rhétorique^

38S TMlMteS I^ARtlB

mèm^ à voir ôôfiMSMrt, (k&s ces dîdnaièrés aiméêi», en piésuQ etviliMtiojA, to guerre s^^ foitè eu AM|d5d, eat

Espagne, en Allemagne et en Italie, et comment elle se fait de nos jours mêmes par les quelques e2;:emplè$ que j'«t consigaés dans les notes des p«i.ges 182 el 186. J'avoue que je ne saurais comprendre comment celui qui ft éèé témoin de pareils spectacles <m q»t e& «a lu

les récits fidèles peut continuer d*être épris des chaiv mes 4^ la gloire milit«ûre{i).

simple «lifice oratoire, alnel (^e le prouve ti^ bien la |o«e qu'il témoigna du meurtre de César; mais leur clémence ne venait nullement d'une nature s^patfaique, d'un fond de lÀenveillance et d'humanité spontanée; c'était affaire de oaiciil 4nMte et int^^ssé, et par conséquent dépourvu de mérite réel, ils étûent tous deux doués d'un esprit trop pénétrant pour n'avoir pas su condiien la muHitude est disposée à voir un acte de générosité tians le lait de s^abstenk de vengeances inutâes envers des advevsaii^s vaincus «t dcoA on croit n'avoir plus i^^m. à redouter, et comln^ ^ie^iAttiiPe ^ue des koxùaate», ayant en main une grande puissaaoe, ne làsMOt pi» tout le mal qu'ils pourraient faire.

(1) Un auteur américain, & qui j'aurai plus loin à ret)rocher de regrettables exagérations, Thomas TJpham, a donné un résumé saisissant des maux de la guerre. Je demande la permission de citer ce passage, où l'auteur nous transporte au milieu d'une plaine dans laquelle va se livrer une bataille :

« As we perceive that they bear the same image, and know that « they come îrom the hand of the same creator, we naturally con- « clude, on every principle of reason and humaïûty, that they are as- « sëmbling for no other than just and amicable purposes. But we soon « dîscover to our great surprise, that their meeting and salutations, « 80 far from being of a consultative and friendly character, is violent « and threatening, and takes place with every démonstration of hos- « tility, amid the cl^sh of swords and the bristling of bayonets. But « man, even when placed in this lamentable position of crime and « cruelty, discovers traits of character which show that he was for- « med for better tliings ; great sagacity, promptness in the moment « ôf péril, activity, courage, indomitable persévérance. TTiese traits « of character might be applied fbr gréait good; but hère they are

OlfSIDÉBATIONS ttOHALEft ET POLITIQUES 283

§ vn

•IWUUt, férocité.

Lft Vtte An «Mig^ likd^ittidd èé. eârtege et de }a ^S' teucttoftlbàtlMdi&tôt naitre daâs l'Aaie et y ^itrelien-

« appiterd and too dreaâfully applîed in acceleratîng the work of désir tructîoti^ to smile down ihe opposing combatant^ to tear open the « fountaias 6t lîfe, to roU onward the dreadful wave of war. In a few « moments after thèse vast masses are met together^ we hear the « clash o'f swoi'ds^ the roar of cannon^ the noise of the confusion^ the « shoul of vîctory^ the groans of the wounded and the dying; but « nofthîng^ exoept some shadowy outlînes^ is seen. Àfter a while « the smoke roUs slowly away^ and in the light of the glaring and « sickly sun, we behold the whole plain covered wîth human bodies, « mul^tades of tbem éead and -otiien in a «tate of intense suffering « fpcfÊtk their wonnds. Àted ff we 'uttdertake to connt them, the enu- « meration only increases that pVeîrwhclming sensation which the « Bsere gfance had tended to mspire. On the field of Ânsterlitz « tw«iity fiiousand, cfa the fieM of Baiitzen twenty five lâiousand^ at « Vlfreséeti tMrty thoHsatid^ at Watertoo forty thonsand^ at Eylau

<c €fty lihofisaBd^ at Borodino eighty l^ousand As we cast our

« «yes over ttie field of battte, covered witti such a multitude of ir deoA aaid wounded f^ersons^ we eannot btit be filled with asto- « inshanefit and )iorror^ «specîally wiieu we remember that 13ie com- « datants are ail the dependeiït and ^vored children of that great « belng wIk) not only made them but reqnii^d them to love one « «Bothel^. "Certain it is lïiat the spectatoT, as he looks upon the field « '4st bt^ie, he» émotions of tinmingled surprise and consternation; « he lèels Uiat a dreadful cïTme has been committed the guilt of « whidi resta somewhere; he is stmmed and amazed^ and hardly « know what chaaracter to attach to man x^o can permît himself « to be engaged in sudh transactions; and yct ît eannot be doubted « that the efliect of the scène Vhich is foefore him^ifi lessened by its « own dimeinsiolis, h dimîtïîéhed by its very vastness. The tnan who « is tfaâaisng of ^le sulferhigs of forty of fflly thonsands^ can hâve

nent une disposition à l'insensibilité, trop souvent même à la férocité. Cette influence détestable du métier des armes ne se produit pas seulement sur les natures les plus dégradées et déjà disposées d'elles-mêmes à la cruauté, sur un Vitellius, .par exemple, venant quarante jours après la bataille, dans les champs de Bédriac, contempler, flairer même avec délices les cadavres en putréfaction (1). Elle se produit même sur

« no very distinct conceptions of the sufferings of a particular indi- « vidual in that vast number. If he could take a foll and distinct « view of the sufferings of each one in that great multitude^ if he « could see the tears and the agonies in each particular case^ and i< by some process of intellectual and sentient arithmetic could bring « them ail into one sum and place them ail before the mind at once^ « what a vast amount ! What unparallelled wretchedness ! Witb. <( what torture would it fiU the soûl! » {Mûnual of peace, part. 1, chap. 1, New- York, 1836.)

(1) « Utque campos in quibus pugnatum est adiit, abhorrentes quos- « dam cadaverum tabemdetest^ili voce confirmare ausus est: optimë « olere occisum hostem et meliùs civem. » (Suétone, Vitellius , art. lO.j Voir aussi Tacite, Histoires^ livre 2, art. 70. Au dire de ce dernier historien, pendant les huit mois que dura le règne de Vitellius, on ne fut occupé que du soin de contenter sa gloutonnerie, qui menaçait de dévorer l'empire : « Nemo in illâ aulâ probitate « aut industriâ certavit ; unum ad potentiam iter, prodigis epulis et « sumptu ganeâque satiare inexplebiles Vitellii libidines. Ipse abundè « ratus si prœsentibus frueretur, nec in longiùs consultans. » {Ibid., art. 95.) A propos des diverses façons de dévorer les empires, familières aux despotes, M. Beulé vient de décocher les traits suivants^ qui ne manquent pas de hardiesse de la part d'un professeur commissionné par le régime impérial : « Multiplier les expéditions chi- « mériques, guerroyer à outrance, épuiser sur les champs de bataille « des générations entières, décourager l'agriculture, attirer dans les « villes où ils se corrompent les habitants des campagnes, favoriser « les industries inutiles au détriment des métiers honnêtes et la « spéculation aux dépens du conunerce, accabler le présent d'im- « pots, l'avenir de dettes, pousser au luxe qui a pour contre-partie « inévitable la misère^ accabler de mépris les honnêtes gens pour

les natures les plus portées à la douceur (1). Je pourrais citer une infinité de noms : obligé de me borner, j'en prends deux des plus vantés. Germanicus, dont Tacite célèbre la mansuétude envers les ennemis, nous est représenté par le même historien comme traitant les Germains avec une horrible cruauté. Chez les Marses et les Gattes, il ravage le pays par le fer et la flamme et n'épargne ni le sexe ni Tâge. Chez les Chérusques, il jonche de cadavres un espace de dix milles, animant lui-même ses soldats au carnage et les priant de ne point faire de prisonniers (2). Titus, qui fut ap-

« faire fleurir les audacieux et les coquins^ flatter les passions basses^ « inspirer à un peuple le dégoût de ses devoirs et de sa liberté^ « rendormir dans une incurable mollesse, le livrer énervé^ vicieux, « avili, aux révolutions et aux usurpateurs, voilà bien des manières de « dévorer qui sont plus funestes aux empires que l'appétit de Vitel- « lius ! » {Etudes et portraits du siècle d'Auguste, dans la Revue des Deux-Mondes, n» du 15 juillet 1869.)

(1) Après avoir fait prisonnier un général polonais, les Russes lui arrachèrent tous les poils de la barbe. Aujourd'hui encore qu'elle a eu amplement le temps de repousser, il leur garde une telle haine que je l'ai entendu dire qu'il aurait du plaisir à manger de la chair de Russe. J'ajoute, comme confirmation de l'opinion exprimée dans ce paragraphe, que c'est un homme qui fait preuve, dans les relations civiles ordinaires, dMne grande instruction et de sentiments élevés et très-humains. Voilà les dispositions que la guerre fait naître chez les hommes mômes d'un esprit cultivé. Qu'on juge par là de ce que ce peut être chez les hommes rudes et incultes qui composent la grande majorité de l'espèce humaine.

(2) Annales, livre 1", art. 51 et 56, et livre 2, art. 17, 18, 21 et 72. En priant ses soldats de ne point faire de quartier, « orabatque a insistèrent cœdibus, nU opus captivis, solam internecionem gentis « finem bello fore » (livre 2, article 21), Germanicus n'allait pourtant pas jusqu'à menacer de faire mourir ceux qui éprouveraient quelque sentiment de pitié. On a vu, dans une note du paragraphe précédent, que l'honneur de surpasser un Romain en cruauté était

286 TueiflMtjki» ».àAnB

pelé ivt nom emplialâcpie de i)ë^« du §mre huBHxm, se montre J)nita} et iahuiaftia dai^ la giter?e de JucMe. B égorge tous les habitante mâles de ^ppé et emmèjee esclaves les femmes et les eofaut». Assiégeant Jénisar lem> il fait craeifiesr eei» de ses habita&ts que la femine force à en sortir. Maître de la viBe, il la livre au pillage et p^rmeià ses soldat» de Tinceiidi^. S vead uste

réservé à un Fnmçais, au général Ro^et^ çomçiandaAt les grenadiers de la garde iicupériale à Ligny.

Bonaparte, trop profo&d ^Ql^t^ p9m «voir m \^9 ^mùte, était loin cependant 4'étï® d'un caractère porté à 1^ cruauté. EU bien! on eût pu le croire tel dans les moments où sans sourciller il jonchait le sol de morts et de mourants. Nous avons encore ici l'aveu d'un des plus chi^uds paQégyris.tes de la vaine gloire (ies armeç : « Sur les champs de bataille, il s'était fait une iQ9ensibilité, « on peut dire effîroyable, jusqu'à voir saos émotiou la terre couce vQrte de cent miUa cadavres, cs^^ jamais le génie 4q la guerre « n'avaiii poussé aussi loin l'effusiou du sang h^^\^i^, Mais cette <f insensibilité était de profession, ai on ose ainsi parler. Spuvei^l, coi « effet, après avoir rempli un champ de bataille de toutes l^a hor- « reurs de la guerre, Napoléon le parcourait le soir pour faire lui- « môme ramasser les blessés, ce qui pouvait n'être qu'un calcul, « mais, ce qui n'en était pas un, se jetait quelquefois à bas de « cheval pour s'assurer si dans un mort apparent ne restait pas un « être prêt à revivre. » (Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, livre Ç2j t. XX. Paris, 1862.) 11 y a une infinité d'autres témoignages de cette insensibilité que M. Thiers croit légitimer en l'appelant de profession. En voici un que j'emprunte à un autre admirateur de Bonaparte. Au siège de Saint-Jean-d'Acre, un très-jeune officier du génie avait été tué dans la tranchée. Un de ses amis^ égaré par le désespoir, osa adresser, en plein camp, de violents reproches au général en chef. De jeunes officiers, présents à cette scène émouvante^ ne pouvaient retenir leurs larmes. Bonaparte les regardant sévèrement : c( Laissez, leur dit-il, les larmes aux femmes, elles ne con- « viennent point aux hommes de guerre. Ne vous affligez point sur « les morts; c'est sur le sort des vivants qu'il faut s'apitoyer. Savons- « nous le destin qui nous attend? » (Desgenettes, Histoire médicale de l'armée d'Orient, pages 92 et 93, et note i , page 246, 2« édition^ Paris, 1830.)

CONSIDÉRATION MORâUD» BT POLITIQUES 287

partie d«s tmftàh et en laissA moiinr ii^OOO da tsim Ott de déses{icâr. Après la victoire, il en fiiit périr JEroidûment plusieurs miUi^ra dans dœ jeitac puhUos. En samme, le siège de J^nisalrai oaùta U YÎéà l,100,OQft Jiiifs et la liberté à 97,000 (i).

§vra

Arméi^ ^ÊmMmn^tm^ ra««e dé Ateievall«at|«R el 4e

f|épopiil»tioii.

Les armées permanentes sont une cause de démoralisation. Le jeune soldat, habituellement oisif, privé de toute direction morale à Tépoque de la vie où il en atffait le plus grand besoin, arraché à sa famille au moment où il commençait à y contracter des habitudes d'ordre et de travail, n y rapporte souvent que l'habitude de la fainéantise, les vices de la garnison et la dureté sauvage contractée au métier de la guerre. £n France, par exemple, l'armée reverse, chaque année, dans la population, quelque cinquante mille hommes, qui pour la plupart constituent dans le pays un caput martuum, surchargeant et corrompant la société civile (2), A l'exception d'un petit nombre d'officiers,

(1) Joseph, Guerre des Juifs , liv. 3^ ch. 21; Uy* 5, cb. 28; liv. 6^ ch. 35^ 40, 42 et 45; et liv. 7, ch. 6 et 8.

|2) Et voici qu'une mesure réceate met le comble au mal. Un décret du 21 oetoibre 1868 attribue une grcuade partie des emplois qui viendront à vaquer dans les fonctions civiles aux sous-offîciers, caporaux et soldats^ qfû, après cinq ans de service» auront pris un

les hommes exerçant la profession militaire sont condamnés à un célibat forcé, qui, s'alliant à une vie très-libre et ordinairement désœuvrée, ne peut qu'amener, entretenir et propager la dissolution. L'existence de cette profession n'est pas assurément la seule cause du débordement des mœurs et du mépris dans lequel est tombée l'institution du mariage, mais c'en est une des principales, ne fût-ce que parce qu'elle condamne au célibat un grand nombre d'hommes jeunes et forts. Il est donc certain que ce que l'on peut appeler aujourd'hui la prostitution privée aussi bien que publique n'est susceptible d'aucune atténuation, tant que se maintiendra le système actuel des armées permanentes.

engagement d'un nouveau service militaire quinquennal. Les divers ordres de fonctions devront contribuer à cette curée. L'administration de la justice est seule dispensée de cette charge. Mais le ministère de l'instruction publique devra un certain nombre de places d'instituteurs. Avoir usé ses dix plus belles années dans l'oisiveté et les désordres de la vie de caserne^ c'est, convenons-en, une heureuse préparation à la paisible régularité des fonctions civiles et surtout à la dignité de celle qui doit former l'esprit et le cœur de l'enfance. S'il s'était agi seulement de confier à des militaires ayant achevé leur temps de service, des fonctions civiles dont ils seraient reconnus capables, personne assurément ne penserait à le trouver niauvais. Mais il n'était pas besoin d'un décret pour cela; c'est ce qui se pratiquait déjà et même dans une mesure un peu trop large. Mais avoir imaginé de verser annuellement les dégorgements de l'armée dans les emplois civils, et cela par privilège et en vertu d'un droit garanti par un règlement d'administration publique, cela dépasse en vérité ce qu'on avait osé jusqu'ici. Ce qui doit au reste nous rassurer un peu, c'est que la mesure en question deviendra bientôt impraticable par le fait de l'incapacité de la plupart des nouveaux prétendants et par les réclamations sans nombre auxquelles elle donnera naissance. C'est donc plutôt une caresse faite à l'esprit envahissant du militarisme qu'une menace à l'ordre social.

Uq fait auquel on était loin de s'attendre a été révélé dernièrement par un des dignitaires de l'armée. M. Michel Lévy, médecin en chef de l'expédition de Crimée et directeur de l'hôpital militaire du Yal-de- Grâce, a constaté^ dans son livre sur V Hygiène pu-blique et privée^ que le chifire annuel de la mortalité était double de ce qu'il serait dans les conditions ordinaires, pour les jeunes soldats de l'armée, lesquels sont comparativement les hommes les mieux constitués au physique, et il faut remarquer qu'il ne s'agit pas ici de l'état de guerre mais de l'état de paix et de la vie de garnison. Ce résultat a ses causes principales dans la nostalgie, les désordres de conduite et les fatigues des veilles fréquentes et des changements de résidences. Qu'on juge de l'énorme perte d'hommes et des plus valides que le système des armées permanentes entraîne, même pendant l'état de paix, pour l'Europe qui tient sous les armes près de six millions de soldats. M. Frédéric Passy ne l'évalue pas à moins de cinquante mille hommes enlevés annuellement, et il fait justement observer que les ravages causés par les plus redoutés des fléaux, tels que la peste et la famine, sont loin d'approcher de ceux-là (1).

(1) Voir soit sa Conférence sur la paix et la guerre, faite à l'École (le médecine de Paris le 21 mai 1867^ soit le n» de décembre 1867 du journal The herald ofpeacej publié sous les auspices de la Société de la paiX; de Londres.

290 TROISIÈHS PAKTIK

§ix

AMterdUsevABi Ae l'espèce hwaftfaie «Arnsè p»r 1»

Ifuerre.

Dans le recrutement des armées, on a soin de choisir les jeunes gens les mieux faits et les plus fortement constitués. Or un grand nombre de ces jeunes gens sont emportés, en temps de guerre ^ par les chances des batailles, ou périssent^ en temps de paix, soit par les causes indiquées au précédent paragraphe, soit par suite de leur séjour dans des climats meurtriers pouf des Européens, comme FAfrique et les colonies ; plusieurs enfin, après F accomplissement de leur temps de service, prennent de nouveaux engagements, ou, rentrés dans leurs foyers avec les habitudes vicieuses contractées dans les garnisons, ne se sentent aucun goût pour la vie laborieuse et rangée du père de famille. De toutes ces causes il résulte que le plus grand nombre des soldats ne se marient pas. Or ce fait engendre, indépendamment des désordres de mœurs signalés dans le précédent paragraphe, deux conséquences également funestes. La première qui frappe tous les regards, c'est que le soin de perpétuer les générations par la seule voie légitime et honnête est abandonné à la partie la moins fortement constituée du sexe masculin. De là cet état chétif et malingre de certaines populations, cet affaiblissement, cet enlaidissement même des races les plus heureusement douées. On a

CONSIDÉRATmiS MORâlin Et POLITIQUES S9l

remurqaé^ pendant les guerreB du pteitmr Ëmfiire, que rabAtatdissement de Teftpèce humaine faisait en Êu*> rope et partieulièrenlent ënFrànee dé rapides progrès) et Ton sait que cette lugobîè marche rétrograde a recommencé sous le nouvel Empiroi La secondé éon* séquence que prodtdt le célibat du plus gtand nombre des militaires, et qui, pour être moins apparentoi n'en est pas moins gtave, c'est que, dutaut il y a parmi eux de célibataires, autant il y a quelque part de femnies condamnées à \é solitude, aux enttuis et aux peines de cet état contre nature et dont le sexe qui a le plus besoin de soutien souffre le plus. Cela est évident pouir quiconque réfléchit aux conséquences de la loi de Tégalité des nombres^ pris en masse ^ des naisàancés dans les deux sexes : il est clair que cette loi est l'ex* pression de rintefitioû du Ctéâtéùr d'rinit tout homme à une femme et réciproquement, et qu'alors un homme ne peut relater en dehoi-s de cet ordre ûattlrel sans qu'il y ait en même temps quelque femme qui s'en trouve forcément exclue.

DlTerses ImmoraÙtéa de 1» g «erre.

Parmi les immdtalités dé la ^errë, ôri séil qu^il faut compter et cet abominable usage^ emprunté aux sauvages, d'armes et de projectiles elnpôisotmés, usage qui s'est maintenu en Europe jusqu'au dix-septième siècle, et qui avait pour effet, non pas seulement de

mettre les combattants hors d'état de continuer de combattre, mais de les empêcher de (piérir de leurs blessures; et ce déloyal emploi de pirates armés en ^erre pour voler ou détruire non-seulement les propriétés communes de la nation ennemie, mais les propriétés privées des particuliers inoffensi& appartenant à cette nation ; et ces ruses de guerre qui ne sont souvent que des actes d'infâme brigandage (i); et ces odieux artifices ou ces destructions dont les effets retombent quelquefois sur ceux mêmes qui y ont recours (2); et ces représailles dans lesquelles des honunes poussent la vengeance aux derniers degrés d'acharnement (3); et ces trahisons dont l'histoire offre de si fréquents exemples, et qui ont souvent été pro-

(1) Le baron de la Garde conduisait dans la Méditerranée un petit nombre de bâtiments du roi de France, Henri II, qui était alors en guerre avec Charles-Quint. Ayant rencontré 24 grands vaisseaux espagnols, il arbore le pavillon impérial, envoie dire à l'ennemi qu'il conduit en Espagne, où elle était attendue, la reine de Hongrie^ sœur de l'empereur et roi, et demande que la flotte la salue de tous ses feux. Les Espagnols, donnant dans le piège, font une décharge de tous leurs canons. Alors la Garde, sans leur donner le temps de recharger, arbore le pavillon français, fond sur eux, et leur prend 15 vaisseaux et 400,000 écus d'or* Cette prouesse a été fort admirée.

(2) A la bataille de Steinkerque, Guillaume III, ayant surpris dans son camp un espion du maréchal de Luxembourg, le contraignit à adresser à celui qui l'avait envoyé un faux avis destiné à faire prendre à l'armée française des dispositions qui faillirent la pendre et lui firent payer. cher la victoire qu'elle remporta.

Après la bataille d'Helsinbourg, les Danois, obligés de fuir, tuèrent leurs chevaux et brûlèrent leurs provisions, ne pouvant pas les embarquer et ne voulant pas que l'ennemi en profit&t. Mais ils laissaient 4,000 de leurs blessés, qui périrent empestés ou affamés.

(3) La ville de Stade venait d'être bombardée et incendiée par le» Danois et les Saxons. Le général suédois Stenbock se venge eu iu-

Yoqaées par ceux à qui elles profitaient. Mais ee que Ton ne sait pas également, c'est que la trahison a été réduite en art et qu'elle a ses préceptes honteusement formulés dans des livres &its tout exprès pour l'éducation des gens de guerre. Je citerai, à l'appui de cette assertion, un ouvrage de M. l'abbé Deidier, qui, au siècle dernier, était professeur à l'école d'artillerie de La Fère. Cet auteur ne va pas d'abord jusqu'à conseiller la trahison comme une chose bonne et morale : il sait qu'il soulèverait une réprobation universelle s'il s'exprimait ainsi. 11 commence au contraire par dire que la trahison est en elle-même une chose mauvaise. La conclusion naturelle à tirer de là, c'est qu'il ne nous est jamais permis d'accepter l'o&e de faire notre profit de la trahison des autres, lors même que cette oSre nous serait faite sans provocation de notre part. Or, bien loin de là, le professeur soutient que cela est licite. Ce n'est pas tout. H pousse bientôt la complaisance jusqu'à donner aux traîtres des préceptes trèsdétaillés sur les diverses manières dont ils doivent procéder (1).

cendiant la yille inoffensiye d'Altona^ qui appartenait aux Danois. Les habitants furent obligés de fuir leurs maisons^ au milieu d'une nuit de janyier, par un froid excessif et un vent violent. Les horreurs d'une pareille situation ne peuvent se décrire.

(1) « Comme la trahison est infiniment odieuse^ Je ne voudrais pas « qu'on y engageât personne ni qu'on fit par conséquent les pre- « mières démarches dans ces sortes de négociations, ne tti-ce même « que pour éviter les reproches que le traître pourrait vous en faire m dans la suite; mais si^ sans y avoir trempé en aucune manière, la « trahison se trouve toute formée dans le cœur de ceux qui viennent « la proposer^ un général peut alors se servir de leur mauvaise dis-

S04 noniim tAtxu.

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